Les Templiers dans le Lot, un voyage au coeur du Quercy

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Les Templiers s’installèrent dans le Lot vers 1153 en créant d’abord leur maison cheftaine du Quercy au Bastit-du-Causse, en plein Causse de Gramat. Elle s’appuyait, au Sud, sur deux commanderies ― Soulomès, foncée vers 1160, et Cras, créée en 1200 ― à l’Est dur celle de Durbans (fondée en 1160) et au Nord, sur celle de Martel. À Figeac, une commanderie existait hors les murs, en 1187, et dépendait de la commanderie de Cahors, fondée en 1190 dans le quartier des Badernes. Quant à la commanderie de La Tronquière, créée vers 1250, certains des historiens lui attribuent une origine templière et d’autres une formation hospitalière. À la frontière du Lot et du Tarn-et-Garonne l’importante commanderie templière de Lacapelle-Livron fut fondée à la fin du XIIe siècle : elle possédait de nombreuses dépendances dans l’actuel département du Lot, en particulier à Carnac et à Trébaix, au sud-ouest de Cahors. Rigoureusement organisées et hiérarchisées, ces commanderies étaient au centre d’un réseau plus ou moins étendu de maisons fortes, de métairies, de chapelles, de prieurés, d’hôpitaux, de léproseries, de droits et de rentes divers, le tout constituant un important patrimoine, développant une politique de production diversifiée et efficace. Une courte prosopographie des Templiers complète cette étude.

Nom de l’éditeur : Pascal Galodé Editions

Julie Galodé

Pascal Galodé éditeurs
7 rue de Dinan
35400 Saint-Malo
Tél : 02.23.18.63.45
Publié dans : L'ordre des Templiers | le 17 décembre, 2013 |Pas de Commentaires »

TEMPLIERS Baphomet et Mendès, bouc du sabbat

 

Baphomet et Mendès, bouc du sabbat

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Tiré du livre Dogmes et rituels de la Haute-Magie, cette représentation donné par Eliphas Lévis est devenue la représentation visuelle  dite « officielle » de Baphomet :


« Le bouc sur le frontispice porte le signe du pentagramme sur son front, avec un point en son sommet, un symbole de lumière, ses deux mains formant le signe de l’Hermétisme, l’une pointant la lune blanche de Chesed, l’autre pointant la lune noire de Geburah. Ce signe exprime la parfaite harmonie de la compassion avec la justice. Son premier bras est féminin, l’autre masculin comme ceux de l’androgyne de Khunrath, les attributs de celui auquel nous devions nous lier avec ceux de notre bouc parce qu’il est un seul et même symbole. La flamme de l’intelligence brillante entre ses cornes est la lumière magique de la lumière de l’équilibre universel, l’image de l’âme élevée au-dessus de la matière, comme la flamme qui, bien qu’attachée à la matière, brille au-dessus d’elle. La tête laide de la bête exprime l’horreur du pécheur, dont l’agissement matériel, la partie entièrement responsable, doit supporter exclusivement la punition ; car l’âme de par sa nature est insensible et peut uniquement souffrir lorsque elle se matérialise. La canne qui se dresse à la place des organes génitaux représente la vie éternelle, le corps recouvert d’écailles l’eau, le demi-cercle au-dessus l’atmosphère, les plumes qui volent ce qui est volatile. L’humanité est représentée par les deux seins et les deux bras androgynes de ce sphinx des sciences occultes. »[3]

Dans la description de Lévi, Baphomet incarne le point culminant du processus alchimique – l’union de forces opposées afin de créer la Lumière Astrale – la base de la magie, et, au final, de l’illumination.
Un regard approfondi sur l’image nous révèle que chaque symbole est inévitablement équilibré avec son opposé. Baphomet lui-même est un personnage androgyne qui porte les caractéristiques des deux sexes : les seins de la femme, le pénis en érection représenté par la canne. Le concept d’androgénisme tient une place importante dans la philosophie occulte car il est représentatif du plus haut niveau d’initiation dans la quête du « devenir un avec Dieu ».
Le phallus de Baphomet est en fait le Caducée d’Hermès – une baguette entremêlée de deux serpents. Cet ancien symbole a représenté l’Hermétisme pendant des siècles. Le Caducée représente ésotériquement l’activation des chakras de la base de la colonne vertébrale à la glande pinéale.

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Le caducée comme symbole de l’activation des chakras

« La Science n’est réelle que pour ceux qui admettent et comprennent la philosophie et la religion ; et son processus ne réussira que pour l’adepte qui a atteint la souveraineté de la volonté, et qui devient ainsi le Roi du monde élémentaire : pour le grand agent de l’opération du Soleil, cette force décrite dans le Symbole d’Hermès, de la table d’émeraude : c’est le pouvoir magique universel ; le pouvoir spirituel, la force motrice rougeoyante ; il s’agit du Od selon les Hébreux, et la Lumière Astrale, selon les autres.
Là-dedans se trouve le feu secret, vivant et philosophique, duquel parlent tous les philosophes Hermétiques avec une réserve mystérieuse : la Graine Universelle, de laquelle ils gardaient le secret, et qu’ils représentaient seulement sous les traits du Caducée d’Hermès. » [4]

Baphomet est donc symbolique du Grand Œuvre alchimique où les forces séparées et opposées sont unies dans un équilibre parfait pour générer de la Lumière Astrale. Le procédé alchimique est représenté sur l’image de Lévi par les termes Solve et Coagula, sur les bras de Baphomet. Même s’ils donnent séparément des résultats opposés, Solve (du latin solvere : « dissoudre, désagréger », c’est-à-dire transformer un solide en liquide) et Coagula (c’est-à-dire transformer un liquide en solide) sont deux étapes nécessaires du processus alchimique – qui vise à transformer une pierre en or, ou, en termes ésotériques, transformer un profane en un homme illuminé. Les deux étapes sont inscrites pointant des directions différentes, ce qui renforce encore plus leur nature différente.

Les mains de Baphomet forment le « signe de l’Hermétisme » – qui est une représentation de l’axiome hermétique « Là haut comme ici-bas », un dicton qui résume entièrement les enseignements et objectifs de l’Hermétisme, où le microcosme (l’homme) est comme le macrocosme (l’univers). Par conséquent, comprendre l’un équivaut à comprendre l’autre. Cette Loi de Correspondance a pour origine les Tablettes d’Emeraude d’Hermès Trismégiste où il est écrit :


« Ce qui est Ici-bas correspond à ce qui est Là-haut, et ce qui est Là-haut correspond à ce qui est Ici-bas, pour accomplir les miracles de l’Unique. » [5]


La maîtrise de cette force vitale, la Vie Astrale, est ce qui est appelé « magick » par les occultistes modernes.


La carte de tarot du Magicien, qui montre l’axiome Hermétique « Là-haut comme Ici-bas ».

« La pratique de la magie – qu’elle soit blanche ou noire – dépend de l’habilité de l’utilisateur à contrôler la force vitale universelle – celle qu’Eliphas Lévi appelle le grand agent magique ou la lumière astrale. Par la manipulation de cette essence fluide se produisent les phénomènes de transcendantalisme. Le fameux bouc hermaphrodite de Mendès était une créature composite créée pour symboliser la lumière astrale. Il est identique à Baphomet, membre du panthéon mystique des ces disciples de magie cérémonielle, les Templiers, qui l’ont probablement obtenu des Arabes. » [6]

Chacune des mains de Baphomet indique des lunes opposées, que Lévi a appelées Chesed et Geburah – deux concepts opposés de la Kabbale juive. Dans l’Arbre de la Vie cabalistique, le Sephiroth, Chesed est associé avec la « gentillesse donnée aux autres » tandis que Geburah se réfère à « la retenue de l’empressement de quelqu’un à accorder sa bonté aux autres, quand le récipient de ce bien est jugé sans valeur et susceptible d’en faire mauvaise utilisation ». Ces deux concepts sont opposés et, comme avec tout dans la vie, un équilibre doit être trouvé entre les deux.

La caractéristique la plus remarquable de Baphomet est bien sûr sa tête de bouc. Cette monstrueuse représente la nature animale et pécheresse de l’homme, ses tendances égoïstes et ses bas instincts. Opposé à la nature spirituelle de l’Homme (symbolisée par la « lumière divine » sur sa tête), ce côté animal est malgré tout vu comme une part essentielle de la nature dualiste de l’Homme, où l’animal et le spirituel doivent s’unir dans l’harmonie. On pourrait aussi dire que l’apparence d’ensemble de Baphomet, grotesque, peut servir à repousser et à dégoûter le profane qui n’est pas initié à la signification ésotérique du symbole.

Origines de son nom :

Il y a plusieurs théories concernant les origines du nom « Baphomet ». L’explication la plus répandue prétend que c’est une corruption du vieux français désignant le prophète de l’Islam (Muhammad, latinisé en « Mahomet »). Durant les croisades, les chevaliers Templiers restèrent pour des périodes prolongées dans les pays du Moyen-Orient où ils ont eu connaissance des enseignements du mysticisme arabe. Ce contact avec des civilisations orientales leur a permis de ramener en Europe les bases de ce qui deviendra plus tard l’occultisme occidental, ce qui inclut le gnosticisme, l’alchimie, la Kabbale et l’Hermétisme. L’affinité des Templiers avec les musulmans a conduit l’Eglise à les accuser de vénérer une idole appelée Baphomet, donc il y a des liens possibles entre Baphomet et Mahomet. Cependant, il existe d’autres théories à propos de l’origine de ce nom.

Eliphas Lévi, l’occultiste français qui a fait cette fameuse description de Baphomet, avança l’argument que le nom dérivait d’un code cabalistique :

« Le nom Templier Baphomet, qui devrait être cabalistiquement écrit à l’envers, est composé de trois abréviations : Tem. Ohp. AB. : templi omnium hominum pacts abbas, « le père du temple de la paix entre les Hommes. »[1]

Arkon Daraul, un auteur et professeur de tradition et de pratique magique soufie, prétendait que Baphomet venait du mot arabe Abu fihama(t), ce qui signifie « le père de la Compréhension ».[2]

Le Dr. Hugh Schonfield, dont les travaux sur les parchemins de la mer Morte sont bien connus, a développé une des théories les plus intéressantes. Schonfield, qui a étudié un code secret juif appelé le code d’Atbash, qui était utilisé lors de la traduction de certains des parchemins de la mer Morte, prétendait que lorsqu’un s’appliquait au mot « Baphomet », il renvoyait au mot grec « Sophia », qui signifie « sagesse, connaissance » et qui est aussi synonyme de « déesse ».


      Origines Possibles de la Représentation :


L’image moderne de Baphomet semble prendre racines dans plusieurs sources antiques, mais d’abord dans les dieux païens. Baphomet affiche une ressemblance à des dieux présents tout autour du globe, dont l’Egypte, l’Europe du Nord et l’Inde. En fait, un grand nombre de mythologies de civilisations anciennes comprennent un genre de déité cornue. Selon la théorie jungienne, Baphomet est la continuation de l’archétype du dieu cornu, étant donné que le concept d’une déité surmontée de cornes est présente universellement dans le psychisme de l’individu. Est-ce que Cernunnos, Pan, Hathor, le Diable (représenté par les Chrétiens) et Baphomet ont une origine commune. Certains de leurs attributs présentent une ressemblance frappante.


En Grand-Bretagne, une version de Cernunnos se nommait Herne. Le dieu cornu avait les caractéristiques satyriques de Baphomet, tout comme cette insistance sur le phallus.

 
Cernunnos : Dieu solaire à visage humain jeune et aux bois de cerf, ou simplement cornu, il est le dieu de la fécondité. Il est également le maître du royaume des morts. Il a parfois été christianisé sous le nom de Saint Cornély ou Saint Corneille. Il était le dieu principal des Carnutes.


Pan était un dieu important en Grèce. Le dieu de la nature était en général représenté avec des cornes sur la tête et le bas du corps d’un bouc. A l’instar de Cernunnos, Pan était une déité phallique. Ses attributs animaux sont une incarnation des instincts charnels et procréatifs de l’homme.


« Le pape Sylvestre II et le Diable » (1460). Dans la Christianisme, le diable a des caractéristiques similaires aux dieux païens décrits ci-dessus, vu qu’ils sont la principale inspiration pour ces descriptions. Les attributs incarnés par ces dieux devinrent une représentation de ce qui est considéré comme le Mal par l’Eglise.


La carte du Diable dans le tarot de Marseille (XVème siècle). Cette description du diable, avec ses cornes, ses ailes, ses seins et son signe de la main est assurément une influence majeure dans le description de Baphomet par Lévi.


Robin
Good-Fellow [littérallement « Bon-Compagnon », ndlr] ou le Puck est une fée de la mythologie censée être la personnification des esprits de la terre. Possédant plusieurs attributs de Baphomet et d’autres déités, il est ici montré sur la couverture d’un livre de 1629, entouré de sorcières.


« Le grand Bouc » ou le « Sabbat des sorcières » de 1821, par Goya. La peinture représente une assemblée de sorcières rassemblées autour de Satan, dépeint comme un être mi-homme mi-bouc.

Une figure ressemblant à Baphomet sur la cathédrale Notre-Dame de Paris, qui fut à l’origine bâtie par les chevaliers Templiers.


Dans les Sociétés Secrètes


Bien que la description de Lévi en 1861 soit la plus célèbre, le nom de cette idole a circulé pendant plus d’un milliers d’années à travers les sociétés secrètes et les cercles occultes. La première mention connue de Baphomet en tant que partie d’un rituel occulte apparut durant l’ère des chevaliers du Temple.

Les Chevaliers du Temple


Baphomet présidant un rituel Templier, par Léo Taxil.

Il est largement admis parmi les chercheurs de l’occulte que la figure de Baphomet était d’une grande importance dans les rituels des chevaliers Templiers. La première occurrence du nom « Baphomet » apparut dans une lettre de 1098 écrite par le croisé Ansèlme de Ribemont : [7]


« Alors que le jour se levait, ils en ont appelé à Baphomet de vive voix alors que nous priions silencieusement Dieu en nos cœurs ; ensuite nous avons attaqué et les avons tous sortis de force hors des enceintes de la ville. »


Lors du procès des Templiers en 1307, où les chevaliers furent torturés et interrogés sur ordre du roi Philippe IV, le nom « Baphomet » fut mentionné plusieurs fois. Alors que certains Templiers niaient l’existence de Baphomet, d’autres l’ont décrit comme étant une tête coupée, un chat ou une tête à trois visages.

« Les Templiers adoraient-ils Baphomet ? Offrirent-ils une salutation honteuse aux fesses du grand bouc de Mendès ? Quelle était en réalité cette secrète et puissante association qui mettaient en péril l’Eglise et l’Etat, et qui fut ainsi détruite sans bruit ? Ne jugez rien à la légère ; ils sont coupables d’un grand crime ; ils ont exposé à des yeux profanes le sanctuaire de l’ ancienne initiation. Ils se sont à nouveau rassemblés et ont partagé les fruits de l’arbre de la connaissance, et ainsi ils pourraient devenir les maîtres du monde. Le jugement prononcé contre eux est plus haut et bien plus vieux que le tribunal du pape ou celui du roi. « Le jour où tu mangeras de cela, tu mourras certainement » a dit Dieu Lui-même, cela est écrit dans le Livre de la Genèse.
(…)

Oui, ceci est notre conviction profonde, les Grands Maîtres de l’Ordre des Templiers ont vénéré le Baphomet, et pour cela ils furent vénérés par leurs initiés ; oui, il existait dans le passé, et peut-être encore à présent, des assemblées qui sont présidées par ce personnage, assis sur un trône et possédant une torche entre les cornes. Mais les adorateurs ne considèrent pas, comme nous le considérons, que c’est une représentation du diable : au contraire pour eux il s’agit du dieu Pan, le dieu de nos écoles modernes de philosophie, le dieu de l’école théurgique d’Alexandre et de nos propres néo-platoniciens, le dieu de Lamartine et de Victor Cousin, le dieu de Spinoza et Platon, le dieu des forces gnostiques primitives ; aussi le Christ du clergé dissident. Cette dernière qualification, écrite sur le bouc de la Magie Noire, n’étonnera pas les étudiants des antiquités religieuses, qui sont familiers avec les phases de symbolisme et de doctrines dans leurs transformations variées, que ce soit en Egypte, en Inde ou en Judée » [8]

Franc-maçonnerie


Peu après la sortie de l’illustration de Lévi, le journaliste et écrivain français Léo Taxil a publié une série de livres et de pamphlets dénonçant la franc-maçonnerie, en accusant les Loges de vénérer le diable. Au centre de ses accusations se trouvait Baphomet, qui fut décrit comme l’objet de vénération de la franc-maçonnerie.

« Les mystères de la franc-maçonnerie » accusait les francs-maçons de satanisme et de vénérer le diable. Le livre de Lévi souleva la colère des catholiques.


La couverture du livre « les mystères de la franc-maçonnerie » dépeignant un rituel maçonnique présidé par Baphomet, qui se fait littéralement adorer.

Une image anti-maçonnique par le publicitaire Abel Clarin de la Rive, 1894.

En 1897, après avoir causé pas mal de remous suite à ses révélations sur la franc-maçonnerie française, Léo Taxil a organisé une conférence de presse où il annonça que beaucoup de ses révélations étaient des inventions [9]. Dès lors, cette série d’évènements fut surnommée « le canular Léo Taxil ». Cependant, certains prétendront qu’il y avait une probabilité que les confessions de Taxil furent forcées, dans le but d’étouffer la controverse impliquant la franc-maçonnerie.

Quelle que soit la réponse, la connexion la plus évidente entre Baphomet et la franc-maçonnerie se fait à travers le symbolisme, où l’idole devient une allégorie pour de profonds concepts ésotériques. L’auteur maçonnique Albert Pike argumente que, dans la franc-maçonnerie, Baphomet n’est pas un objet d’adoration, mais un symbole, dont le véritable sens n’est révélé qu’aux initiés de niveau supérieur.

« Il est absurde de supposer que des hommes d’intellect adoraient une idole monstrueuse appelée Baphomet, ou qu’ils reconnurent Baphomet comme un prophète inspiré. Leur symbolisme, inventé des lustres auparavant, pour dissimuler ce qu’il était dangereux d’avouer, était bien sûr mal compris de ceux qui n’étaient pas initiés, et pour leurs ennemis ils semblaient panthéistes. Le veau d’or, fabriqué par Aaron pour les Israëlites, n’était qu’un des bœufs sous la couche de bronze, et les Keroubim [les anges, ndlr] du Propitiatoire, mal compris. Les symboles du sage deviennent toujours les idoles de la masse ignorante. Ce que les Chefs de l’Ordre ont réellement cru et enseigné, est indiqué aux Adeptes via les indices que comportent les hauts-degrés de la franc-maçonnerie, et via les symboles que seuls les Adeptes comprennent. »[10]


Aleister Crowley


L’occultiste britannique Aleister Crowley naquit environ six mois après la mort d’Eliphas Lévi, ce qui le poussa à croire qu’il était sa réincarnation. Crowley était connu à l’intérieur de l’O.T.O., la société secrète qu’il a popularisée, comme « Baphomet » en partie pour cette raison.


Une image signée « Baphomet » par Crowley.


Voici l’explication de Crowley à propos de l’étymologie du nom « Baphomet », tirée de son livre de 1929, Les Confessions d’Aleister Crowley.


« J’avais pris le nom Baphomet comme devise à l’O.T.O. Pendant plus de six ans, j’avais essayé de découvrir la manière adéquate d’épeler ce nom. Je savais que ça devait avoir huit lettres, et aussi que les correspondances numériques et littérales devaient être telles qu’elles exprimeraient la signification du nom de manière à confirmer quelle érudition l’avait découverte, et aussi pour éclaircir ces problèmes que les archéologues avaient tant échoué à résoudre… Une théorie sur le nom, c’est qu’il représente les mots ???? ??????; le baptisme de la sagesse ; une autre, que c’est la corruption d’un titre signifiant « Père Mithras ». Inutile de dire que le suffixe R soutenait cette dernière théorie. J’ai additionné le mot comme prononcé par le Sorcier. Ça faisait 729. Ce nombre n’était jamais apparu dans mon œuvre cabbalistique et par conséquent ne siginfiait rien pour moi. Il se justifiait cependant comme le cube de neuf. Le mot ?????, le titre mystique donné au Christ par Pierre comme en tant que pierre angulaire de l’Eglise, a cette même valeur. Jusque là, le Sorcier avait fait preuve de grandes qualités ! Il avait éclairci le problème étymologique et montré pourquoi les Templiers avait dû donner le nom de Baphomet à leur soi-disant idole. Baphomet était Père Mithras, la pierre cubique qui était l’angle du Temple. » [11]

Baphomet est une figure importante de la Théléma, le système mystique qu’il a établi au début du XXème siècle. Dans l’une de ses œuvres les plus importantes, Magick, Liber ABA, Livre 4, Crowley décrit Baphomet comme un androgyne divin :


« Le Diable n’existe pas. C’est une invention des Frères Noirs pour impliquer une Uniter dans leur fouillis de divagations ignorantes. Un diable qui aurait l’unité serait un Dieu… « Le Diable » est, historiquement, le Dieu de tous les gens qu’on déteste personellement… Ce serpent, SATAN, n’est pas l’ennemi de l’Homme, mais celui qui a fait de notre race des Dieux, connaissant le Bien du Mal ; il nous a fait cette offre : « connais-toi Toi-même ! » et nous a enseigné l’Initiation. Il est le « Diable » du Livre de Thoth, et Son emblème est Baphomet, l’androgyne qui est le hiéroglyphe de la perfection ésotérique… Il est donc la Vie, et l’Amour, de plus sa lettre est ayin, l’Oeil, pour cela il est la Lumière ; et son image zodiacale est le Capricorne, cette chèvre bondissante dont l’attribut est la Liberté. » [12]

L’Ecclesia Gnostica Catholica, branche ésotérique de l’Ordo Templi Orientis, (O.T.O), récite sa Messe Gnôstique : « Et je crois en le Serpent et le Lion, Mystère des Mystères, dans son nom BAPHOMET. » [13] Baphomet est considéré comme l’union du Chaos et de Babalone, l’énergie masculine et féminine, le phallus et le ventre.

L’Eglise de Satan


Bien qu’elle ne soit pas officiellement une société secrète, l’Eglise de Satan d’Anton Lavey reste un ordre occulte influent. Fondée en 1966, l’organisation a adopté le « Sigil de Baphomet » comme son insigne officiel.


Le sigil de Baphomet, symbole officiel de l’Eglise de Satan, représente le bouc de Mendès dans un pentagramme inversé.

Le sigil de Baphomet a probablement été grandement inspiré par cette illustration de La Clef de la Magie Noire, de Stanislas de Guaita.

Illustrations de La Clef de la Magie Noire (1897).


Selon Anton Lavey, les Templiers vénéraient Baphomet en tant que symbole de Satan. Baphomet tient une place prépondérante durant les rituels de l’Eglise de Satan puisque le symbole est placé au-dessus de l’autel ritualistique.

« Le symbole de Baphomet était utilisé par les Chevaliers Templiers pour représenter Satan. A travers les âges le symbole a été appelé par différents noms. Parmi eux, citons : le Bouc de Mendès, le Bouc du Milliers de Jeunes, le Bouc Noir, le Bouc de Judas, et peut-être le plus approprié : le Bouc-émissaire.

Baphomet représente les Pouvoirs des Ténèbres alliés avec la fertilité génératrice du bouc. Dans sa « pure » forme, le pentagramme est montré en train d’inclure la figure d’un homme dans les cinq points d’une étoile – trois points en haut, deux en bas – ce qui symbolise la nature spirituel de l’Homme. Dans le Satanisme le pentagramme est aussi utilisé, mais puisque le Satanisme représente les instincts charnels de l’Homme, soit l’opposé de sa nature spirituelle, le pentagramme est inversé afin de s’adapter parfaitement à la tête du bouc – ses cornes, représentant la dualité, dressées vers le haut en signe de défi ; les autres points étant inversés, soit la trinité reniée. Les signes hébreux hors du cercle extérieur du symbole qui prend ses racines dans les enseignements de la kabbale, épellent « Léviathan », le serpent de l’abysse d’eau, et identifié à Satan. Ces signes correspondent aux cinq points de l’étoile inversée. » [14]

 Anton Lavey

Sources

1. Eliphas Levi, Dogmes et Rituels de la Haute Magie

2. Arkon Daraul, A History of Secret Societies
3.
Eliphas Levi, Dogme et Rituel de la Haute Magie
4.
Albert Pike, Morals and Dogma
5. English translation of the Emerald Tablet
6. Manly P. Hall, The Secret Teachings of All Ages
7. Malcom Barber and Keith Bate, Letters from the East: Crusaders, Pilgrims and Settlers in the 12th-13th Centuries
8.
Op. Cit. Levi
9.
The Confessions of Léo Taxil, April 25 1897
10. Albert Pike, Morals and Dogma
11. Aleister Crowley, The Confessions of Aleister Crowley
12. Aleister Crowley, Magick, Liber ABA, Book 4
13. Helena and Tau Apiron, “The Invisible Basilica: The Creed of the Gnostic Catholic Church: An Examination”
14. Anton Lavey, The Satanic Bible

Publié dans : L'ordre des Templiers | le 4 juin, 2013 |2 Commentaires »

Les Templiers de Josy MARTY-DUFAUT

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LE LIVRE

(Notes de l’éditeur)

 

De nos jours, l’histoire des Templiers provoque encore un engouement considérable. L’homme aime le mystère, les questions sans réponses, il se passionne pour cette histoire qui fut l’une des plus grandes énigmes de l’Histoire de France. Des films à grand spectacle retraçant leur épopée remplissent les salles. De nombreuses compagnies animent des fêtes médiévales, des réunions et nombreux sont les participants qui désirent devenir des « blancs manteaux ».

 

Comment la réalité devient-elle un mythe ? Qui étaient ces moines soldats dont la mission était de défendre les pèlerins et de combattre auprès des Croisés ? Pourquoi le roi Philippe le Bel s’acharna-t-il contre eux, comment le pape put-il les abandonner ? Où se trouve le trésor, la fortune colossale qu’ils ont amassée jour après jour ? L’Ordre religieux et militaire, le plus puissant et plus riche du monde médiéval, deux siècles plus tard, tombera dans la tragédie. Le cri poignant lancé par le dernier des maîtres de l’Ordre et l’anathème à l’encontre du roi Philippe-le-Bel et du pape, appartiennent à la mémoire collective.

 

UNE CHEVALERIE CHRÉTIENNE

L’histoire des templiers est intimement liée à celle des Croisades. Leur aventure se déroulera sur deux cents ans, à partir de la deuxième croisade, pour s’achever avec la chute de Jérusalem et le départ de Terre Sainte de tous les Occidentaux.

 

Géopolitique du monde méditerranéen

 

Au Moyen Âge, le bassin méditerranéen est l’enjeu de peuples qui rivalisent d’influences afin de pouvoir s’y implanter. Les lieux saints au Moyen-Orient avec la ville de Jérusalem sont aux mains des Fatimides d’Egypte et une grande partie de l’Espagne est sous la domination d’une tribu arabe, les omeyyades. Une grande insécurité règne dans ces pays pour les chrétiens, voyageurs et pèlerins.

 

Le Saint-Sépulcre à Jérusalem est le lieu le plus saint de la chrétienté, abritant le tombeau du Christ. En 1009, l’église est détruite par le calife Al Hâkim. L’idée d’une croisade germe dans les esprits. La situation s’améliore les années suivantes. En 1054 l’empereur de Byzance en accord avec le successeur du calife destructeur autorise la reconstruction de la rotonde du Saint-Sépulcre. Mais en 1071, Byzance est envahi par les Turcs musulmans ce qui déstabilise complètement le monde oriental et en 1078 les Seldjoukides massacrent la population de Jérusalem. L’appel à la croisade est lancé en 1095 par Urbain II afin que les chrétiens d’occident viennent en aide aux chrétiens d’orient. L’occident revendique également l’accès libre aux lieux saints. Jusque-là les pèlerins étaient soit massacrés, soit fortement rançonnés. Nombreux étaient ceux qui partaient en Terre Sainte, peu étaient ceux qui en revenaient.

 

Quant à ceux qui atteignaient le tombeau du Saint-Sépulcre, ils devaient s’acquitter d’une pièce d’or que les Sarrasins exigeaient afin qu’ils puissent pénétrer dans le Saint-Sépulcre. Ceux qui avaient été dépouillés sur

la route ne pouvaient y entrer et erraient miséreux dans les rues de Jérusalem. Le chroniqueur Guillaume

de Tyr écrit : «sur mille pèlerins un seul à peine pouvait subvenir à ses besoins car ils avaient perdu en route leurs provisions et n’avaient sauvé que leur corps à travers des périls et des fatigues sans nombre».

 

Au VIe siècle, l’Islam, en pleine expansion, désire gagner des territoires en Europe. L’état Al-Andalus est créé sous la domination omeyyade. Les Carolingiens avec Charlemagne et surtout son fils, Louis le Pieux, vont regagner Barcelone et Tarragone, si bien que les limites d’Al-Andalus seront fixées pendant trois siècles au sud de ces deux villes. Les deux tiers de la péninsule ibérique sont sous la domination musulmane, le Nord

est occupé par le pouvoir chrétien. À partir de l’Al-Andalus, les Sarrasins font des incursions dans le sud de la France et en Provence. Les régions ne sont plus sécurisées. On a affaire à des envahisseurs qui ne désirent pas s’intégrer à la différence des Barbares, mais à des hommes qui pillent et dévastent. Le Sarrasin, à partir du XIe siècle, est considéré comme un infidèle et la guerre qu’on mène contre lui prend le qualificatif de

« sainte ». De plus les pèlerins désirant se rendre au Portugal, à Saint-Jacques-de-Compostelle, passant obligatoirement par le nord de l’Espagne, sont eux aussi en danger.

 

Au Moyen-Orient, tout commence le 15 juillet 1099 avec la prise de Jérusalem par les Croisés. En 1101,

le patriarche de Jérusalem crée une confrérie de chevaliers dont la mission est la défense du Saint-Sépulcre.

Il la place sous les ordres du prieur des chanoines du Saint-Sépulcre. Les Templiers dans un premier temps vont rejoindre cette confrérie.

 

Date de parution : 31 mai 2013

Editeur : Autre Temps Editions

Auteur : Josy MARTY-DUFAUT

Broché, 160 pages

Prix : 12 €

Publié dans : L'ordre des Templiers | le 23 mai, 2013 |2 Commentaires »

Les Cris d’Armes des chevaliers

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Les Cris d’Armes des chevaliers

(Aperçu sur la chevalerie spirituelle)

 

L’héraldiste associe par tradition au blason le cri d’armes et la devise du chevalier.

Ces trois éléments sont l’identité extérieure et intérieure de l’homme à cheval.

 

Le blason authentifie nos origines par l’association des couleurs et des meubles, ces blasons sont souvent « parlant ».

La devise indique ce que nous sommes venus faire sur terre en fonction d’une projection céleste.

Le cri  indique la nature ultime de l’âme du chevalier. Âme qui se manifesta bruyamment lors de la naissance de l’enfant.

La voie initiatique chevaleresque est l’une des trois voies traditionnelles dûment décrites par René Guénon.

À ce titre, nombre de rapprochements sont à faire entre les voies maçonniques et chevaleresques. Les principes de tripartition de l’être sont identiques, mais s’appliquent dans des domaines superposés. C’est l’illustration parfaite des lois de correspondances.

 

La progression chevaleresque.

 

« Jusqu’à l’âge de 7 ans, le futur chevalier était laissé aux soins des femmes. Il était ensuite PAGE jusqu’à 14 ans, c’est-à-dire attaché à un châtelain, Chevalier qu’il avait fonction de servir. Sorti vers 14 ans, il était ÉCUYER, c’est-à-dire attaché à un chevalier qu’il secondait en paix comme en guerre soignant ses armes, ses chevaux, l’aidant à revêtir sa cuirasse, le secourant dans la bataille, le remontant avec l’un de ses grands chevaux s’il en était besoin, le soignant, gardant ses prisonniers, etc.

Il avait déjà de ce fait un entraînement poussé et l’emploi des armes. Lorsqu’il avait pu faire preuve de sa valeur soit à la guerre, soit en tournoi, il pouvait être armé chevalier vers 21 ans. Il était alors bachelier et avait droit de porter pennon (le pennon était un enseigne, sorte de fanion, qui se terminait en pointe). Il avait aussi d’ailleurs droit de girouette, et sur sa gentilhommière, ou château, en forme de pennon à pointe, tournait le floquet ou pennoncel.

Le plus souvent le chevalier bachelier n’était pas assez riche pour porter bannière et prenait parti sous un banneret auquel il amenait son pennon … Mais quand il parvenait à réunir un domaine d‘au moins quatre batelles et avait un certain nombre de vassaux, il pouvait demander à porter bannière. (La bacelle équivalait à 10 mas ou ineh – mesure agraire correspondant aux labours d‘une charrue à deux boeufs).

Pour avoir la prérogative de porter bannière – qui était une marque de grande noblesse – le chevalier bachelier devait avoir servi et suivi à la guerre, avoir aussi assez de terres pour que des gentilshommes accompagnent sa bannière.

II lui fallait avoir au moins 50 hommes d’armes (25 pour combattre et 25 pour lui et la bannière garder ce qui représentait environ 150 cavaliers à cheval, sans compter les gens de pied archers, arbalétriers ou piquenaires.

Lorsqu’il réunissait les conditions voulues, le chevalier bachelier devait apporter à la première bataille où il se trouvait son pennon  et présenter sa « compagnie » au connétable ou aux maréchaux qui intervenaient auprès du prince, pour que lui soit accordé le droit de « porter bannière ». Alors, on coupait l’extrémité pointue du pennon qui prenait une forme carrée ou rectangulaire et devenait bannière, d’où l’expression ancienne : « faire de pennon bannière » pour marquer le passage d’une dignité à une autre dignité plus élevée. De même la girouette du banneret prenait la forme rectangulaire ou carrée. En principe à l’occasion d’une première bataille le chevalier bachelier pouvait demander à porter bannière, à la deuxième à devenir banneret,  à la troisième il pouvait aspirer à devenir haroiz qui était le plus haut degré de la noblesse seigneuriale ».

 

La tripartition

Le cri est l’expression de l’intériorité d’un corps relié à sa fondation. L’identité de l’être ressort par la bouche du chevalier comme un expire au moment ultime du combat. Le jeter de corps dans la mêlée de la bataille, au milieu d’une forêt de lances et d’épées, dissocie les trois éléments constitutifs de l’être en les identifiant. Le corps d’arme se meut au milieu de ce magma dissolutif du chaos originel, l’esprit sort par la bouche du combattant[1]pour rejoindre l’épée tenue à main droite, et l’âme désespérée de cette séparation crie son veuvage.

Le corps du chevalier sera enfant de l’âme veuve de l’esprit. Nous retrouvons ici les deux expressions maçonniques : fils de la Veuve pour l’âme et fils de la lumière pour l’esprit.

Le jeter du corps dans la bataille est relaté en Loge lors de l’initiation maçonnique ou l’impétrant se trouve le cœur transpercé dans les épreuves circumambulatoires, et lors du jaillissement de la lumière au milieu d’une forêt d’épées tendues vers son cœur. Les deux voies initiatiques, artisanales et chevaleresques ont en commun la tripartition de l’Être : corps, âme et esprit.

 

L’intériorité habitée

Le cri plus qu’un élément d’identification recoupe les fondements de la tradition, en rendant parfaitement visible la structure interne à tout être. C’est ici l’idéal chevaleresque qui identifie le veuvage de l’âme comme la fameuse dame, moteur principal de la quête chevaleresque. L’âme anime le corps de matière comme la Dame anime la quête du chevalier.

Ainsi « Ma Dame » est Notre Dame pour les chevaliers du Temple, la dame de la deuxième paire de gants pour le maçon sont la Veuve, ici assimilée à Marie dont Hiram est le fils.

Il faut lire en effet en langue sacrée Hiram de droite à gauche, ce qui nous donne Mari (H). Le « e » muet est remplacé par le H bien connu du REP par sa symbolique développée dans le grade de Chevalier de Saint-André. Ce H est, en plus d’une clef hermétique, le Hé du tétragramme divin exprimant le fameux « souffle » sur la surface des eaux explicitée dans la genèse. De ce souffle naîtra la différenciation par la volonté principielle.

Le souffle comprenait l’anima qui produisit l’animus, mais cet anima pour l’homme créé à l’image de Dieu, s’accompagnait d’une parcelle indivise de l’esprit au point de se confondre l’une à l’autre. En effet, l’esprit-principe ne pouvait être accueilli dans le corps sans présence de l’âme anima.

L’expérience initiatique du cri.

Tout le travail initiatique d’éveil consiste à faire prendre en compte par notre conscience des trois éléments constitutifs de l’être (corps, âme, esprit), en l’associant chacun aux trois axes de la loge. C’est au centre de cette croix tridimensionnelle que doit se réaliser l’Unité.

Ce cri fait donc le pendant de l’âme dans le domaine de l’entendement ésotérique. Il est miroir révélateur de l’âme et de son volontarisme à accueillir l’esprit. C’est une signature des tréfonds de l’être.

Comme il existe une signature céleste de l’esprit du chevalier dans les cieux, qui est celle de son nomen chevaleresque découlant de la devise, il existe une signature terrestre de l’âme. C’est le cri.

Ainsi l’homme devenu chevalier, identifie les trois parties de son être.

Son nom d’appartenance corporel au terrestre par la prise du nom de son fief ou de sa terre ou de sa famille, son « cri d’arme » qui est en vérité son « «cri d’âme », et son nomen d’ordre ou devise, traduction céleste de sa personnalité en regard de l’esprit-lumière.

L’inscription céleste de son nom se fait aussi par l’appartenance de ce dernier à un ordre chevaleresque. La fonction de l’ordre chevaleresque est de fixer l’ordonnancement triparti de l’Être et la dévolution successorale, c’est le rôle de l’armorial.

Au plan hermétique on peut faire les mêmes rapprochements entre l’âme et l’esprit : la Dame est la reine qui attend le Roi-Soleil, de leur mariage né l’homme fruit du ciel et de la terre, de l’eau et du feu. L’homme par son mercure fait l’alliance des opposés. Cet homme est l’androgyne, l’Adam original, celui d’avant la chute. Les ordres de chevalerie par leur culture de la Dame font tous cette tentative de réunification, aucun n’y fait exception (ordre de Saint André du Chardon, ordre de la toison d’or, ordre du Temple, etc.).

 

À bien des égards les textes anciens nous éclairent sur l’intérêt au combat de ces cris : La Chanson de Roland[2]est un témoignage très caractéristique des coutumes de la chevalerie. Nous y retrouvons les exemples du cri de combat, du cri de guerre, du cri féodal et déjà du cri royal ou cri national utilisé comme « cri à la rescousse »et « cri de ralliement ». Sans esprit inventif je reprendrai les études historiques existantes sur ce sujet, et notamment celle de H. DE BUTTET, en les réinterprétant sur un plan initiatique.

 

 

 

 

Le cri s’est distingué en sous-classifications :

 

- le cri primitif  - considéré comme le plus instinctif, c’est une vocifération proche de l’animalité qui lutte pour conserver son statut d’homme triparti. Le cri anime et amplifie l’instinct et l’agressivité au combat, c’est l’âme qui est en souffrance sous la torsion du corps et le siège des armes transperçantes.

On comprend qu’il doit impressionner l’adversaire par sa fureur. Son caractère enveloppant et hypnotique lui donne un aspect collectif qui peu être accompagné d’instrument de musique. L’effet enveloppant se traduisait dans un esprit de corps collectif. Sa contagion était telle qu’elle faisait oublier la peur de mourir. C’est à la puissance de ce premier cri engageant les corps que l’on pouvait déterminer la détermination à s’oublier et donc l’issue du combat, les Romains s’en servaient au contact final comme une explosion d’adrénaline[3]

 

- le cri de guerre – ou slughan, variante du cri primitif, il a ici un sens extérieur précis. Le corps expire un lien particulier qui exprime l’appel de l’âme à l’endroit de l’esprit. On exprime un nom, une idée, une invocation, une prière, un mot d’ordre doté d’un sens premier apparent et un second secret.

 

Le cri de guerre des Romains est : feri ! (frappe !). Ils frappaient en effet du plat de leur épée sur leur bouclier symbolisant la voûte crânienne et la voûte étoilée. Les Grecs criaient « allahla » ou (« allahli » d’où le terme de chasse hallali. Le vieux cri de guerre celtique « Torr he brenn » (casse la tête) remonte très loin, peut-être à l’âge des cavernes ! La frappe du bouclier fait sortir l’esprit de la boîte crânienne, le torr he brenn ouvre la boîte crânienne.

Ce positionnement en rapport à la sortie de l’esprit par le sommet du crâne formera le cimier du heaume qui outre ses couleurs parlantes signifie la sortie sans peur et sans reproche (l’âme pure et légère[4]) de l’esprit du corps. On en retrouve la trace dans les cris de guerre des Irlandais « a boo » (à la victoire) qui figurent au cimier des armoiries des Desmond et Mac Carthy. Le cri de guerre antique de l’Écosse le «  slughan »ou slogan se retrouve dans le cri de clan des Mac Donnel, Mac Alpine, Mac Gregor, et d’autres encore.

Le cri de guerre des Cosaques « Huraj ! » dont est issu le « hurrah ! » remonte aussi fort loin il signifie « au paradis » et l’acclamation écossaise Houzza houzza houzza ! des loges militaires écossaises de l’époque Stuartiste marque cette continuité.

Le cri de guerre, on le voit n’est plus le hurlement primitif de survie, mais est devenu un mot slogan. Il deviendra une incantation vivifiant le culte des ancêtres, intercesseurs au travers du ciel. Cette pratique fut conservée au rite écossais : les loges maçonniques au moins une fois l’an font l’appel les Frères passés à l’Orient éternel[5]. Dans les combats tribaux, les ancêtres se joignent à l’appel des vivants pour œuvrer à la victoire.

Souvent le cri invoque les secours du ciel, le nom d’un chef, celui d‘une ville, le souvenir d’une victoire. Nous relatons deux épisodes de l’Ancien Testament ou l’aide du ciel est clairement exprimée, le cri entre en vibration avec la musique :

La première ville que trouvèrent les Israélites, après le passage du Jourdain, fut celle de Jéricho. Josué, par l’ordre de Dieu, fit faire à son armée le tour de la ville, une fois par jour, pendant six jours de suite. Des prêtres, portant l’arche, précédaient les hommes de guerre. Au septième jour, on fit sept fois le tour de la ville ; au dernier tour, les prêtres sonnèrent de la trompette, et le peuple jeta de grands cris « Jéricho,… » : à l’instant les murailles tombèrent, et chacun entra par la brèche qu’il avait devant lui. Tous les habitants furent passés au fil de l’épée. Ce cri d’arme fut repris au moyen âge par de nombreuses lignées.

Les 300 Hébreux prirent chacun une trompette d’une main, et de l’autre un vase de terre renfermant un flambeau ; ainsi armés, ils descendirent la nuit dans le camp des Madianites. Au signal donné, ils brisent les vases et sonnent de la trompette en criant : « Le glaive du Seigneur et de Gédéon ! » Les ennemis se croient surpris par une puissante armée, ils s’enfuient de toutes parts, et se tuent les uns les autres sans se reconnaître. Cent vingt mille Madianites périrent. Le cri d’arme « Gédéon,… » fut aussi repris à maintes reprises.

 

Depuis Constantin, les chrétiens invoquent Dieu, la Vierge, les Saints : ce sont des cris d‘invocation[6] pour le salut du combattant on ouvrait ainsi le passage de l’esprit vers le ciel.

 

- Adiuta ! criait un officier. – Deus ! répondait toute la troupe.

Ce fût, l’invocation personnelle de Clovis à Tolbiac . L’abbé Merlette, pense que ce fut le cri de guerre royal puis impérial qu’avaient gardé les Mérovingiens et les Carolingiens. Selon lui « Diex aïe » serait le cri authentique de Roland et de Charlemagne.

Au XIe siècle le cri des Anglais est « Croix de Dieu ! », celui des Normands « Dieu nous garde ! ».

Au XIIIe siècle les troupes de don Pedro d’Aragon contre les Mores d’Espagne, avant le combat s’agenouillent. Après une brève prière, ils frappent le sol de leur lance en criant : « Desperta ferro ! » (Fer réveille-toi !) et se précipitent sur l’ennemi en criant :

« A Gur ! » (À Dieu !). Pour les connaisseurs l’allusion à la lance rédemptrice de Longinus est évidente. En réveillant le fer et par la frappe, on réveille la voie du cœur ou réside l’âme qui héberge l’esprit, et en frappant le sol on réveille les âmes errantes des ancêtres morts au combat. Ce fer va percer le centre de l’adversaire lui libérant l’esprit et envoyant son âme en terre. Donc la voie du centre est l’ultime lieu pour de séjour des âmes (centre de la terre) et pour l’envol de l’esprit (centre ontologique).

Au XVe siècle les Moscovites crient « Dieu et le Grand  Prince ! » Formule encore féodale inférant une hiérarchie entre le divin et l’opératif royale comme on le retrouve dans les anciennes formules des loges militaires stuartistes du XVIIeme siècle : « Dieu Grand Architecte de l’Univers ».

Les deux cris, cri primitif et cri de guerre, furent employés simultanément, le premier pour la torsion de l’âme et le second pour l’ouverture du chemin pour l’esprit.

La mort au combat était libératrice dès lors que l’on respectait son engagement et sa parole, ce qui est conforme à l’idéal chevaleresque. Cette mort par l’engagement des trois dimensions de l’être est de même nature que la mort sacrificielle du saint sur la croix par crucifixion. En chevalerie initiatique le grand principe du vouloir mourir et de pouvoir renaître. Après la mort il y a renaissance. La vie du chevalier et une vie éveillée[7] et tout entière tendue vers le but de son engagement et de sa parole. C’est ce qui le distingue du commun des mortels et justifie son statut.

 

(…)

 

- les cris d’armes du chevalier – du Xe aux XVe siècles – qui est très caractéristique des usages de cette époque. La chevalerie se structure dans la tradition de la veillée d’armes, du serment et de l’adoubement. Le cri se modifie en fonction du lien hiérarchique et du ralliement au combat. Chacun donne à l’expression une relation à Dieu aux saints, au nom des ancêtres intercesseurs qui sont parfois confondus avec celui des terres de leur chef. Cette relation devient identitaire et qualifiante.

 

Le chevalier banneret et son cri.

 

Le cri  devient une expression féodale réservée au chevalier banneret, ce chevalier aîné de famille est un chef militaire ayant droit de porter bannière. Il y avait doncjusqu’au XVIIème siècle, autant de cris d‘armes que de bannières. Le cri peut être inscrit sur la bannière. C’est le héraut d’armes qui l’annonçait. On retrouvait la bannière et le cri sur le blason. L’aîné portait blason plein et sans brisures.

Le blason est la prolongation hermétique de l’intériorité de l’être, il décrit la part impérissable de l’être et la définition de la personnalité combattante.

Le cri expression de l’âme fait ouvrir le chemin vers le ciel pour l’envol de l’esprit et vers le centre de la mêlée en effrayant les adversaires.

La devise définit le nom céleste du chevalier.

Par le cri, la devise et le blason, c’est l’âme, l’esprit et le corps du chevalier qui se dessine dans les cieux.

Il est prêt au déjà l’inscription céleste du transport de l’esprit. Alors le foudroiement joue aussi bien sur l’adversaire que sur le chevalier mettant celui-ci dans un état particulier.

Il y a donc dans le cri d’arme un aspect ascendant qui est une voie pour le retour de l’esprit et un aspect descendant consistant au foudroiement de l’adversaire par le percement de l’armure. La foudre associée à l’épée, ou à la lance qui transperce s’associe à l’intime expiré dans un souffle pour envoyer l’adversaire dans l’autre monde. En cas d’échec au combat, la voie de l’ascension de l’esprit lui est ouverte.

 

Le roi de France – le premier des seigneurs – avait son cri : Montjoie, qui deviendra Montjoie Saint-Denis, et prendra le caractère de cri national unique.

D’où les expressions françaises du vieux langage : « aller au cri » pour exprimer le rassemblement identitaire des vassaux sous ses ordres pour aller à la guerre.

Notons que tous les gentilshommes n’avaient pas le droit de cri. Ils devaient se rendre au cri du banneret.

Les seigneurs français portant bannière avaient leur cri, qui était inscrit sur leur bannière. Le cri était un moyen de commandement: il servait à donner le signal du combat, à rallier les hommes d’armes dans la mêlée confuse du champ de bataille à cette époque de combat individuel. Le cri d’armes d’un banneret était le cri du corps d’armée qu’il commandait, et de toutes les bannières ou pennons qu’il pouvait avoir sous ses ordres.

Les bannerets choisissaient généralement l’un d’entre eux, celui qui leur semblait le plus qualifié pour une bataille. Le cri de guerre était alors celui du commandant en chef choisi.

 

 

Quelle était la forme des cris d’armes ?

Le cri de l’occident s’est formé en  orient sur le centre religieux des origines : celui bien connu, de Godfroy de Bouillon à la première croisade : « Dieu le veult ! Dieu le veult ! ».

 

Souvent les familles criaient simplement leurs noms de leurs ancêtres. C’est le cas d’Acigny, d’Aspremont, les Duras, les Joinville, les Gamache, les Kergorlan, les Rubempré et bien d’autres crient le nom de l’ancêtre qui personnifie l’âme en terre et l’esprit intercesseur.

Souvent y est jointe une invocation :

- « à Dieu »

- Les invocations à Notre Dame sont nombreuses :

« Bourbon Notre Dame ! » est le cri de Navarre, Notre Dame au Seigneur de Coucy ! est celui bien connu des Sires de Coucy.

De même on crie : « Cergy Notre Dame, N. D. Sancerre ! N. D.Guesclin ! (c’est le cri du connétable Bertrand de Guesclin) Bourbon Notre Dame ! N. D. Belle Val ! Notre Dame Ribeinont crie le seigneur de Bousiers …

-Les invocations aux saints intercesseurs sont courantes : « Montigny Saint Christophe ! » (C’est le cri des Heuchins d’ostrevant). Saint Aubert ! (c’est le cri des Graincourt en Artois). Saint Pol ! (celui des d’Hautecloque). Les Pindray crient : Meltes Saint André ! ; les Saint Yrieix : « Saint Yrieix à moi ! » ; les Vienne en Bourgogne : « Saint-Georges au puissant Duc ! ».

-Parfois est évoqué le souvenir des croisades et de la lumière du Levant : les Blondel, les Crouy, les Chanel crient : « Jérusalem ! » – les Chauvigny crient « Chevaliers pleuvent Jérusalem»

-La fidélité au roi n’est pas de reste:

(pro rege ! pro rege !).

-Les cris des noms de villes ou de forteresse :

En Picardie, et en Artois, les kmewal, les Ollehain, le Vidame de Picquigny, les Ranchicourt crient « Boulogne » ; il est vrai qu’ils en portent les armes.

Les comtes de Kimberley, en Grande- Bretagne ont conservé jusqu’à nos jours pour cri d’armes «  Azincourt » en souvenir d’une victoire contre la France.

 

Le cri était parfois le reflet des meubles d’un blason de donc de la personnalité du chevalier, ce qui explique le cri des comtes de Flandres « Flandres au Lyon ! »– Les Waudripont portent deux lions adossés dos à dos ; leur cri est :

«  Cul à cul Waudripont ! ». Les Wandelancourt crient «  Mon aigle ».

Un épisode peut être l’origine de la formule d’un cri : en 1495, à la bataille de Formone Charles VIII appelle à son secours un seigneur de la maison de Montoison dont le cri et la devise deviendront « à la rescousse Montoison ! » ; le cri des Morialine « la rescousse Morialine » a une origine semblable.

Enfin, nous retrouvons les cris primitifs et cris de combat sans doute les plus anciens dans les cris d’armes.

- des Chasteler : Pring ! Pring ! (tue ! tue !)

- des comtes de Bar : au feu ! au feu !

- des Altvillars : Halaac ! halaac ! (à la bache !)

- des Carbonnel d’Hierville : Huc ! huc ! Carbonnel !

- des Coligny : « haut la lance Pillot ! »

- des Contamine : à moi !

- des Coucy : N. D. au Seigneur de Coucy !

- des d’Eternac : main droite !

- des Grant de Vaux : « Tenons ferme ! »

- des Keranguat : « Défends-toi ! »

- des Tournon : «  au plus dur ! »

 

 

La bannière réglait le mouvement des troupes pendant le combat.

En cas de déroute le ralliement se faisait autour de cette bannière.

Les cris d’armes étaient poussés au moment de donner l’assaut, ou pour rallier la troupe ; il l’était aussi pour soutenir le banneret en danger, ou pour le délivrer s’il était pris : c’était « le cri à la rescousse ».

 

L’usage du cri d’armes, cri féodal, fut aboli. Les ordonnances de 1534 et de 1557 ont même imposé le silence lorsque le combat collectif démarre. On ordonna la jetée dans la mêlée qui n’en était plus une. Charles VII et ses compagnies d’ordonnances, base de l’armée royale contribuèrent à ce changement.

Alors on n’observe jamais au plus grand silence que dans les armées lorsqu’on est sur le point d’en venir aux mains, car on est attentif aux ordres des officiers, on entend le bruit des tambours, des trompettes, des timbales, mêlé à celui des armes à feu quand le combat commence.

 

Les cris d’armes particuliers ont aussi été abolis à la création des compagnies d’ordonnance. Cela a dispensé les bannerets d’amener leurs vassaux au service ordinaire, les bannières et la qualité de banneret même disparaissent de nos institutions. L’armée royale est créée, l’époque féodale est close, la Monarchie va centraliser tous les pouvoirs, et les derniers grands féodaux disparaîtront un jour sous le couperet de Richelieu. Le duc d’Epernon mourra en 1661 : alors commencera vraiment le règne du Grand Roi, Louis XIV.

Mais si la féodalité s’éteint, l’art héraldique survit et maintient la tradition. Les cris d’armes se retrouvent souvent avec des devises dans les blasons de quelques anciennes familles, inscrites au cimier de leurs armes dans la forme où ils étaient jadis écrits sur les bannières et où les lançaient les hérauts d’armes à l’occasion des tournois pour annoncer les chevaliers qui entraient en lice.

 

Le cri Royal : Montjoie Saint-Denis !

Nous ne pouvons manquer d’esquisser ici l’histoire du cri royal qui était à l’origine un cri seigneurial – celui du premier des seigneurs – avant de devenir cri unique, cri national. Le cri royal « Montjoie Saint-Denis » a fait l’objet de bien des Orderic Vital dit qu’en 1119 les Français ayant entendu le cri d’armes des Anglais qui venaient à eux crièrent Mont-Joye qui est le cri d‘armes de notre nation – «  sed ingressi, tersa vice clamarerunt ». Le même cri se retrouve à Antioche en 1191. D’après la Chronique des Flandres, en 1214, à la bataille de Bouvines, Philippe Auguste ayant eu son cheval tué sous lui, cria « Montjoie » à haute voix et fut aussitôt remonté sur un autre destrier.

L’origine de « Montjoie » a fait l’objet de nombreuses recherches, depuis des siècles et d’hypothèses passionnées. On a prétendu qu’il remontait à Clovis – l’étymologie même est incertaine ; on ne peut retenir l’explication qu’en donne l‘Auteur de la Chanson de Roland,.. le «  meum gaudium » a fait couler beaucoup d’encre.

Dans le vocabulaire médiéval le montjoie est un mont, ou un tas de pierres élevé à dessein, peut-être simplement le tertre sur lequel le prince est placé pour suivre la bataille, et plante sa bannière études – mais son origine n’est pas connue avec exactitude.

Il faut remarquer que l’invocation Saint-Denis à été ajoutée au cri d‘armes du roi à partir de l’époque où l‘oriflamme a été levée. L’oriflamme était la bannière militaire de l’abbaye de Saint-Denis. Ce monastère était en droit d’armer ses vassaux pour défendre ses terres.

Nous savons qu’en 1249, au siège de Damiette, c’est le cri de Montjoie Saint Denis qui retentit quand, à la suite de Saint-Louis, les chevaliers chrétiens sortent des vaisseaux pour se jeter dans UR combat très dur contre les Infidèles.

Le Montjoie-Saint-Denis sera encore crié à maintes reprises : à Furnes en 1292, à Azincourt en 1415, au siège de Montargis en 1426  à  Pontoise avec Charles VII en 1441 … mais les historiens et chroniqueurs ne le mentionnent plus depuis … et on ignore ce qu’elle est devenue.

 

Celui qui portait l’oriflamme avait le titre de «  porte-oriflamme » c’était la plus haute dignité de l’Armée, et une charge préférée à toute autre.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le cri d’armes «  Montjoie Saint-Denis »n’était pas attaché aux portes-oriflamme, mais au roi d’armes.

Le roi d’armes était alors un personnage de la maison du roi, dont la charge était importante. Depuis Louis le Gros, il était le porte-parole, l’ambassadeur du roi ou du commandant en chef.

Monté sur un cheval blanc afin de pouvoir être facilement reconnu, tenant à la main une masse d’armes ou un bâton à manche de velours violet semé de lis l’or et surmonté d’une couronne fermée (ancêtre du bâton de maréchal) placée à la tête des hérauts et poursuivants d’armes – il était désigné sous le nom de Montjoie.

Ainsi après la bataille d’Azincourt, nous rapporte Monstrelet,  Henri V d’Angleterre vainqueur de cette journée parcourut le champ de bataille où gisaient tant de chevaliers français, vaincus surtout par ses archers. Il fit venir le Montjoie, roi d’armes de France qui était prisonnier, pour lui demander le nom du château qu’il voyait près de lui. – Azincourt ! répondit celui-ci, et c’est de ce nom que fut baptisée la célèbre bataille qui sonna le glas de la chevalerie française.

L’époque féodale est révolue, la Monarchie s’affirme, le cri national au combat devient « France ! France ! » et « vive le roi »

Il deviendra plus tard avec Napoléon « Vive l’Empereur ! »

Beaucoup plus tôt avait été poussé un cri d’armes international, un cri Européen : le cri de l’occident : celui bien connu, de Godefroy de Bouillon à la première croisade : « Dieu le veult ! Dieu le veult ! ».

 

(…)

 

(Rescrit de synthèse sur base P de Buttet et E.°.R.°.)


[1]On voit dans cette image les Kérubims gardien de l’arbre de la connaissance,  armés d’une épée sortant de la bouche.

[2]« Après le désastre de Roncevaux, Charlemagne conduit les Français au combat pour venger la mort de Roland. Les deux troupes – françaises et sarrasines – se rencontrent aux cris de Montjoie d‘un côté (du nom de Joyeuse, l’épée de Charlemagne) de Précieuse de l’autre (du nom de l’épée du roi païen) Ce sont des cris de combat féodaux et nationaux. Nous en parlerons plus loin. Mais après que Naimes ait tué Malprime, son adversaire, la bataille devient terrible. L’émir fait donner toutes ses réserves, ses troupes accourent de toute part :

les unes braient et hennissent, les autres aboient comme des chiens : les cris primitifs accompagnent l’attaque des troupes barbares devantlaquelle plie l’armée des chevaliers français … »

 

[3] « Tite Live assure qu’aux cris des soldats de Scipion les oiseaux tombaient morts du ciel. »

[4]La pesée de l’âme des Égyptiens se retrouve comme une obsession dans le pardon de la confession. L’âme légère permet le retour vers Dieu, l’âme lourde fait le séjour aux enfers.

[5]Faut-il le rappeler la chaîne d’union et horizontale avec tous les FF présents sur les colonnes et à l’Orient, mais elle est aussi verticale avec les Frères de l’Orient Éternel. Ce point est indispensable à la transmission de l’influx spirituel.

[6]D’après Ferdinand Lot dans son étude sur la langue du commandement de l’armée romaine et le cri de guerre française au Moyen Age …

Il aurait retrouvé dans les manuels militaires byzantins – notamment dans le Strategicon de l’Empereur Maurice, les commandements latins du 6e siècle. Le cri de guerre impérial, de l’Empire chrétien nous apparaissent comme une invocation d’ouverture du passage et d’intersession.

[7]La veillée qui précède l’adoubement est littéralement un éveil initiatique ou il est appris la naissance céleste après la mort.

Publié dans : Non classé | le 18 février, 2013 |1 Commentaire »

CHAPELLE DE BEAUNE OU JACQUES DE MOLAY FIT SERMENT

Publié dans : L'ordre des Templiers | le 20 décembre, 2012 |2 Commentaires »

La Règle de Vie.

La Règle de Vie.

La Règle de Vie. initial_b

ien mener sa vie selon un certain style, pour cela il faut au Chevalier une sorte de code,un canevas qui l’aidera en route.
Nous l’avons intitulé « Règle de Vie »
La voici dans sa simplicité :

Tu n’auras de cesse dans la quête de la LUMIÈRE.

Tu auras le sens du SACRÉ dans le plus grand esprit de tolérance.

Tu auras le culte de l’HONNEUR, mais tu mépriseras les honneurs.

Tu tiendras la DAME en grand respect.

Ta CHARITÉ sera plus actes que paroles.

Tu seras instrument de PAIX, toujours et en tout lieu.

Ta MAISON et ta table seront celles de tes Frères.

Ta vie de tous les jours sera SERVICE, jusqu’au moindre de tes actes.

Tu considéreras le bien de l’HOMME, ensuite l’affaire, jamais le seul lucre ne te guidera.

Tu respecteras la VIE sous toutes ses formes, nul n’a le droit d’en disposer à sa guise.

 


 

Peut-être, pourrions-nous y ajouter quelques corollaires, conseils bien utiles à méditer chemin faisant :

  • Parle peu, agis davantage.
  • Achève ce que tu as entrepris, sans vouloir tout commencer en même temps.
  • Fais ce que tu as promis, mais réfléchis avant de promettre.
  • Essaie de faire bien ta besogne avant de critiquer celle des autres.
  • Efforce-toi d’enrichir les autres avant de te lamenter sur l’égoïsme et la dureté des temps.
  • Pense à donner au lieu de recevoir.
  • Remercie au lieu de demander.
  • Comprends avant de réclamer compréhension.
  • Console au lieu de réclamer consolation.
  • Et, sache reconnaître tes erreurs… et les réparer…

Sceau de la FCM

Publié dans : Non classé | le 24 octobre, 2012 |6 Commentaires »

Les Modes de Transmission en Chevalerie

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Les modes de transmission.

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ous distinguerons deux grands types de transmission :
1. La transmission, par un homme de sa propre chevalerie à un autre homme qu’il crée Chevalier.
2. La création d’un nouveau Chevalier par un pouvoir civil ou religieux en vertu de leur pouvoir.

Ce distinguo fait, nous pouvons aller plus loin dans notre propos. En effet, il est important de bien séparer les deux types de transmission de la qualité de Chevalier, car si dans le premier cas, un Chevalier transmet sa chevalerie, dans le second, le pouvoir n’est pas forcément lui-même Chevalier, et qui plus est il ne faut pas forcément que le candidat soit mis en présence du pouvoir. C’est là chose fondamentale pour bien comprendre la suite de nos propos.

Dans le premier cas, on distinguera le mode strictement militaire qu’est l’armement, du mode religieux qu’est l’adoubement.

Dans le second cas, on distinguera l’ordination, mode religieux, de la nomination qui est le mode strictement civil. Remarquons que s’il est interdit à un Chevalier armé de se faire adouber par la suite (et vice versa), rien ne l’empêche d’être ordonné et même nommé. De plus le Chevalier armé ou adoubé peut, c’est à dire à le pouvoir, d’armer ou d’adouber lui-même un candidat, ce qui est strictement impossible au Chevalier ordonné ou nommé puisque, étant dépourvu de la qualité d’ecclésiastique ou de détenteur d’un pouvoir civil, il ne possède pas le fons honorum.

L’armement.

Le 15 septembre 1515, le roi François premier est armé chevalier par Pierre Terrail, seigneur de Bayard.Comme nous l’avons déjà dit, l’armement est le mode militaire de création d’un nouveau Chevalier. Historiquement, on voit le roi de France procéder à l’armement de Chevaliers avant la bataille d’Azincourt, ou encore conférer la Chevalerie, sur le champ de bataille, après le combat. Ce mode de transmission est en fait le plus ancien car on peut le faire remonter à l’époque où le jeune Franc recevait ses armes en présence de ses pairs.

Ci-contre, Le 15 septembre 1515, le roiFrançois Ierest armé Chevalier par Pierre Terrail, seigneur de Bayard, (représentation par Paul Lehugeur).

L’armement est une cérémonie très simple1. Le candidat, un genou en terre, se tient devant le consécrateur.
Celui-ci, l’épée haute dit :
— Au nom de Monsieur Saint-Michel et de la Chevalerie Universelle.
Il pose l’Epée sur l’épaule droite du candidat et dit :
— Au nom de tous les Chevaliers qui m’ont précédé.
Il pose l’Epée sur la tête du candidat et dit :
— Je te fais Chevalier.
Il frappe de l’Epée, l’épaule gauche du candidat.
Le consécrateur donne la collée et remet l’Epée au nouveau Chevalier en lui disant :
— SOIS PREUX et prends cette Épée, symbole du combat que tu vas devoir mener contre toi-même.

L’adoubement.

De la même manière que l’armement est le mode de transmission strictement militaire, l’adoubement est un armement qui se déroule au cours d’un office religieux. L’officiant procède à sa cérémonie comme à l’accoutumée, bénissant éventuellement les armes du candidat, puis avant le canon, il s’arrête. Le consécrateur intervient et procède à l’investiture chevaleresque de la même manière que décrit pour l’armement. Ceci étant fait, chacun reprend sa place, et l’officiant continue sa liturgie.

L’ordination.

L’ordination est le mode strictement religieux. Un prélat crée un Chevalier de la même manière qu’un évêque crée un prêtre. Le Chevalier ainsi créé prend la qualification de « Miles Christi ». Rappelons que ces Chevaliers, pour le moins ceux qui ne sont pas eux-mêmes prélat, ne peuvent ordonner d’autre Chevalier puisqu’ils ne disposent pas d’une « Fontaine d’Honneur ». D’une certaine manière, ces Chevaliers sont des nobles, à l’exception près qu’ils ne peuvent transmettre leur noblesse à leur descendance.

La nomination.

La nomination a ceci de particulier qu’elle nécessite un « Fons Honorum », c’est-à-dire le droit d’honorer. Le Fons Honorum étant un des droits régaliens, les Maisons régnantes ou ayant régné, ainsi que les dirigeants en exercice des États non monarchiques, sont les seuls à le posséder. En vertu de ce droit, il leur est possible de décerner soit un titre de noblesse (la république de Venise a conféré la noblesse), soit un Ordre national. Il va sans dire que la présence du décernant n’est nullement obligatoire lors de la remise de la distinction.

Remarquons toutefois l’existence une certaine Fontaine d’Honneur au sein de la Légion d’Honneur en France, où la remise de la médaille est impérativement effectuée par une personne elle-même titulaire de ladite Légion d’Honneur.


Notes :

1 : Le texte peut subir, suivant les Ordres de Chevalerie, quelques modifications. Nous avons repris la version proposée par le Président de la Fraternitas Universa Militum, dans sa communication parue dans la revue Excalibur n° 47.

Publié dans : Non classé | le 24 octobre, 2012 |5 Commentaires »

Différents types de Chevalerie.

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Différents types de Chevalerie.

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l existe différents types de Chevalerie. Nous allons passer en revue quelques uns, tout en sachant bien que la plupart des Ordres, s’ils ont une option principale, ont également quelques activités secondaires. En effet, un Ordre de pensée dispose d’un Honorariat et d’un service caritatif, mais il est évident que ces deux activités sont secondaires.

La Chevalerie de combat.

On appelle « fers vêtus » les Chevaliers des temps héroïques qui combattaient en armure. Ces preux des temps anciens nous ont transmis énormément de valeurs comme le sens de l’Honneur, le respect de la parole donnée. De nos jours, il y a des groupes qui perpétuent le souvenir de ces grands anciens par des reconstitutions de combats médiévaux, de campements. Il existe même un championnat d’escrime médiévale.

Les livres d’histoires, les romans de chevaleries, les films et toutes ces reconstitutions font connaître la Chevalerie au grand public, même si parfois (il faut bien l’avouer) ils prêtent à sourire.

La Chevalerie d’honneur.

Les « fers vêtus » furent emportés par la poudre noire. Certes, ils avaient déjà été atteints par l’arbalète, mais la blessure n’était pas trop profonde. La Chevalerie allait-elle mourir ? Non, car depuis quelques temps déjà, les princes avaient constitué des milices autour d’eux. Ces milices, de groupes de protection rapprochée qu’elles étaient lors de leur création, devinrent peu à peu un service d’honneur autour de la personne du prince. C’est de ces milices que les ordres nationaux tirent leurs origines. Dans l’Histoire, combien de personnes abandonnèrent tout ou partie de leurs possessions ou de leur droits en échange d’un collier prestigieux !

La Chevalerie d’œuvre.

Les meilleurs exemples de Chevalerie d’œuvre nous sont donnés par les Ordres de Malte et de Saint Lazare. Ils consacrent l’essentiel de leurs activités au caritatif.

La Chevalerie de pensée.

La Chevalerie de pensée est une forme de Chevalerie où le combat à mener est un combat contre soi-même, contre le « sale type » qui sommeille en nous tous. En outre, la Chevalerie de pensée est surtout une Chevalerie intellectuelle travaillant sur des documents.

La Chevalerie folklorique (Confréries).

Sous ce vocable, nous avons repris les différentes associations vantant les mérites de produits régionaux ainsi que celles pratiquants des reconstitutions historiques sans combats : ces groupes sont connus sous le nom de « Confréries »

La Chevalerie occulte.

C’est sans contexte la forme de Chevalerie la plus discrète, on n’en entend parler, généralement, que quand l’une de ces associations disparaît. Il convient de rester prudent vis-à-vis de ces groupements qui, parfois, manifestent des options peu recommandables.

Publié dans : Non classé | le 24 octobre, 2012 |Pas de Commentaires »

Chevalerie au troisième millénaire.

 

 

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Quel texte pourrait mieux convenir pour parler de la Chevalerie de notre millénaire que celui écrit, au siècle passé, par le Chevalier ms Paul JACOB (1929-1969). Vous verrez qu’il n’a pas pris une ride. Il adresse cette lettre aux Hommes de Bonne Volonté.

« Notre époque vit un phénomène, un malaise qui envahit la jeunesse. Ce malaise menace de devenir une révol

ution anarchique. Les buts et les motifs d’existence que la société laïque contemporaine offre aux jeunes relèvent d’un matérialisme presque intégral. Nous vivons dans une civilisation ’des biens de consommation’.

D’autre part, toutes les constations, protestations et autres ’machins…à…tions’ sont d’un caractère nihiliste ! Notre civilisation n’a plus d’âme ; or, bien qu’ils s’en défendent pour la plupart, les jeunes sont épris de beauté, de spiritualité, de paix.

Nous devons aider les jeunes à redécouvrir les seules valeurs réelles de ce monde. Elles sont invisibles, et ne s’achètent pas !

Elles sont ’AMOUR – FRATERNITÉ’, elles sont ’IDÉAL’.

Mais tous ces mots sont vides de sens sans l’action, sans l’EXEMPLE. Notre premier devoir d’Homme digne de ce nom, est de témoigner par l’exemple.

Et nous, Chevaliers, nous avons la prétention d’être parmi ces Témoins !

NON, nous ne sommes pas d’orgueilleux rêveurs folkloriques !

OUI, nous sommes des Hommes vivant notre temps, notre pauvre XXe siècle.

LA CHEVALERIE EST EN RÉVOLTE !

RÉVOLTE contre les injustices, les mesquineries, les égoïsmes obtus, les particularismes étroits, les facilités destructrices, les guerres, le laisser-aller qui tolère les horreurs !

RÉVOLTE contre l’inertie et les paresses morales et intellectuelles !

MAIS LA CHEVALERIE EST AUSSI MOUVEMENT CRÉATEUR !

CRÉATEUR de fraternité, de solidité, d’amour, de tolérance et de spiritualité si nécessaires

dans un Monde prisonnier des déterminismes de la matière, du confort, de la cruauté
dans on Monde esclave de ses mensonges et de ses faux-semblants.

LA CHEVALERIE EST
RECHERCHE de l’Harmonie et de la Paix,
SAUVEGARDE des valeurs humaines,
DÉFENSE de l’Unité et de la Justice dans un monde plus humain.

Riche d’un passé historique prestigieux, la CHEVALERIE reste attachée à une tradition qui marque la continuité des temps.

A nous, CHEVALIERS, d’assurer aujourd’hui la continuité dans l’espace et de créer autour du monde une trame d’Amour et de Spiritualité, sauvegarde de l’Avenir. Et l’avenir nous donnera raison.

La CHEVALERIE maintient au coeur du XXe siècle un IDÉAL toujours valable et nécessaire ; aussi nécessaire, aussi vrai qu’il l’était aux XIe et XIIe siècles. Cette Fraternité, qui eut la force de réunir, dans les temps passés, des hommes inquiets des troubles de leur époque, n’est pas aujourd’hui lettre morte.

Au contraire !

La CHEVALERIE est un IDÉAL.
Mais un IDÉAL vécu et appliqué !
Le CHEVALIER montre l’exemple ; dès le départ :
- par le Serment et l’Armement
- par les Gestes et les Paroles d’Engagement,

Il se lie, il participe.

Cette participation, il a le devoir de la continuer.

Il a le devoir d’assumer l’Esprit Chevaleresque
par delà les frontières
par delà les Races
par delà des particularismes et des politiques
parfois contre les autres et contre lui-même !

C’est à ce titre,
et à ce titre seulement,
que pourra se créer entre les Hommes une solide Fraternité et une profonde Communion !

Une CHEVALERIE
sans l’Exemple,
sans l’Œuvre,
EST UNE CHEVALERIE MORTE !

Issue de la plus pure tradition Templière, notre Chevalerie apporte la joie, le réconfort, l’aide là où ils sont nécessaires.
Elle est gardienne du Dévouement et du Service à rendre,
Elle combat le mensonge et défend l’Honnêteté,
Elle défend la Vérité Intellectuelle si bafouée à notre époque,
Époque qui voit les valeurs consciemment et inconsciemment confondues.

Mystique,
Spirituelle,
Idéale,
LA CHEVALERIE PARAIT UNE FOLIE ! ! !

Cette FOLIE, nous devons l’assumer.
Par cette FOI
Par cette FOLIE
L’Homme construira le Monde,
L’Homme dépassera les événements,
L’Homme enfin, sera capable de se dépasser LUI-MÊME. « 

Publié dans : L'ordre des Templiers | le 18 octobre, 2012 |4 Commentaires »

La Doctrine Secrète des Templiers

Jules Loiseleur – La Doctrine Secrete des Templiers

La Doctrine Secrète des Templiers 59314_159901240692577_100000181067274_522785_6335914_n-300x283

Les Templiers ont-ils professé une doctrine secrète en Opposition avec celle de l’église ? Cette doctrine fut-elle générale clans l’ordre ? Quels furent ses dogmes, ses sources, ses relations avec les grandes hérésies du treizième siècle ? Constituait-elle un danger social assez menacant pour justifier les mesures par lesquelles l’Eglise et la Royauté parvinrent à détruire l’ordre du Temple ? Ces problèmes ont fait longtemps le désespoir des historiens. L.’abbé Vertot y voyait» l’énigme la plus impénétrable que l’histoire ait laissé à déchiffrer à la postérité, » et Napoléon ne croyait pas qu’on pût jamais parvenir à les resoudre. « Comment, disait-il, à cinq cents ans de distance, serait-il possible de prononcer que les Templiers étaient innocents ou coupables, lorsque les contemporains sont eux-mêmes partagés ?… Serait-il donc si pénible de rester dans le doute, lorsqu’il est bien évident que toutes les recherches ne pourraient arranger un resultat satisfaisant ? » Oui certes, il est pénible de rester dans le doute. L’esprit, ou, si on l’aime mieux, l’orgueil humain, ne sait pas se résoudre à ignorer. Le mystère l’attire et le tourmente. Quand il se trouve en présence d’un de ces problemes qu’on lui dit insolubles, il l’interroge curieusement, il l’examine sous toutes ses faces, et il n’a de repos que lorsqu’il en a enfin percé les ténèbres. L’esprit, de parti qui, en France, se mêle à tout, a nui longtemps à l’éclaircissement de cette obscure histoire, Systematiquement et avant tout examen, on était pour ou contre l’ordre du Temple, selon qu’on appartenait au camp philosophique ou au parti religieux, suivant qu’on etait incredule ou croyant. Innocenter les Templiers,

c’était faire le procès de la royauté qui a profité de leurs dépouilles, de la papauté qui les a livrés et condamnés ; les montrer coupables, c’était défendre à la fois la monarchie et la religion. De nos jours même, est-il bien sûr que ces préoccupations soient absolument étrangères aux jugements opposés dont cette ténébreuse affaire est l’objet ? Il est juste toutefois de reconnaître que le camp des accusateurs s’est notablement accru depuis un demi-siècle. Des études consciencieuses, des trouvailles importantes ont déterminé et servi ce mouvement. Au nombre des plus décisives, il faut ranger la découverte, dans la bibliothèque du Vatican, de la procédure faite en Angleterre ; les travaux de divers érudits allemands et italiens ; la mise au jour du texte régulier des deux grands interrogatoires français ; les recherches, quelque erronée qu’en soit, selon nous, la conclusion, auxquelles ont donné lieu certains monuments accusateurs qu’on attribue aux Templiers, et enfin la publication faite en Espagne par Villanueva de la bulle de suppression : Vox in excelso, fulminée pendant le concile de Vienne, et celle de la bulle : Considérantes dudum, éditée le 6 mai 1312, dans la dernière séance de ce concile. Nous citerons dans un instant un document accusateur et inédit qui jette un nouveau poids dans la balance.

Grâce à ce vaste ensemble de travaux et de documents, un revirement s’est peu à peu opéré dans l’esprit des érudits laborieux et impartiaux. Aux apologies systématiques de Voltaire, aux justifications passionnées de Raynouard a succédé cette calme appréciation basée sur l’étude des faits et dégagée de tout parti pris qui est propre à notre temps. A cette heure, tout le monde est à peu près d’accord pour reconnaître qu’un grand intérêt religieux et social a présidé à la suppression de la milice du Temple. Au fond c’est là qu’est la vraie question, et, sur ce point capital, se rencontrent et s’accordent des écrivains appartenant aux écoles historiques les plus opposées, l’abbé Rohrbacher et M. Henri Martin, par exemple. A vrai dire, ce qui fait encore difficulté aujourd’hui, ce n’est ni la régularité de la procédure, ni l’intégrité des commissaires pontificaux, ni même la culpabilité de la majorité des accusés ; c’est la solidarité de l’ordre entier dans les crimes imputés à un grand nombre de ses membres ; c’est aussi et surtout la détermination exacte de la doctrine hérétique dont ces crimes paraissent avoir été la manifestation et la conséquence.

Qu’il y ait eu beaucoup de coupables, c’est ce dont les documents de l’époque si nombreux et si concordants ne permettent pas de douter. Mais doit-on croire que ces coupables aient obéi, non à des tentations individuelles, mais à une règle générale et secrètement imposée ? Comment admettre que l’ordre entier du Temple, cet ordre qui, pendant tant d’années, a versé pour la défense de la religion des flots du sang le plus pur, ait pu ériger en principe le reniement officiel et nécessaire de son culte et de son Dieu ? Voltaire, qui représente en histoire l’école du bon sens, Voltaire se refusait absolument à cette; manière de voir. Les insultes prodiguées à la croix, les excès impurs reprochés à certains membres, il mettait tout cela sur le fait « d’un emportement de jeunesse dont l’ordre n’est point comptable. » Et quant à la façon infâme dont avaient lieu les réceptions, il refusait d’admettre Qu’elle eût passé en loi dans l’ordre. « C’est mal connaître les hommes, disait-il, de croire qu’il y ait des sociétés qui se soutiennent par les mauvaises mœurs et qui fassent une loi de l’impudicité(*). »

(*) Essai sur les mœurs, ch LXVI

Nous nous expliquerons plus loin sur cette question de la solidarité de l’ordre entier dans les désordres imputés nombre de ses membres ; mais remarquons-le dès à présent, l’on aura enlevé sa principale valeur à l’argumentation de Voltaire, si l’on parvient à établir que, chez les Templiers, le reniement, avec tous les scandales qui en découlaient, fut la conséquence d’une hérésie développée au sein de l’ordre, hérésie analogue à celle que l’Église eut à étouffer à la même époque dans un autre ordre religieux. Tout s’explique alors ; tout ce qui semblait obscur et contradictoire devient clair et intelligible. L’on n’est plus en présence de crimes isolés, d’attentats individuels contre la religion et les mœurs, mais en face d’un système religieux, envahissant, comme c’est le propre de toutes les doctrine religieuses, et qui, une fois accepté par les chefs, a dû chercher à s’imposer à l’ordre entier en brisant toutes les résistances. L’esprit de secte rend compte de tout, aidé qu’il fut par l’entraînement de l’exemple, par les violences exercées contre les récalcitrants et par l’obéissance propre aux ordres religieux. Le mystère qui entourait les réceptions, l’initiation lente et progressive des récipiendaires, le silence qui leur était imposé, la résistance de la plupart des initiés quand d’horribles révélations leur faisaient apercevoir la profondeur du gouffre où on les entraînait, et, dans un autre ordre d’idées, les difficultés opposées par le pape aux premières poursuites, la tiédeur subite qu’il manifesta pour la cause des accusés dès qu’il eût connaissance de leurs aveux et qu’il put en mesurer la portée, le soin qu’il prit de faire poursuivre les chevaliers dans tous les royaumes où ils étaient établis, soin inutile s’il n’eût eu d’autre préoccupation que de satisfaire l’avidité de Philippe-le-Bel, enfin le silence gardé par les membres les plus indépendants et jusque-là les plus indociles du concile de Vienne, lorsqu’après leur avoir fait connaître ses motifs secrets, le pape en vint à supprimer l’ordre par voie de provision et en vertu de son autorité apostolique, tous ces faits trouvent une explication naturelle dans l’hypothèse que nous énonçons, celle d’une hérésie menaçante pour l’Eglise, d’une secte dangereuse qu’il fallait étouffer à tout prix, sans même ébruiter les soupçons et les preuves.(*)

(*) La preuve que Clément V n’osa ou ne voulut pas tout dire se trouve dans le texte même de la bulle de suppression : Vox in excelso. La bulle dont il s’agit contient cette phrase significative : « quelques-uns d’entre eux ont encore confessé d’autres crimes horribles et déshonnêtes que nous tairons présentement. »

Cette explication ne date pas d’hier. Elle fut entrevue des 1782 par Nicolaï, et hasardée quelques années après par Grouvelle, dans un livre qui reste encore, malgré son ancienneté, la meilleure dissertation qui ait été écrite chez nous sur les causes secrètes de la ruine du Temple, Les travaux de critique et d’histoire religieuses accomplis tant en Allemagne qu’en France depuis une trentaine d’années permettent aujourd’hui de tenter une démonstration régulière de ce qui, chez ces écrivains, resta à l’état d’hypothèse. L’un et l’autre du reste ne virent pas clairement de quelles hérésies procède celle du Temple, et, depuis eux, les découvertes de l’archéologie allemande n’ont fait qu’égarer l’opinion sur ce point.

On a vu tout à l’heure sur quel ensemble de travaux et de monuments originaux cette étude doit s’appuyer. Aux documents qui ont été rappelés, nous en ajouterons un encore inédit et qui n’était connu jusqu’ici que par l’analyse très sommaire qu’en avait donnée Raynouard, dans l’appendice à son ouvrage sur les Templiers. Il s’agit de l’enquête faite à Florence, dans l’église Saint-Gilles, en octobre 1310, et dont l’original est conservé à la Vaticane.

Grace au concours bienveillant de M. le duc de Persigny et de M. le comte de Sartiges, auxquels l’auteur de cette etude est heureux de témoigner ici sa gratitude, il a pu se procurer une copie de cette procédure. Un paléographe habile l’a transcrite, et M. le chevalier Jean-Baptiste Rossi, toujours empressé de rendre service à la science, a bien voulu collationner la copie sur l’original : le nom de l’illustre auteur de la Borna soterranea cristiana est une sure garantie de la fidélité de cette copie.

L’interrogatoire de Florence n’offre pas, à beaucoup près, l’étendu du procès français de 1307 et de l’enquête de 1310. Mais il n’en a pas moins, et par des motifs sérieux, une autorité et un intérêt exceptionnels. Les dépositions qu’il relate n’ont point été obtenues par la torture, les commissaires ayant procédé directement au nom du Souverain-Pontife, sans intervention du bras séculier, et n’ayant pas, comme ceux de France, subi la pression des autorités laïques. De plus, sur les points les plus graves, sur ceux qui mettent le mieux en lumière la doctrine secrète de l’ordre, ces dépositions sont les plus décisives peut-être qu’on possède. Après l’enquête de Carcassonne, celle de Florence est la seule où l’idole adorée par les Templiers soit désignée par son nom, la seule ,où il soit question de ces prétendues figures baphométiques sur lesquelles on a tant disputé. Dans une note qu’il nous adressait le 7 décembre 1867, le R.P. Theiner, gardien des archives secrètes du Vatican, considère cette enquête comme très aggravante pour l’ordre(*).

On peut, estimer en effet que tous le aveux les plus compromettants, épars dans les interrogatoires faits en France, en Angleterre et en Italie, sont condensés et comme résumés dans cette courte procédure de Florence.

4. Voici le texte de cette note, à laquelle la position particulière et les connaissances spéciales du P. Theiner prêtent un certain intérêt :

« Quant au procès original des Templiers, il ne s’en trouve aucune trace ni à la bibliothèque vaticane, ni aux archives secrètes du Saintîege.

« La bibliothèque vaticane possède une enquête officielle, faite sur l’ordre de Clément V, par l’archevêque de Pise et l’évêque de Florence, contre les Templiers de la Toscane, en 1310. Cette enquête est très aggravante pour l’ordre et contient vingt-six feuillets in-fol. sur papier.

« Nos archives secrètes du Vatican contiennent dix rouleaux des différentes enquêtes faites, par l’ordre du même pape Clément V, contre les Templiers, dans l’île de Chypre, dans la Grèce, dans le patrimoine de Saint-Pierre, dans le duché d’Urbin, dans plusieurs provinces ecclésiastiques de la France et de l’Italie, qui sont assez importantes, très volumineuses et plus ou moins favorables à l’ordre. Quelques-unes de ces enquêtes contiennent cent, cent cinquante et plus de feuilles en grand in folio et sur parchemin.

« Ces documents sont tous originaux et du temps, et en plus grande partie inédits. MM. Michaud, Michelet, Raynouard, ChampoIIion-Figeac, Ferreira, Campomanez, Addison, Wilken et Havemann n’en font aucune mention. »

Nous pensons que le célèbre archiviste commet là une légère erreur. Raynouard a cité et même brièvement analysé quelques-uns de ces documents. Mais il y a un abîme entre une courte analyse et une publication intégrale. De telles pièces, d’où l’on peut tirer tant d’arguments contradictoires, doivent être étudiées de près : elles ne peuvent être regardées comme connues que quand elles sont publiées en entier.

PREMIÈRE PARTIE – LA DOCTRINE. I. RÉSUMÉ DES ACCUSATIONS ÉLEVÉES CONTRE L’ORDRE DU TEMPLE.

L’ordre du Temple n’a eu qu’une durée assez courte. Fondé en 1118, régulièrement constitué dix ans après par saint Bernard, il fut supprimé en 1312. Moins de deux siècles lui avaient suffi pour acquérir une puissance qu’aucun autre ordre n’a jamais égalée. Cette milice monastique créée pour une guerre perpétuelle, sans trêve ni pitié, était l’expression la plus haute de l’esprit à la fois religieux et batailleur de l’époque. Elle acquit bien vite toutes les qualités et tous les défauts de la chevalerie, l’intrépidité aveugle, l’orgueil inhumain, l’ardeur du pillage. Joignez-y la plupart des vices que peuvent développer les mœurs militaires chez des hommes ignorants, voués au célibat, regorgeant de richesses, disposant d’un pouvoir sans limites dans un pays d’esclaves, sous un ciel brûlant.

Forts de leur nombre, de leurs dix mille manoirs, de leurs revenus qui, rien qu’en France, dépassaient, dit-on, cent millions, pourvus de privilèges qui les égalaient aux princes, les Templiers se croyaient et étaient en effet au dessus des lois. Ni seigneurs ni évêques n’avaient prise sur eux ; ils ne pouvaient être jugés que par le pape ou par eux-mêmes : l’autorité spirituelle ou temporelle des Etats où ils résidaient était pour eux à peu près non avenue. Grouvelle a très bien remarqué que leur prétendue dépendance du Saint-Siège, la seule qu’ils reconnussent, n’était qu’apparente, puisqu’ils, ne craignirent pas de se liguer avec ses ennemis, sans que les papes aient jamais osé lancer contre eux ces foudres si redoutés des autres puissances de la terre. L’élection de leur grand-maître n’était point soumise à la sanction du souverain pontife ; il entrait en fonctions sans attendre l’agrément d’aucune autre autorité. De ce jour il s’intitulait : « par la grâce de Dieu, » et il marchait à côté des rois. Au sein de l’ordre, ses prescriptions, quelles qu’elles fussent, avaient force de loi.

Ces privilèges, cette vaste opulence, cette indépendance sans bornes ne tardèrent pas à porter leurs fruits. Avides, corrompus, licencieux, les chevaliers n’eurent bientôt plus d’autres mobiles que le plaisir et l’intérêt. Dès l’an 1155, deux ans après la mort de saint Bernard, un prince musulman étant tombé entre leurs mains, ils lui promettent sa liberté s’il veut se faire chrétien. Le prince apprend les lettres latines, les principaux articles de la foi chrétienne et demande à recevoir le baptême ; c’est alors qu’ils le vendent pour soixante mille pièces d’or à ses ennemis, qui le coupent en morceaux (*).

1. Guillaume DETYR, liv. XVIII, C. IX.

Quelques années après, en haine des Hospitaliers, leurs rivaux, ils font alliance avec le Vieux de la Montagne, et réclament de lui un tribut.

Chrétiens et infidèles sont égaux devant leurs rapines : ils ravagent la Thrace et la Grèce, font la guerre aux royaumes chrétiens de Chypre et d’Antioche, prennent Athènes et tuent Robert de Brienne qui y commandait (*).

2. Continuateur de Guillaume DETYR, liv.V, C. XIII

Des faits plus significatifs encore marquent leur éclectisme religieux, leur indifférence et leur dédain pour la foi. Ils trahirent l’empereur Frédéric III qui venait de reconquérir la Terre-Sainte, et cherchèrent à le faire assassiner par les infidèles(*) ;

(*) Mathieu PARIS, à l’année 1229, t. III, p.417 de la trad. Huillard-Bréholles.

ils donnèrent asile à un Soudan fugitif, refusèrent de contribuer à la rançon de saint Louis (*), détrônèrent le roi de Jérusalem, Henri II, et le duc de Croatie, dépouillèrent les frères Teutoniques de l’église Sainte-Marie et assiégèrent les Hospitaliers dans leur résidence d’Acre (**)leurs luttes furieuses ne s’arrêtèrent pas même devant le tombeau du Christ, et leurs flèches vinrent tomber jusque dans le Saint-Sépulcre. Frédéric disait d’eux : « Elevés dans les délices des barons de l’Orient, les Templiers sont ivres d’orgueil : je sais de bonne source que plusieurs sultans avec les leurs ont été reçus volontiers et avec grande pompe dans l’ordre, et que les Templiers eux-mêmes leur ont permis de célébrer leurs superstitions avec invocation de Mahomet et pompe séculière(***).»

(*) JOINVILLE, p. 81 de l’édit. de 1761.

(** )Mathieu PARIS, t. V, p. 548 de la trad. citée.

(***) Mathieu PARIS, p. 618 de l’édit. latine.

Leur conduite privée n’était pas meilleure que leur vie publique. En Allemagne, vers la fin du XVe siècle, on disait encore communément : maison de Templier, pour maison de débauche(*).

(*) Jean TRITHÈME, Chronique d’Hirsauge, p. 109 et suivantes.

On a contesté le sens du fameux dicton : Boire comme un Templier(*) ; mais il en est un autre qui avait cours en Angleterre et auquel on ne saurait donner une interprétation favorable : Custodiatis vobis ab osculo Templariorum (**).

(*) D’après BALUZE, bibere Templariter signifierait simplement : Vivre dans l’aisance. V. Glossaire de Roquefort, au mot Temples.

(**) M. Maillard de Chambure (Statuts secrets des Templiers, p. 81), l’a cépendant essayé. Suivant lui, ce dicton n’a pas le sens qu’on lui prête. « Le baiser était chez les Templiers le symbole de la foi jurée, et on les accusait d’y manquer souvent au profit de leur ordre. » Il oublie que, dans le texte des conciles britanniques auquel cette accusation est empruntée, l’adage en question est placé dans la bouche des enfants, ce qui précise le sens qu’on lui attribuait :D um erat juvenis sœcularis, omîtes pueni clamabant publice et vulgariter unus ad alterum : Custodiatis vobis ab osculo Templariorum, (Concil. britann., p. 360, testis 24).

Infidèles à la loi de leur institut, ils se dispensaient de l’année de noviciat qu’elle prescrivait (*).

(*) V. ROHRBACHER, Hist. univ. de l’Église catholique, t. X, p.332.

Un grand nombre de leurs chapelains supprimaient les mots sacramentels de la messe, ceux qui annoncent la consécration, fait significatif et qui dénote un audacieux mépris de l’opinion, car il se produisait en public. Enfin les réceptions se faisaient la nuit, portes closes, et il s’y passait des choses si graves que des sentinelles veillaient sur le toit du bâtiment où la cérémonie avait lieu, afin que personne n’en pût approcher. La discrétion était recommandée aux profès sous les peines les plus sévères. Des chevaliers, coupables d’avoir protesté contre les formes de la réception, avaient, été torturés ou jetés dans des oubliettes.

Telles sont les charges principales qui s’élevaient contre les chevaliers du Temple. Étaient-elles suffisantes pour motiver leur arrestation et leur mise en jugement ? L’auteur d’une des meilleures histoires des Templiers qu’on possède, Wilcke, n’hésite pas à le reconnaître (*). A aucune époque de l’histoire de l’Eglise, des imputations pareilles à celles qui pesaient sur l’ordre du Temple, des faits analogues à ceux dont il s’était publiquement rendu coupable n’eussent rencontré la tolérance de l’autorité religieuse.

(*) Geschichte des Tempelherrnordens, vonW.-F.Wilcke. Leipzig, t. II, p. 10 et 11.

On croit généralement que, jusqu’à Clément V, les souverains pontifes fermèrent les yeux sur les désordres des chevaliers du Temple, en sorte que la persécution qui fondit sur eux aurait été subite, inattendue, foudroyante, et devrait, sans conteste, être regardée comme le résultat d’un concert intéressé entre le pape et le roi de France. C’est une erreur dont M. Henri Martin lui-même ne s’est pas préservé. « Rien n’indique, dit-il, que, jusqu’à la fin du XIIIe siècle, la cour de Rome ait suspecté des Templiers(*). »

(*)Histoire de France, t. IV, p. 469.

Il n’en est point ainsi. Le concile de Saltzbourg, en 1272, avait proposé de réunir le Temple à l’hôpital. Grégoire X, dès l’année suivante, et Nicolas IV en 1289 travaillèrent à ce projet dans le but avoué de réformer à la fois les deux ordres. Le grand maître du Temple le repoussa avec hauteur (*).

(*) Voyez les preuves dans la Chronologie des actes de Clément V, à la fin de cette étude.

Ainsi les yeux de la cour de Rome étaient ouverts depuis longtemps sur les démérites et les désordres publics et privés des chevaliers. Ce qu’il y eut d’inattendu, ce ne furent pas les poursuites ; les Templiers eux-mêmes sollicitaient fièrement une enquête (*), sentant bien qu’ils ne pouvaient rester plus longtemps sous le coup des rumeurs qui les inculpaient. Sans doute ils espéraient qu’elle serait bénigne et conduite à leur guise : ils se croyaient trop forts pour être sérieusement poursuivis. L’inattendu fut tout entier dans la mesure arbitraire par laquelle Philippe-le-Bel mit la main sur leurs personnes et sur leurs biens.

(*) Lettre du pape à Philippe-le-Bel, en date, à Poitiers, du IX des kalendes de septembre, an II du pontificat de Clément V. Selon nous, cette date correspond au 24 août 1307 et non au 23 août 1306, comme l’indique Du Puy dans son Hist. de là condamn. des Templiers, p. 105.

L’erreur sur le jour est certaine et sans importance ; celle qui roule sur l’année est plus grave, d’autant qu’elle se reproduit pour quantité d’autres pièces. En voici la cause. Du Puy pensait que Clément V, comme la plupart de ses prédécesseurs, avait compté les années de son pontificat, soit à partir du jour de son élection (5 juin 1305), soit, comme l’affirme André Du Chesne, du jour où il fut proclamé pape (22 juillet même année). Or, cette manière de voir a pour effet de faire avancer d’un an la date de nombre de documents. Beaucoup d’historiens ont adopté sans examen les errements de Du Puy et, par suite, ont interverti l’ordre de plusieurs faits relatifs à la suppression de la milice du Temple.

On verra, par la première des notes imprimées à la fin de cette étude, comment Clément V comptait les années de son pontificat et comment l’année de ce pontificat qui sert de date à ses actes se concilie avec l’année de l’ère chrétienne exprimée dans les interrogatoires des Templiers. Cette question nous a conduit à dresser la chronologie des principaux actes de Clément V et de Philippe-le-Bel relatifs à l’affaire des Templiers. Ce travail fait l’objet de la note 11. Il n’avait point encore été entrepris, et, lors de la lecture de cette étude devant l’académie des inscriptions, un membre de cette académie l’avait signalé comme un des desiderata de l’histoire.

On lui a beaucoup reproché les voies souterraines dont il usa pour endormir leur vigilance. Le 12 octobre le grand-maître avait tenu le poêle à l’enterrement de la belle-sœur du roi : le lendemain il était en prison avec cent quarante Templiers. On oublie que sans ces précautions cauteleuses, indignes sans doute de la justice, mais commandées par les circonstances, les chevaliers eussent résisté à main armée, comme ils le firent en Aragon, où le roi dut composer avec eux. En réalité, le roi de France et le Souverain Pontife obéirent, en supprimant les Templiers, à des nécessités politiques de l’ordre le plus élevé. La destruction de l’ordre du Temple n’est qu’un épisode de la grande lutte contre tant d’associations religieuses également menaçantes pour la puissance royale et la papauté. Sans l’abaissement de ces fortes républiques monastiques, la royauté, l’unité française n’eus’sent jamais prévalu : la papauté elle-même eut été réduite à un rôle sacrifié, sans utilité comme sans grandeur. Pour échapper à cette destinée, elle a brisé ou humilié beaucoup d’autres ordres qui lui faisaient obstacle, et l’on a justement remarqué qu’il a été brûlé, au XlVe siècle, bien plus de Franciscains que de Templiers (*).

(*) M. Victor LE CLERC, Discours sur l’état des lettres en France au XTVe siècle, au t. XXIV, p. 86 et 87 de l’Histoire littéraire de la France.

Nous n’avons point, du reste, à discuter tous les mobiles qui dirigèrent les deux grands adversaires de l’ordre du temple. L’intérêt supérieur de la société et de la civilisation relègue ici dans l’ombre et sur l’arrière plan les questions secondaires, telles que celles de rancune et d’avidité. Il nous suffit de montrer que, même en dehors des crimes révélés par l’instruction, des faits patents, publics, avérés, élevaient déjà contre l’ordre du Temple, antérieurement à toutes poursuites, de fortes présomptions d’indiscipline religieuse, de manquement aux règles de l’ordre, d’indifférence pour la foi chrétienne et même d’hérésie.

Certes le roi de France n’avait pas le droit dé juger les chevaliers ; d’après la jurisprudence du temps, ce droit n’appartenait qu’aux tribunaux ecclésiastiques : il pouvait seulement révoquer ou restreindre leurs privilèges et requérir la hiérarchie d’abolir l’ordre ou de l’associer à un autre (*). Mais il ne faut pas oublier que si le grand inquisiteur de Paris, dans l’enquête de 1307, se montra inique et cruel, si les justices particulières qu’il surveilla et stimula soumirent les chevaliers à des tortures horribles, quoique autorisées par les lois régnantes, il n’en fut pas de même des commissaires du pape, lesquels avaient pour mission de procéder contre l’ordre entier et non contre les personnes en détail(**).

(*) WILCKE,t.II,p. 10 et 11.

(**) Cette observation est importante : il ne faut pas perdre de vue que la mission des commissaires pontificaux était toute différente de celle des conciles provinciaux, qui procédèrent simultanément, mais non d’accord avec eux. Dans la note qui suit, nous expliquons comment le pape, irrité des poursuites exercées en France contre les Templiers, au mépris de leurs privilèges, suspendit les pouvoirs des éveques et des inquisiteurs. Mais après avoir par lui-même interrogé à Poitiers soixante-douze Templiers, dont les aveux librement donnés en plein consistoire furent conformes à ceux recueillis dans les informations ordonnées par le roi, Clément leva la suspense. Par sa bulle en date à Poitiers du 5 juillet 1308, il permit à chaque évêque dans son district et à chacun des inquisiteurs d’examiner les Templiers du district tout en réservant leur jugement canonique aux conciles provinciaux que les métropolitains devaient tenir. Ces conciles n’avaient point à s’occuper de l’ordre entier, ils étaient juges seulement des particuliers. Huit commissaires spéciaux furent délégués pour ce qui concernait tout le corps des Templiers. En conformité de leur mission, commissaires citèrent, le 8 août 1309, tout l’ordre.de France à comparaître en leur présence le premier jour après la Saint-Martin, dans la salle de l’évêché de Paris. Cette citation n’entravait point le role des conciles provinciaux qui purent, même pendant la procédure des commissaires, condamner individuellement certains Templiers e même en agissant canoniquement, les livrer au bras séculier. On se place ici, bien entendu, non au point de vue de l’équité, mais exclusivement au point de vue de la jurisprudence du temps et des pouvoirs que les conciles provinciaux tenaient de cette jurisprudence et les commissaires pontificaux de l’institution apostolique, pouvoirs qui furent exercés simultanément, sans violation apparente du droit, mais toutefois au grand détriment de la justice véritable, puisque les condamnations prononcées par les conciles eurent pour effet de para- lyser l’action des commissaires.

Les tourments et les supplices dont les accusés portèrent plainte devant la commission étaient ou antérieurs à sa réunion, ou le fait des conciles provinciaux qui procédèrent simultanément avec elle, mais non dans le même esprit ni dans le même but. La liberté même, l’énergie indignée avec laquelle les malheureux prisonniers se plaignirent de ces tourments, prouve clairement qu’ils voyaient en elle un refuge, et non un juge acquis d’avance à l’accusation.

La torture d’ailleurs n’était pas admise par les lois anglaises ; elle ne fut employée ni en Sicile, ni à Brindes, ni à Ravenne, ni à Florence, ni à Pise. Or, les aveux faits par les Templiers entendus dans ces divers pays, aussi bien que ceux recueillis par la commission pontificale, Concordent sur les points capitaux, avec les aveux arrachés aux chevaliers torturés par les juges vendus à Philippe-le-Bel. Il y a plus, et c’est là un fait digne de remarque : les dépositions obtenues par la commission papale de 1309-1310 qui procéda avec autant de ménagements que de sage lenteur sont plus significatives que les aveux très brefs, uniformes et peu instructifs recueillis en 1307 par l’inquisiteur et les gens du roi (*). En tête du tome II du second procès, M. Michelet, revenant, avec une bonne foi qui l’honore, sur les hypothèses par lui émises dans son Histoire de France, a fait sur ce point une observation qu’il importe de consigner ici : « Il suffit, dit-il, de remarquer, dans les interrogatoires que nous publions, que les dénégations sont presque toutes identiques, comme si elles étaient dictées d’après un formulaire convenu ; qu’au contraire les aveux sont tous différents, variés de circonstances spéciales, souvent très naïves, qui leur donnent un caractère particulier de véracité. Le contraire devrait avoir lieu si les aveux avaient été dictés ou arrachés par les tortures : ils seraient à peu près semblables, et la diversité se trouverait plutôt dans les dénégations. »

(*) Lors de la lecture de la présente étude devant l’Académie des inscriptions (séance du 5 novembre 1869), un erudit illustre, dont l’autorité est grande en tout ce qui concerne l’histoire du moyen age, a critiqué cette expression :gens du roi. II a émis l’opinion que l’interrogatoire fait aux Templiers en 1307 avait eu lieu suivant les formes juridiques du temps, c’est-à-dire par l’inquisiteur et les éveques, sans intervention au moins apparente du pouvoir séculier. En examinant de pres la question, nous avons acquis la certitude qu’il en fut tout differemment : la main du pouvoir royale se laisse au contraire apercevoir tres nettement dans toute cette affaire, et l’on peut en fournir la preuve tirée des pièces authentiques citées par Du Puy. Cet écrivain relate, p. 20 deux interrogatoires faits par Bertrand de Agassa chevalier, et par le sénéchal de Bigorre, député par le roi à cet effet. A Caen, quelques religieux députés par l’inquisiteur, assistés de Hugues de Châtel et d’Enguerrand de Villiers, chevalier, député par le roi interrogèrent treize Templiers. ( DU PUY, p. 20). Un gentilhomme nommé Jean de Areblay, ouït, en présence de deux notaires, sept Templiers du diocèse de Cahors. (DU PUY, p. 21).

Il en fut interrogé dix, au pont de l’Arche, par le bailli de Rouen, Pierre de Hangest et autres gentilshommes : ils avouèrent, entre autres faits, celui de la cordelette qui avait touche l’idole. (DU PUY p. 21).

Il y a plus : le texte même de l’interrogatoire fait à Paris en 1307 par l’inquisiteur Guillaume constate qu’il eut lieu en présence de bourgeois : Guillaume de Choque, citoyen de Paris, Guillaume de Hangest, et pluribus aliis testibus ad hoc vocatis et rogatis. (Voir Procès, t. II, p. 282). Ces bourgeois, il est vrai, n’assistaient à l’interrogatoire qu’à titre d’assesseurs ; mais on va voir que cet interrogatoire, l’inquisiteur était sans qualité pour le faire et qu’il ne tenait réellement ses pouvoirs que du roi. Le Saint-Siège s’était réservé une juridiction exclusive sur les Templiers. En apprenant l’interrogatoire et les tortures que les chevaliers avaient subis au mépris de leurs privilèges et confirmés par plusieurs papes, Clément V suspendit les pouvoirs de l’inquisiteur et des évêques ; mais le roi ne signifia point la suspense, et les procédures continuèrent. C’est ainsi qu’on obtint les aveux de cent quarante Templiers, qui confessèrent avoir renié le Christ et profané la croix.

- N’est-il pas clair qu’à partir du jour de la suspension, l’inquisiteur de Paris n’agissait plus en vertu de l’autorité apostolique et n’était plus que l’homme du roi, et n’avons nous pas raison de prétendre que les aveux ainsi recueillis n’ont pas l’autorité ni la valeur de ceux qu’obtinrent les commissaires du pape qui n’usèrent pas de la torture ? Pour ce qui regarde les conciles provinciaux qui procédèrent en même temps qu’eux, voyez la note qui précède.

Les principaux chefs d’accusation énoncés dans les articles formulés par la cour de Rome étaient :

L’initiation accompagnée d’insultes à la croix, du reniement du Christ et de baisers infâmes ;

L’adoration d’une idole considérée comme image du vrai Dieu, du seul auquel on dût croire ;

L’omission des mots sacramentels de la messe ;

Le droit que s’arrogeaient les chefs laïques de donner l’absolution ;

L’autorisation du crime contre nature.

Les aveux portant sur ces chefs d’accusation ont-ils un caractère de généralité tel qu’on doive considérer les faits qu’ils révèlent comme incombant à l’ordre entier, ou, au moins, à ses principaux chefs, comme le résultat d’une règle, d’un statut officiel et secret ? Telle est la première question que nous voulons examiner. C’est, à vrai dire, la plus obscure et la plus difficile de cet obscur et difficile sujet, et nous prions tout d’abord qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée en lui donnant plus d’extension qu’elle n’en comporte. Nous n’entendons pas établir que l’ordre entier se soit prêté à la violation secrète de sa loi et de ses serments, ni même qu’une règle prescrivant cette violation ait été proposée à l’acceptation de tous ses membres. Nous essaierons seulement de montrer que cette règle exista, puissante, uniforme, toujours la même, malgré la différence des temps et des lieux, battant en brèche, autant qu’elle le put, le statut officiel, convenue par conséquent, à son origine, entre un certain nombre de chefs influents et propagée par eux ou leurs successeurs. C’est cette règle dont nous voulons préciser la nature et l’esprit, après en avoir préliminairement établi l’existence.

II. L’ORDRE DU TEMPLE A- T-IL EU DES STATUTS SECRETS ?

Si l’on consulte les statuts de l’ordre du Temple, tels qu’ils nous sont parvenus, il est certain qu’on n’y découvre rien qui justifie les étranges et abominables pratiques révélées par l’instruction (*). Mais que faut-il penser de la question posée à la fin du chapitre qui précède ? A côté de la règle publique, l’ordre n’en avait-il pas une autre, soit traditionnelle soit écrite, autorisant ou même prescrivant ces pratiques, règle secrète, révélée aux seuls initiés et à laquelle un grand nombre de membres l’étaient soumis ?

(*) On connaît trois manuscrits de ces statuts : le premier fut découvert dans la bibliothèque Corsini par Munter, qui le publia à Rome en 1786 : il est en langue provençale ; le second a été trouvé aux archives de Dijon, par M. Maillard de Chambure, qui l’a publié à Pans en 1840 ; et le troisième à la bibliothèque impériale, par M. Guérard. Ces statuts ne paraissent pas être une œuvre unitaire venue d’un seul jet : la plupart avaient été ajoutés successivement à la règle donnée par saint Bernard, laquelle ne nous est pas parvenue dans son intégrité (celle qu’on trouve dans les conciles de Labbe, t. X, col. 923, n’est qu’un abrégé, ainsi que l’atteste du Puy, et celle qu’a publié Aubert Lemire est, au dire de Mabillon, très postérieure à la première) ; plusieurs étaient tombés en désuétude au commencement du XlVe,siècle. -V. Grouvelle, p. 273, note. Là comme partout, le temps avait fait son œuvre. Gérard de Caus, quarantième témoin, déposa « qu’aucune copie de la règle ni des statuts ultérieurs n’était laissée à la disposition des frères ». Ainsi la règle avait été modifiée par des statuts ultérieurs. Cette règle et ces statuts n’étaient sans doute tenus si secrets qu’afin qu’il fût impossible aux frères de s’assurer si les pratiques qu’on leur imposait et contre lesquelles beaucoup se révoltaient s’y trouvaient prescrites.

Mùnter, et en général tous les écrivains défenseurs de l’ordre, protestent contre cette supposition. Il faut recon-naître pourtant que les plus graves présomptions plaident en sa faveur et qu’elle est justifiée par de nombreuses dépositions et par les termes mêmes des articles sur lesquels les Templiers furent interrogés en vertu de la bulle Faciens misericordiam.

Nous avons dit un mot déjà de la nature et du caractère de cette enquête. Elle ne fut pas dirigée contre certains coupables nominativement désignés, mais contre l’ordre entier, envisagé comme personne collective. Le jugement des personnes, les crimes individuels étaient abandonnés lux conciles provinciaux ; l’enquête confiée aux commissaires pontificaux visait plus haut. C’était de l’esprit même de l’institution qu’elle se préoccupait : elle avait pour but avoué de rendre l’ordre tout entier solidaire des les de ses chefs et d’un certain nombre de ses membrés. Le titre même l’indique : Isti sunt articuli super

quibus inquiretur contra ordinem militai Templi. Or, après avoir énoncé les pratiques criminelles sur lesquelles il devait être informé, l’enquête ajoute que ces pratiques sont de l’observance ou statut de l’ordre (art. 84) ; qu’elles sont au nombre des points d’ordre introduits après l’approbation donnée aux statuts par le siège apostolique (art. 86). Il ne se peut rien de plus formel. Ces articles prouvent que, dans la pensée du Saint-Siège, les pratiques dont il s’agit étaient tout à la fois consacrées par un statut et observées dans l’ordre entier (*).

(*) Voyez RAYNOUARD, Monuments, etc., p.85.

L’article 112 explique d’ailleurs que l’association se croyait obligée à exécuter aveuglément tout ce que le grand-maître ordonnait. D’accord avec l’accusation, la bulle de suppression : Vox in excelso, qui ne nous est connue que depuis peu d’années, met formellement à la charge de l’ordre les crimes imputés au grand-maître, aux visiteurs et aux commandeurs.<< Nous apprîmes, dit le souverain pontife, que le maître, les commandeurs et les autres frères de cet ordre, que l’ordre lui-même étaient entachés desdits crimes et de plusieurs autres. » Si l’on objecte qu’il entrait dans le plan des instigateurs du procès de perdre l’association tout entière, que c’était l’association par conséquent et non quelques-uns de ses membres qu’il convenait de mettre en cause, on fera remarquer que des aveux nombreux confirment et légitiment l’incrimination dirigée contre les Templiers en tant que société collective.

Des dépositions très-circonstanciées et très explicites montrent en effet que, dans la cérémonie des réceptions, on se livrait à des actes, on observait des pratiques absolument différentes de celles qu’autorisaient les statuts publics et officiels. Ces actes et ces pratiques étaient donc recommandés par un statut différent de celui que la cour de Rome avait sanctionné. Il y a plus : divers chevaliers interrogés avouent que ces pratiques leur ont été commandees à titre de points d’ordre. Le procès inédit de Florence contient sur ce fait les dépositions les plus précises.

Le premier témoin entendu dans ce procès affirme que l’adoration d’une idole à laquelle on adressait les paroles chrétiennes : Deus, adjuva me, était un rite observé dans tout l’ordre (*). Il ajoute qu’il y avait de pareilles idoles dans tous les chapitres. Le troisième témoin déclare même que le précepteur de la maison de Sainte-Sophie de Pise avait une tête semblable à l’idole de Bologne, tête qui était sa propriété particulière et qu’il adorait. Le cinquième témoin n’est pas moins affirmatif que le premier sur la solidarité de l’ordre clans les usages incrimines (**).

(*) Sur l’art. 47 relatif à l’adoration de l’idole, ce premier témoin dépose : Et dixit interrogatus quod ritus iste fiebat et servabatur communiter per totum ordinem ; et sur l’article 62, relatif aux cordelettes qu’on faisait toucher à l’idole : Respondit quia publicum erat in online quod iste ritus servabatur in receptione ipsorum per totum ordinem.

(**) Audivit etiam quod observabatur adorari dictum caput communiter per totum ordinem. Nous reproduisons ici ces deux dépositions, parce qu’elles sont inédites ; pour celles reçues en France, nous renvoyons aux textes imprimés, nous bornant à citer les plus décisives.

En France, le 104e témoin dans l’enquête de 1310, Ravnal de Bergeron, est plus formel encore. Le reniement, les insultes à là croix, les baisers qu’il a dû donner a son initiateur et jusqu’au crime contre nature, tout cela lui a eté commandé ou permis à titre de point d’ordre.

Gérard de la Roche, 106e témoin, en dit autant du reniement et du crachement sur la croix. Il ajoute que ceux qui se refusaient à ces sacrilèges ou qui les révélaient étaient emprisonnés et durement traités.

Le grand prieur, Raymond de Vassiniac, entendu le 6 mai 1310, après avoir raconté les circonstances de sa reception, après avoir dit qu’il avait été requis de renier la croix de marcher et de cracher dessus, ajoute que ce mode de réception est observé dans l’ordre entier, que ce sont la des points et usages de l’ordre. Il en dit autant des baisers: Fuit ei dictum, quod, secundum puncta ordinis,debebat eum osculari in ore et umbilico (*).

(*) Procès, dans la Coll. des doc. inéd., t.1, p. 234.

Il avoue avoir reçu d’autres frères de la même façon ; ni lui ni eux n’ont protesté. Ce mot : C’est un point d’ordre, répondait à tout et faisait taire tous les scrupules.

C’est aussi en vertu d’un règlement secret que les prêtres de l’ordre devaient omettre les mots sacramentels de la messe : « On m’annonça comme un précepte de l’ordre, dit un des témoins de Viterbe, que les prêtres Templiers, en célébrant la messe, ne devaient point prononcer les paroles de la consécration ; mais je ne les ai jamais omises(*) ».

(*) RAYNOUARD, Monuments hist. relatifs à la condamn. des Templ, p. 275 La même omission est constatée par plusieurs témoignages des proces français. V. notamment, t. II, p. 155. V. aussi Conciles d’Angleterre.

L’abominable autorisation que l’initiateur glissait dans l’oreille du profês était-elle aussi un article statutaire ? on peut le croire si l’on s’en rapporte à certaines dépositions, à celle de Guillaume de Varnage (*) et de Raoul de Tavernay, par exemple (**). Il parait toutefois que cette honteuse permission n’était pas accordée indifféremment à tous les récipiendaires, mais seulement aux plus jeunes, « ne ordo diffamaretur pro mulieribus (***).» Ce qu’on voulait vraisemblablement, c’était éloigner toute relation avec les femmes et, par là, préserver l’ordre des indiscrétions qui eussent vite compromis le secret de ses mystères. Le Temple se faisait gloire de mépriser la femme : on voit assez pourquoi.

(*) Interrogatoire de 1307, dans DU PUY, p. 83. C’est le vingt-troisieme témoin.

(**) C’est le cent-quinzième témoin dans l’enquête de 1310. V. GROUVELLE, p. 385.

(***) Même déposition. Voir aussi celle de Gaucerand de Montpezat, témoin entendu à Carcassonne. Ce dernier ajoute cette raison qui a sa valeur : Ut melius caliditatem terrœ ultramarinœ valeant tolerare.

C’est par le même motif encore, c’est dans le but de couvrir le secret de l’ordre d’un voile impénétrable que le grand maître s’arrogeait le droit d’absoudre les frères, même des péchés qu’ils avaient dissimulés, « soit par honte, soit par crainte des pénitences (*). » Cet abus que l’acte d’accusation met à la charge du grand-maître seul parait s’être étendu à tous ceux qui présidaient les chapitres, et même aux chefs laïques (**). Dans notre pensée, il eut un caractère plus général que l’ignoble licence dont il vient d’être question. La mystérieuse doctrine formulée dans les articles secrets ne paraît pas s’être traduite, au moins dans la pratique, en plus de trois articles : les autres points de doctrine n’étaient sans doute que des conséquences de ces articles principaux. C’est ce qu’incliquait clairement un des chevaliers lorsqu’il disait à un laïque de ses amis : «Quand bien même tu serais mon père et que tu pourrais devenir grand-maître de l’ordre, je tie voudrais pas que tu entrasses au milieu de nous, car nous avons trois articles que personne ne connaîtra jamais, excepté Dieu et le diable et nous-mêmes, frères de l’ordre (***). »

(*) Articles 107 et 108 de l’acte d’accusation.

(**) Conciles d’Angleterre, t. II, p. 383. Nous reviendrons ultérieurement sur cette question.

(***) DU PUY, Hist. de la condam. des Temp., cinquante-unième témoin, p. 361, de l’édit. de Bruxelles, de 1713.

Plusieurs accusés, il est vrai, nièrent que les injonctions coupables leur eussent été faites à titre de points d’ordre ; mais, en y regardant de près, l’on s’aperçoit que, parmi ces accusés, les uns (et c’est le plus grand nombre) eurent pour but de décharger l’ordre en prenant sur eux seuls la responsabilité des faits inculpés ; les autres s’étaient prêtés sans résistance aux ignobles pratiques qu’on leur imposait : il n’avait donc pas été nécessaire d’invoquer, pour les y plier, la règle et l’usage (*).

(*) GROUVELLE, p. 176.

Que beaucoup de ces braves chevaliers se soient révoltés à l’idée de ces profanations et de ces monstruosités ; qu’ils aient énergiquement refusé de s’en souiller, c’est un fait, trop naturel et trop honorable pour qu’on le passe sous silence. Qu’en présence de leur généreuse résistance les initiateurs aient reculé devant l’œuvre impie et cherché même à rassurer les consciences indignées en donnant ces odieuses exigences comme une plaisanterie, una truffa (*), c’est encore là un fait dont il est juste de tenir compte, mais qui, pas plus que le précédent, ne prouve rien contre l’existence d’une règle secrète et hétérodoxe.

(*) Procès publié par M. Michelet, dans la Coll. des doc. inéd., t. II, p. 110.

Par l’opinion du Saint-Siège et de l’Eglise même, opinion exprimée dans les articles d’enquête et dans la bulle de suppression récemment publiée, par les cérémonies observées dans les réceptions, par les aveux d’un grand nombre d’accusés, par les violences et les tortures infligées à certains récalcitrants, il demeure donc tout à fait vraisemblable que certains chefs du Temple avaient tenté de donner à l’ordre, à l’insu de la cour de Rome, une constitution mystérieuse différente de son statut public. Cette constitution était-elle traditionnelle ou rédigée par écrit ? Sur ce dernier point il existe une déposition tellement nette et précise qu’on se demande comment on a pu sérieusement soutenir le contraire de ce qu’elle affirme. C’est celle du jurisconsulte Raoul de Presle, entendu le 11 avril 1310 par la commission pontificale.

Raoul de Presle dépose avoir recueilli de la bouche de Gervais de Beauvais, recteur de la maison du Temple à Laon, que, dans le chapitre général de l’ordre, il y avait une chose si secrète (quidam punctus adeo secretus), que si, pour son malheur, quelqu’un la voyait, fût-ce le roi de France, nulle crainte de tourments n’empêcherait ceux du chapitre de le tuer à l’instant. Gervais de Beauvais lui a dit encore plusieurs fois « qu’il possédait un petit livre qu’il montrait volontiers et qui contenait les statuts de son ordre, mais qu’il en possédait un autre plus secret que, pour rien au monde, il ne consentirait à montrer. »

Comment un statut fondamental qui constituait un secret si redoutable et si lourd à porter a-t-il pu demeurer ignoré durant tant d’années ? Parmi les accusés, il y en avait dont la réception remontait à plus de quarante ans, et, pendant ce long laps de temps, quantité de profes avaient été admis dans l’ordre et étaient devenus dépositaires du fatal secret. Comment pas un d’eux ne l’a-t-il révélé soit à l’autorité royale, soit à l’autorité ecclésiastique ? Comment tant, de prêtres de l’ordre auxquels les coupables s’étaient confessés se sont-ils tus sur des crimes menaçants pour l’Eglise, au risque d’en partager la responsabilité ? Les apologistes de l’ordre du Temple ont beaucoup insisté sur ce qu’il y a d’invraisemblable dans ce long silence (*).

(*) V RAYNOUARD,Monuments, p. 150 et suivantes.

L’objection vaut la peine qu’on y réponde. Disons d’abord qu’il s’en faut de beaucoup que le secret ait été aussi bien gardé qu’on semble le croire. Longtemps avant que l’autorité religieuse, mise en demeure par le roi, se fût décidée à agir, elle était instruite par la rumeur publique, et par les aveux mêmes de plusieurs Templiers (*). L’opinion n’avait pas attendu l’arrestation des chevaliers pour semouvoir et pour s’élever contre l’ordre. Elle était allée plus loin que l’enquête qui n’accueillit pas à beaucoup pres toutes les accusations portées par la voix publique.

Et quant aux révélations formelles, sans parler de celles qu’on reçut du prieur de Montfaucon et du Florentin Noffodei, tous deux emprisonnés pour crimes et dont les dires peuvent à bon droit être suspectés, d’autres dénonciations plus dignes de foi avaient été faites par quantité de nobles et de roturiers dont plusieurs avaient appartenu a l’ordre, et que le chancelier Nogaret réunit et fit garder secrètement à Corbeil, pour qu’ils servissent de temoins (**). Ainsi, malgré toutes les précautions prises, l’oeil de la justice était ouvert sur les mystérieuses pratiques longtemps avant l’arrestation des coupables. Et cependant la terreur veillait aux portes des salles capitutaires et garantissait l’ordre contre le péril des révélatons. Les initiés étaient prévenus qu’une indiscrétion serait payée de la liberté ou même de la vie : ce fut là justement l’un des chefs de l’accusation (art. 69), chef vérifié par nombre de dépositions et reproduit dans la bulle de suppression (***). On comprend maintenant pourquoi, parmi tant de frères initiés au secret, il y en eut si peu qui le trahirent.

(*) L’art. 38 de l’enquête porte en effet : Item quod propter hoc, contra dictum ordinem, vehemens suspicio a longis temporibus laboravit. Pour tous les articles cités nous usons du numérotage de Grouvelle.

(**) C’est ce qu’atteste Jean, chanoine de Saint-Victor, auteur contemporain.

(***) On lit dans cette bulle : « Lorsqu’ils recevaient des frères dans leur ordre, ceux-ci étaient obligés, dans l’acte même de leur réception, de jurer qu’il ne révéleraient à personne le mode de leur réception et qu’ils seraient fidèles à ce vœu ».

Le silence gardé par les confesseurs s’explique d’une facon tout aussi naturelle. L’ordre avait des Templiers-pretres, chargés de tout le ministère du culte ; un des articles du statut publia permettait aux chevaliers de ne se confesser qu’aux prêtres de l’ordre. Ce qui n’était qu’une tolérance facultative avait été converti en règle obligatoire, et c’est ce qu’indique l’article 73 de l’acte d’accusation (*). Ainsi l’on n’avait point à craindre que le confesseur révélât des fautes dont lui-même était complice. Ce confesseur pouvait d’ailleurs se croire pleinement couvert par l’exemption papale qui l’investissait, quant à la confession des chevaliers, de pouvoirs égaux à ceux des évêques (**). Si plusieurs accusés prétendirent s’être confessés à d’autres qu’à des prêtres de leur ordre, on peut justement supposer que ces malheureux n’alléguèrent ces prétendues confessions, que dans le but d’atténuer la responsabilité des fautes qu’ils étaient obligés d’avouer (***).

(*) Item, quod injungebant eis quod non confiterentur aliquibus, nisi fratribus ejusdem ordinis.

(**) MUNTER, dans GROUVELLE, p. 114 et suiv.

(***) MUNTER, loc. cit.

En voilà assez, nous le supposons, pour établir que nombre de membres de l’ordre, dans les dernières années de son existence, ont obéi à certains articles statutaires tenus secrets et non approuvés du Saint-Siège, et que c’est en vertu de cette constitution mystérieuse qu’avaient lieu les réceptions.

On ne peut dès lors mettre ces étranges pratiques sur le compte d’erreurs privées ou d’entraînements de jeunesse : il faut leur chercher une cause plus générale ; il faut y voir ce qu’elles révèlent réellement, une doctrine cachée, une hérésie. Car, du moment où l’ordre, ou du moins une forte partie de ses membres, use, soit dans ses réceptions, soit dans ses chapitres généraux, de rites, de pratiques, de cérémonies religieuses différents de ceux que l’Eglise reconnaît et autorise, ces rites, ces pratiques, ces cérémonies constituent évidemment une hérésie, et c’est bien ainsi, en effet, que l’ont entendu le concile de Vienne et le souverain pontife dans la bulle Vox in excelso (*).

(*) Dans cette bulle si longtemps inédite et encore a peu près inconnue en France, on lit ce qui suit : « Les cardinaux ayant reçus du grand-maître, des visiteurs et des commandeurs l’abjuration de leur hérésie ». Ainsi les pratiques secrètes du Temple sont nettement qualifiées hérésie par le Saint-Siège.

Ajoutons que, selon toute vraisemblance, la doctrine secrète n’était point livrée toute entière et du premier coup aux nouveaux adeptes. Suivant une opinion combattue par Mùnter, mais défendue par Grouvelle, il y aurait eu dans l’ordre plusieurs degrés successifs d’initiation, une seconde ou troisième profession (*). Cette hypothèse n’est point suffisamment établie par les documents, mais elle résout plusieurs difficultés : l’ignorance où plusieurs chevaliers et frères servants paraissent avoir été du secret de l’ordre et le degré de gravité qu’on remarque dans les aveux, les uns portant sur toutes les imputations, les autres sur un certain nombre seulement.

(*) GROUVELLE, Mémoires historiques sur les Templiers, p. 261 et suivantes.

Du reste, ceux-là mêmes qui, malgré tant de preuves et d’aveux concordants et formels, persisteraient à nier la solidarité de l’ordre entier dans les hérésies reprochées à beaucoup de ses membres, ceux qui repousseraient tant de témoignages déclarant que les pratiques hétérodoxes ont été prescrites à titre de point d’ordre, d’obligation statutaire (*), ceux-là devraient au moins reconnaître un fait incontestable : la grande extension et la similitude de ces pratiques. Comment, sur tant de points différents, à des époques diverses, tant de gens qui ne se connaissaient pas ont-ils pu se plier aux mêmes errements, et comment tant de supérieurs ont-ils pu s’unir implicitement dans une pensée commune pour les leur imposer ? Cette similitude, cette unité prouveraient pour le moins un accord préliminaire, des liens formés, une croyance arrêtée originellement entre un certain nombre d’affiliés.

Il y aurait donc toujours intérêt, même dans cette hypothese restreinte, à rechercher ce qu’était cette croyance et ainsi, même pour les adversaires de l’hypothèse d’un statut secret, l’objet de cette étude serait suffisamment justifié. Le raisonnement qui précède est si pressant qu’il s’est imposé à tous les esprits, même à celui des historiens qui répugnent à admettre une hérésie passée à l’état de statut. Il n’en est presque aucun parmi eux qui, frappe de sa généralité, n’ait tenté de l’expliquer à sa manière, d’en pénétrer, le sens, d’en découvrir les sources.

(*) Nous appelons l’attention toute spéciale des lecteurs sur ce paragraphe : il répond à une objection qui fut faite lors de la lecture du présent chapitre à l’Institut, et il est de nature à désintéresser ceux qui, malgré tant de preuves et d’aveux concordants, répugnent à admettre l’idée d’une hérésie passée à l’état de règle statutaire.

La nature de cette croyance, les liens qui la rattachaient à d’autres hérésies, la manière dont elle s’était introduite dans l’ordre, toutes ces questions sont d’une délicatesse extrême et ont reçu des réponses fort diverses. Des découvertes faites en France, en Italie et en Allemagne, des sculptures, des bas-reliefs, des figures symboliques existant sur divers monuments attribués aux Templiers, mettraient certainement sur la voie de la solution, si celte attribution était établie d’une façon incontestable : mais il s’en faut de beaucoup, comme on le verra, que la critique puisse se déclarer satisfaite sur ce point.

Nous renvoyons à la fin de ce travail l’exposé et la discussion de ces découvertes, adoptant en cela une marche différente de celle de nos prédécesseurs. Selon nous, en effet, c’est mal raisonner, c’est s’enfermer dans un cercle vicieux que de s’obstiner à remonter des monuments aux doctrines. Pour déterminer ce que furent les secrètes opinions religieuses de l’ordre du Temple, il n’est à notre avis, qu’une seule méthode qui soit sûre et rationnelle : elle consiste à rapprocher ce que les aveux recueillis dans l’instruction nous apprennent sur cette mystérieuse croyance, des principes professés par les grandes sectes encore florissantes au XIIIe siècle. Les révélations fournies par les sculptures et les monuments peuvent sans doute apporter un contingent précieux à cette enquête, mais sa base véritable et solide repose uniquement sur le rapprochement que nous venons d’indiquer. L’origine des monuments étant problématique, leur attribution aux Templiers très contestable, c’est en les conférant avec ce qu’on sait de certain sur le système religieux de l’ordre ou du moins d’un grand nombre de ses membres ; qu’on peut dire avec quelque fondement si cette attribution est légitime ou non. En un mot, et contrairement à ce qui a été fait jusqu’à ce jour, au lieu d’induire les doctrines des monuments, nous essaierons de contrôler les monuments par les doctrines.

III. IDÉE GÉNÉRALE DE LA DOCTRINE SECRÈTE DES TEMPLIERS.

L’un des derniers en date, le plus profond peut-être des historiens que les Templiers aient encore rencontrés, l’Allemand Wilcke, esprit étendu, mais aventureux, fait de ces religieux des précurseurs de Calvin et de l’Encyclopédie.

« Vue du bon côté, ce sont ses expressions, leur doctrine secrète n’était autre chose que le protestantisme en général et le rationalisme en particulier : le templérisme ne succomba que parce qu’il était venu trop tôt (*)».

(*) Histoire des Templiers, puisée à des sources nouvelles, Leipzig, 1826-35, t. III, p. 356

Ailleurs, le même écrivain voit, dans cette doctrine, un gnosticisme mahométan, idée qui, présentée sous cette forme succincte et absolue, parait difficile à concilier avec la première, mais qui, toutefois, offre prise à l’examen. L’auteur, évidemment, a eu en vue l’influence que la doctrine rationaliste et philosophique des sectes ismaëliennes, avec lesquelles les Templiers furent si longtemps eu contact, aurait exercée sur leurs opinions religieuses. C’est là une question que nous discuterons plus tard.

Bornons-nous à dire, pour le moment, que si l’ordre du Temple avait professé la doctrine du libre examen et le pur déisme, il constituerait, dans l’histoire religieuse du moyen âge, une exception des plus singulières. Depuis le Xe jusqu’au XlVe siècle, les doctrines de presque toutes les grandes sectes ont un fonds commun absolument opposé à cette opinion. Fidèles en cela aux traditions du gnosticisme et du manichéisme, presque toutes admettent soit le dualisme pur, c’est-à-dire la coexistence de deux principes éternels, l’un père des esprits et auteur du bien, l’autre dominateur de la matière et source du mal, soit le dualisme mitigé par la théorie d’un seul Dieu, créateur du démon lui-même, mais abandonnant à ce dernier la formation et le gouvernement du monde matériel. Toutes, au fond, partent de l’idée d’un antagonisme absolu entre Dieu et le monde ; toutes attestent la difficulté, pour des esprits simples et étrangers aux hautes spéculations métaphysiques, de concilier l’existence du mal avec la notion d’un Dieu bon et tout puissant, de concevoir les rapports de l’esprit et de la matière, du parfait et de l’imparfait, et de s’élever, sur ces grands problèmes, aux solutions si hautes et si philosophiques du christianisme.

Outre le dualisme, un point commun à presque toutes les hérésies contemporaines ou peu éloignées de celle du Temple, c’est le docétisme ou le système de l’apparence.

Ce système est très ancien et s’il n’est pas sorti du gnosticisme, il en est pour le moins contemporain, car on le voit déjà condamné, quoiqu’en termes vagues, dans l’épitre aux Hébreux, qu’on attribue à saint Paul. Nous suivrons plus tard ses déviations ; mais, envisagé à sa source, il peut se résumer dans cette idée, que l’essence divine répugne essentiellement à toute souillure corporelle. Le Christ ne s’est donc point incarné. Doué d’un corps fantastique et illusoire, il n’a vécu, agi, souffert qu’en apparence. Ou bien encore, il n’a été qu’en contact avec l’être humain qui lui a servi d’organe ; un autre homme lui a été substitué sur la croix. De là cette expression : l’homme-Jésus, qui revient souvent dans le langage des docètes et que nous trouverons tout à l’heure dans la bouche d’un Templier. Le docétisme tenait aux entrailles même de la gnose ; il fut commun aux écoles de Simon, de Saturnin, de Basilide et de Valentin : il s’est infiltré jusque dans l’islamisme, et c’est là sans doute, avec certaines doctrines mazdéennes introduites plus tard chez les Schyites, un des fondements de l’opinion qui fait des Templiers des gnostiques mahométans (*). Mais c’est moins dans les écrits des gnostiques que dans les faux évangiles répandus en Arabie que Mahomet parait avoir puisé cette tradition. Presque toutes les sectes cathares ont professé cette doctrine plus ou moins modifiée. Quelques-unes même l’ont poussée jusqu’à ses extrêmes limites et n’ont voulu voir dans « l’homme-Jésus » qu’un imposteur mis à mort pour ses crimes.

(*) Koran, sur., III. Nous reviendrons tout à l’heure sur ce point. Le mazdéisme est la religion que Zoroastre établit dans la Perse : quant aux Schyites, nous en parlerons plus loin.

Ces préliminaires posés, interrogeons les monuments relatifs à la condamnation des chevaliers du Temple : dans les textes de leur procès, dans des rapprochements autorisés avec les principes hétérodoxes que nous venons d’esquisser, cherchons ce que fut leur doctrine.

L’idée que les Templiers paraissent s’être faite de la création et de l’origine du mal ne différait point de celle de la plupart des autres grandes sectes antérieures ou contemporaines. Comme les Gnostiques des premiers siècles, comme les Pauliciens du neuvième, comme les Cathares du onzième, ils étaient dualistes. Ils reconnaissaient d’abord un Dieu supérieur, un être suprême résidant au ciel. C’est là un fait remarquable qui résulte de nombre d’aveux.

Frère Jean de Sarnage, précepteur de la maison des Templiers de Soissons, en recevant Bertrand de Montigniac, et après lui avoir fait jurer à plusieurs reprises de garder religieusement les statuts secrets de l’ordre, lui montre une croix sur laquelle était l’image de Jésus. Il lui dit de ne point croire en ce dernier, parce qu’il n’était rien, rien qu’un faux prophète, sans aucune puissance, sine ullam valorem, mais de croire au Dieu supérieur du ciel qui Seul pouvait le sauver (*).

(*) Procès des Templiers, doc. ined., t. II, p. 404

L’ initiateur de Foulques de Troyes lui prescrit également de ne point croire au faux prophète Jésus, mais seulement à un Dieu supérieur (*). Celui de Jean de Chounes lui dit : « Crois seulement au Dieu du ciel et non en celui-ci (**) ». On lira plus bas l’importante déposition de Galcerand de Teus. Foulques de Troyes fait connaître un détail bien remarquable : un des témoins de sa réception lui montrant l’image de Jésus sur la croix, profère ces mots : « Ne faites pas grand cas de celui-ci, parce qu’il est trop jeune (***)». Qu’on veuille bien faire attention à ce mot : il renferme un sens profond.

(*) Ibid., p. 384
(**)Id, ibid. p. 384
(***) Non faciatis magnum vim de isto, quia nimis juvenis est. (Procès, t. II, p. 384)

Dans les dépositions relatives au point de dogme que nous examinons, c’est ordinairement par opposition avec Jésus, avec Jésus qualifié de faux prophète, que le Dieu Supérieur est. représenté comme le vrai Dieu, comme le seul auquel on doive croire. C’est dans ce sens qu’il est dit en plusieurs témoignages : « Croyez au Dieu du ciel et non en celui-ci. – Ne croyez pas en Jésus, mais seulement au Dieu supérieur ».

Mais on aurait tort de conclure de ces expressions que les Templiers aient considéré ce Dieu suprême comme l’unique puissance à laquelle ils dussent un culte. Ils adoraient aussi une idole, et celle idole, comme on va le voir, n’était point l’image du Dieu du ciel, mais celle du Dieu inférieur, organisateur et dominateur du monde matériel, l’auteur de tous les biens et de tous les maux d’ici-bas, celui par qui le mal s’est introduit dans la création, la source première de tout ce qui parait à la lumière pour jouir comme pour souffrir. Des dépositions formelles établissent que la divinité représentée par l’idole était bien un Dieu mauvais, un démon.

C’est un maufe, suivant l’expression de Raoul de Gysi (*), et ce mot, dans la langue du temps, signifie justement le Dieu mauvais, le diable (**). C’est un diable d’enfer, selon Pierre de Moncade (***). « Comment s’appelait cette idole ? » demande l’inquisiteur à Jean de Cassanhas. Il répond : « Démon, à ce que je puis croire ». Or, ce même Jean de Cassanhas nous apprend que son initiateur lui dit, en lui montrant l’idole, laquelle avait figure d’homme : « Voilà un ami de Dieu qui converse avec Dieu quand il le veut. Rendez-lui grâce du bien qu’il vous fait, et il comblera vos désirs (****) ». Ces termes si formels, rapprochés de la qualification de démon donnée par le même témoin à l’objet de son culte, prouvent clairement que, dans la théologie de l’ordre, le Dieu mauvais n’était point le Dieu supérieur, mais qu’il était son ami, une divinité en bons rapports avec lui et ayant assez de puissance pour combler les vœux de ses adorateurs.

(*) RAYNOUARD,Monuments, etc., appendice, p. 290
(**) ROQUEFORT, Glossaire de la langue romane, au mot Maufais.
(***) Doc, ined., Procès, t. II, p. 462
(****) DU PUY, p. 93.

A défaut de cette déposition si positive, les qualités, les attributs donnés par les Templiers à leur idole suffiraient pour montrer qu’elle n’était point l’image du Dieu supérieur. Les chevaliers l’invoquaient « comme un Dieu et comme un sauveur » (art. 40 et 50 de l’acte d’accusation) ; bien plus, comme le sauveur de l’ordre entier (*). Ils lui adressaient les paroles chrétiennes :Deus adjuva me (**).

Elle pouvait, suivant eux, les enrichir et donner à l’ordre toute espèce de biens (***).

(*) Déposition de Déodat Jafet, dans l’interrogatoire fait par les cardinaux en présence du pape, RAYNOUARD, Monuments, p. 247
(**) Déposition du premier témoin de Florence, dans l’interrogatoire publié à la fin de cette étude.
(***) Déposition de Cettus Ragonis et de Gérard de Plaisance, dans l’information faite à Viterbe (états de l’église), commencée en décembre 1308 et terminée en juillet 1310.

Enfin, et ce sont là des attributs qu’il faut noter avec soin, la divinité représentée par l’idole avait le pouvoir de faire fleurir les arbres et germer la terre (art. 56 et 57). Ces termès ne sont pas seulement ceux de l’acte d’accusation ; ce sont les expressions mêmes dont se sert le frère Bernard de Parme, le second des témoins entendus à Florence (*).

(*) Audivit a fratibus qui convenerunt in dicto capitulo quod dictum caput poterat eos salvare et divites facere, et omnes divitias ordinis dabat eis. Item quod facibat arbores, flores et terram germinare.

Même déposition dans la bouche du quatrième témoin, Nicolas Réginus, et du sixième, Jacques de Pighaczano. Or, ces termes sont exactement ceux employés par l’inquisition de Toulouse pour désigner le dieu mauvais des Cathares albigeois (*) : nouveau trait de lumière au milieu de ces ténèbres.

(*) LIMBORCH.Hist. de l’inquisition, p. 132

Ainsi donc un Dieu supérieur relégué dans les espaces célestes, pur esprit, étranger au monde comme au mal terrestres, être parfait, incompatible avec les imperfections et les souffrances d’ici-bas ; puis un dieu mauvais, organisateur de la matière, qui la façonne, la féconde, la fait germer et fleurir, qui peut sauver et enrichir ses fidèles, ce sont là les premiers principes de la théologie des Templiers, telle qu’on peut la déduire de leurs aveux.

Quant à Jésus-Christ, ce n’est ni un émissaire du dieu supérieur envoyé pour sauver les hommes, ni même une créature du dieu mauvais appelé à l’existence pour les tromper et pour entraver ainsi l’œuvre de salut qui doit s’accomplir par un Christ idéal, habitant non la terre, mais la Jérusalem céleste. Cet deux idées, qui forment toute la christologie des deux principales branches de la grande secte albigeoise, sont étrangères aux Templiers.

Leur opinion sur le Christ est plus grossière et témoigne d’une doctrine très voisine du matérialisme, telle qu’on devait l’attendre de soldats ignorants et voluptueux, dédaigneux des hautes spéculations philosophiques. Pour eux, Jésus n’est qu’un homme de chair et d’os comme tous les autres, un larron, un imposteur mis à mort, non pour racheter les crimes des hommes, mais pour ses propres crimes. S’il est un point qui se détache nettement d’une masse imposante de témoignages, c’est assurément celui-là.

Nous avons cité déjà plusieurs des dépositions recueillies en France tant en 1307 qu’en 1310, et où Jésus est qualifié de faux prophète ; on en trouvera nombre de semblables aux pages de ces deux interrogatoires indiquées en note (*). Les aveux recueillis en Toscane sont plus explicites encore. Ecoutons Guido de Ciccica, le troisième des témoins entendus à Florence. Il cite plusieurs chapitres où il a ouï professer la doctrine suivante : « Jésus n’est pas vrai Dieu ; c’est un faux prophète. Il n’a pas été crucifié pour le salut du genre humain, mais pour ses propres forfaits : on ne peut ni on ne doit être sauvé par lui. » Le quatrième témoin, frère Nicolas Reginus, reproduit la même doctrine en termes un peu différents. Il dépose que deux grands précepteurs de l’ordre, Guillaume de Nove, grand précepteur de Lombardie et de Toscane, et Jacob de Montecucco, dans un chapitre tenu à Bologne, disaient et professaient que le Christ n’était ni Dieu ni vrai seigneur, mais un faux prophète ; qu’il n’était pas mort pour le salut du genre humain et que l’on n’avait point de salut à attendre de lui, mais d’une certaine tête placée dans la salle du chapitre, que les assistants révéraient et adoraient comme étant Dieu. Il y avait là deux cents frères prosternés devant cette idole.

(*) Procès publiés par M. Michelet, dans la Collection des documents inédits, t 1er, p.294 ; t. II, p. 31,137 144. Ces dépositions se rapportent à l’interrogatoire dirigé par les commissaires pontificaux ; pour celles recueillies en 1307, voir sur le même point, t. II, pages 333, 353, 355, 359,383, 384.

Voilà des dépositions importantes que Raynouard, défenseur un peu trop prévenu de l’ordre du Temple, est loin d’avoir analysé complètement. Le peu qu’il en dit. est plutôt fait pour égarer que pour guider l’opinion. On les lira tout au long dans le document inédit imprimé à la fin de ce travail. Un témoignage cité par Moldenhaver résume énergiquement l’idée que les initiés de l’hérésie du Temple se faisaient de la personne du Christ : « L’homme Jésus n ‘est mort que pour ses péchés (*). » Ainsi les dépositions recueillies en Allemagne confirment, sur ce point capital, celles qui furent entendues en Toscane. Interrogeons maintenant celles de Sicile. Voici les termes de l’absolution que les chefs s’arrogeaient le droit d’accorder à la fin des chapitres : « Je prie Dieu qu’il vous pardonne vos péchés, comme il les pardonna à Marie Madeleine et au larron qui fut mis en croix. » Qu’on veuille bien remarquer cette association de la Madeleine et du larron qui fut mis en croix ; on se convaincra tout à l’heure qu’elle est d’un grand poids dans la question.

(*) Process gegen des ordem der Tempelherrn, Hambourg, 1792, p. 623. MOLDENHAVER, p. 355, cite encore la déposition suivante: « On dit à Albert de Canelles en lui montrant la croix du manteau ; Ce crucifié là était un faux prophète ; ne croyez pas en lui ; n’espérez ni ne vous confiez en lui ; en mépris de lui, crachez sur cette croix. Sur le refus d’Albert de Canelles, on le contraignit, l’épée à la main.»

Le témoin qui fait connaître la formule d’absolution que nous venons de rapporter est Galcerand de Teus, entendu à Sainte-Marie en Sicile, au mois d’avril 1310, par les délégués du pape. Raynouard ne voyait qu’extravagances dans sa déposition. La connaissance plus approfondie qu’on possède aujourd’hui des doctrines hétérodoxes du moyen âge permet au contraire d’en apprécier la portée et la vraisemblance. Pour que rien ne manque à la clarté de sa déposition, Galcerand de Teus ajoute : « Par le larron dont parle le chef du chapitre, il faut, selon nos statuts, entendre ce Jésus ou Christ qui fut crucifié par les Juifs, parce qu’il n’était pas Dieu et que cependant il se disait Dieu et roi des Juifs, ce qui était un outrage envers le vrai Dieu qui est dans les cieux. Lorsque Jésus, quelques instants avant sa mort, eut le côté percé d’un coup de lance par Longin, il se repentit de ce qu’il s’était appelé Dieu et roi des Juifs, et demanda pardon au vrai Dieu : alors le vrai Dieu lui pardonna. C’est ainsi que nous appliquons au Christ crucifié ces paroles : comme Dieu pardonna au larron qui fut mis en croix.

« Quant à la Madeleine, continue le même témoin, ses péchés lui furent remis par le vrai Dieu qui est au cieux, parce qu’elle fut son amie et que, pour le servir, elle fréquentait les églises et les monastères, et qu’elle allumait les lampes des églises (*). »

(*) RAYNOUARD, p. 282. Nous ne donnons ici que les deux dépositions les plus significatives. On en possède une foule d’autres, qui toutes prouvent également le mépris que l’ordre attachait à la personne du crucifié. Nous rappellerons seulement ici celles de Bertrand de Montigniac, de Foulques de Troyes, de Jean de Chounes, citées plus haut.

Dans la pensée intime de l’ordre du Temple, Jésus n’est donc rien autre chose qu’un homme, un coupable justement supplicié pour ses crimes. « L’homme Jésus n’est mort que pour ses péchés. » Dieu ne s’est pas incarné ; il n’a pas souffert, il n’a pas péri sur la croix : « Vous ne devez pas croire que Dieu soit mort, dit un des chefs, parce que cela n’est pas croyable (*) ». De là le mépris que l’ordre affichait pour la croix et les insultes qu’il lui prodiguait ; de là cette obligation imposée aux initiés de cracher trois fois sur le crucifix, de le souiller d’une façon plus ordurière encore, et cela le vendredi, et même le vendredi saint (**). « Ce n’est rien de plus qu’un morceau de bois » dit Gérard de Passage ; « notre seigneur est au ciel (***)», et sommé de conspuer et de fouler aux pieds la croix, il obéit aussitôt. De là enfin, car tout s’enchaîne clans ce système, de là l’omission des paroles sacramentelles de la messe : Hoc est corpus meum., fait qui fut avoué par plusieurs prêtres de l’ordre (****).

(*) Déposition d’Etienne Trobati, RAYNOUARD, p.248.
(**) Déposition de Nicolas Reginus, quatrième témoin de Florence.
(***) Procès, t. 1er, p.213.
(****) Procès, t. II, p. 155 cl pnssim. – Dans l’information qui fut faite en Angleterre, de 1309 à 1311, deux témoins déposèrent de l’omission des paroles de la consécration et treize de l’absolution laïque.

Toute secte qui nie la divinité de Jésus nie, par cela même, la transsubstantiation : c’est une conséquence obligée.

DEUXIÈME PARTIE – LES SOURCES DE LA DOCTRINE. I. SECTES CONGÉNÈRES ET SOURCES PREMIÈRES.

On voit, dès à présent, se dessiner les grandes lignes de la doctrine secrète du Temple. Il reste à y pénétrer, à en saisir le sens intime et les détails, en la conférant avec celle des sectes dont elle se rapproche. Ce qui précède l’ail déjà pressentir que, selon nous, le templérisme fut simplement une branche de cette grande souche cathare qui a produit des rejetons si divers.

Mais sur quel rameau exactement s’est-il enté ? Ne forme-t-il pas une branche à part, une secte sui generis, en laquelle se sont fondus et combinés les principes de plusieurs hérésies congénères, rattachée seulement à la secte mère par la communauté de quelques dogmes fondamentaux, par des liens qui, pour être plus nombreux et plus directs que ceux qui la rapprochent des cultes orientaux, lui laissent néanmoins sa liberté d’expansion, son individualité, sa physionomie particulière ? C’est là ce que nous allons examiner, et, pour le faire, quelques aperçus sur la filiation des diverses sectes cathares et sur les deviations qu’elles ont imprimées à l’idée génératrice du catharisme sont d’abord indispensables.

Cette hérésie, disons mieux, cette religion cathare, qui eut sa hiérarchie régulière, son église, ses pasteurs, qui pendant tant d’années, tint en échec toutes les forces de l’église orthodoxe, et contre laquelle Innocent III dut diriger une croisade dont les terribles souvenirs vivent encore dans tout le midi de la France, cette hérésie ne fût jamais arrivée au prodigieux développement qu’elle acquit du Xe au XVe siècle, si la majorité de ses adhérents eût professé des principes aussi diamétralement opposés à la morale éternelle, à l’honnêteté, à l’ordre social que paraissent l’avoir été ceux qu’on reproche à l’ordre du Temple. Le nom même de cathare, qui signifie pur et parfait, proteste contre une telle supposition. Mais, comme toutes les grandes conceptions schismatiques, elle a subi des modifications qui ont amené sa division en branches séparées. Pour quiconque aura suivi avec attention l’exposé synthétique que nous avons donné de la croyance des Templiers, il doit être évident tout d’abord que ce n’est pas dans le catharisrne pur qu’il faut chercher la parenté immédiate de cette doctrine, mais parmi les branches les plus dégénérées, parmi les sectes les plus adonnées au culte d’un grossier sensualisme.

Nous ne dirons qu’un mot du fond même de la doctrine cathare : ce qui importe surtout, c’est d’en suivre les déviations. Nous arriverons peut-être par là à faire comprendre que les aberrations de l’ordre du Temple ne sont point un phénomène aussi étrange qu’il le semble au premier coup d’oeil, qu’elles sont la conséquence d’un système religieux très dépravé sans doute, mais qui n’en a pas moins son explication historique et philosophique.

Ce qui est imparfait ne peut provenir d’une cause parfaite : la philosophie cathare part de ce principe emprunté à l’antiquité orientale et qui lui est commun avec les Manichéens et les Pauliciens. Il y a antithèse absolue entre un Dieu infini et bon, tel que l’intelligence humaine le conçoit, et un monde fini et voué au mal, entre un Dieu qui est la vie infinie et des êtres qui ne naissent que pour mourir.

L’être immuable et bon ne peut pas être l’auteur des choses mauvaises et transitoires : il y a donc deux créations et deux dieux. L’un, le Dieu bon, a créé les esprits ; il est le principe de la lumière ; son royaume est celui de l’intelligence ; son monde est le monde supérieur, le monde invisible ou tout est parfait. Il ne prend aucune part aux choses qui se passent sur la terre ; son domaine tout spirituel est sans rapport avec celui de la matière : ce qu’il a créé n’est visible qu’aux anges et aux hommes célestes dont le corps aussi bien que l’âme sont immatériels et étrangers aux passions comme aux grossiers appétits des âmes et des corps terrestres. L’autre, le Dieu mauvais, est le créateur de ce bas monde, de tout ce qui est tangible, matériel, transitoire, de tout ce qui palpite et souffre. C’est lui qui a fait le ciel visible et tous les astres. De lui procèdent tous les maux apparents, le mal moral aussi bien que le mal physique ; il est le souverain dominateur de la matière, de la nature inanimée comme de la nature organique. C’est lui qui a donné à la terre la vertu de faire germer et fleurir les plantes (*). Il est la source première de la vie, de la souffrance et du péché ; son nom est Lucifer, et tout le mal qu’il fait, il le fait en haine du Dieu supérieur. On voit que le rôle de Lucifer n’est pas médiocre et que les hommes ont bien autrement à compter avec lui qu’avec le Dieu bon, relégué dans les espaces célestes et qui n’exerce sur leur destinée qu’une influence très indirecte.

(*) Liber sentent. inquisit. tolos, 132,138,149.

Le Dieu mauvais a sa révélation dans l’Ancien Testament : c’est dans le Nouveau au contraire que le Dieu bon s’est manifesté. Voilà pourquoi il est dit du Dieu du Nouveau Testament « qu’il est lumière et qu’il n’y a nulles ténèbres en lui(*).» Voilà pourquoi le Dieu de la genèse crée le ciel et la terre ; mais « la terre est sans forme et vide, et les ténèbres sont sur la surface de l’abîme (**). » C’est que le ciel et la terre, ainsi que les ténèbres, sont l’œuvre de Lucifer. Voilà pourquoi encore, d’après l’Ancien Testament, les fils de Dieu pèchent (***), tandis qu’il est dit dans le Nouveau que « celui qui est né de Dieu ne pêche point (****). » Ce n’est pas le Dieu bon qui a parlé à Moïse et qui a guidé le patriarche : Moïse a reçu la loi d’un trompeur ; il a été lui-même un sorcier, un larron (*****). La loi n’ayant pas été donnée par le Dieu bon, n’est pas de la foi et n’a aucune autorité.

(*) Première épître de saint Jean, I, 5

(**) Gen., I,2.

(***) Gen.,VI,2

(****) Première épître de saint Jean, III, 9.

(*****) SCHMIDT, Hist des Cathares, t. II, p. 22, et les Actes de l’inquisition de Carcassonne, 1247, au t. XXII, f 100 des vol. mss. existant à la bibliothèque imp., et contenant les copies faites en 1669, par ordre de Jean de Doat, sur les registres de l’inquisition et sur les documents relatifs aux suites de la croisade contre les albigeois, dans les archives d’Albi, Carcassonne, Toulouse, Narbonne, etc.

Les âmes des hommes créées par le Dieu bon ont été séduites et entraînées sur la terre par le dieu mauvais, qui les a enchaînées dans des corps où elles subissent tous les maux inhérents à la condition humaine. C’est pour mettre un terme à leur servitude et au triomphe de son adversaire que le Dieu bon a envoyé son fils Jésus sur la terre. Ce fils n’est pas Dieu, mais une créature inférieure au Père. Pour induire en erreur le dieu mauvais, il a pris la forme d’un homme ; mais son corps, formé de la substance éthérée commune à tous les êtres célestes, était affranchi des lois de la matière qui souille tout ce qui la touche. C’est ce corps céleste qui est entré dans Marie et qui en est sorti sans recevoir d’elle aucun principe matériel ; c’est lui qui a été mis en croix sans éprouver aucune douleur et qui est enfin remonté au ciel. Toute la vie de ce Christ fantôme n’a été qu’une apparence. Il n’est point réellement présent dans la sainte Cène : sa croix, ses images ne méritent aucune vénération.

Si l’on joint à ces idées dogmatiques le rejet du baptême d’eau, la condamnation du mariage et de la nourriture animale, la communication du Saint-Esprit par l’imposition des mains dans une cérémonie appelée le Consolamentum, l’usage de remettre au frère consolé un fil de lin ou de laine dont il devait se ceindre le corps, on aura un aperçu très sommaire, mais assez complet toutefois, du système religieux des premiers Cathares.

Dès les premiers âges de cette doctrine se manifesta une tendance à la modifier par une idée plus philosophique et en même temps plus élevée : la croyance en un Dieu suprême, créateur du mauvais esprit lui-même. Ce dualisme mitigé donna naissance à plusieurs sectes, reliées seulement par quelques idées communes empruntées au catharisme primitif, mais séparées par de graves divergences. Les unes révéraient, outre le Dieu suprême, ses deux fils, dont l’un gouverne le royaume céleste et l’autre le monde visible ; d’autres ne rendaient un culte qu’au chef du monde supérieur et à son fils cadet, celui qui possède l’empire du ciel et des âmes : le fils aîné, maître de la terre et des corps, était pour eux l’auteur du mal. Cependant ils ne le méprisaient point et se gardaient de l’irriter, de peur de s’exposer à ses vengeances. Enfin beaucoup de ces sectaires allaient plus loin et n’avaient de culte que pour ce dernier qu’ils appelaient Satanaël, et auquel ils attribuaient le pouvoir de les rendre heureux et riches (*).

(*) Michaelis Pselli, De operatione dœmonum dialogus, p. 8 ; Schmidt, Histoire et doctrine de la secte des Cathares, t. 1er, p. 9 et t. II, p. 58.

De ces trois systèmes religieux, le plus répandu fut celui qui professait le culte du Père et du fils qui gouverne le monde céleste : ce fut celui des Bogomiles ; le plus grossier fut celui des Sataniens ou Lucifériens, qui ne vénéraient que le fils aîné, le Dieu du monde et ses démons, et qui maudissaient le fils cadet, lequel, suivant eux, provoque toutes les catastrophes, afin de témoigner sa rancune à son frère. C’est de ces deux doctrines que paraît s’être formée celle des Templiers. Leur culte, comme on l’a vu, s’adressait à la fois au Père céleste et au démon : Jésus en était exclu. Or Jésus, dans les deux théories hérétiques qui viennent d’être exposées, c’est le fils cadet. De là ce mot échappé à l’un des témoins de l’initiation de Foulques de Troyes : « Ne faites pas grand cas de celui-ci, parce qu’il est trop jeune ». Ainsi l’ordre du Temple paraît avoir puisé à la fois dans les croyances des Bogomiles et des Lucifériens ; nous devons donc esquisser ici ces deux doctrines, afin qu’on puisse apprécier les éléments que la théologie du temple leur a empruntés.

Toutes les origines sont obscures : cela est vrai surtout des origines religieuses, et en particulier de celle des Bogomiles. Suivant M. Matter, cette origine est inconnue et antérieure au catharisme (*). Le système cathare ne serait qu’une sorte de résumé tronqué, de traduction occidentale des doctrines Bogomiles, et ces dernières seraient empruntées au gnosticisme. Suivant Néander, les Bogomiles descendraient des Pauliciens et n’auraient absolument rien de commun avec les Gnostiques. Enfin, pour M. Schmidt, dont l’autorité est si grande en cette matière, le Bogomilisme n’est qu’une modification du dualisme cathare primitif.

(*) Hist. critique du gnosticisme, 2e édit., t. III, pages 257,266,300,311.

Les analogies existant entre ce système et celui des gnostiques sont fortuites et ne proviennent, comme les analogies avec le manichéisme et le paulicianisme, que de la communauté du point de départ (*). Cette opinion nous paraît la plus rapprochée de la vérité. Il nous semble incontestable toutefois que quelques éléments gnostiques, pour la plupart étrangers au catharisme occidental, s’allièrent au dualisme bogomile dans les pays orientaux de l’Europe : M. Schmidt le reconnaît lui-même dans quelques parties de son consciencieux ouvrage (**).

(*) SCHMIDT, note première du t. II, p. 263

(**) SCHMIDT, t.1, p. 12, et t. II, p.59

Mais, et c’est là ce qui nous intéresse surtout dans cette question, ces éléments sont secondaires : la célèbre théorie des émanations n’en fait pas partie. Or, cette théorie est le principe fondamental du gnosticisme comme du manichéisme : l’éliminer du système bogomile, c’est séparer nettement ce dernier de ceux de Manès et de la gnose.

Les Bogomiles, dont le nom signifie : amis de Dieu, étaient répandus en Thrace dès le milieu du Xle siècle.

Leur chef, Basile, fut brûlé par ordre de l’empereur Alexis Comnène. La fille de ce prince, Anne Comnène, nous a laissé un traité où elle tente d’expliquer leur origine, mais en se taisant sur leurs doctrines, par respect, dit-elle, pour son sexe. Ces doctrines nous sont connues par divers traités polémiques du théologien byzantin Euthymios Zigabenus, dont le principal est la Panoplie dogmatique.

Le Dieu supérieur, le Père suprême, essence pure et toute spirituelle, a deux fils : l’ainé, Satanaël, et le second, Jésus, qui est aussi appelé Verbe, Christos et Archange Michaël. A l’aîné appartenait le gouvernement du monde céleste. Il siégeait à la droite de Dieu qui lui avait conféré la puissance créatrice. Enivré d’orgueil, il se révolta contre son père, entraîna plusieurs anges dans sa rébellion et fut chassé du ciel avec eux. Alors, aidé des compagnons de sa faute, il créa, à l’image du monde céleste, une terre visible, ayant, comme l’autre, son soleil et ses étoiles. D’un peu de limon tiré de l’eau, il fit le premier homme ; mais il ne parvint point à le vivifier. L’esprit dont il avait animé Adam ressortit par le pied de ce dernier et passa dans le corps du serpent, lequel devint ainsi un ministre du démon (*).

(*) SCHMIDT, t. II, p. 60 ; MATTER, t. III, p. 300.

L’impuissant démiurge fut alors contraint de recourir à son père. Il le conjura d’envoyer, un souffle sur l’oeuvre imparfaite, lui promettant que l’homme ainsi animé leur serait commun. Dieu se laissa toucher à cette prière, car, étant bon et père, il conserve pour son fils déchu un involontaire attachement.. On voit combien nous sommes près ici de ce Dieu mauvais des Templiers qui bien que démon, n’en est pas moins ami du Dieu superieur et « converse avec lui quand il le veut. » Eve fut formée comme l’avait été Adam ; Satanaël la séduisit et eut d’elle une fille, Colomena, et un fils nommé Caïn.

C’était un moyen indirect de manquer à sa récente promesse et d’assurer son empire exclusif sur la race qui devait descendre de Caïn. Mais d’Adam et d’Eve naquit un autre fils qui, n’ayant point de sang maudit dans les veines, devait être meilleur que son frère : Satanaël comprit qu’une moitié de sa proie lui échappait. Il semble qu’à ce moment un traité intervint entre lui et son père : le fils rebelle, renonçant à sa gloire divine et dépouillé de sa faculté créatrice, reçut en échange l’entier gouvernement des créatures qu’il s’engagea toutefois à ne point induire au mal, mais, infidèle à sa promesse, il s’efforça de séduire et de perdre les hommes, et Dieu fut obligé de venir au secours des âmes qui, on se le rappelle, étaient son propre souffle. C’est dans ce but qu’il fit sortir de son cœur son second fils, son Verbe, lequel entra dans la Vierge par l’oreille, n’eut d’un homme que l’apparence et resta étranger aux besoins comme aux souffrances de l’humanité. Jésus n’eut d’autre mission que de montrer aux hommes le chemin le meilleur pour revenir au ciel ; sa mort fut sans effet pour l’humanité. Il ne la délivra pas même de l’empire du malin ; car, bien qu’à la fin de sa vie il soit descendu aux enfers pour y enchaîner son frère rebelle et arracher de son nom la syllabe finale (el, Dieu), il ne put toutefois ravir à Satan le pouvoir, l’influence mauvaise qu’il exerçait sur les hommes, et c’est pourquoi ces derniers doivent se garder d’irriter ce prince du mal.

A l’exemple des dualistes cathares primitifs, les Bogomiles regardaient l’ancien Testament comme inspiré par Satan, à l’exception toutefois des prophètes et des psaumes. Par une interprétation arbitraire, ils pliaient à leur doctrine tous les passages du Nouveau Testament qui n’étaient pas en harmonie avec leurs principes fondamentaux. Ils admettaient aussi la vision d’isaïe, livre apocryphe longtemps cher à diverses sectes gnostiques. L’évangile de saint Jean était particulièrement en honneur chez eux ; ils le posaient sur la tête des néophytes auxquels ils conféraient l’initiation (*).

(*) V. SCHMIDT, t. II, p. 7 et 61 ; MATTER, t. III, p. 305.

Peut-être est-ce ici le lieu de rappeler qu’au dire de plusieurs historiens, cet évangile était, dans l’ordre du Temple, l’objet d’une foi toute spéciale (*). Celle des sociétés maçonniques qui prétend descendre immédiatement des Templiers possède un évangile grec de saint Jean qu’elle affirme provenir des grands-maîtres du Temple et être copié sur l’original du mont Athos. Mùnter attachait une grande importance à ce fait : il pensait que ce manuscrit, dans lequel il croyait trouver des vestiges de gnosticisme, remontait au XIIIe siècle. Au contraire, suivant M. Thilo, professeur à Halle, éditeur du code apocryphe du Nouveau Testament, le manuscrit dont s’enorgueillissent les Templiers modernes serait du commencement du dix-huitième siècle et ne présenterait que des textes de saint Jean, sans trace apparente de gnosticisme. Wilcke est plus précis : « Leur évangile de saint Jean, dit-il, venu du mont Athos et souscrit en grec des cinq premiers grands-maîtres du Temple, n’est que l’évangile connu de cet apôtre, mais mutilé, tronqué, interpolé, falsifié par un faussaire moderne, de manière à y insinuer le panthéisme du juif Spinosa, supprimant tout ce qui établit la distinction des personnes divines, la divinité du Christ, ses miracles, la primauté de saint Pierre, pour la transporter à saint Jean par une interpolation frauduleuse, imposture fondée sur une erreur grossière. Les anciens Templiers avaient entre autres pour principal patron saint Jean-Baptiste ; les Templiers modernes, croyant que c’était saint Jean l’Evangéliste, ont attribué à leurs devanciers l’évangile falsifié de l’Apôtre (**) ». Nous voilà bien loin, comme on voit, de l’opinion de M. Henri Martin qui, après avoir affirmé, dans son texte, que les Templiers profanaient la croix, mais respectaient l’évangile, spécialement l’évangile le plus spirituel, celui de saint Jean, ajoute en note, à propos du manuscrit conservé par les Templiers modernes: « il parait bien établi que ce manuscrit, d’un âge assez reculé, provient des grands-maîtres du Temple (***) ».

(*) V. MUNTER, dans Grouvelle ; Henri Martin, Hist. de France, t. IV, p.478 ; MATTER, t. III, P. 325. Outre cet évangile, les Templiers Modernes possèdent un recueil manuscrit de Dogmes et de rites, appelé Léviticon, et qu’ils attribuent aussi aux anciens Templiers.

(**)WILCKE.t. III, p. 466.

(***) Hist. de France, t. IV, p. 478.

Entre des sentiments si diamétralement opposés, il n’est pas facile de choisir et de prononcer. Le plus sage est d’attendre que le monde savant ait été mis à même d’examiner et de discuter le document dont il s’agit, ce que rendra facile la publication qu’en fait en ce moment M. Thilo (*). Tout ce que nous voulons conclure de ce qui précède, c’est que les Templiers, comme les Bogomiles, ont été accusés de prêter une foi particulière à l’évangile de saint Jean.

Les Bogomiles ne vénéraient pas la croix, parce que, disaient-ils, elle avait, servi à la mort du Christ. M. Matter remarque avec raison que ce n’était là qu’un prétexte, puisqu’ils ne croyaient ni à la mort ni aux souffrances du Rédempteur. Ils rejetaient, au dire d’Euthymius, « le sacrifice mystique qui inspire une sainte terreur, ainsi que la participation au corps et au sang du Seigneur », principes qu’on retrouve chez les Templiers. Comme ils n’admettaient qu’un culte intérieur et tout spirituel, les images et tout l’appareil extérieur leur étaient antipathiques. Cependant ils se représentaient Dieu, le Père, sous la figure d’un vieillard à longue barbe, le Fils sous celle d’un homme à qui la barbe commence à pousser ; le Saint-Esprit comme un jeune homme à face lisse (**). Ils honoraient d’ailleurs les démons dont le pouvoir n’avait pu être vaincu par Jésus. Mais, contrairement à ce qui se passait dans l’ordre du Temple, ce culte des puissances inférieures avait moins pour mobile le désir d’en recevoir des bienfaits que la crainte d’en être maltraité.

(*) Lors de la lecture de la présente étude devant l’Académie dés inscriptions (séance du 12 novembre 1869), M. Alexandre a fait connaître en effet que l’évangile dont il s’agit, dit Evangile des Templiers, venait d’être publié par M. Thilo.

(**) Euthymius Zigabenus, sect. 14. – MATTER, t. III, p. 305.

Il n’y avait qu’un pas de ce respect mêlé de terreur à un culte spécial et exclusif. Ce pas, quelques dualistes le franchirent. Dès le milieu du Xle siècle on rencontre cette doctrine que Satanaël doit seul être adoré, qu’à lui seul on doit adresser des prières pour être heureux ici-bas.

C’est cette croyance qui fut propre à celle des deux grandes branches du dualisme mitigé dont il nous reste à parler, à celle des Sataniens ou Lucifériens ; c’est elle aussi qui semble avoir versé le plus de flots troubles dans ce mélange impur qui forme la doctrine secrète du Temple.

Ce qu’il convient ici de mettre en lumière, c’est moins la pensée inspiratrice que ses conséquences, ce sont moins les dogmes que les mœurs, les rites et les pratiques étranges qui en découlent, et ce côté du sujet offre à la fois plus d’intérêt et moins d’aridité.

Que le lecteur veuille donc bien nous suivre au fond de cette ténébreuse sentine d’impuretés où nous ne porterons du reste qu’un flambeau rapide et discret. Il doit comprendre qu’il a dès à présent entre les mains les premiers éléments de solution d’un des plus grands problèmes de l’histoire. Ces rêveries que l’impitoyable logique propre aux esprits incultes devait traduire en abus révoltants, ont été, dans leur temps, des nouveautés hardies : elles ont soulevé les passions de générations nombreuses ; elles ont fait couler des flots de sang. A ce titre elles mériteraient de sortir du domaine étroit de l’érudition, quand même elles ne devraient pas fournir la lumière qui permet d’élucider le fait le plus mystérieux et le plus considérable du plus grand siècle du moyen âge.

II. LES EUCHÈTES ET LES LUCIFÉRIENS.

Michel Psellus, philosophe qui vivait vers le milieu du Xle siècle, et qui jouissait d’un grand crédit près de l’impératrice Théodora, fut chargé d’une enquête sur les opinions de sectaires qu’il qualifie d’exécrables et qu’il appelle Euchètes ou Enthousiastes.

Qu’étaient-ce au fond que ces Euchètes ? Descendaient-ils, comme le pense un écrivain allemand, Schnitzer, des Euchètes du IXe siècle qui, après avoir été chassés de l’Asie, se seraient perpétués dans la Thrace jusqu’au Xle ? Ont-ils donné naissance aux Bogomiles, ou bien le système de ces derniers a-t-il seulement subi quelques modifications par suite de son contact avec eux ? Rien de plus obscur que ces questions. Ce qui est certain, c’est que Psellus, le seul auteur qui nous fasse connaître les Euchètes, expose les opinions de trois sectes sorties d’eux, et que, de ces trois sectes, la plus spiritualiste, celle qui honorait à la fois Dieu le père et ses deux fils, ne paraît avoir eu qu’un développement passager ; la seconde a les plus grandes analogies avec les Bogomiles ; la troisieme était en communion absolue de principes avec les Sataniens ou Lucifériens.

La seconde en effet (par malheur, Psellus n’en donne pas le nom), honorait à la fois le Dieu suprême et son fils cadet, mais évitait de mécontenter l’aîné, le fils déchu, createur du monde terrestre (*) : la troisième professait l’opinion que ce dernier a seul droit à la vénération des hommes (**). Ce mauvais génie, Psellus l’appelle Satanaki ; or Satanaki est la forme slave de Satanaël (***). Il est donc vraisemblable que cette doctrine grossièrement matérialiste eut sa source dans les tribus slaves longtemps attachées aux fables du paganisme, et que c’est à ces tribus que les Euchètes l’empruntèrent. Il se pourrait toutefois qu’elle eût un berceau oriental et, qu’au lieu de l’avoir empruntée aux Slaves, les Euchètes la leur eussent au contraire communiquée : des sectaires Euchètes vivaient au Xle siècle en Mésopotamie et justifiaient leurs erreurs par des visions et des extases(****).

(*) La seule nuance qui sépare les Bogomiles de cette branche des Euchètes, c’est que, dans cette dernière, les élus n’étaient pas astreints à se priver d’une nourriture animale, tandis que les Bogomiles suivaient, sous ce rapport, le rigorisme sévère des dualistes cathares. (V. SCHMIDT, t. II, p. 266).

(**) PSELLUS, De operatione dœmonum, t. II, édit. de 1615.

(***) M. BOISSONNADE, dans l’édition de Psellus qu’il a publié à Nuremberg en 1838, donne la préférence à la variante Satanaël ; mais l’édition originale que nous avons sous les yeux porte bien Satanaki.

(****) MATTER, Hist. critique du Gnosticisme, t. III. p. 250.

Quoi qu’il en soit, cette croyance se répandit rapidement. Comme elle exaltait brutalement les passions, comme elle était en harmonie avec l’esprit inculte des temps barbares où elle se manifesta, elle acquit un développement prodigieux. Au Xlle siècle on la trouve florissante dans la Thrace, devenue un foyer d’agitation religieuse et où s’étaient réfugiés les débris des Pauliciens, chassés de Tépriké par l’empereur Basile le Macédonien. À cette époque, et en Grèce, ceux qui admettaient cette grossière théologie furent appelés Sataniens, nom qui caractérisait et résumait leur système (*). Plus tard ils reçurent en Occident celui de Lucifériens. Ils se répandirent surtout dans les provinces autrichiennes, en Styrie, en Tyrol, en Bohème où ils pénétrèrent vers 1176 : on en rencontra dans le Brandebourg et jusque sur le Rhin (**).

(*) Sataniani, quia Satanam fortem existimantes, eum venerabantur, ne mala in eis, ut dicebant, operatur. NICETAS CHOMATES. Thésaurus orthod. fidei, 572.

(**) SCHMIDT, t.I p. 139.

Dès le commencement du XIIIe siècle, cette hérésie avait envahi l’Allemagne occidentale. En 1231, le synode de Trêves condamna une femme qui avait, plaint le diable d’avoir été injustement expulsé du ciel (*). Ce n’est qu’un siècle plus tard que la secte fut découverte en Autriche par le zèle des Dominicains. Ces moines trouvèrent beaucoup de Lucifériens parmi les nombreux Cathares du diocèse de Passait, à Vienne et dans la Styrie. En 1315, plusieurs de ces sectaires furent brûlés à Krems, à Saint-Hippolyte, en Bohème. À Vienne, plus de cent périrent avec un grand courage au milieu des flammes : un de leurs chefs, nommé

Neumeister, assura, en montant sur le bûcher, qu’ils étaient plus de 80.000 dans les pays autrichiens et ailleurs. M. Schmidt suppose que cette évaluation était exagérée, mais il remarque toutefois qu’en 1338, et malgré de nouveaux supplices, ces hérétiques étaient assez puissants pour opposer à l’inquisition une résistance redoutable et pour persécuter à leur tour les prêtres et les moines (**).

(*) Gesta archiepiscopum Trevirensium, dans l’Amplissima collectio de dom MARTÈNE et dom DURAND, t. IV, col. 244.

(**) SCHMIDT, t.I, p. 141, d’après VITODURANUS et le Catalogus abbatum Glunicensium, au t. II, p. 330 des Scriptores rerum Austracarum.

Ainsi c’est en 1315, moins de quatre ans après la destruction de l’ordre du Temple, que cette hérésie arrive à son plus haut développement, et, en dépit des persécutions et des supplices, elle est assez forte pour tenir tête à l’inquisition. Elle a alors des représentants en Mésopotamie, dans toute l’Asie-Mineure, dans la Thrace, la Grèce et dans plusieurs contrées occidentales de l’Europe. On voit que si l’hérésie du Temple participe de celle-là, il est assez inutile de chercher en quelle contrée les Templiers puisèrent leurs erreurs. Ils les trouvèrent à la fois dans presque tous les pays où ils avaient des résidences : l’Asie aussi bien que l’Europe en étaient infectées. On jugera des points de contact des deux doctrines par le peu que nous allons dire de celle des Lucifériens : nous l’empruntons aux sources les moins suspectes, aux annales de Neuss et à la chronique de Vitoduranus (*).

(*) Les annales de Neuss ou de Nuys (Annales Novesienses ) ont été publiées au t. IV de l’Amplissima collectio de MARTÈNE et DURAND. La chronique de VITODURANUS se trouve dans le Thésaurus historiœ Helveticœ.

C’est injustement que Lucifer a été chassé du ciel : il y remontera un jour avec tous les siens, tandis que Michaël (on se rappelle que dans le système bogomile c’est là un des surnoms de Jésus), tandis que Michaël et ses anges seront livrés à d’éternels supplices : il en sera de même des hommes qui refusent d’adorer Lucifer. Tel etait un des articles fondamentaux de la foi des Lucifériens ; c’est pourquoi ces sectaires, en se rencontrant, se saluaient par ces mots : « Lucifer, qui a subi l’injure, te salue. » Un second point de foi était exprime par l’espèce de dilemme suivant : « Si Marie est restée vierge après la conception, c’est un ange et non un homme qu’elle a enfanté ; si elle a mis au monde un homme, elle n’est pas restée vierge. »

La messe n’est que vanité ; elle n’est ni utile ni respectable. C’était là encore un des articles de la croyance des Sataniens.

D’accord en cela avec les Bogomiles et les Cathares primitifs, ces hérétiques niaient la présence réelle : ils appelaient l’hostie un Dieu simulé (Deum fictitium). Ils se moquaient du baptême et de l’extrême onction, méprisaient le mariage qu’ils appelaient juratum meretricium, et, quant au sacrement de pénitence, ils le dénaturaient étrangement, se confessant non à des prêtres mais à des laïques et accusant tous leurs péchés en bloc et non un à un (*). C’est à peu près ce que faisaient les Templiers auxquels il était donné une absolution commune : ils allaient même plus loin que les Lucifériens, car, d’après les articles 107 et 108 de l’acte d’accusation, confirmés par les dépositions de Florence, le grand-maître, quoiqu’il ne fut pas prêtre, entendait les chevaliers en confession, et s’arrogeait le droit de les absoudre même des fautes non révélées. Enfin les Lucifériens plaisantaient du jeûne, mangeaient de la viande en tout temps et travaillaient même dans le temps pascal.

(*) Confitentes non sacerdolibus, sed laicis in génère, peccata sua in specie exprimentes. (Annales Novesienses, col. 582).

Pour eux l’Eglise romaine était l’église des infidèles : ils rejetaient ses usages et ses traditions. Leur morale était d’accord avec leurs idées religieuses.

Non seulement Dieu ne punit point le mal qui se commet sur la terre, mais même il l’ignore. « C’est pourquoi, disent les révélateurs de ces abjectes théories, ils tenaient leurs réunions dans des lieux souterrains qu’ils appelaient, par antiphrase, des caveaux de pénitence, et là se livraient aux actes de la plus honteuse promiscuité, pater cum filia, frater cum sorore. » Peut-être croyaient-ils qu’il n’est pas au pouvoir du corps de souiller l’âme et que, quoi qu’il puisse faire, une fois arrivé à la liberté spirituelle, on ne pêche plus. Ainsi s’expliquerait cette étrange opinion que leur prêtent les annales de Neuss, que la virginité ne peut se perdre sur la terre (*). C’est l’idée qu’exprimait à sa manière une femme de leur secte qu’on condamnait au bûcher, et qui répondait à ses juges : « Au-dessus de la terre, je suis vierge encore, mais ici-bas je le suis très peu. «Ajoutons, pour compléter ce tableau de la morale des Lucifériens, qu’ils n’avaient d’autre souci que les biens matériels, qu’ils ne songeaient qu’à s’enrichir et adressaient à cet effet leurs prières à Lucifer (**).

(*) Virgines sub terra non posse deflorari, etiam si a mille viris cognoscerentur.

(**) Ipsum pro divitus rogant. Fragment à la suite de Pilichdorf sur les Vaudois, dans la Bibliotheca Pairum de Cologne, 1618, t. XIII, p. 341, cité par M. SCHMIDT.

Ainsi, tandis que les Cathares primitifs plaçaient au sommet de leur système religieux un Dieu bon, objet exclusif de leur culte, tandis que les Bogomiles partageaient leurs prières entre ce Dieu et son fils céleste, tout en évitant de mécontenter le fils déchu, créateur de la matière, les Lucifériens n’adressaient leurs hommages qu’à ce dernier. Au lieu que les Cathares, voyant dans la matière l’œuvre du Dieu mauvais, évitaient tout contact avec elle, les Lucifériens recherchaient ce contact pour plaire à leur divinité. Les premiers se distinguaient par la pureté de leurs mœurs, leur désintéressement, leur détachement des choses d’ici-bas : les Lucifériens, au contraire, s’attachaient aux choses de la terre et faisaient des satisfactions de la chair une sorte d’offrande agréable au démon créateur. Ces deux courants en sens contraire, prenant leur source dans une même doctrine, ne sont pas un phénomène particulier au seul catharisme : tous les systèmes dualistes l’ont présenté, et nous le retrouverons tout à l’heure en Asie, chez les Ismaéliens.

Les uns ont prétendu dompter la chair par la mortification, le jeûne, le célibat ; ils ont condamné le mariage et essayé de dérober au Dieu mauvais tout ce que la continence peut lui ravir. Les autres ont voulu dompter la chair d’une façon tout opposée, en l’assouvissant : autre façon de marquer du mépris pour elle. Ils l’ont considérée comme chose absolument distincte de l’esprit, sans relation avec lui, incapable par conséquent de lui communiquer aucune souillure. Au Dieu bon l’esprit, au mauvais la matière et la chair. Placés sur cette pente glissante, ceux-là en sont venus à subordonner l’esprit à la matière, et persuadés que le Dieu bon était étranger au monde, ne voyant partout que la main du créateur malfaisant, ils ont cru l’honorer comme il voulait l’être, par un culte conforme à sa nature.

C’est à cette branche du dualisme cathare mitigé, c’est à cette sœur germaine du bogomilisme que convient, selon toute vraisemblance, ce principe étrange qu’un moine de Vaulx-Cernay qui fit partie de la croisade contre les Albigeois prête à certains hérétiques de son temps : Nul ne peut pêcher à partir de la ceinture : Nullus potest peccare ab umbilico et inferius (*).

(*) Dans DUCHESNE, Scrip. hist. Franc., t. V, p.557. Ce point de dogme est confirmé par Reinerius SACCHONI en ces termes : Quod a cingulo deorsum non committatur mortale peccatum. V. SACCHONI, dans GRETSER, Opéra, t. XII, part. II, p. 30.

C’est aussi aux seuls Luciferiens, et non à l’ensemble de la grande famille cathare, qu’il faut attribuer cette opinion sur la nature de Jésus dont parle Pierre de Vaulx-Cernay : « Même disaient-ils entre eux que ce Christ qui est né dans la Bethléem terrestre et visible et qui a été crucifié à Jérusalem était un malfaiteur (fuit malus) ; que Marie Madeleine fut sa concubine et qu’elle est la femme surprise en adultère dont il est parlé dans l’Evangile. » Qu’on rapproche de ce texte la formule d’absolution des Templiers : « Je prie Dieu qu’il vous pardonne vos péchés, comme il les pardonna à Marie Madeleine et au larron qui fut mis en croix. » Est-il possible, nous le demandons, de trouver, sur un point particulier, une conformité de doctrine plus claire et plus significative ? Les sectaires dont parle Pierre de Vaulx-Cernay ne voulaient reconnaître d’autre Christ qu’un Christ idéal dont la vie et la passion auraient eu pour théâtre non la terre d’ici-bas, mais le monde invisible, la Bethléem et la Jérusalem célestes. Ce Christ n’aurait été dans ce monde que d’une façon toute spirituelle, dans la personne de son principal disciple saint Paul. C’est ici le dernier degré et comme l’extrême ramification du docétisme. Le Christ n’a plus même une vie simplement fantastique ; il ne s’est pas même incarné en apparence, comme le pensaient les Cathares et les Bogomiles ; celui qui a porté ce nom n’est plus qu’un homme ordinaire, un imposteur par conséquent et, qui pis est, un larron et un débauché. Le Christ idéal ne s’est manifesté que par l’inspiration qu’il a communiquée à l’un de ses disciples.

III. MŒURS ET RITES DES SECTES DONT LA DOCTRINE S’EST INSPIRÉE.

Il est nécessaire d’insister sur les mœurs et les rites des sectes dépravées dont le culte exclusif fut celui du dieu de la matière : ces mœurs expliquent celles des Templiers et les pratiques abominables qui leur sont imputées. Que des calomnies se soient mêlées aux justes accusations dont ces sectes ont été l’objet de la part de leurs ennemis, cela n’a rien que de vraisemblable. Le secret dont elles entouraient leurs réunions, leur doctrine qui élevait le principe du mal au rang d’un dieu, le respect qu’elles étaient ainsi, amenées à lui témoigner, en voilà plus qu’il n’en faut pour expliquer les horribles soupçons que leurs contemporains orthodoxes firent peser sur elles, soupçons quelquefois absurdes, souvent empreints d’une exagération passionnée et qui trop souvent coûtèrent la vie à ceux qui les inspiraient. Tout fut-il faux cependant dans ces suspicions homicides, et sont-elles également méritées par toutes les sectes qui en furent les victimes ?

La distinction que nous établissions tout à l’heure entre les deux grands courants auxquels ont obéi les systèmes dualistes répond en partie à ces questions. Les doctrines ont leur logique qui les pousse à tirer des principes les conséquences dernières, même les plus blessantes pour la dignité individuelle comme pour l’ordre social. La branche du catharisme pur, vouée à la mortification, au jeûne, à l’abstinence, exaltant l’esprit et abaissant la matière, marchait tout droit vers l’ascétisme ; la branche opposée, partant de cette idée que le corps est impuissant à dégrader l’âme, devait aboutir au plus immonde sensualisme. C’est faute d’avoir fait cette distinction fondamentale que des auteurs modernes, d’ailleurs fort érudits, ont été conduits à traiter d’inventions calomnieuses tout ce que les écrivains ecclésiastiques nous ont transmis sur les mœurs ignobles des hérétiques de leur temps. Ces écrivains ecclésiastiques eux-mêmes, incapables de distinguer entre les diverses sectes, trop rapprochés des faits pour les bien juger, n’ayant aucun fil conducteur pour se reconnaître au milieu de la confusion des croyances hétérodoxes, les ont toutes englobées pêle-mêle dans les mêmes accusations. Mieux éclairés, plus éloignés qu’eux des événements, nous pouvons aujourd’hui discerner tout à la fois ce qu’il y a de fondé dans ces incriminations et à qui il convient de les appliquer. Ce n’est pas à tous les Cathares, comme le prétend maître Alain (*), ce n’est pas même aux Bogomiles de la Thrace, comme on peut l’induire de Psellus (**), c’est aux Lucifériens seuls que conviennent ces actes odieux contre la religion et les mœurs dont déposent tant de témoignages écrits. Encore faut-il, dans ces accusations, faire la part, de la crédulité des temps et de la passion qui animait les accusateurs.

(*) ALANUS, adversus hœreticos et voldenses

(**) PSELLUS, De operatione dœmonum, 9.

Quelques faits toutefois paraissent empreints d’une suffisante vraisemblance pour être élevés au rang de probabilités historiques, tant parce que des témoignages concordants les attestent que parce qu’ils sont en harmonie avec les dogmes religieux des adorateurs de Satan. D’autres, au contraire semblent tellement en désaccord avec la nature humaine, avec l’esprit qui semble devoir présider à toute association religieuse qui aspire à se répandre, qu’on ne peut y ajouter foi que s’ils ont pour eux, outre l’autorité des témoignages écrits, celle plus probante encore des sculptures et des monuments.

Parmi les faits de la première catégorie, nous rangerons sans hésiter les réunions nocturnes et certaines pratiques impies ou licencieuses qui s’y accomplissaient. Dans ces conventicules cachés à la lumière du jour, Lucifer était invoqué ; on lui chantait des hymnes, parodies des litanies chrétiennes, on lui offrait des sacrifices (nefanda sacrificia).

Les lumières éteintes, on se livrait aux plus honteuses promiscuités : tout était permis dans ces orgies véritablement diaboliques, l’adultère, l’inceste, les crimes que la langue refuse de nommer. Il paraît même qu’il y avait, pour chacun d’eux, un tarif appliqué pour les frais communs de ce culte infâme (*). Quelque monstrueuses que puissent paraître de pareilles pratiques, elles s’expliquent toutefois, parce qu’elles répondent à l’esprit d’une doctrine qui condamnait le mariage et qui voyait, dans la satisfaction des appétits les plus grossiers, un hommage agréable à son dieu. Mais en peut-on dire autant de celles dont il nous reste à parler, l’adoration de divers animaux et les sacrifices d’enfants ?

(*) V.Radulfus COGGESHALE, Chronicon anglicanum, au t. XVIII, p. 92 du Recueil des hist. des Gaules ; JOACHIM, Expositio in apocalypsim, f ° 130 ; Tracta tus de hœresi pauperum de lugdano, au t. V, c. 1782 du Thésaurus nov. anecdot. de MARTENE et DURAND ; Guibertus NOVI-GENTIMUS, p. 519,520.

Certains hérétiques, dans leurs réunions nocturnes, auraient adoré et baisé des animaux qui leur semblaient la personnification du dieu mauvais, des oies, des canards, mais surtout des crapauds et des chats (*). Les enfants nés du commerce immonde accompli dans ces ténébreuses orgies auraient été solennellement immolés quatre jours après leur naissance (quelques auteurs disent huit jours), leur sang recueilli avec soin, leur corps brûlé. De leurs cendres mêlées au sang on aurait fait un pain servant à l’eucharistie des sectaires (**). Cette accusation s’applique à la fois aux Bogomiles de la Thrace et aux Euchètes, dont, comme nous l’avons dit, une des branches parait s’être soudée à celle des Lucifériens (***). Elle fut également mise à la charge des Templiers.

(*) Tractatus de hoeresi pauperum de lugduno, loco citato,-ALANUS, 176

(**) Guibertus NOVIGENTIMUS, loc. cit. – ADEMARI chronicon, au t. X des Historiens des Gaules, p. 159.

(***) PSELLUS, p. 23.

Dans la bulle qu’il publia en 1233 contre l’hérésie des Stadinghiens, Grégoire IX précise la première de ces imputations. Nous citerons quelques passages de cette bulle : « Le néophyte qui entre pour la première fois dans les conventicules de ces hérétiques voit apparaître une espèce de crapaud. Les assistants baisent l’animal immonde et introduisent dans leur bouche sa langue et sa bave. Ce même être prend d’autres figures. Il apparaît sous la forme d’un canard, d’une oie, d’un homme pâle et maigre dont la chair semble tomber en pourriture. Le néophyte embrasse cet homme : un froid glacial se glisse dans ses veines et, après ce baiser, tout souvenir de la foi catholique est effacé de son cœur. Les assistants se mettant à table, et, le festin achevé, on voit descendre à reculons d’une certaine statue qui se trouve d’ordinaire dans ces réunions un chat noir à queue tortillée et de la grosseur d’un chien de taille moyenne (*). Le novice, le chef de l’assemblée et tous les assistants lui baisent le derrière. On chante des cantiques en son honneur, et, chacun ayant incliné la tête : « Aie pitié de nous », lui dit le grand-prêtre. Par ordre de ce dernier, son voisin en dit autant.

(*) Per quamdam statuant, quœ in scholis hujusmondi esse solet, descendit retrorsum ad modum canis mediocris gattus niger; retorta cauda. Cette phrase est claire : c’est évidemment d’un chat de la grosseur d’un chien de taille moyenne qu’elle entend parler. Comment donc M. de Hammer a-t-il pu prétendre qu’il s’agissait ici d’un chien ? (voir la page I1 de son mémoire cité plus loin.)

Un troisième reprend : « Nous te reconnaissons pour notre maître. » Un quatrième ajoute : « Et nous devons t’obéir. » Cette espèce d’hymne récitée, les lumières s’éteignent et l’assemblée se livre aux actes de la plus abominable luxure…. Quand les flambeaux sont rallumés, chacun ayant repris sa place, on voit sortir d’un angle obscur du cénacle un homme ayant, à partir des reins, le haut du corps brillant et plus clair que le soleil, le bas velu comme un chat : son éclat illumine toute l’assemblée. Alors le grand prêtre, tirant quelque chose de l’habit du novice, dit à cet être lumineux : « Maître, je te donne ceci qui m’a été donné », et l’homme brillant répond : « Tu m’as souvent bien servi ; tu me serviras mieux encore je remets à ta garde ce que tu viens de me donner. » Cela dit, il s’évanouit incontinent.

La bulle ajoute : « Chaque année, à Pâques, ces sectaires reçoivent l’hostie consacrée de la main du grand prêtre ; ils la gardent dans leur bouche et, de retour chez eux, la jettent dans les latrines, en mépris du Rédempteur. » Cette accusation se retrouve littéralement dans les informations faites en Angleterre contre les Templiers.

« Enfin, dit Grégoire IX, ces blasphémateurs, dans leur délire, osent assurer que le maître des cieux, par violence, par ruse et contre toute justice, a précipité Lucifer dans les régions infernales. C’est en ce dernier que croient ces malheureux, et ils affirment que, créateur des choses célestes, il remontera un jour à la gloire d’où Dieu l’a précipité ; c’est avec lui et non avant lui qu’ils espèrent arriver à la béatitude éternelle. Ils professent qu’il faut se garder de faire ce qui plaît à Dieu et faire au contraire ce qu’il déteste (*). » Aux principes théologiques exprimés dans ces dernières lignes, on a reconnu les Lucifériens.

(*) RAYNALDI, Annales ecclesiastici, t. XIII, p. 447, ad annum 1233.

Avant d’aller plus loin, rappelons que quelques-unes des superstitieuses pratiques énumérées dans cette bulle furent imputées aux Templiers. L’article 14 de l’enquête dressée par la cour de Rome les accuse d’avoir adoré un chat qui quelquefois se montrait à eux dans leurs assemblées secrètes. Plusieurs chevaliers, entre autres Gaufred de Thatan (*), Bernard de Selgues, Bertrand de Silva, Jean de Nériton (**), déposèrent de l’adoration de cet animal.

(*) MOLDENHAVER, Process gegen des Orden der Tempelherrn, p. 195

(**) RAYNOUARD, Monuments, etc., pages 280,293,296.

Nériton raconta avoir vu paraître dans un chapitre un chat d’un poil gris pommelé. Tous les frères présents se levèrent aussitôt et, ôtant avec respect leur capuce, inclinèrent la tête. Lui-même s’inclina. Dans le procès inédit de Florence dont on trouvera le texte à la fin de cette étude, le quatrième témoin, Nicolas Réginus, fait une déposition analogue, à l’époque de sa réception, il a vu, dans un chapitre tenu à Bologne, apparaître un chat noir que tous les frères présents adorèrent : « Et dixit quod vidit. dictum catum standem in dicto capitulo per oram, et posteà evanuit…»

Tout le moyen âge a fait du chat l’une des métamorphoses habituelles de Satan. Cette idée semble dérivée de la mythologie indienne où le chat est une des formes sous lesquelles se manifestent les Rakhsasas, sortes de démons voués au service du dieu Siva (*) Après le chat, le serpent et le crapaud sont, clans le symbolisme du moyen âge, les apparences que Satan, le grand maître des apparitions décevantes, aime le mieux à revêtir.Tantôt le génie du mal était censé fixer véritablement sa demeure dans ces animaux ; tantôt il en prenait seulement l’apparence, et alors l’animal n’était pas réel, mais fantastique (**).

(*) Voir Saoptika-Parva, épisode du Mahàbhàrata, traduit par Théodore PAVIE ; Journal asiatique, novembre 1840, p. 401, et les Lergendes pieuses du moyen âge, de M. Alfred MAURY, note de la p. 166.

(**) Légendes pieuses, etc., loc. cit.

L’on s’explique donc aisément le culte que certaines sectes, pour qui Satan était un Dieu, portèrent au chat, au serpent et au crapaud. Mais, de la présence de ces animaux sur divers monuments religieux, conclure, comme l’ont fait M. de Hammer et ses disciples, que ces monuments sont l’œuvre des sectes dont il s’agit, c’est là tirer une conséquence forcée et que rien n’autorise. Encore moins est-on en droit d’attribuer ces œuvres sculpturales à l’ordre du Temple et d’en induire qu’il aurait professé des opinions gnostiques ou ophitiques, sous le double prétexte que ces œuvres représentent des animaux que les chevaliers furent accusés d’adorer et que ces animaux sont des attributs gnostiques.

Il ne faut pas l’oublier : ce ne sont pas seulement les sectes dualistes du moyen âge qui font des animaux dont on vient de parler, l’emblème et la personnification de Satan : c’est aussi et surtout la symbolique chrétienne. Il y a accord sur ce point entre l’hérésie et l’orthodoxie. Le chat n’apparait que très rarement dans les sculptures religieuses. Quand les artistes veulent montrer Satan sous la forme d’un quadrupède, c’est ordinairement celle d’un chien qu’ils lui affectent(*). Dans les églises d’Erfurt et de Wultendorf que M. de Hammer citait comme gnostiques, on trouve des figures de chiens, mais point de chats. Celle de Schoengraben, qui a fait si longtemps le désespoir des érudits, contient un bas-relief où figure une femme posant ses lèvres sur le front d’un enfant et assise sur une chaise dont les pieds sont terminés par des têtes de chats, Mais les archéologues ne voient dans cet accessoire, d’ailleurs très secondaire, qu’un symbole de la vigilance maternelle, et refusent d’y reconnaître un emblème gnostique.

(*) Dans son mémoire sur le gnosticisme des Templiers, mémoire sur lequel nous reviendrons à la fin de cette étude, M. de Hammer,

intéressé à prouver que le chat qu’ils adoraient dans leurs chapitres secrets figure sur leurs monuments, confond continuellement le chat avec le chien, sous le prétexte que, dans la basse latinité, gattus signifie indifféremment un chien ou un chat.

Le serpent et le crapaud sont infiniment moins rares que le chat dans les sculptures religieuses du moyen âge. Les églises de Montmorillon, de Moissac, de Saint-Hilaire de Melle, de Saint Jacques de Ratisbonne contiennent des bas-reliefs où se voient des femmes allaitant des reptiles. La plus célèbre de celles qui viennent d’être nommées, l’église octogone de Montmorillon est ornée d’un groupe où figure une femme nue qui tient à la main des crapauds qu’elle allaite ; près d’elle une autre femme presse entre ses doigts deux gros serpents enlacés à ses cuisses et. qui sucent ses mamelles pendantes. M. de Hammer voyait là des symboles ophitiques et attribuait sans hésitation ces sculptures aux Templiers, opinion que Raynouard, son contradicteur, ne réfutait que par des raisons peu directes. On sait aujourd’hui que l’octogone de Montmorillon faisait partie d’un hôpital destiné aux malades et aux pauvres, et qu’il fut bâti en 1107 par un ordre hospitalier fondé à l’instar de celui de Saint Jean de Jérusalem, au retour de la croisade qu’avait entreprise Guillaume X, duc d’Aquitaine et comte de Poitou. Le symbole parfaitement orthodoxe qui s’y trouve représenté n’est autre que celui du supplice des damnés. C’était, au moyen âge, une opinion généralement reçue que la peine principale des impudiques en enfer consistait à devenir la pâture d’affreux reptiles. Ainsi s’explique pourquoi, dans les peintures et les sculptures représentant le supplice des débauchés, ces animaux s’attachent presque toujours au sein et aux parties naturelles ; témoin le jugement dernier du Campo-Santo de Pise peint par Orcagna (*).

(*) M. Alfred MAURY, Légendes pieuses du moyen âge, p. 151,152.

A la différence de l’octogone de Montmorillon et contrairement à l’opinion de Raynouard, la mystérieuse église de Schoengraben paraît bien avoir été bâtie par les Templiers ; mais vraisemblablement les bas-reliefs symboliques de sa demi-rotonde ne cachent pas le sens gnostique que M. de Hammer leur attribuait. Dans l’opinion d’un archéologue estimé d’Allemagne, M. Eiszl, le drame qui se déroule sur les tableaux sculptés de cette église est celui de la chute de l’homme, de ses conséquences et du jugement après la mort (*). Le même mythe est représenté, dans la cathédrale de Milan, sur un sarcophage du quatrième siècle, bien antérieur à l’ordre du Temple. Si donc, comme on l’assure, c’est un artiste du Temple qui a exécuté les ornements de la demi-rotonde de Schoengraben, il n’a fait que reproduire un mythe très orthodoxe et tout chrétien. La façon dont ce sujet est représenté tant à Schoengraben qu’à Milan ne s’accorde pas d’ailleurs complètement avec les idées gnostiques. La théologie de Valentin admet bien, comme le dogme chrétien, la chute et la rédemption de l’homme, mais non le jugement après la mort : c’est en vertu de leur nature même, et non en vertu de leurs œuvres, que les pneumatiques sont sauvés (**).

(*) Le dessin de la demi-rotonde de Schoengraben, en Autriche, a été publié dans le Magasin pittoresque, année 1836, p. 225.

(**) V. MATTER,Hist. critique du gnosticisme, t. II, p. 83 et 442.

L’ordre des idées nous a conduit à traiter dès à présent des églises attribuées aux Templiers et des figures prétendues gnostiques qu’on y signale. Nous reviendrons plus loin sur les mémoires de M. de Hammer et sur les autres monuments qu’il impute à l’ordre du Temple et dont il infère son affiliation aux croyances gnostiques.

Pour résumer ce qui précède, bornons-nous à dire en ce moment que si l’adoration par les Templiers et par certains hérétiques, d’animaux symbolisant le démon est un l’ait très vraisemblable, voisin même de la certitude, tant parce qu’il est affirmé par des auteurs dignes de foi, que parce qu’il est en harmonie avec une doctrine où Satan jouait le rôle de créateur du monde, ce fait toutefois n’est point attesté par les sculptures religieuses desquelles on a prétendu l’étayer. D’une part on ne prouve pas que ces sculptures soient l’œuvre des sectes ou de l’ordre militaire auxquels on les attribue ; de l’autre les signes et les mythes qu’elles représentent, n’offrent, sainement interprétés, qu’un sens parfaitement orthodoxe.

Chose singulière ! Il en est tout différemment d’un acte bien autrement criminel que l’adoration de quadrupèdes ou de reptiles. Nous voulons parler de l’immolation d’enfants dont les cendres auraient servi à confectionner un pain eucharistique. Ce forfait abominable, imputé aux Bogomiles de la Thrace, aux Euchètes, aux Lucifériens, fut aussi mis par la voix publique à la charge des Templiers (*) et les chroniqueurs du temps n’ont pas manqué d’accueillir ce bruit populaire.

(*) Avec une variante toutefois : c’est pour obtenir l’huile qui devait servir à consacrer l’idole que le sacrifice reproché aux Templiers aurait eu lieu : « Un enfant nouvel engendré d’un Templier et d’une pucelle estoit cuit et rosti au feu et toute la graisse ostée, et d’icelle estoit sacrée et ointe leur idole » (Grandes chroniques de France, édit. Paulin Paris). Voyez aussi Pierre du Puy, p. 26, d’après la chronique de Saint-Denis, où ce fait forme l’article 10 de l’acte d’accusation.

L’invraisemblance de l’accusation, tirée de sa monstruosité même et de la crédulité de ceux qui l’ont accueillie, n’est point un argument solide et suffisant. Une révélation toute récente nous a appris, non seulement la réalité, mais l’étrange vitalité de pareilles pratiques. Un recueil mensuel qui se publie à Moscou, le Messager russe, dans un article reproduit en juin 1869 par divers journaux français (*), nous a fait connaître les usages religieux de deux sectes encore existantes en Russie, les khlisti et les skoptsi (mutilés), dont les rites sanguinaires furent dénoncés à l’empereur Alexandre 1er, dans un mémoire du métropolitain de Moscou. Selon ce mémoire, dont un journal de Saint Pétersbourg a publié des fragments, quand une fille incomplètement mutilée vient à concevoir, par le fait secret d’un homme étranger à la secte, et met au monde enfant du sexe masculin, les skoptsi, voyant là un événement miraculeux et comme une bénédiction du ciel, immolent cet enfant le septième jour après sa naissance, à minuit ; ils le lavent ensuite dans l’eau tiède, en ayant soin de presser sa blessure, afin d’en tirer la plus grande quantité de sang possible, l’eau où l’enfant a été plongé se conserve comme une chose sacrée. Quant au corps, il est déposé dans un vase rempli de sucre pulvérisé où l’on parvient à le dessécher, Il est ensuite réduit en poudre, et cette poudre entre dans la confection de pains consacrés que les sectaires coupent en morceaux et distribuent aux assistants à la fin de leurs réunions. C’est là ce qu’ils nomment la grande communion de la chair de l’agneau, par opposition à celle du sang qui se fait avec l’eau où la victime a été purifiée. Les journaux russes (**) assurent que ces faits, dénoncés par le métropolitain de Moscou, Mgr Platon, ont été constatés par une enquête officielle.

(*) Voyez en particulier le Temps du 24 juin 1869, où se trouve des extraits du rapport de Mgr Platon, métropolitain de Moscou, à l’empereur Alexandre 1er.

(**) Particulièrement le Nouveau Temps de Saint Pétersbourg, du 30 mai (11 juin) 1869, et Nouvelles contemporaines, Sovremenniya Isviestiya.

C’est bien là, comme on voit, la pratique sanguinaire qui fut imputée aux Bogomiles de la Thrace, aux Euchètes, aux Lucifériens, et que la voix publique mit aussi à la charge des Templiers. Il est juste de remarquer qu’aucun des articles dressés pour l’enquête des commissaires pontificaux ne mentionne ce fait si grave. Mais, outre que les grandes chroniques de France le donnent comme ayant fait partie de l’acte d’accusation rédigé en 1307, il semble attesté par certains monuments dont nous avons déjà dit un mot au commencement de cette étude et qu’on attribue à l’ordre du Temple.

Ce serait donc ici le lieu d’interroger ces monuments et de voir si véritablement l’on est en droit de les imputer à la célèbre milice. Mais, pour porter la lumière dans cette enquête, il nous faut préalablement faire connaissance avec les cultes asiatiques dont les emblèmes semblent sculptés sur les monuments attribués aux Templiers ; il nous faut examiner si, comme on l’a dit bien des fois, ces cultes, et en particulier celui des Ismaéliens, eurent une influence décisive sur la doctrine secrète du Temple.

TROISIÈME PARTIE – EXAMEN DES SOURCES PUREMENT ORIENTALES. I. LES ISMAÉLIENS, LES ASSASSINS, LES SECTES KOURDES.

C’est une opinion très répandue que les Templiers ont emprunté une forte partie de leur hérésie à l’islamisme, ou du moins à quelques-uns des nombreux schismes qui l’ont divisé, car, quant à l’islamisme lui-même, tel que Mahomet l’a établi, son principe est absolument inconciliable avec la doctrine du Temple.

Rien de plus simple, rien de plus sec, rien qui soit plus éloigné des tendances, des aberrations étranges, mais parfois grandioses et poétiques, des cultes dualistes, que cette religion dont la base est l’unité divine. « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu » : tout l’islamisme est dans celle formule.

Rappelons toutefois que le docétisme, l’une des hérésies qui semblent avoir le plus influé sur le système religieux des Templiers, n’est pas absolument étranger à la religion musulmane. Selon Mahomet, Jésus est le plus grand prophète qui ait paru avant lui : il n’a point souffert sur la croix ; un autre homme lui a été substitué dans la passion (*). C’est nous l’avons dit, dans les faux évangiles répandus en Syrie, et notamment dans celui de Saint Pierre, particulier aux Docètes (**), que le fondateur de l’islam parait avoir nuise cette idée qui ne fait point partie indispensable du dogme et n’est qu’une superfétation. Elle diffère d’ailleurs notablement de l’opinion des Templiers sur la personne et la mission du rédempteur. C’est le docétisme sans doute qui les a conduits à cette opinion ; mais ils l’ont franchie et sont allés sur ce point beaucoup plus loin que l’islamisme et que la plupart des sectes où le docétisme s’est infiltré.

(*) V. Mathieu PARIS, trad. de M. HUILLARD-BREHOLLES, t. IV, p. 159, et l’Hist. crit. du gnosticisme, de M. MATTER.

(**)Eusèbe, VI, ch. XII ; MATTER,Hist. du gnost., t. III, p.31.

Malgré sa simplicité originelle, et sans doute même à cause de cette simplicité, contraire au génie rêveur et indépendant des Arabes, l’islamisme est peut-être la religion d’où sont sortis le plus de schismes et d’hérésies. Il n’a point échappé à l’influence du mazdéisme et des doctrines dualistes originaires de la Perse, ainsi que le montrent les croyances de certaines sectes schyites, on sait que les Schyites sont, avec les Sonnites, les deux principales sectes qui partagent encore les musulmans.

Tandis que les Sonnites admettent la succession des kalifes, telle qu’elle a eu lieu, et regardent comme également saints tous ceux des compagnons du prophète qui furent fidèles aux lois de l’islamisme, les Schyites partant du principe qu’à Ali seul et à ses descendants directs, appartenait l’autorité, maudissent Abou-bekr, Omar et Osman, et rejettent tous ceux qui ne se rangèrent pas sous l’étendard d’Ali.

Les Schyites présentent des ramifications très importantes. Les uns reconnaissent comme souverains légitimes Hassan et Hossein, fils d’Ali et les descendants directs de Hossein jusqu’au dernier de tous qui, ayant disparu à l’âge de douze ans, passa pour s’être caché dans quelque lieu inconnu en attendant qu’il pût reparaître sur la terre et y faire triompher la bonne cause. Ces personnages sont au nombre de douze et furent nommés les imams, c’est à dire les chefs par excellence : le dernier est appelé le Madhi et ses fidèles, qui sont nombreux en

Perse et dans l’Inde, attendent encore son retour. D’autres Schyites n’admirent pas cette succession des imams, et soutinrent qu’à Ali seul avait appartenu, après Mahomet, le gouvernement des affaires de ce monde et qu’il reparaîtrait un jour pour faire justice des crimes de ceux qui le méconnaissent. La plupart de ces sectaires crurent même qu’Ali avait été revêtu d’un caractère surnaturel, et ils l’adorèrent comme un dieu. Tel est le cas des Motoualis qui occupent aujourd’hui une partie des hauteurs du Liban.

Enfin beaucoup de Schyites, admettant les six premiers imams, prétendirent qu’il y avait eu erreur au sujet du septième et, qu’au lieu de Moussa, il eut fallu proclamer un de ses frères nommé Ismaël. C’est de là qu’ils furent nommés Ismaéliens. Ces sectaires croient qu’après Ismaël, le caractère d’imam a passé à des personnages inconnus qui se manifesteront en leur temps. La qualité de Madhi fut successivement attribuée par eux aux kalifes fatimites de la race d’Ismaël qui, pendant les Xe, Xle et Xlle siècles, dominèrent sur une partie de l’Afrique, sur l’Egypte et sur la Syrie. A cette secte appartenaient les Ismaéliens établis en Perse, non loin de Casbin, et les Ismaéliens qui, maîtres des montagnes voisines du Liban, devinrent si fameux dans le moyen âge sous le nom d’Assassins. Nous préciserons mieux tout à l’heure leurs ramifications.

Ce qui fait l’originalité de la religion des Ismaéliens, c’est la doctrine allégorique ou du sens caché qu’on pense avoir été établie par Mohammed, fils d’Ismaël, mais qui fut poussée à ses dernières extrémités par un de ses successeurs, Abd-Allah. Ce dernier, dit M. de Sacy, voulut établir le matérialisme sur la base de cette doctrine mystique qui lui donnait un moyen facile d’anéantir tous les préceptes de la religion en les réduisant à de simples allégories (*).

(*) Introd. à l’Exposé de la religion des Druses, p. LXXIII.

Ce système de doctrine formé par Abd-Allah nous a été révélé par deux auteurs célèbres, Makrizi et Nowairi : il importe ici de le faire connaître.

Tandis que les sectateurs du Tenzil ou de la lettre, prenant les expressions du législateur dans leur sens simple et naturel, s’en tenaient à la pratique rigoureuse de leurs devoirs religieux, les disciples du Tawil ou du sens allégorique voyaient, sous l’ecorce de ces commandements extérieurs, des obligations spirituelles, et soutenaient que la connaissance de ce sens allégorique les dispensait des sept commandements auxquels les musulmans orthodoxes rapportent tous les devoirs qui leur sont imposés par leur religion(*).

(*) De SACY, Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 647.

Selon M. de Sacy, la doctrine secrète des Ismaéliens, à laquelle n’étaient initiés qu’un petit nombre d’adeptes, avait pour but de substituer la philosophie à la religion, la raison à la croyance, la liberté indéfinie de penser à l’autorité de la révélation. Aussi les Ismaéliens virent-ils naître parmi eux des partis qui réalisèrent toute l’immoralité dont leur doctrine avait posé les bases, et qui secouèrent, avec le joug de la croyance et du culte publics, celui de la décence et des lois les plus sacrées de la nature (*).

(*) De SACY, Mémoire sur la dynastie des Assassins, au t. IV, p.2 des premiers mémoires de l’Académie des inscriptions (classe d’histoire et de littérature ancienne, 1818).

« Au surplus, ajoute M. de Sacy, ni la liberté indéfinie de penser qui formait essentiellement le dernier degré de l’enseignement des Ismaéliens, ni la licence qui caractérisa plusieurs branches de cette secte, n’étaient communes à tous ceux qui faisaient profession de la doctrine allégorique, et reconnaissaient la transmission de l’imanat à Ismaël, fils de Djafar Sadek. On ne procédait même à l’admission des nouveaux prosélytes et à leur initiation que par degrés et avec beaucoup de réserve : ce que l’on révélait aux uns aurait révolté et éloigné pour toujours des esprits moins hardis, des consciences plus faciles à alarmer. Pourvu que l’on put insinuer, au moyen de la doctrine allégorique, la nécessité de reconnaître la succession légitime au khalifat dans la personne d’Ali et dans celle des imams sortis de son sang par Ismaël, l’obligation de se soumettre aveuglément aux ordres des dais ou missionnaires, comme ministres de l’imam, qui se tenait caché sous les voiles du mystère en attendant le moment favorable à sa manifestation, on s’embarrassait peu d’introduire le prosélyte dans la connaissance des secrets ultérieurs. Il n’est pas étonnant d’après cela, que les Ismaéliens se soient partagés en plusieurs sectes, dont la doctrine s’éloigna plus ou moins de celle de l’islamisme.

Tels furent les Karmates, les Nosaïris, les Fatémites ou Baténiens d’Egypte, les Druzes, les Ismaéliens de Perse, connus sous le nom de Molhed ou impies, et ceux de Syrie, auxquels s’applique spécialement le nom A’Assassins. »

Les Karmates, branche importante des Ismaéliens, admettaient la doctrine allégorique avec toutes ses conséquences. De là l’insurrection contre l’autorité, le pillage des caravanes dé pèlerins, les insultes aux lieux consacrés par l’islamisme. Les Nosaïris et les Baténiens ou Assassins sont deux rameaux de cette branche. Divers faits prouvent sans réplique, dit M. de Sacy, que les Karmates et les Baténiens, sortis d’une souche commune, avaient la même doctrine, le même but philosophique, et ne faisaient dans le vrai qu’une seule et même secte, quoique divisés par un intérêt politique(*). La doctrine des Nosaïris avait les plus grands rapports avec celle des Baténiens (**), et cette doctrine au fond était celle des Ismaéliens, lesquels, selon M. de Sacy, ne sont point différents des Nosaïris (***).

(*) Mémoire sur la dynastie des Assassins, p. 5. Sur les Karmates, voyez le mém. de M. Defrémery, intitulé : Essai sur l’hist. des Ismaéliens de la Perse. (Journal asiatique de 1856).

(**) Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 567.

(***) Id., introduction, t. Ier, p. CLXXXIII.

Hamza, le premier ministre de Hakem, dans la religion des Druzes, au cours d’un écrit destina à réfuter cette doctrine et que M. de Sacy a analysé, accuse ses sectateurs de regarder comme permises toutes les choses qui ont été défendues aux hommes, le meurtre, le vol, le mensonge, la calomnie, la fornication, la pédérastie (*). Ils croyaient à la transmigration des âmes, admettaient l’union de la divinité avec Ali et ses descendants et allégorisaient toutes les observances légales (**).

(*) Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 570.

(**) Id., introduction, t. 1er, p. CLXXXIII.

Comme on l’a dit plus haut, les prosélytes n’étaient admis que progressivement aux dogmes spéciaux de la doctrine : il y avait neuf degrés d’initiation et très peu arrivaient, jusqu’au neuvième. Nous ne parlerons que des trois derniers.

Le septième avait pour but de détourner le prosélyte du dogme de l’unité de Dieu et de lui persuader que le titre de créateur, et l’œuvre de la création appartiennent à deux êtres distincts(*).

(*) M. Silvestre de SACY, introd., p. CXXI.

Dans le huitième degré, ou enseignait au prosélyte que, des deux êtres qui gouvernent l’univers, l’un est préexistant à l’autre et élevé au-dessus lui ; que le second est créé par le premier et formé de sa propre substance ; que le préexistant a produit les êtres primitifs, et que le second leur a donné la forme et en a fait des êtres composés. Le préexistant a lui-même reçu l’existence d’un être sans nom ni attribut, dont personne ne doit parler, et à qui n’est dû aucun culte.

Mais tous les Ismaéliens ne s’accordaient point sur la manière dont le préexistant a été formé de l’être sans nom, ni sur la question de savoir si sa production avait été volontaire ou involontaire. C’est ce qui résulte d’un traité cité par M. de Sacy et faisant partie du recueil des Druses, traité où sont exposées les opinions des anciens docteurs des Baténiens ou Assassins, par rapport au préexistant et à l’être innommé dont il a reçu l’existence (*). Il résulte de ce traité que les Ismaéliens confondaient souvent le préexistant avec celui de qui il tenait l’être, et tel parait avoir été le cas des Assassins.

(*) Id., p. CXXV

Passons au neuvième degré de l’initiation. Là tous les voiles étaient levés. Le prosélyte apprenait enfin que la philosophie est au-dessus de toutes les religions, et que, clans tout ce qu’on lui avait enseigné jusque là, on ne s’était proposé qu’un but : lui faire considérer comme indifférentes, comme également dignes de son mépris, toutes les croyances religieuses fondées sur la révélation et sur une mission prophétique (*).

(*) De SACY, introduction, pages CXXX, CXXXIII.

Les initiations précédentes n’avaient été mises en usage que comme des moyens pour conduire le prosélyte à la connaissance des opinions des philosophes et de la méthode scientifique par eux suivie, méthode fondée, suivant les initiateurs, sur les quatre éléments qui sont les sources et les principes constituants de toutes les substances et sur l’étude de ce qui concerne le ciel, les astres, l’âme et l’intelligence (*).

(*) Id., p. CXXXI.

« Ceux qui parviennent à ce degré d’instruction, dit le célèbre historien arabe Nowaïri, adoptent quelqu’un des systèmes reçus par les infidèles qui croient à l’éternité des principes élémentaires des substances… Quelques-uns reconnaissent un créateur éternel, et lui adjoignent les éléments et les principes primitifs, ou bien admettent l’opinion contraire (*). On examine ce que c’est que ces éléments, quelles sont leurs définitions, ce qu’on sait précisément de leurs propriétés, et par quels moyens on les connait. »

« Souvent, dit encore Nowaïri, l’adepte qui est parvenu à la connaissance de tout cela embrasse les opinions de Manès ou du fils de Daïsan (Bardesane, fondateur d’une des écoles gnostiques de Syrie) ; tantôt il adopte le système des mages, tantôt celui d’Aristote et de Platon.

(*) Id., p. CXXXII.

Le plus souvent il emprunte de chacun de ces systèmes quelques idées qu’il mêle ensemble. » Le même auteur ajoute : « On détourne le sens des paroles de chaque religion pour l’accommoder à cette nouvelle doctrine, ayant soin de se conformer à ce qui plaît au prosélyte, quelle que soit la religion à laquelle il appartienne ». Les Ismaëliens n’arrivèrent sans doute que progressivement à un tel éclectisme religieux. « Ce développement, dit à ce sujet M. Silvestre de Sacy, cette forme systématique, ce plan d’insurrection et de révolte plutôt que de religion, fut l’ouvrage d’Abd-Allah qui parait avoir vécu, au milieu du IIIe siècle de l’Hégire, puisque ce fut sous le gouvernement de son fils Ahmed que sa doctrine donna naissance dans l’Irak, à la faction des Karmates, et que cet événement arriva en l’an de l’Hégire 274 (*)».

(*) Introduction déjà citée, p. CLXXI.

Les Nosaïris sont à peu près de la même époque (*), et M. de Sacy pense même que les deux sectes ont un même fondateur. Les Karmates se divisèrent en plusieurs sectes, parmi lesquelles on compte les Baténiens ou Assassins, qui ont donné naissance aux Druses (**). On voit quels liens de parenté et quelles affinités réunissent toutes ces sectes, et qu’elles diffèrent entre elles plutôt par les détails de leur croyance, que par les principes fondamentaux.

(*) Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 562, 565.

(**) Id., t. II, p. 565,567.

Les Druses seuls ont une originalité propre et un caractère bien tranché, provenant de la réforme accomplie dans leur religion par Hakem-Biamr-Allah, calife fatimite du Xle siècle de notre ère. Tout en répudiant l’islamisme dont, ils tiennent les préceptes pour abrogés aussi bien dans leur sens littéral que dans le sens allégorique propre aux Ismaëliens, les Druses reconnaissent pourtant un seul Dieu qui s’est montré aux hommes, à différentes époques, sous une forme humaine et dont Hakem est la dernière manifestation (*).

(*) De SACY, Mémoire sur les livres religieux des Druses, aux tomes IX et X des Mémoires de l’Acad. des inscriptions.

La seule production immédiate de ce Dieu est l’intelligence universelle qui s’est montrée sur la terre à chacune des manifestations de la divinité et a paru enfin, du temps de Hakem, sous la figure de Hamza, son principal ministre et son pontife suprême, lequel a sous ses ordres sept autres ministres qui interviennent de temps en temps dans le grand drame de la vie humaine et forment le gouvernement de la religion unitaire : c’est le nom que les Druses donnent à leur croyance. Toutefois le système des deux principes n’est pas complètement étranger à cette religion, car on y trouve partout un rival puissant opposé à l’intelligence universelle, un véritable Ahriman en opposition avec cette créature immédiate de Dieu, avec cet autre Ormuzd, source de toute bonté et de toute science (*).

(*) De SACY, Introduction à la religion des Druses, t. Ier, p. XXVII.

On croit généralement que les Druses, dans leurs conventicules secrets, adorent Hakem sous la figure d’un veau, et que cette figure, soigneusement cachée aux regards des profanes, est tenue renfermée dans un coffre. Toutefois M. de Sacy pense que cette idole est au contraire l’emblème d’Iblis, l’ennemi ou le rival de Hakem et qu’on ne l’expose à la vue des adeptes que comme le symbole des autres religions dominantes qui sont sur le point d’être renversées par leur législateur. Les livres des Druses comparent en effet le judaïsme, le christianisme et le mahométisme à un veau et à un buffle(*).

(*) De SACY, Mémoires sur le culte que les Druses rendent à la figure d’un veau, au t. III, p. 87, des Mém. de l’Acad. des Inscrip. ; et Exposé de la religion des Druses, t. II, p.231.

Nous aurons plus tard occasion de reparler de cet emblème qu’on a cru reconnaître sur certains monuments attribués aux Templiers. Bornons-nous à remarquer ici qu’au dire de M. de Hammer, l’orientaliste illustre dont nous aurons à discuter les opinions relatives à l’hérésie du Temple, le culte du veau est commun aux Druses, aux Nosaïris et aux Yezidis. Cela semblerait indiquer que ce culte a une origine beaucoup plus ancienne que le calife Hakem et qu’il faut chercher sa source chez les Mardes ou Mardaïtes, peuple belliqueux qui habitait primitivement les pays au nord de la mer Caspienne. Selon M. de Hammer, ce peuple, souche commune des Druses, des Nosaïris, des Yezidis, et des Schemsis, fut transplanté par les empereurs grecs dans les montagnes de Syrie et de Mésopotamie. Ils avaient occupé le Liban en l’année 677 et Constantin IV transporta, quelques années après, 12.000 d’entre eux. Les Yezidis, sur lesquels nous reviendrons, occupent encore les montagnes voisines de Singar, dans la Mésopotamie (*). Ils parlent le kourde, et leur religion, qui est franchement dualiste, semble participer à la fois de celle des Mages, des Sabéens et des Manichéens. Mais ils reconnaissent la supériorité du mauvais principe et c’est le seul qu’ils ménagent ; aussi sont-ils accusés de se livrer, dans leurs réunions secrètes, aux actions les plus offensantes pour la morale et la dignité humaine. De l’ancienne religion chaldéenne, ils ont retenu le culte du feu et des astres. Ils adorent le soleil à son lever : leur culte s’adresse encore aux parties sexuelles de la femme, symbolisme dont le sens se laisse aisément pénétrer.

(*) De HAMMER, Histoire de l’empire ottoman, t. VII, p. 167, 406, et Journal asiatique, t. V, p. 129 et t. IX, p. 306.

Au dire de Volney, cité par M. de Sacy, les Nosaïris dont nous avons indiqué la proche parenté avec les Baténiens, imposent, au moins à leurs initiés des premiers degrés, un culte à peu près identique. Ils sont, dit le premier de ces écrivains, divisés en plusieurs sectes : on y distingue les schamsié, ou adorateurs du soleil, les Kelbié ou adorateurs du chien, et les quadmousié qu’on assure rendre un culte particulier à l’organe qui, dans les femmes, correspond à Priape. On assure aussi, ajoute-t-il en note, qu’ils ont des assemblées nocturnes, qu’après quelques lectures, ils éteignent la lumière et se mêlent comme les anciens gnostiques (*).

(*) VOLNEY, Voyages en Syrie et en Égypte, t. II, p. 5. – De SACY, Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 571, note.

Hâtons-nous de dire que M. de Sacy, n’admet point la parenté des Nosaïris ni des Assassins avec les Schemsis et les Yezidis, et ne croit pas que les premiers descendent des Kourdes (*). Suivant M. Guillaume Rey, auteur d’un curieux travail (Reconnaissance de la montagne des Ansariés) inséré dans le Bulletin de la Société de géographie en juin 1866, les Ansariés actuels, qui ne sont autres que les

Nosaïris, sont divisés religieusement en quatre rites : les Kham-si (les Schamsié de Volney) les Kleisi, les Camari et les Chemati, adorant le soleil et la lune et donnant à chacun de ces astres le nom d’Emir-el-Nahal (prince des abeilles), c’est-à-dire des étoiles qui gravitent autour de ces astres, comme les abeilles voltigeant autour d’une ruche. L’Empyrée est leur paradis et chaque étoile est pour eux l’âme d’un élu.

(*) Mémoire sur la dynastie des Assassins, au t. IV des Mémoires de l’Académie des inscriptions, 1818. note de la page 8.

Nous n’avons rien rencontré de précis sur les formes particulières du culte des Baténiens ou Assassins de Syrie. Ni Falconnet, dans ses deux dissertations sur cette secte (*), ni M. Sylvestre de Sacy dans son mémoire sur la dynastie des Assassins, ni enfin M. Defrémery dans ses Nouvelles recherches sur les Ismaéliens ou Baténiens de Syrie, plus connus sous le nom d’Assassins (**) ne jettent sur ce point de lumières suffisantes. M. Dofrémery constate que les renseignements que nous donnent à ce sujet divers voyageurs modernes sont contradictoires et insuffisants : il se propose de faire, des dogmes religieux des Baténiens, l’objet d’un travail détaillé.

(*) Dissertation sur les Assassins, au t. XVII des Mém. de l’ancienne Académie des inscriptions, 1751.

(**) Journal asiatique, année 1854.

Ce qui semble acquis dès aujourd’hui, c’est que les Assassins de Syrie professaient et professent encore, près de la petite ville de Kadmous, où leurs débris subsistent de nos jours (*), les doctrines fondamentales indiquées plus haut comme propres aux Ismaéliens : ils ne sont autre chose que les Ismaéliens de Syrie (**). Comme ceux d’Egypte et de Perse, ils reconnaissent les droits d’Ali et de ses enfants après lui à l’imamat, c’est-à-dire à la souveraine puissance spirituelle et temporelle ; ils n’admettent pas, comme beaucoup d’autres sectes des partisans d’Ali, une suite de douze imams. Ils n’en reconnaissent que sept dont le dernier est Ismaël. Tous les Ismaéliens dont il s’agit professent encore que les prophètes chargés d’abroger les relisions qui les ont précédés sont au nombre de sept comme les imams : le cinquième est Jésus, le sixième Mahomet ; le dernier est Mohammed, fils d’Ismaël qui a institué la science du sens intérieur et mystique des choses. Si l’on joint à ces données fondamentales quelques principes religieux successivement révélés aux adeptes, selon le degré d’initiation auquel ils s’élèvent, la transmigration des âmes, le dualisme, et enfin, dans le dernier degré, la substitution de la philosophie à la religion, la liberté absolue de penser et le droit reconnu aux sectaires de se décider pour le système religieux ou philosophique qui leur semble le plus en rapport avec la vérité, on aura une idée assez juste, quoique incomplète, de l’ensemble de principes qui forme la doctrine des Ismaéliens, aussi bien des Molheds de Perse que des Assassins de Syrie.

(*) D’après l’archevêque Guillaume de Tyr, qui a écrit l’histoire des événements survenus dans la Terre-Sainte depuis la première croisade, en 1095, jusqu’en 1184, le nombre des Assassins occupant alors la portion de la Syrie, située aux environs de l’éveché d’Antaradus, s’élevait à soixante mille. Ce chiffre, dit M. Defrémery, est à présent bien réduit ; car, d’après un voyageur très récent, il ne dépasserait pas six mille cinq cents individus.

(**) M. de SACY, Mém. sur la dynastie des Assassins, p. 8.

Les rapports de la milice du Temple avec ces derniers ne sont pas douteux ; mais il importe de les préciser.

II. RAPPORTS ET DIVERGENCES DE LA DOCTRINE DU TEMPLE AVEC CELLE DES SECTES ASIATIQUES.

Les Assassins s’étaient établis à Alep vers les dernières années du Xle siècle de notre ère : cette ville était alors la capitale du petit état de Ridhouan, prince Seldjoukide. Grâce à la protection de ce prince et à l’effroi qu’ils inspiraient, les Assassins propagèrent vite leur doctrine, Quiconque voulait mettre sa vie en sûreté ou se préserver de l’oppression avait recours à leur appui. Tous les crimes leur semblaient permis : ils enlevaient au milieu des rues des femmes, des enfants, et les conduisaient où ils voulaient, sans qu’on essayât de les tirer de leurs mains (*). Ce fut vers le milieu du Xlle siècle que leur puissance en Syrie acquit son plus grand développement. Possesseurs des deux fortes places de Kadmoûs et de Massiath, ils étaient ainsi devenus les voisins des comtes de Tripoli, et la guerre n’avait pas tardé à s’allumer entre eux et les princes francs. Dans l’année 1152, suivant l’Art de vérifier les dates, ils assassinèrent le comte de Tripoli, Raymond Ier. Ce fut alors que les Templiers, pour venger ce meurtre, entrèrent sur le territoire des Ismaéliens, et les forcèrent de consentir un traité par lequel ces sectaires s’obligeaient à payer annuellement une somme de douze mille pièces d’or.

(*) M. Défrémery, article sur les Assassins, déjà cité, pages 4, 47, 49.

Quelques années après, vers 1168, le Vieux de la Montagne, nom générique du chef des Assassins, envoya près d’Amauri, roi de Jérusalem, un ambassadeur chargé de lui dire secrètement que si les Templiers qui occupaient les forteresses voisines de ses Etats voulaient le libérer du tribut dont il vient d’être question, il se convertirait, lui et les siens, à la foi chrétienne. Cette conversion devait peu coûter à des hommes qui au fond du cœur, mettaient toutes les religions sur la même ligne et se faisaient gloire de n’obéir à aucune. Amauri accepta la proposition avec plaisir et offrit même aux Templiers de payer à l’avenir sur son trésor le tribut qu’ils recevaient auparavant du chef des Assassins. Il congédia l’envoyé avec une escorte, « mais, dit M. Defrémery, dont nous empruntons ici la version, lorsque ce personnage eut dépassé Tripoli, et au moment où il allait rentrer dans son pays, des Templiers se précipitèrent sur lui à l’improviste et le tuèrent. Amauri se montra très irrité en apprenant ce meurtre, et en demanda réparation au grand-maître du Temple, qui rejeta le crime sur un nommé Gauthier de Maisnil, homme méchant et borgne. Le roi s’excusa auprès du prince des Assassins et lui promit de venger le trépas de son ambassadeur ; il en fut empêché par la maladie qui vint le surprendre pendant qu’il faisait le siège de Panéas, et qui mit fin à ses jours (1174). » Il ne semble pas que ces événements aient rompu le traité existant entre les Templiers et les Assassins. Lorsqu’en mai 1250, Louis IX, après être sorti de captivité, vint débarquer à Saint-Jean-d’Acre, il reçut dans cette ville des messagers que le Vieux de la Montagne lui envoyait. Ces ambassadeurs offrirent au roi cette alternative, ou d’envoyer au chef des Assassins des présents semblables à ceux que, disaient-ils, divers princes, parmi lesquels étaient l’empereur d’Allemagne et le roi de Hongrie, lui offraient tous les ans, ou de le dispenser du tribut que ce chef devait au Temple et à l’Hôpital. On voit par là que les Hospitaliers avaient profité de l’exemple donné par les Templiers et avaient, eux aussi, rançonné les brigands Ismaéliens.

Voici de quelle fière façon les grands-maîtres du Temple et de l’Hôpital répondirent le lendemain aux envoyés du Vieux de la Montagne : « Nous vous commandons que vous retourniez vers votre seigneur et reveniez dans la quinzaine, et apportiez au roi, de la part de votre seigneur, telles lettres et tels joyaux qu’il se tienne pour apaisé et vous en sache bon gré. » Et les envoyés revinrent en effet dans la quinzaine apportant les présents demandés, un jeu d’échecs, un éléphant de cristal, et « une beste que l’on appelle orafle (girafe) » aussi en cristal. A cet acte de déférence, le saint roi répliqua par un procédé analogue. Il renvoya les ambassadeurs avec des présents magnifiques et leur adjoignit frère Yves le Breton, de l’ordre des frères prêcheurs, qui savait l’arabe. Au dire de Joinville, frère Yves entra en communication avec le Vieux de la Montagne et s’aperçut qu’il ne croyait pas en Mahomet, mais en la loi d’Ali, observation juste quoique superficielle, comme on peut s’en assurer par ce qui précède.

Tels sont les seuls faits bien notoires qui établissent les relations des Templiers avec les Ismaéliens de Syrie. Ces relations ne furent nullement amicales et sont loin de plaider en faveur de la thèse qui voit dans les chevaliers du Temple, des adeptes de la doctrine secrète de ces sectaires. En 1272, moins de quinze ans avant la prise de Jérusalem par Saladin, les Templiers étaient encore en hostilité avec les Assassins, et guerroyaient contre eux en compagnie du fils aîné du roi d’Angleterre Henri III, le prince Edouard, qu’un sicaire ismaélien, à l’instigation du sultan mamelouk Bibars, faillit assassiner (*).

(*) M. Défrémeiy,Nouvelles recherches, etc., p. 111.

A défaut des faits, les analogies existant entre les doctrines prouvent-elles clairement que les Templiers se soient laissés séduire aux principes religieux des Ismaéliens ? Ces analogies ne sont pas contestables : il s’agit seulement d’en mesurer la portée.

Remarquons d’abord qu’au point culminant et sous les derniers voiles de leur enseignement progressif, les

Ismaéliens cachent la liberté indéfinie de penser, le scepticisme le plus absolu. C’est là le mystère suprême qui n’est révélé qu’aux adeptes du dernier degré. On les laisse libres de choisir celui des systes philosophiques ou religieux qui leur convient le mieux ; mais, en somme, c’est l’éternité de la matière, ou, comme dit Novaïri, l’éternité des principes élémentaires, des substances, c’est le pur matérialisme en un mot qu’on leur enseigne. Toutes les religions, toutes les hérésies, toutes les philosophies s’accommodent avec la doctrine du sens intérieur ; son extrême souplesse se prête à toutes les interprétations : elle ne répudie pas plus Manès que Bardesane, Valentin ou Platon. Si l’unité divine est attaquée, si le dualisme est professé, c’est seulement pour les prosélytes non encore parvenus au summum de la science ; encore a-t-on bien soin, afin de satisfaire les monothéistes, de placer au-dessus de l’être préexistant, père de celui qui a fait le monde, un autre être sans nom dont le préexistant a lui-même reçu l’existence, conception qui rappelle la religion de Zoroastre, d’après laquelle le bon et le mauvais principe, Ormuzd et Ahriman, sont tous deux sortis d’un principe supérieur, de l’infini.

Le dualisme professé par les Templiers semble moins raffiné et plus grossier. Ils ne mettent point le bon et le mauvais principe sur la même ligne ; ils subordonnent le second au premier : au-dessus du Dieu bon, du préexistant des Ismaéliens, ils ne reconnaissent point un être supérieur et innommé. C’est par une conséquence de leur éclectisme religieux, de leur indifférence absolue en matière de foi, que les Ismaéliens furent conduits à la licence effrénée qui caractérise la plupart de leurs sectes. Si les Templiers arrivèrent aux mêmes résultats immoraux, ce fut uniquement par suite de la prédominance qu’ils accordaient au principe du mal ; mais loin de laisser, à l’imitation des Ismaéliens, leurs initiés libres de choisir entre tous les systes religieux et philosophiques, il paraît bien, au contraire, qu’ils n’eurent qu’une doctrine et qu’ils s’accordèrent pour l’imposer. S’ils admirent divers degrés d’initiation, point qui n’est pas suffisamment éclairci, ce fut sans doute dans le but unique de ne pas lever d’un seul coup tous les voiles qui couvraient leurs mystères et de ménager ainsi les consciences timorées ; mais rien n’atteste que le dernier degré de leur enseignement fut d’apprendre au prosélyte que tout ce qu’on lui avait révélé jusque-là était nul et vain, une simple préparation à l’indifférence absolue et au matérialisme. En un mot, les Templiers sont des sectaires dualistes ; ce ne sont ni des athées, ni des libres penseurs.

Si des dogmes généraux on passe à la christologie, il faut reconnaître que celle des Ismaéliens diffère profondément de l’opinion grossière que les Templiers paraissent avoir professée touchant la personne du Christ. Jésus, fils de Marie, est un prophète pour les Ismaéliens, pour ceux des premiers degrés, bien entendu. Il vient après Adam, Noé, Abraham et Moïse, et il précède immédiatement Mahomet, qui lui-même précède le fils d’Ismaël. Jésus est un des sept Natiks ou prophètes parleurs, car il a enseigné une loi par laquelle il a abrogé les lois de tous ceux qui l’avaient précédé, comme Mahomet a abrogé la sienne ; et cette abrogation successive des lois anciennes est le propre des prophètes parleurs. Les deux historiens déjà cités, Makrizi et Nowaïri, sont d’accord, sur cette définition du rôle de Jésus dans la doctrine Ismaélienne et, en général, sur celui des sept prophètes parleurs dont chacun est suivi de sept prophètes silencieux qui enseignent sa religion, jusqu’à ce qu’un nouveau parleur vienne l’abroger (*).

(*) De SACY, Introduction, p. CVII.

Rien de pareil chez les Templiers : Jésus, à leurs yeux, n’est nullement un prophète ni un envoyé de Dieu. C’est un homme comme tous les autres, un malfaiteur justement condamné à périr pour racheter ses crimes et non ceux du genre humain. Ce désaccord radical sur un point si important suffirait à lui seul pour établir que les Templiers n’ont point, autant que l’ont dit certains historiens récents (*), subi l’influence des doctrines ismaéliennes. Quant à nous, après cet examen dont nous ne donnons ici que les principaux résultats, nous tenons pour constant qu’entre les deux systes religieux, il n’y a d’autres points généraux de ressemblance que ceux qu’offrent nécessairement tous les cultes dualistes : ce n’est pas là qu’il faut chercher la source et l’inspiration décisive de l’hérésie du Temple.

(*) Voyez M. Henri MARTIN, Hist. de France, t. IV, p. 478.

Sans doute l’idole adorée par les Templiers paraît, comme celle des Druses et des Nosaïris, être l’emblème du mauvais principe ; mais elle en diffère profondément quant à la forme, puisque c’est une tête humaine ayant un ou deux visages, tandis que, chez les Druses au moins, l’idole offre la figure d’un veau, symbole des cultes ennemis de la religion unitaire.

Enfin, rien absolument ne donne lieu de supposer que les Templiers aient fait aucun emprunt, au sabéïsme, ni qu’ils aient, comme paraissent le faire encore les Nosaïris, rendu un culte à la lune et au soleil.

Nous terminerons ce chapitre par la discussion d’un fait dans lequel on a cru voir l’origine asiatique de l’hérésie du Temple. Il a été question plus haut des Yezidis, importante tribu kourde qui occupe les montagnes voisines de la ville de Singar, dans la Mésopotamie, et dont la religion paraît participer à la fois de celle des Mages, des Sabéens et des Manichéens. Les Yezidis adorent le soleil à son lever et reconnaissent un bon et un mauvais principe, mais donnent la supériorité à celui du mal que seul ils ménagent, ce qui offre un point de ressemblance frappant avec l’un des points fondamentaux de la doctrine secrète des Templiers.

Or Saladin, l’ennemi et le vainqueur des Templiers, appartenait par son aïeul à une tribu Kourde, celle des Ravadiens, qui croyaient à la métempsychose (*). De plus, une tradition réelle ou supposée veut qu’un grand-maître de l’Ordre, prisonnier du Soudan ; ait racheté sa liberté en reniant le Christ et en s’obligeant à le faire renier à ses frères. Ce fait, dont l’authenticité est plus que douteuse, fut raconté par un chevalier qui le tenait d’un de ses amis, auquel il avait été révélé lors de sa réception en Angleterre.

(*) Dissertation sur les Assassins, par FALCONET, au tome XVII, p. 147 des Mém. de l’ancienne Acad. des inscriptions.

Le chancelier Guillaume de Nogaret y fit une vague allusion lors de l’enquête de 1310 : « Dans les chroniques de Saint-Denis, dit-il, on trouve qu’au temps du sultan Saladin, le grand-maître et les autres chefs de l’Ordre lui prêtèrent hommage. » Mais le grand-maître protesta aussitôt que c’était là une calomnie (**).

(**) RAYNOUARD,Monuments, etc., p. 67.

L’histoire même de Saladin proteste non moins énergiquement contre la supposition que ce sultan ait pu songer à imposer aux Templiers la croyance de la tribu dont il était originaire. Il parait probable qu’il était né Schyite, mais qu’il avait abandonné la secte d’Ali, et ce fut là justement le motif de l’animosité que lui montrèrent les Assassins. Ils le traitaient de renégat (*) et lui reprochaient de s’être fait Sonnite, c’est-à-dire orthodoxe. Aussitôt que le sort des armes eut mis l’Egypte et la Syrie sous sa dépendance, il s’efforça de ramener tous ses sujets à l’unité de religion, en déracinant des esprits les principes de la secte d’Ali et en établissant des collèges où d’habiles docteurs prêchèrent les dogmes orthodoxes. Il n’est donc pas vraisemblable qu’il ait tenté de plier les Templiers à une foi qu’il combattait. Il serait plus naturel de supposer qu’il ait cherché à les convertir à la véritable religion musulmane ; mais la doctrine secrète du Temple montre que, dans tous les cas, il n’y réussit point.

(*) FALCONET, loco citato.

On le voit par tout ce qui précède, l’opinion qui attribue aux doctrines ismaéliennes une influence décisive sur l’hérésie du Temple ne résiste pas à l’examen. Il n’y a pas là cette analogie profonde, ces ressemblances générales et de détail qu’on rencontre entre cette hérésie et celle des Euchètes et des Lucifériens. Cette grande théorie du bon et du mauvais principe, l’une des plus anciennes qui aient paru sur la terre, a sans doute son premier berceau en Asie ; mais, transportée successivement sur bien des points de l’ancien monde, elle a subi de nombreuses transformations, elle s’est adaptée à bien des religions, elle a été modifiée de bien des manières différentes. Les Templiers, pendant la courte existence de leur ordre, s’en trouvèrent comme enveloppés : ils la rencontrèrent à la fois dans tous les pays ou ils avaient pris pied. Mais ce n’est pas chez les Ismaéliens ni chez les tribus kourdes, c’est chez des sectaires armés d’une propagande plus active, plus immédiatement mêlés aux querelles religieuses ou les Templiers durent s’intéresser, plus rapprochés d’eux par le langage et par un fond primitif de croyance commune, qu’il faut chercher les aïeux immédiats de leur hérésie.

 

 

 

 

Jules Loiseleur – La Doctrine Secrete des Templiers

Les Templiers ont-ils professé une doctrine secrète en Opposition avec celle de l’église ? Cette doctrine fut-elle générale clans l’ordre ? Quels furent ses dogmes, ses sources, ses relations avec les grandes hérésies du treizième siècle ? Constituait-elle un danger social assez menacant pour justifier les mesures par lesquelles l’Eglise et la Royauté parvinrent à détruire l’ordre du Temple ? Ces problèmes ont fait longtemps le désespoir des historiens. L.’abbé Vertot y voyait» l’énigme la plus impénétrable que l’histoire ait laissé à déchiffrer à la postérité, » et Napoléon ne croyait pas qu’on pût jamais parvenir à les resoudre. « Comment, disait-il, à cinq cents ans de distance, serait-il possible de prononcer que les Templiers étaient innocents ou coupables, lorsque les contemporains sont eux-mêmes partagés ?… Serait-il donc si pénible de rester dans le doute, lorsqu’il est bien évident que toutes les recherches ne pourraient arranger un resultat satisfaisant ? » Oui certes, il est pénible de rester dans le doute. L’esprit, ou, si on l’aime mieux, l’orgueil humain, ne sait pas se résoudre à ignorer. Le mystère l’attire et le tourmente. Quand il se trouve en présence d’un de ces problemes qu’on lui dit insolubles, il l’interroge curieusement, il l’examine sous toutes ses faces, et il n’a de repos que lorsqu’il en a enfin percé les ténèbres. L’esprit, de parti qui, en France, se mêle à tout, a nui longtemps à l’éclaircissement de cette obscure histoire, Systematiquement et avant tout examen, on était pour ou contre l’ordre du Temple, selon qu’on appartenait au camp philosophique ou au parti religieux, suivant qu’on etait incredule ou croyant. Innocenter les Templiers,

c’était faire le procès de la royauté qui a profité de leurs dépouilles, de la papauté qui les a livrés et condamnés ; les montrer coupables, c’était défendre à la fois la monarchie et la religion. De nos jours même, est-il bien sûr que ces préoccupations soient absolument étrangères aux jugements opposés dont cette ténébreuse affaire est l’objet ? Il est juste toutefois de reconnaître que le camp des accusateurs s’est notablement accru depuis un demi-siècle. Des études consciencieuses, des trouvailles importantes ont déterminé et servi ce mouvement. Au nombre des plus décisives, il faut ranger la découverte, dans la bibliothèque du Vatican, de la procédure faite en Angleterre ; les travaux de divers érudits allemands et italiens ; la mise au jour du texte régulier des deux grands interrogatoires français ; les recherches, quelque erronée qu’en soit, selon nous, la conclusion, auxquelles ont donné lieu certains monuments accusateurs qu’on attribue aux Templiers, et enfin la publication faite en Espagne par Villanueva de la bulle de suppression : Vox in excelso, fulminée pendant le concile de Vienne, et celle de la bulle : Considérantes dudum, éditée le 6 mai 1312, dans la dernière séance de ce concile. Nous citerons dans un instant un document accusateur et inédit qui jette un nouveau poids dans la balance.

Grâce à ce vaste ensemble de travaux et de documents, un revirement s’est peu à peu opéré dans l’esprit des érudits laborieux et impartiaux. Aux apologies systématiques de Voltaire, aux justifications passionnées de Raynouard a succédé cette calme appréciation basée sur l’étude des faits et dégagée de tout parti pris qui est propre à notre temps. A cette heure, tout le monde est à peu près d’accord pour reconnaître qu’un grand intérêt religieux et social a présidé à la suppression de la milice du Temple. Au fond c’est là qu’est la vraie question, et, sur ce point capital, se rencontrent et s’accordent des écrivains appartenant aux écoles historiques les plus opposées, l’abbé Rohrbacher et M. Henri Martin, par exemple. A vrai dire, ce qui fait encore difficulté aujourd’hui, ce n’est ni la régularité de la procédure, ni l’intégrité des commissaires pontificaux, ni même la culpabilité de la majorité des accusés ; c’est la solidarité de l’ordre entier dans les crimes imputés à un grand nombre de ses membres ; c’est aussi et surtout la détermination exacte de la doctrine hérétique dont ces crimes paraissent avoir été la manifestation et la conséquence.

Qu’il y ait eu beaucoup de coupables, c’est ce dont les documents de l’époque si nombreux et si concordants ne permettent pas de douter. Mais doit-on croire que ces coupables aient obéi, non à des tentations individuelles, mais à une règle générale et secrètement imposée ? Comment admettre que l’ordre entier du Temple, cet ordre qui, pendant tant d’années, a versé pour la défense de la religion des flots du sang le plus pur, ait pu ériger en principe le reniement officiel et nécessaire de son culte et de son Dieu ? Voltaire, qui représente en histoire l’école du bon sens, Voltaire se refusait absolument à cette; manière de voir. Les insultes prodiguées à la croix, les excès impurs reprochés à certains membres, il mettait tout cela sur le fait « d’un emportement de jeunesse dont l’ordre n’est point comptable. » Et quant à la façon infâme dont avaient lieu les réceptions, il refusait d’admettre Qu’elle eût passé en loi dans l’ordre. « C’est mal connaître les hommes, disait-il, de croire qu’il y ait des sociétés qui se soutiennent par les mauvaises mœurs et qui fassent une loi de l’impudicité(*). »

(*) Essai sur les mœurs, ch LXVI

Nous nous expliquerons plus loin sur cette question de la solidarité de l’ordre entier dans les désordres imputés nombre de ses membres ; mais remarquons-le dès à présent, l’on aura enlevé sa principale valeur à l’argumentation de Voltaire, si l’on parvient à établir que, chez les Templiers, le reniement, avec tous les scandales qui en découlaient, fut la conséquence d’une hérésie développée au sein de l’ordre, hérésie analogue à celle que l’Église eut à étouffer à la même époque dans un autre ordre religieux. Tout s’explique alors ; tout ce qui semblait obscur et contradictoire devient clair et intelligible. L’on n’est plus en présence de crimes isolés, d’attentats individuels contre la religion et les mœurs, mais en face d’un système religieux, envahissant, comme c’est le propre de toutes les doctrine religieuses, et qui, une fois accepté par les chefs, a dû chercher à s’imposer à l’ordre entier en brisant toutes les résistances. L’esprit de secte rend compte de tout, aidé qu’il fut par l’entraînement de l’exemple, par les violences exercées contre les récalcitrants et par l’obéissance propre aux ordres religieux. Le mystère qui entourait les réceptions, l’initiation lente et progressive des récipiendaires, le silence qui leur était imposé, la résistance de la plupart des initiés quand d’horribles révélations leur faisaient apercevoir la profondeur du gouffre où on les entraînait, et, dans un autre ordre d’idées, les difficultés opposées par le pape aux premières poursuites, la tiédeur subite qu’il manifesta pour la cause des accusés dès qu’il eût connaissance de leurs aveux et qu’il put en mesurer la portée, le soin qu’il prit de faire poursuivre les chevaliers dans tous les royaumes où ils étaient établis, soin inutile s’il n’eût eu d’autre préoccupation que de satisfaire l’avidité de Philippe-le-Bel, enfin le silence gardé par les membres les plus indépendants et jusque-là les plus indociles du concile de Vienne, lorsqu’après leur avoir fait connaître ses motifs secrets, le pape en vint à supprimer l’ordre par voie de provision et en vertu de son autorité apostolique, tous ces faits trouvent une explication naturelle dans l’hypothèse que nous énonçons, celle d’une hérésie menaçante pour l’Eglise, d’une secte dangereuse qu’il fallait étouffer à tout prix, sans même ébruiter les soupçons et les preuves.(*)

(*) La preuve que Clément V n’osa ou ne voulut pas tout dire se trouve dans le texte même de la bulle de suppression : Vox in excelso. La bulle dont il s’agit contient cette phrase significative : « quelques-uns d’entre eux ont encore confessé d’autres crimes horribles et déshonnêtes que nous tairons présentement. »

Cette explication ne date pas d’hier. Elle fut entrevue des 1782 par Nicolaï, et hasardée quelques années après par Grouvelle, dans un livre qui reste encore, malgré son ancienneté, la meilleure dissertation qui ait été écrite chez nous sur les causes secrètes de la ruine du Temple, Les travaux de critique et d’histoire religieuses accomplis tant en Allemagne qu’en France depuis une trentaine d’années permettent aujourd’hui de tenter une démonstration régulière de ce qui, chez ces écrivains, resta à l’état d’hypothèse. L’un et l’autre du reste ne virent pas clairement de quelles hérésies procède celle du Temple, et, depuis eux, les découvertes de l’archéologie allemande n’ont fait qu’égarer l’opinion sur ce point.

On a vu tout à l’heure sur quel ensemble de travaux et de monuments originaux cette étude doit s’appuyer. Aux documents qui ont été rappelés, nous en ajouterons un encore inédit et qui n’était connu jusqu’ici que par l’analyse très sommaire qu’en avait donnée Raynouard, dans l’appendice à son ouvrage sur les Templiers. Il s’agit de l’enquête faite à Florence, dans l’église Saint-Gilles, en octobre 1310, et dont l’original est conservé à la Vaticane.

Grace au concours bienveillant de M. le duc de Persigny et de M. le comte de Sartiges, auxquels l’auteur de cette etude est heureux de témoigner ici sa gratitude, il a pu se procurer une copie de cette procédure. Un paléographe habile l’a transcrite, et M. le chevalier Jean-Baptiste Rossi, toujours empressé de rendre service à la science, a bien voulu collationner la copie sur l’original : le nom de l’illustre auteur de la Borna soterranea cristiana est une sure garantie de la fidélité de cette copie.

L’interrogatoire de Florence n’offre pas, à beaucoup près, l’étendu du procès français de 1307 et de l’enquête de 1310. Mais il n’en a pas moins, et par des motifs sérieux, une autorité et un intérêt exceptionnels. Les dépositions qu’il relate n’ont point été obtenues par la torture, les commissaires ayant procédé directement au nom du Souverain-Pontife, sans intervention du bras séculier, et n’ayant pas, comme ceux de France, subi la pression des autorités laïques. De plus, sur les points les plus graves, sur ceux qui mettent le mieux en lumière la doctrine secrète de l’ordre, ces dépositions sont les plus décisives peut-être qu’on possède. Après l’enquête de Carcassonne, celle de Florence est la seule où l’idole adorée par les Templiers soit désignée par son nom, la seule ,où il soit question de ces prétendues figures baphométiques sur lesquelles on a tant disputé. Dans une note qu’il nous adressait le 7 décembre 1867, le R.P. Theiner, gardien des archives secrètes du Vatican, considère cette enquête comme très aggravante pour l’ordre(*).

On peut, estimer en effet que tous le aveux les plus compromettants, épars dans les interrogatoires faits en France, en Angleterre et en Italie, sont condensés et comme résumés dans cette courte procédure de Florence.

4. Voici le texte de cette note, à laquelle la position particulière et les connaissances spéciales du P. Theiner prêtent un certain intérêt :

« Quant au procès original des Templiers, il ne s’en trouve aucune trace ni à la bibliothèque vaticane, ni aux archives secrètes du Saintîege.

« La bibliothèque vaticane possède une enquête officielle, faite sur l’ordre de Clément V, par l’archevêque de Pise et l’évêque de Florence, contre les Templiers de la Toscane, en 1310. Cette enquête est très aggravante pour l’ordre et contient vingt-six feuillets in-fol. sur papier.

« Nos archives secrètes du Vatican contiennent dix rouleaux des différentes enquêtes faites, par l’ordre du même pape Clément V, contre les Templiers, dans l’île de Chypre, dans la Grèce, dans le patrimoine de Saint-Pierre, dans le duché d’Urbin, dans plusieurs provinces ecclésiastiques de la France et de l’Italie, qui sont assez importantes, très volumineuses et plus ou moins favorables à l’ordre. Quelques-unes de ces enquêtes contiennent cent, cent cinquante et plus de feuilles en grand in folio et sur parchemin.

« Ces documents sont tous originaux et du temps, et en plus grande partie inédits. MM. Michaud, Michelet, Raynouard, ChampoIIion-Figeac, Ferreira, Campomanez, Addison, Wilken et Havemann n’en font aucune mention. »

Nous pensons que le célèbre archiviste commet là une légère erreur. Raynouard a cité et même brièvement analysé quelques-uns de ces documents. Mais il y a un abîme entre une courte analyse et une publication intégrale. De telles pièces, d’où l’on peut tirer tant d’arguments contradictoires, doivent être étudiées de près : elles ne peuvent être regardées comme connues que quand elles sont publiées en entier.

PREMIÈRE PARTIE – LA DOCTRINE. I. RÉSUMÉ DES ACCUSATIONS ÉLEVÉES CONTRE L’ORDRE DU TEMPLE.

L’ordre du Temple n’a eu qu’une durée assez courte. Fondé en 1118, régulièrement constitué dix ans après par saint Bernard, il fut supprimé en 1312. Moins de deux siècles lui avaient suffi pour acquérir une puissance qu’aucun autre ordre n’a jamais égalée. Cette milice monastique créée pour une guerre perpétuelle, sans trêve ni pitié, était l’expression la plus haute de l’esprit à la fois religieux et batailleur de l’époque. Elle acquit bien vite toutes les qualités et tous les défauts de la chevalerie, l’intrépidité aveugle, l’orgueil inhumain, l’ardeur du pillage. Joignez-y la plupart des vices que peuvent développer les mœurs militaires chez des hommes ignorants, voués au célibat, regorgeant de richesses, disposant d’un pouvoir sans limites dans un pays d’esclaves, sous un ciel brûlant.

Forts de leur nombre, de leurs dix mille manoirs, de leurs revenus qui, rien qu’en France, dépassaient, dit-on, cent millions, pourvus de privilèges qui les égalaient aux princes, les Templiers se croyaient et étaient en effet au dessus des lois. Ni seigneurs ni évêques n’avaient prise sur eux ; ils ne pouvaient être jugés que par le pape ou par eux-mêmes : l’autorité spirituelle ou temporelle des Etats où ils résidaient était pour eux à peu près non avenue. Grouvelle a très bien remarqué que leur prétendue dépendance du Saint-Siège, la seule qu’ils reconnussent, n’était qu’apparente, puisqu’ils, ne craignirent pas de se liguer avec ses ennemis, sans que les papes aient jamais osé lancer contre eux ces foudres si redoutés des autres puissances de la terre. L’élection de leur grand-maître n’était point soumise à la sanction du souverain pontife ; il entrait en fonctions sans attendre l’agrément d’aucune autre autorité. De ce jour il s’intitulait : « par la grâce de Dieu, » et il marchait à côté des rois. Au sein de l’ordre, ses prescriptions, quelles qu’elles fussent, avaient force de loi.

Ces privilèges, cette vaste opulence, cette indépendance sans bornes ne tardèrent pas à porter leurs fruits. Avides, corrompus, licencieux, les chevaliers n’eurent bientôt plus d’autres mobiles que le plaisir et l’intérêt. Dès l’an 1155, deux ans après la mort de saint Bernard, un prince musulman étant tombé entre leurs mains, ils lui promettent sa liberté s’il veut se faire chrétien. Le prince apprend les lettres latines, les principaux articles de la foi chrétienne et demande à recevoir le baptême ; c’est alors qu’ils le vendent pour soixante mille pièces d’or à ses ennemis, qui le coupent en morceaux (*).

1. Guillaume DETYR, liv. XVIII, C. IX.

Quelques années après, en haine des Hospitaliers, leurs rivaux, ils font alliance avec le Vieux de la Montagne, et réclament de lui un tribut.

Chrétiens et infidèles sont égaux devant leurs rapines : ils ravagent la Thrace et la Grèce, font la guerre aux royaumes chrétiens de Chypre et d’Antioche, prennent Athènes et tuent Robert de Brienne qui y commandait (*).

2. Continuateur de Guillaume DETYR, liv.V, C. XIII

Des faits plus significatifs encore marquent leur éclectisme religieux, leur indifférence et leur dédain pour la foi. Ils trahirent l’empereur Frédéric III qui venait de reconquérir la Terre-Sainte, et cherchèrent à le faire assassiner par les infidèles(*) ;

(*) Mathieu PARIS, à l’année 1229, t. III, p.417 de la trad. Huillard-Bréholles.

ils donnèrent asile à un Soudan fugitif, refusèrent de contribuer à la rançon de saint Louis (*), détrônèrent le roi de Jérusalem, Henri II, et le duc de Croatie, dépouillèrent les frères Teutoniques de l’église Sainte-Marie et assiégèrent les Hospitaliers dans leur résidence d’Acre (**)leurs luttes furieuses ne s’arrêtèrent pas même devant le tombeau du Christ, et leurs flèches vinrent tomber jusque dans le Saint-Sépulcre. Frédéric disait d’eux : « Elevés dans les délices des barons de l’Orient, les Templiers sont ivres d’orgueil : je sais de bonne source que plusieurs sultans avec les leurs ont été reçus volontiers et avec grande pompe dans l’ordre, et que les Templiers eux-mêmes leur ont permis de célébrer leurs superstitions avec invocation de Mahomet et pompe séculière(***).»

(*) JOINVILLE, p. 81 de l’édit. de 1761.
(** )Mathieu PARIS, t. V, p. 548 de la trad. citée.
(***) Mathieu PARIS, p. 618 de l’édit. latine.

Leur conduite privée n’était pas meilleure que leur vie publique. En Allemagne, vers la fin du XVe siècle, on disait encore communément : maison de Templier, pour maison de débauche(*).

(*) Jean TRITHÈME, Chronique d’Hirsauge, p. 109 et suivantes.

On a contesté le sens du fameux dicton : Boire comme un Templier(*) ; mais il en est un autre qui avait cours en Angleterre et auquel on ne saurait donner une interprétation favorable : Custodiatis vobis ab osculo Templariorum (**).

(*) D’après BALUZE, bibere Templariter signifierait simplement : Vivre dans l’aisance. V. Glossaire de Roquefort, au mot Temples.
(**) M. Maillard de Chambure (Statuts secrets des Templiers, p. 81), l’a cépendant essayé. Suivant lui, ce dicton n’a pas le sens qu’on lui prête. « Le baiser était chez les Templiers le symbole de la foi jurée, et on les accusait d’y manquer souvent au profit de leur ordre. » Il oublie que, dans le texte des conciles britanniques auquel cette accusation est empruntée, l’adage en question est placé dans la bouche des enfants, ce qui précise le sens qu’on lui attribuait :D um erat juvenis sœcularis, omîtes pueni clamabant publice et vulgariter unus ad alterum : Custodiatis vobis ab osculo Templariorum, (Concil. britann., p. 360, testis 24).

Infidèles à la loi de leur institut, ils se dispensaient de l’année de noviciat qu’elle prescrivait (*).

(*) V. ROHRBACHER, Hist. univ. de l’Église catholique, t. X, p.332.

Un grand nombre de leurs chapelains supprimaient les mots sacramentels de la messe, ceux qui annoncent la consécration, fait significatif et qui dénote un audacieux mépris de l’opinion, car il se produisait en public. Enfin les réceptions se faisaient la nuit, portes closes, et il s’y passait des choses si graves que des sentinelles veillaient sur le toit du bâtiment où la cérémonie avait lieu, afin que personne n’en pût approcher. La discrétion était recommandée aux profès sous les peines les plus sévères. Des chevaliers, coupables d’avoir protesté contre les formes de la réception, avaient, été torturés ou jetés dans des oubliettes.

Telles sont les charges principales qui s’élevaient contre les chevaliers du Temple. Étaient-elles suffisantes pour motiver leur arrestation et leur mise en jugement ? L’auteur d’une des meilleures histoires des Templiers qu’on possède, Wilcke, n’hésite pas à le reconnaître (*). A aucune époque de l’histoire de l’Eglise, des imputations pareilles à celles qui pesaient sur l’ordre du Temple, des faits analogues à ceux dont il s’était publiquement rendu coupable n’eussent rencontré la tolérance de l’autorité religieuse.

(*) Geschichte des Tempelherrnordens, vonW.-F.Wilcke. Leipzig, t. II, p. 10 et 11.

On croit généralement que, jusqu’à Clément V, les souverains pontifes fermèrent les yeux sur les désordres des chevaliers du Temple, en sorte que la persécution qui fondit sur eux aurait été subite, inattendue, foudroyante, et devrait, sans conteste, être regardée comme le résultat d’un concert intéressé entre le pape et le roi de France. C’est une erreur dont M. Henri Martin lui-même ne s’est pas préservé. « Rien n’indique, dit-il, que, jusqu’à la fin du XIIIe siècle, la cour de Rome ait suspecté des Templiers(*). »

(*)Histoire de France, t. IV, p. 469.

Il n’en est point ainsi. Le concile de Saltzbourg, en 1272, avait proposé de réunir le Temple à l’hôpital. Grégoire X, dès l’année suivante, et Nicolas IV en 1289 travaillèrent à ce projet dans le but avoué de réformer à la fois les deux ordres. Le grand maître du Temple le repoussa avec hauteur (*).

(*) Voyez les preuves dans la Chronologie des actes de Clément V, à la fin de cette étude.

Ainsi les yeux de la cour de Rome étaient ouverts depuis longtemps sur les démérites et les désordres publics et privés des chevaliers. Ce qu’il y eut d’inattendu, ce ne furent pas les poursuites ; les Templiers eux-mêmes sollicitaient fièrement une enquête (*), sentant bien qu’ils ne pouvaient rester plus longtemps sous le coup des rumeurs qui les inculpaient. Sans doute ils espéraient qu’elle serait bénigne et conduite à leur guise : ils se croyaient trop forts pour être sérieusement poursuivis. L’inattendu fut tout entier dans la mesure arbitraire par laquelle Philippe-le-Bel mit la main sur leurs personnes et sur leurs biens.

(*) Lettre du pape à Philippe-le-Bel, en date, à Poitiers, du IX des kalendes de septembre, an II du pontificat de Clément V. Selon nous, cette date correspond au 24 août 1307 et non au 23 août 1306, comme l’indique Du Puy dans son Hist. de là condamn. des Templiers, p. 105.
L’erreur sur le jour est certaine et sans importance ; celle qui roule sur l’année est plus grave, d’autant qu’elle se reproduit pour quantité d’autres pièces. En voici la cause. Du Puy pensait que Clément V, comme la plupart de ses prédécesseurs, avait compté les années de son pontificat, soit à partir du jour de son élection (5 juin 1305), soit, comme l’affirme André Du Chesne, du jour où il fut proclamé pape (22 juillet même année). Or, cette manière de voir a pour effet de faire avancer d’un an la date de nombre de documents. Beaucoup d’historiens ont adopté sans examen les errements de Du Puy et, par suite, ont interverti l’ordre de plusieurs faits relatifs à la suppression de la milice du Temple.
On verra, par la première des notes imprimées à la fin de cette étude, comment Clément V comptait les années de son pontificat et comment l’année de ce pontificat qui sert de date à ses actes se concilie avec l’année de l’ère chrétienne exprimée dans les interrogatoires des Templiers. Cette question nous a conduit à dresser la chronologie des principaux actes de Clément V et de Philippe-le-Bel relatifs à l’affaire des Templiers. Ce travail fait l’objet de la note 11. Il n’avait point encore été entrepris, et, lors de la lecture de cette étude devant l’académie des inscriptions, un membre de cette académie l’avait signalé comme un des desiderata de l’histoire.

On lui a beaucoup reproché les voies souterraines dont il usa pour endormir leur vigilance. Le 12 octobre le grand-maître avait tenu le poêle à l’enterrement de la belle-sœur du roi : le lendemain il était en prison avec cent quarante Templiers. On oublie que sans ces précautions cauteleuses, indignes sans doute de la justice, mais commandées par les circonstances, les chevaliers eussent résisté à main armée, comme ils le firent en Aragon, où le roi dut composer avec eux. En réalité, le roi de France et le Souverain Pontife obéirent, en supprimant les Templiers, à des nécessités politiques de l’ordre le plus élevé. La destruction de l’ordre du Temple n’est qu’un épisode de la grande lutte contre tant d’associations religieuses également menaçantes pour la puissance royale et la papauté. Sans l’abaissement de ces fortes républiques monastiques, la royauté, l’unité française n’eus’sent jamais prévalu : la papauté elle-même eut été réduite à un rôle sacrifié, sans utilité comme sans grandeur. Pour échapper à cette destinée, elle a brisé ou humilié beaucoup d’autres ordres qui lui faisaient obstacle, et l’on a justement remarqué qu’il a été brûlé, au XlVe siècle, bien plus de Franciscains que de Templiers (*).

(*) M. Victor LE CLERC, Discours sur l’état des lettres en France au XTVe siècle, au t. XXIV, p. 86 et 87 de l’Histoire littéraire de la France.

Nous n’avons point, du reste, à discuter tous les mobiles qui dirigèrent les deux grands adversaires de l’ordre du temple. L’intérêt supérieur de la société et de la civilisation relègue ici dans l’ombre et sur l’arrière plan les questions secondaires, telles que celles de rancune et d’avidité. Il nous suffit de montrer que, même en dehors des crimes révélés par l’instruction, des faits patents, publics, avérés, élevaient déjà contre l’ordre du Temple, antérieurement à toutes poursuites, de fortes présomptions d’indiscipline religieuse, de manquement aux règles de l’ordre, d’indifférence pour la foi chrétienne et même d’hérésie.

Certes le roi de France n’avait pas le droit dé juger les chevaliers ; d’après la jurisprudence du temps, ce droit n’appartenait qu’aux tribunaux ecclésiastiques : il pouvait seulement révoquer ou restreindre leurs privilèges et requérir la hiérarchie d’abolir l’ordre ou de l’associer à un autre (*). Mais il ne faut pas oublier que si le grand inquisiteur de Paris, dans l’enquête de 1307, se montra inique et cruel, si les justices particulières qu’il surveilla et stimula soumirent les chevaliers à des tortures horribles, quoique autorisées par les lois régnantes, il n’en fut pas de même des commissaires du pape, lesquels avaient pour mission de procéder contre l’ordre entier et non contre les personnes en détail(**).

(*) WILCKE,t.II,p. 10 et 11.
(**) Cette observation est importante : il ne faut pas perdre de vue que la mission des commissaires pontificaux était toute différente de celle des conciles provinciaux, qui procédèrent simultanément, mais non d’accord avec eux. Dans la note qui suit, nous expliquons comment le pape, irrité des poursuites exercées en France contre les Templiers, au mépris de leurs privilèges, suspendit les pouvoirs des éveques et des inquisiteurs. Mais après avoir par lui-même interrogé à Poitiers soixante-douze Templiers, dont les aveux librement donnés en plein consistoire furent conformes à ceux recueillis dans les informations ordonnées par le roi, Clément leva la suspense. Par sa bulle en date à Poitiers du 5 juillet 1308, il permit à chaque évêque dans son district et à chacun des inquisiteurs d’examiner les Templiers du district tout en réservant leur jugement canonique aux conciles provinciaux que les métropolitains devaient tenir. Ces conciles n’avaient point à s’occuper de l’ordre entier, ils étaient juges seulement des particuliers. Huit commissaires spéciaux furent délégués pour ce qui concernait tout le corps des Templiers. En conformité de leur mission, commissaires citèrent, le 8 août 1309, tout l’ordre.de France à comparaître en leur présence le premier jour après la Saint-Martin, dans la salle de l’évêché de Paris. Cette citation n’entravait point le role des conciles provinciaux qui purent, même pendant la procédure des commissaires, condamner individuellement certains Templiers e même en agissant canoniquement, les livrer au bras séculier. On se place ici, bien entendu, non au point de vue de l’équité, mais exclusivement au point de vue de la jurisprudence du temps et des pouvoirs que les conciles provinciaux tenaient de cette jurisprudence et les commissaires pontificaux de l’institution apostolique, pouvoirs qui furent exercés simultanément, sans violation apparente du droit, mais toutefois au grand détriment de la justice véritable, puisque les condamnations prononcées par les conciles eurent pour effet de para- lyser l’action des commissaires.

Les tourments et les supplices dont les accusés portèrent plainte devant la commission étaient ou antérieurs à sa réunion, ou le fait des conciles provinciaux qui procédèrent simultanément avec elle, mais non dans le même esprit ni dans le même but. La liberté même, l’énergie indignée avec laquelle les malheureux prisonniers se plaignirent de ces tourments, prouve clairement qu’ils voyaient en elle un refuge, et non un juge acquis d’avance à l’accusation.

La torture d’ailleurs n’était pas admise par les lois anglaises ; elle ne fut employée ni en Sicile, ni à Brindes, ni à Ravenne, ni à Florence, ni à Pise. Or, les aveux faits par les Templiers entendus dans ces divers pays, aussi bien que ceux recueillis par la commission pontificale, Concordent sur les points capitaux, avec les aveux arrachés aux chevaliers torturés par les juges vendus à Philippe-le-Bel. Il y a plus, et c’est là un fait digne de remarque : les dépositions obtenues par la commission papale de 1309-1310 qui procéda avec autant de ménagements que de sage lenteur sont plus significatives que les aveux très brefs, uniformes et peu instructifs recueillis en 1307 par l’inquisiteur et les gens du roi (*). En tête du tome II du second procès, M. Michelet, revenant, avec une bonne foi qui l’honore, sur les hypothèses par lui émises dans son Histoire de France, a fait sur ce point une observation qu’il importe de consigner ici : « Il suffit, dit-il, de remarquer, dans les interrogatoires que nous publions, que les dénégations sont presque toutes identiques, comme si elles étaient dictées d’après un formulaire convenu ; qu’au contraire les aveux sont tous différents, variés de circonstances spéciales, souvent très naïves, qui leur donnent un caractère particulier de véracité. Le contraire devrait avoir lieu si les aveux avaient été dictés ou arrachés par les tortures : ils seraient à peu près semblables, et la diversité se trouverait plutôt dans les dénégations. »

(*) Lors de la lecture de la présente étude devant l’Académie des inscriptions (séance du 5 novembre 1869), un erudit illustre, dont l’autorité est grande en tout ce qui concerne l’histoire du moyen age, a critiqué cette expression :gens du roi. II a émis l’opinion que l’interrogatoire fait aux Templiers en 1307 avait eu lieu suivant les formes juridiques du temps, c’est-à-dire par l’inquisiteur et les éveques, sans intervention au moins apparente du pouvoir séculier. En examinant de pres la question, nous avons acquis la certitude qu’il en fut tout differemment : la main du pouvoir royale se laisse au contraire apercevoir tres nettement dans toute cette affaire, et l’on peut en fournir la preuve tirée des pièces authentiques citées par Du Puy. Cet écrivain relate, p. 20 deux interrogatoires faits par Bertrand de Agassa chevalier, et par le sénéchal de Bigorre, député par le roi à cet effet. A Caen, quelques religieux députés par l’inquisiteur, assistés de Hugues de Châtel et d’Enguerrand de Villiers, chevalier, député par le roi interrogèrent treize Templiers. ( DU PUY, p. 20). Un gentilhomme nommé Jean de Areblay, ouït, en présence de deux notaires, sept Templiers du diocèse de Cahors. (DU PUY, p. 21).
Il en fut interrogé dix, au pont de l’Arche, par le bailli de Rouen, Pierre de Hangest et autres gentilshommes : ils avouèrent, entre autres faits, celui de la cordelette qui avait touche l’idole. (DU PUY p. 21).
Il y a plus : le texte même de l’interrogatoire fait à Paris en 1307 par l’inquisiteur Guillaume constate qu’il eut lieu en présence de bourgeois : Guillaume de Choque, citoyen de Paris, Guillaume de Hangest, et pluribus aliis testibus ad hoc vocatis et rogatis. (Voir Procès, t. II, p. 282). Ces bourgeois, il est vrai, n’assistaient à l’interrogatoire qu’à titre d’assesseurs ; mais on va voir que cet interrogatoire, l’inquisiteur était sans qualité pour le faire et qu’il ne tenait réellement ses pouvoirs que du roi. Le Saint-Siège s’était réservé une juridiction exclusive sur les Templiers. En apprenant l’interrogatoire et les tortures que les chevaliers avaient subis au mépris de leurs privilèges et confirmés par plusieurs papes, Clément V suspendit les pouvoirs de l’inquisiteur et des évêques ; mais le roi ne signifia point la suspense, et les procédures continuèrent. C’est ainsi qu’on obtint les aveux de cent quarante Templiers, qui confessèrent avoir renié le Christ et profané la croix.
- N’est-il pas clair qu’à partir du jour de la suspension, l’inquisiteur de Paris n’agissait plus en vertu de l’autorité apostolique et n’était plus que l’homme du roi, et n’avons nous pas raison de prétendre que les aveux ainsi recueillis n’ont pas l’autorité ni la valeur de ceux qu’obtinrent les commissaires du pape qui n’usèrent pas de la torture ? Pour ce qui regarde les conciles provinciaux qui procédèrent en même temps qu’eux, voyez la note qui précède.

Les principaux chefs d’accusation énoncés dans les articles formulés par la cour de Rome étaient :

L’initiation accompagnée d’insultes à la croix, du reniement du Christ et de baisers infâmes ;

L’adoration d’une idole considérée comme image du vrai Dieu, du seul auquel on dût croire ;

L’omission des mots sacramentels de la messe ;

Le droit que s’arrogeaient les chefs laïques de donner l’absolution ;

L’autorisation du crime contre nature.

Les aveux portant sur ces chefs d’accusation ont-ils un caractère de généralité tel qu’on doive considérer les faits qu’ils révèlent comme incombant à l’ordre entier, ou, au moins, à ses principaux chefs, comme le résultat d’une règle, d’un statut officiel et secret ? Telle est la première question que nous voulons examiner. C’est, à vrai dire, la plus obscure et la plus difficile de cet obscur et difficile sujet, et nous prions tout d’abord qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée en lui donnant plus d’extension qu’elle n’en comporte. Nous n’entendons pas établir que l’ordre entier se soit prêté à la violation secrète de sa loi et de ses serments, ni même qu’une règle prescrivant cette violation ait été proposée à l’acceptation de tous ses membres. Nous essaierons seulement de montrer que cette règle exista, puissante, uniforme, toujours la même, malgré la différence des temps et des lieux, battant en brèche, autant qu’elle le put, le statut officiel, convenue par conséquent, à son origine, entre un certain nombre de chefs influents et propagée par eux ou leurs successeurs. C’est cette règle dont nous voulons préciser la nature et l’esprit, après en avoir préliminairement établi l’existence.

II. L’ORDRE DU TEMPLE A- T-IL EU DES STATUTS SECRETS ?

Si l’on consulte les statuts de l’ordre du Temple, tels qu’ils nous sont parvenus, il est certain qu’on n’y découvre rien qui justifie les étranges et abominables pratiques révélées par l’instruction (*). Mais que faut-il penser de la question posée à la fin du chapitre qui précède ? A côté de la règle publique, l’ordre n’en avait-il pas une autre, soit traditionnelle soit écrite, autorisant ou même prescrivant ces pratiques, règle secrète, révélée aux seuls initiés et à laquelle un grand nombre de membres l’étaient soumis ?

(*) On connaît trois manuscrits de ces statuts : le premier fut découvert dans la bibliothèque Corsini par Munter, qui le publia à Rome en 1786 : il est en langue provençale ; le second a été trouvé aux archives de Dijon, par M. Maillard de Chambure, qui l’a publié à Pans en 1840 ; et le troisième à la bibliothèque impériale, par M. Guérard. Ces statuts ne paraissent pas être une œuvre unitaire venue d’un seul jet : la plupart avaient été ajoutés successivement à la règle donnée par saint Bernard, laquelle ne nous est pas parvenue dans son intégrité (celle qu’on trouve dans les conciles de Labbe, t. X, col. 923, n’est qu’un abrégé, ainsi que l’atteste du Puy, et celle qu’a publié Aubert Lemire est, au dire de Mabillon, très postérieure à la première) ; plusieurs étaient tombés en désuétude au commencement du XlVe,siècle. -V. Grouvelle, p. 273, note. Là comme partout, le temps avait fait son œuvre. Gérard de Caus, quarantième témoin, déposa « qu’aucune copie de la règle ni des statuts ultérieurs n’était laissée à la disposition des frères ». Ainsi la règle avait été modifiée par des statuts ultérieurs. Cette règle et ces statuts n’étaient sans doute tenus si secrets qu’afin qu’il fût impossible aux frères de s’assurer si les pratiques qu’on leur imposait et contre lesquelles beaucoup se révoltaient s’y trouvaient prescrites.

Mùnter, et en général tous les écrivains défenseurs de l’ordre, protestent contre cette supposition. Il faut recon-naître pourtant que les plus graves présomptions plaident en sa faveur et qu’elle est justifiée par de nombreuses dépositions et par les termes mêmes des articles sur lesquels les Templiers furent interrogés en vertu de la bulle Faciens misericordiam.

Nous avons dit un mot déjà de la nature et du caractère de cette enquête. Elle ne fut pas dirigée contre certains coupables nominativement désignés, mais contre l’ordre entier, envisagé comme personne collective. Le jugement des personnes, les crimes individuels étaient abandonnés lux conciles provinciaux ; l’enquête confiée aux commissaires pontificaux visait plus haut. C’était de l’esprit même de l’institution qu’elle se préoccupait : elle avait pour but avoué de rendre l’ordre tout entier solidaire des les de ses chefs et d’un certain nombre de ses membrés. Le titre même l’indique : Isti sunt articuli super

quibus inquiretur contra ordinem militai Templi. Or, après avoir énoncé les pratiques criminelles sur lesquelles il devait être informé, l’enquête ajoute que ces pratiques sont de l’observance ou statut de l’ordre (art. 84) ; qu’elles sont au nombre des points d’ordre introduits après l’approbation donnée aux statuts par le siège apostolique (art. 86). Il ne se peut rien de plus formel. Ces articles prouvent que, dans la pensée du Saint-Siège, les pratiques dont il s’agit étaient tout à la fois consacrées par un statut et observées dans l’ordre entier (*).

(*) Voyez RAYNOUARD, Monuments, etc., p.85.

L’article 112 explique d’ailleurs que l’association se croyait obligée à exécuter aveuglément tout ce que le grand-maître ordonnait. D’accord avec l’accusation, la bulle de suppression : Vox in excelso, qui ne nous est connue que depuis peu d’années, met formellement à la charge de l’ordre les crimes imputés au grand-maître, aux visiteurs et aux commandeurs.<< Nous apprîmes, dit le souverain pontife, que le maître, les commandeurs et les autres frères de cet ordre, que l’ordre lui-même étaient entachés desdits crimes et de plusieurs autres. » Si l’on objecte qu’il entrait dans le plan des instigateurs du procès de perdre l’association tout entière, que c’était l’association par conséquent et non quelques-uns de ses membres qu’il convenait de mettre en cause, on fera remarquer que des aveux nombreux confirment et légitiment l’incrimination dirigée contre les Templiers en tant que société collective.

Des dépositions très-circonstanciées et très explicites montrent en effet que, dans la cérémonie des réceptions, on se livrait à des actes, on observait des pratiques absolument différentes de celles qu’autorisaient les statuts publics et officiels. Ces actes et ces pratiques étaient donc recommandés par un statut différent de celui que la cour de Rome avait sanctionné. Il y a plus : divers chevaliers interrogés avouent que ces pratiques leur ont été commandees à titre de points d’ordre. Le procès inédit de Florence contient sur ce fait les dépositions les plus précises.

Le premier témoin entendu dans ce procès affirme que l’adoration d’une idole à laquelle on adressait les paroles chrétiennes : Deus, adjuva me, était un rite observé dans tout l’ordre (*). Il ajoute qu’il y avait de pareilles idoles dans tous les chapitres. Le troisième témoin déclare même que le précepteur de la maison de Sainte-Sophie de Pise avait une tête semblable à l’idole de Bologne, tête qui était sa propriété particulière et qu’il adorait. Le cinquième témoin n’est pas moins affirmatif que le premier sur la solidarité de l’ordre clans les usages incrimines (**).

(*) Sur l’art. 47 relatif à l’adoration de l’idole, ce premier témoin dépose : Et dixit interrogatus quod ritus iste fiebat et servabatur communiter per totum ordinem ; et sur l’article 62, relatif aux cordelettes qu’on faisait toucher à l’idole : Respondit quia publicum erat in online quod iste ritus servabatur in receptione ipsorum per totum ordinem.
(**) Audivit etiam quod observabatur adorari dictum caput communiter per totum ordinem. Nous reproduisons ici ces deux dépositions, parce qu’elles sont inédites ; pour celles reçues en France, nous renvoyons aux textes imprimés, nous bornant à citer les plus décisives.

En France, le 104e témoin dans l’enquête de 1310, Ravnal de Bergeron, est plus formel encore. Le reniement, les insultes à là croix, les baisers qu’il a dû donner a son initiateur et jusqu’au crime contre nature, tout cela lui a eté commandé ou permis à titre de point d’ordre.

Gérard de la Roche, 106e témoin, en dit autant du reniement et du crachement sur la croix. Il ajoute que ceux qui se refusaient à ces sacrilèges ou qui les révélaient étaient emprisonnés et durement traités.

Le grand prieur, Raymond de Vassiniac, entendu le 6 mai 1310, après avoir raconté les circonstances de sa reception, après avoir dit qu’il avait été requis de renier la croix de marcher et de cracher dessus, ajoute que ce mode de réception est observé dans l’ordre entier, que ce sont la des points et usages de l’ordre. Il en dit autant des baisers: Fuit ei dictum, quod, secundum puncta ordinis,debebat eum osculari in ore et umbilico (*).

(*) Procès, dans la Coll. des doc. inéd., t.1, p. 234.

Il avoue avoir reçu d’autres frères de la même façon ; ni lui ni eux n’ont protesté. Ce mot : C’est un point d’ordre, répondait à tout et faisait taire tous les scrupules.

C’est aussi en vertu d’un règlement secret que les prêtres de l’ordre devaient omettre les mots sacramentels de la messe : « On m’annonça comme un précepte de l’ordre, dit un des témoins de Viterbe, que les prêtres Templiers, en célébrant la messe, ne devaient point prononcer les paroles de la consécration ; mais je ne les ai jamais omises(*) ».

(*) RAYNOUARD, Monuments hist. relatifs à la condamn. des Templ, p. 275 La même omission est constatée par plusieurs témoignages des proces français. V. notamment, t. II, p. 155. V. aussi Conciles d’Angleterre.

L’abominable autorisation que l’initiateur glissait dans l’oreille du profês était-elle aussi un article statutaire ? on peut le croire si l’on s’en rapporte à certaines dépositions, à celle de Guillaume de Varnage (*) et de Raoul de Tavernay, par exemple (**). Il parait toutefois que cette honteuse permission n’était pas accordée indifféremment à tous les récipiendaires, mais seulement aux plus jeunes, « ne ordo diffamaretur pro mulieribus (***).» Ce qu’on voulait vraisemblablement, c’était éloigner toute relation avec les femmes et, par là, préserver l’ordre des indiscrétions qui eussent vite compromis le secret de ses mystères. Le Temple se faisait gloire de mépriser la femme : on voit assez pourquoi.

(*) Interrogatoire de 1307, dans DU PUY, p. 83. C’est le vingt-troisieme témoin.
(**) C’est le cent-quinzième témoin dans l’enquête de 1310. V. GROUVELLE, p. 385.
(***) Même déposition. Voir aussi celle de Gaucerand de Montpezat, témoin entendu à Carcassonne. Ce dernier ajoute cette raison qui a sa valeur : Ut melius caliditatem terrœ ultramarinœ valeant tolerare.

C’est par le même motif encore, c’est dans le but de couvrir le secret de l’ordre d’un voile impénétrable que le grand maître s’arrogeait le droit d’absoudre les frères, même des péchés qu’ils avaient dissimulés, « soit par honte, soit par crainte des pénitences (*). » Cet abus que l’acte d’accusation met à la charge du grand-maître seul parait s’être étendu à tous ceux qui présidaient les chapitres, et même aux chefs laïques (**). Dans notre pensée, il eut un caractère plus général que l’ignoble licence dont il vient d’être question. La mystérieuse doctrine formulée dans les articles secrets ne paraît pas s’être traduite, au moins dans la pratique, en plus de trois articles : les autres points de doctrine n’étaient sans doute que des conséquences de ces articles principaux. C’est ce qu’incliquait clairement un des chevaliers lorsqu’il disait à un laïque de ses amis : «Quand bien même tu serais mon père et que tu pourrais devenir grand-maître de l’ordre, je tie voudrais pas que tu entrasses au milieu de nous, car nous avons trois articles que personne ne connaîtra jamais, excepté Dieu et le diable et nous-mêmes, frères de l’ordre (***). »

(*) Articles 107 et 108 de l’acte d’accusation.
(**) Conciles d’Angleterre, t. II, p. 383. Nous reviendrons ultérieurement sur cette question.
(***) DU PUY, Hist. de la condam. des Temp., cinquante-unième témoin, p. 361, de l’édit. de Bruxelles, de 1713.

Plusieurs accusés, il est vrai, nièrent que les injonctions coupables leur eussent été faites à titre de points d’ordre ; mais, en y regardant de près, l’on s’aperçoit que, parmi ces accusés, les uns (et c’est le plus grand nombre) eurent pour but de décharger l’ordre en prenant sur eux seuls la responsabilité des faits inculpés ; les autres s’étaient prêtés sans résistance aux ignobles pratiques qu’on leur imposait : il n’avait donc pas été nécessaire d’invoquer, pour les y plier, la règle et l’usage (*).

(*) GROUVELLE, p. 176.

Que beaucoup de ces braves chevaliers se soient révoltés à l’idée de ces profanations et de ces monstruosités ; qu’ils aient énergiquement refusé de s’en souiller, c’est un fait, trop naturel et trop honorable pour qu’on le passe sous silence. Qu’en présence de leur généreuse résistance les initiateurs aient reculé devant l’œuvre impie et cherché même à rassurer les consciences indignées en donnant ces odieuses exigences comme une plaisanterie, una truffa (*), c’est encore là un fait dont il est juste de tenir compte, mais qui, pas plus que le précédent, ne prouve rien contre l’existence d’une règle secrète et hétérodoxe.

(*) Procès publié par M. Michelet, dans la Coll. des doc. inéd., t. II, p. 110.

Par l’opinion du Saint-Siège et de l’Eglise même, opinion exprimée dans les articles d’enquête et dans la bulle de suppression récemment publiée, par les cérémonies observées dans les réceptions, par les aveux d’un grand nombre d’accusés, par les violences et les tortures infligées à certains récalcitrants, il demeure donc tout à fait vraisemblable que certains chefs du Temple avaient tenté de donner à l’ordre, à l’insu de la cour de Rome, une constitution mystérieuse différente de son statut public. Cette constitution était-elle traditionnelle ou rédigée par écrit ? Sur ce dernier point il existe une déposition tellement nette et précise qu’on se demande comment on a pu sérieusement soutenir le contraire de ce qu’elle affirme. C’est celle du jurisconsulte Raoul de Presle, entendu le 11 avril 1310 par la commission pontificale.

Raoul de Presle dépose avoir recueilli de la bouche de Gervais de Beauvais, recteur de la maison du Temple à Laon, que, dans le chapitre général de l’ordre, il y avait une chose si secrète (quidam punctus adeo secretus), que si, pour son malheur, quelqu’un la voyait, fût-ce le roi de France, nulle crainte de tourments n’empêcherait ceux du chapitre de le tuer à l’instant. Gervais de Beauvais lui a dit encore plusieurs fois « qu’il possédait un petit livre qu’il montrait volontiers et qui contenait les statuts de son ordre, mais qu’il en possédait un autre plus secret que, pour rien au monde, il ne consentirait à montrer. »

Comment un statut fondamental qui constituait un secret si redoutable et si lourd à porter a-t-il pu demeurer ignoré durant tant d’années ? Parmi les accusés, il y en avait dont la réception remontait à plus de quarante ans, et, pendant ce long laps de temps, quantité de profes avaient été admis dans l’ordre et étaient devenus dépositaires du fatal secret. Comment pas un d’eux ne l’a-t-il révélé soit à l’autorité royale, soit à l’autorité ecclésiastique ? Comment tant, de prêtres de l’ordre auxquels les coupables s’étaient confessés se sont-ils tus sur des crimes menaçants pour l’Eglise, au risque d’en partager la responsabilité ? Les apologistes de l’ordre du Temple ont beaucoup insisté sur ce qu’il y a d’invraisemblable dans ce long silence (*).

(*) V RAYNOUARD,Monuments, p. 150 et suivantes.

L’objection vaut la peine qu’on y réponde. Disons d’abord qu’il s’en faut de beaucoup que le secret ait été aussi bien gardé qu’on semble le croire. Longtemps avant que l’autorité religieuse, mise en demeure par le roi, se fût décidée à agir, elle était instruite par la rumeur publique, et par les aveux mêmes de plusieurs Templiers (*). L’opinion n’avait pas attendu l’arrestation des chevaliers pour semouvoir et pour s’élever contre l’ordre. Elle était allée plus loin que l’enquête qui n’accueillit pas à beaucoup pres toutes les accusations portées par la voix publique.

Et quant aux révélations formelles, sans parler de celles qu’on reçut du prieur de Montfaucon et du Florentin Noffodei, tous deux emprisonnés pour crimes et dont les dires peuvent à bon droit être suspectés, d’autres dénonciations plus dignes de foi avaient été faites par quantité de nobles et de roturiers dont plusieurs avaient appartenu a l’ordre, et que le chancelier Nogaret réunit et fit garder secrètement à Corbeil, pour qu’ils servissent de temoins (**). Ainsi, malgré toutes les précautions prises, l’oeil de la justice était ouvert sur les mystérieuses pratiques longtemps avant l’arrestation des coupables. Et cependant la terreur veillait aux portes des salles capitutaires et garantissait l’ordre contre le péril des révélatons. Les initiés étaient prévenus qu’une indiscrétion serait payée de la liberté ou même de la vie : ce fut là justement l’un des chefs de l’accusation (art. 69), chef vérifié par nombre de dépositions et reproduit dans la bulle de suppression (***). On comprend maintenant pourquoi, parmi tant de frères initiés au secret, il y en eut si peu qui le trahirent.

(*) L’art. 38 de l’enquête porte en effet : Item quod propter hoc, contra dictum ordinem, vehemens suspicio a longis temporibus laboravit. Pour tous les articles cités nous usons du numérotage de Grouvelle.
(**) C’est ce qu’atteste Jean, chanoine de Saint-Victor, auteur contemporain.
(***) On lit dans cette bulle : « Lorsqu’ils recevaient des frères dans leur ordre, ceux-ci étaient obligés, dans l’acte même de leur réception, de jurer qu’il ne révéleraient à personne le mode de leur réception et qu’ils seraient fidèles à ce vœu ».

Le silence gardé par les confesseurs s’explique d’une facon tout aussi naturelle. L’ordre avait des Templiers-pretres, chargés de tout le ministère du culte ; un des articles du statut publia permettait aux chevaliers de ne se confesser qu’aux prêtres de l’ordre. Ce qui n’était qu’une tolérance facultative avait été converti en règle obligatoire, et c’est ce qu’indique l’article 73 de l’acte d’accusation (*). Ainsi l’on n’avait point à craindre que le confesseur révélât des fautes dont lui-même était complice. Ce confesseur pouvait d’ailleurs se croire pleinement couvert par l’exemption papale qui l’investissait, quant à la confession des chevaliers, de pouvoirs égaux à ceux des évêques (**). Si plusieurs accusés prétendirent s’être confessés à d’autres qu’à des prêtres de leur ordre, on peut justement supposer que ces malheureux n’alléguèrent ces prétendues confessions, que dans le but d’atténuer la responsabilité des fautes qu’ils étaient obligés d’avouer (***).

(*) Item, quod injungebant eis quod non confiterentur aliquibus, nisi fratribus ejusdem ordinis.
(**) MUNTER, dans GROUVELLE, p. 114 et suiv.
(***) MUNTER, loc. cit.

En voilà assez, nous le supposons, pour établir que nombre de membres de l’ordre, dans les dernières années de son existence, ont obéi à certains articles statutaires tenus secrets et non approuvés du Saint-Siège, et que c’est en vertu de cette constitution mystérieuse qu’avaient lieu les réceptions.

On ne peut dès lors mettre ces étranges pratiques sur le compte d’erreurs privées ou d’entraînements de jeunesse : il faut leur chercher une cause plus générale ; il faut y voir ce qu’elles révèlent réellement, une doctrine cachée, une hérésie. Car, du moment où l’ordre, ou du moins une forte partie de ses membres, use, soit dans ses réceptions, soit dans ses chapitres généraux, de rites, de pratiques, de cérémonies religieuses différents de ceux que l’Eglise reconnaît et autorise, ces rites, ces pratiques, ces cérémonies constituent évidemment une hérésie, et c’est bien ainsi, en effet, que l’ont entendu le concile de Vienne et le souverain pontife dans la bulle Vox in excelso (*).

(*) Dans cette bulle si longtemps inédite et encore a peu près inconnue en France, on lit ce qui suit : « Les cardinaux ayant reçus du grand-maître, des visiteurs et des commandeurs l’abjuration de leur hérésie ». Ainsi les pratiques secrètes du Temple sont nettement qualifiées hérésie par le Saint-Siège.

Ajoutons que, selon toute vraisemblance, la doctrine secrète n’était point livrée toute entière et du premier coup aux nouveaux adeptes. Suivant une opinion combattue par Mùnter, mais défendue par Grouvelle, il y aurait eu dans l’ordre plusieurs degrés successifs d’initiation, une seconde ou troisième profession (*). Cette hypothèse n’est point suffisamment établie par les documents, mais elle résout plusieurs difficultés : l’ignorance où plusieurs chevaliers et frères servants paraissent avoir été du secret de l’ordre et le degré de gravité qu’on remarque dans les aveux, les uns portant sur toutes les imputations, les autres sur un certain nombre seulement.

(*) GROUVELLE, Mémoires historiques sur les Templiers, p. 261 et suivantes.

Du reste, ceux-là mêmes qui, malgré tant de preuves et d’aveux concordants et formels, persisteraient à nier la solidarité de l’ordre entier dans les hérésies reprochées à beaucoup de ses membres, ceux qui repousseraient tant de témoignages déclarant que les pratiques hétérodoxes ont été prescrites à titre de point d’ordre, d’obligation statutaire (*), ceux-là devraient au moins reconnaître un fait incontestable : la grande extension et la similitude de ces pratiques. Comment, sur tant de points différents, à des époques diverses, tant de gens qui ne se connaissaient pas ont-ils pu se plier aux mêmes errements, et comment tant de supérieurs ont-ils pu s’unir implicitement dans une pensée commune pour les leur imposer ? Cette similitude, cette unité prouveraient pour le moins un accord préliminaire, des liens formés, une croyance arrêtée originellement entre un certain nombre d’affiliés.

Il y aurait donc toujours intérêt, même dans cette hypothese restreinte, à rechercher ce qu’était cette croyance et ainsi, même pour les adversaires de l’hypothèse d’un statut secret, l’objet de cette étude serait suffisamment justifié. Le raisonnement qui précède est si pressant qu’il s’est imposé à tous les esprits, même à celui des historiens qui répugnent à admettre une hérésie passée à l’état de statut. Il n’en est presque aucun parmi eux qui, frappe de sa généralité, n’ait tenté de l’expliquer à sa manière, d’en pénétrer, le sens, d’en découvrir les sources.

(*) Nous appelons l’attention toute spéciale des lecteurs sur ce paragraphe : il répond à une objection qui fut faite lors de la lecture du présent chapitre à l’Institut, et il est de nature à désintéresser ceux qui, malgré tant de preuves et d’aveux concordants, répugnent à admettre l’idée d’une hérésie passée à l’état de règle statutaire.

La nature de cette croyance, les liens qui la rattachaient à d’autres hérésies, la manière dont elle s’était introduite dans l’ordre, toutes ces questions sont d’une délicatesse extrême et ont reçu des réponses fort diverses. Des découvertes faites en France, en Italie et en Allemagne, des sculptures, des bas-reliefs, des figures symboliques existant sur divers monuments attribués aux Templiers, mettraient certainement sur la voie de la solution, si celte attribution était établie d’une façon incontestable : mais il s’en faut de beaucoup, comme on le verra, que la critique puisse se déclarer satisfaite sur ce point.

Nous renvoyons à la fin de ce travail l’exposé et la discussion de ces découvertes, adoptant en cela une marche différente de celle de nos prédécesseurs. Selon nous, en effet, c’est mal raisonner, c’est s’enfermer dans un cercle vicieux que de s’obstiner à remonter des monuments aux doctrines. Pour déterminer ce que furent les secrètes opinions religieuses de l’ordre du Temple, il n’est à notre avis, qu’une seule méthode qui soit sûre et rationnelle : elle consiste à rapprocher ce que les aveux recueillis dans l’instruction nous apprennent sur cette mystérieuse croyance, des principes professés par les grandes sectes encore florissantes au XIIIe siècle. Les révélations fournies par les sculptures et les monuments peuvent sans doute apporter un contingent précieux à cette enquête, mais sa base véritable et solide repose uniquement sur le rapprochement que nous venons d’indiquer. L’origine des monuments étant problématique, leur attribution aux Templiers très contestable, c’est en les conférant avec ce qu’on sait de certain sur le système religieux de l’ordre ou du moins d’un grand nombre de ses membres ; qu’on peut dire avec quelque fondement si cette attribution est légitime ou non. En un mot, et contrairement à ce qui a été fait jusqu’à ce jour, au lieu d’induire les doctrines des monuments, nous essaierons de contrôler les monuments par les doctrines.

III. IDÉE GÉNÉRALE DE LA DOCTRINE SECRÈTE DES TEMPLIERS.

L’un des derniers en date, le plus profond peut-être des historiens que les Templiers aient encore rencontrés, l’Allemand Wilcke, esprit étendu, mais aventureux, fait de ces religieux des précurseurs de Calvin et de l’Encyclopédie.

« Vue du bon côté, ce sont ses expressions, leur doctrine secrète n’était autre chose que le protestantisme en général et le rationalisme en particulier : le templérisme ne succomba que parce qu’il était venu trop tôt (*)».

(*) Histoire des Templiers, puisée à des sources nouvelles, Leipzig, 1826-35, t. III, p. 356

Ailleurs, le même écrivain voit, dans cette doctrine, un gnosticisme mahométan, idée qui, présentée sous cette forme succincte et absolue, parait difficile à concilier avec la première, mais qui, toutefois, offre prise à l’examen. L’auteur, évidemment, a eu en vue l’influence que la doctrine rationaliste et philosophique des sectes ismaëliennes, avec lesquelles les Templiers furent si longtemps eu contact, aurait exercée sur leurs opinions religieuses. C’est là une question que nous discuterons plus tard.

Bornons-nous à dire, pour le moment, que si l’ordre du Temple avait professé la doctrine du libre examen et le pur déisme, il constituerait, dans l’histoire religieuse du moyen âge, une exception des plus singulières. Depuis le Xe jusqu’au XlVe siècle, les doctrines de presque toutes les grandes sectes ont un fonds commun absolument opposé à cette opinion. Fidèles en cela aux traditions du gnosticisme et du manichéisme, presque toutes admettent soit le dualisme pur, c’est-à-dire la coexistence de deux principes éternels, l’un père des esprits et auteur du bien, l’autre dominateur de la matière et source du mal, soit le dualisme mitigé par la théorie d’un seul Dieu, créateur du démon lui-même, mais abandonnant à ce dernier la formation et le gouvernement du monde matériel. Toutes, au fond, partent de l’idée d’un antagonisme absolu entre Dieu et le monde ; toutes attestent la difficulté, pour des esprits simples et étrangers aux hautes spéculations métaphysiques, de concilier l’existence du mal avec la notion d’un Dieu bon et tout puissant, de concevoir les rapports de l’esprit et de la matière, du parfait et de l’imparfait, et de s’élever, sur ces grands problèmes, aux solutions si hautes et si philosophiques du christianisme.

Outre le dualisme, un point commun à presque toutes les hérésies contemporaines ou peu éloignées de celle du Temple, c’est le docétisme ou le système de l’apparence.

Ce système est très ancien et s’il n’est pas sorti du gnosticisme, il en est pour le moins contemporain, car on le voit déjà condamné, quoiqu’en termes vagues, dans l’épitre aux Hébreux, qu’on attribue à saint Paul. Nous suivrons plus tard ses déviations ; mais, envisagé à sa source, il peut se résumer dans cette idée, que l’essence divine répugne essentiellement à toute souillure corporelle. Le Christ ne s’est donc point incarné. Doué d’un corps fantastique et illusoire, il n’a vécu, agi, souffert qu’en apparence. Ou bien encore, il n’a été qu’en contact avec l’être humain qui lui a servi d’organe ; un autre homme lui a été substitué sur la croix. De là cette expression : l’homme-Jésus, qui revient souvent dans le langage des docètes et que nous trouverons tout à l’heure dans la bouche d’un Templier. Le docétisme tenait aux entrailles même de la gnose ; il fut commun aux écoles de Simon, de Saturnin, de Basilide et de Valentin : il s’est infiltré jusque dans l’islamisme, et c’est là sans doute, avec certaines doctrines mazdéennes introduites plus tard chez les Schyites, un des fondements de l’opinion qui fait des Templiers des gnostiques mahométans (*). Mais c’est moins dans les écrits des gnostiques que dans les faux évangiles répandus en Arabie que Mahomet parait avoir puisé cette tradition. Presque toutes les sectes cathares ont professé cette doctrine plus ou moins modifiée. Quelques-unes même l’ont poussée jusqu’à ses extrêmes limites et n’ont voulu voir dans « l’homme-Jésus » qu’un imposteur mis à mort pour ses crimes.

(*) Koran, sur., III. Nous reviendrons tout à l’heure sur ce point. Le mazdéisme est la religion que Zoroastre établit dans la Perse : quant aux Schyites, nous en parlerons plus loin.

Ces préliminaires posés, interrogeons les monuments relatifs à la condamnation des chevaliers du Temple : dans les textes de leur procès, dans des rapprochements autorisés avec les principes hétérodoxes que nous venons d’esquisser, cherchons ce que fut leur doctrine.

L’idée que les Templiers paraissent s’être faite de la création et de l’origine du mal ne différait point de celle de la plupart des autres grandes sectes antérieures ou contemporaines. Comme les Gnostiques des premiers siècles, comme les Pauliciens du neuvième, comme les Cathares du onzième, ils étaient dualistes. Ils reconnaissaient d’abord un Dieu supérieur, un être suprême résidant au ciel. C’est là un fait remarquable qui résulte de nombre d’aveux.

Frère Jean de Sarnage, précepteur de la maison des Templiers de Soissons, en recevant Bertrand de Montigniac, et après lui avoir fait jurer à plusieurs reprises de garder religieusement les statuts secrets de l’ordre, lui montre une croix sur laquelle était l’image de Jésus. Il lui dit de ne point croire en ce dernier, parce qu’il n’était rien, rien qu’un faux prophète, sans aucune puissance, sine ullam valorem, mais de croire au Dieu supérieur du ciel qui Seul pouvait le sauver (*).

(*) Procès des Templiers, doc. ined., t. II, p. 404

L’ initiateur de Foulques de Troyes lui prescrit également de ne point croire au faux prophète Jésus, mais seulement à un Dieu supérieur (*). Celui de Jean de Chounes lui dit : « Crois seulement au Dieu du ciel et non en celui-ci (**) ». On lira plus bas l’importante déposition de Galcerand de Teus. Foulques de Troyes fait connaître un détail bien remarquable : un des témoins de sa réception lui montrant l’image de Jésus sur la croix, profère ces mots : « Ne faites pas grand cas de celui-ci, parce qu’il est trop jeune (***)». Qu’on veuille bien faire attention à ce mot : il renferme un sens profond.

(*) Ibid., p. 384
(**)Id, ibid. p. 384
(***) Non faciatis magnum vim de isto, quia nimis juvenis est. (Procès, t. II, p. 384)

Dans les dépositions relatives au point de dogme que nous examinons, c’est ordinairement par opposition avec Jésus, avec Jésus qualifié de faux prophète, que le Dieu Supérieur est. représenté comme le vrai Dieu, comme le seul auquel on doive croire. C’est dans ce sens qu’il est dit en plusieurs témoignages : « Croyez au Dieu du ciel et non en celui-ci. – Ne croyez pas en Jésus, mais seulement au Dieu supérieur ».

Mais on aurait tort de conclure de ces expressions que les Templiers aient considéré ce Dieu suprême comme l’unique puissance à laquelle ils dussent un culte. Ils adoraient aussi une idole, et celle idole, comme on va le voir, n’était point l’image du Dieu du ciel, mais celle du Dieu inférieur, organisateur et dominateur du monde matériel, l’auteur de tous les biens et de tous les maux d’ici-bas, celui par qui le mal s’est introduit dans la création, la source première de tout ce qui parait à la lumière pour jouir comme pour souffrir. Des dépositions formelles établissent que la divinité représentée par l’idole était bien un Dieu mauvais, un démon.

C’est un maufe, suivant l’expression de Raoul de Gysi (*), et ce mot, dans la langue du temps, signifie justement le Dieu mauvais, le diable (**). C’est un diable d’enfer, selon Pierre de Moncade (***). « Comment s’appelait cette idole ? » demande l’inquisiteur à Jean de Cassanhas. Il répond : « Démon, à ce que je puis croire ». Or, ce même Jean de Cassanhas nous apprend que son initiateur lui dit, en lui montrant l’idole, laquelle avait figure d’homme : « Voilà un ami de Dieu qui converse avec Dieu quand il le veut. Rendez-lui grâce du bien qu’il vous fait, et il comblera vos désirs (****) ». Ces termes si formels, rapprochés de la qualification de démon donnée par le même témoin à l’objet de son culte, prouvent clairement que, dans la théologie de l’ordre, le Dieu mauvais n’était point le Dieu supérieur, mais qu’il était son ami, une divinité en bons rapports avec lui et ayant assez de puissance pour combler les vœux de ses adorateurs.

(*) RAYNOUARD,Monuments, etc., appendice, p. 290
(**) ROQUEFORT, Glossaire de la langue romane, au mot Maufais.
(***) Doc, ined., Procès, t. II, p. 462
(****) DU PUY, p. 93.

A défaut de cette déposition si positive, les qualités, les attributs donnés par les Templiers à leur idole suffiraient pour montrer qu’elle n’était point l’image du Dieu supérieur. Les chevaliers l’invoquaient « comme un Dieu et comme un sauveur » (art. 40 et 50 de l’acte d’accusation) ; bien plus, comme le sauveur de l’ordre entier (*). Ils lui adressaient les paroles chrétiennes :Deus adjuva me (**).

Elle pouvait, suivant eux, les enrichir et donner à l’ordre toute espèce de biens (***).

(*) Déposition de Déodat Jafet, dans l’interrogatoire fait par les cardinaux en présence du pape, RAYNOUARD, Monuments, p. 247
(**) Déposition du premier témoin de Florence, dans l’interrogatoire publié à la fin de cette étude.
(***) Déposition de Cettus Ragonis et de Gérard de Plaisance, dans l’information faite à Viterbe (états de l’église), commencée en décembre 1308 et terminée en juillet 1310.

Enfin, et ce sont là des attributs qu’il faut noter avec soin, la divinité représentée par l’idole avait le pouvoir de faire fleurir les arbres et germer la terre (art. 56 et 57). Ces termès ne sont pas seulement ceux de l’acte d’accusation ; ce sont les expressions mêmes dont se sert le frère Bernard de Parme, le second des témoins entendus à Florence (*).

(*) Audivit a fratibus qui convenerunt in dicto capitulo quod dictum caput poterat eos salvare et divites facere, et omnes divitias ordinis dabat eis. Item quod facibat arbores, flores et terram germinare.

Même déposition dans la bouche du quatrième témoin, Nicolas Réginus, et du sixième, Jacques de Pighaczano. Or, ces termes sont exactement ceux employés par l’inquisition de Toulouse pour désigner le dieu mauvais des Cathares albigeois (*) : nouveau trait de lumière au milieu de ces ténèbres.

(*) LIMBORCH.Hist. de l’inquisition, p. 132

Ainsi donc un Dieu supérieur relégué dans les espaces célestes, pur esprit, étranger au monde comme au mal terrestres, être parfait, incompatible avec les imperfections et les souffrances d’ici-bas ; puis un dieu mauvais, organisateur de la matière, qui la façonne, la féconde, la fait germer et fleurir, qui peut sauver et enrichir ses fidèles, ce sont là les premiers principes de la théologie des Templiers, telle qu’on peut la déduire de leurs aveux.

Quant à Jésus-Christ, ce n’est ni un émissaire du dieu supérieur envoyé pour sauver les hommes, ni même une créature du dieu mauvais appelé à l’existence pour les tromper et pour entraver ainsi l’œuvre de salut qui doit s’accomplir par un Christ idéal, habitant non la terre, mais la Jérusalem céleste. Cet deux idées, qui forment toute la christologie des deux principales branches de la grande secte albigeoise, sont étrangères aux Templiers.

Leur opinion sur le Christ est plus grossière et témoigne d’une doctrine très voisine du matérialisme, telle qu’on devait l’attendre de soldats ignorants et voluptueux, dédaigneux des hautes spéculations philosophiques. Pour eux, Jésus n’est qu’un homme de chair et d’os comme tous les autres, un larron, un imposteur mis à mort, non pour racheter les crimes des hommes, mais pour ses propres crimes. S’il est un point qui se détache nettement d’une masse imposante de témoignages, c’est assurément celui-là.

Nous avons cité déjà plusieurs des dépositions recueillies en France tant en 1307 qu’en 1310, et où Jésus est qualifié de faux prophète ; on en trouvera nombre de semblables aux pages de ces deux interrogatoires indiquées en note (*). Les aveux recueillis en Toscane sont plus explicites encore. Ecoutons Guido de Ciccica, le troisième des témoins entendus à Florence. Il cite plusieurs chapitres où il a ouï professer la doctrine suivante : « Jésus n’est pas vrai Dieu ; c’est un faux prophète. Il n’a pas été crucifié pour le salut du genre humain, mais pour ses propres forfaits : on ne peut ni on ne doit être sauvé par lui. » Le quatrième témoin, frère Nicolas Reginus, reproduit la même doctrine en termes un peu différents. Il dépose que deux grands précepteurs de l’ordre, Guillaume de Nove, grand précepteur de Lombardie et de Toscane, et Jacob de Montecucco, dans un chapitre tenu à Bologne, disaient et professaient que le Christ n’était ni Dieu ni vrai seigneur, mais un faux prophète ; qu’il n’était pas mort pour le salut du genre humain et que l’on n’avait point de salut à attendre de lui, mais d’une certaine tête placée dans la salle du chapitre, que les assistants révéraient et adoraient comme étant Dieu. Il y avait là deux cents frères prosternés devant cette idole.

(*) Procès publiés par M. Michelet, dans la Collection des documents inédits, t 1er, p.294 ; t. II, p. 31,137 144. Ces dépositions se rapportent à l’interrogatoire dirigé par les commissaires pontificaux ; pour celles recueillies en 1307, voir sur le même point, t. II, pages 333, 353, 355, 359,383, 384.

Voilà des dépositions importantes que Raynouard, défenseur un peu trop prévenu de l’ordre du Temple, est loin d’avoir analysé complètement. Le peu qu’il en dit. est plutôt fait pour égarer que pour guider l’opinion. On les lira tout au long dans le document inédit imprimé à la fin de ce travail. Un témoignage cité par Moldenhaver résume énergiquement l’idée que les initiés de l’hérésie du Temple se faisaient de la personne du Christ : « L’homme Jésus n ‘est mort que pour ses péchés (*). » Ainsi les dépositions recueillies en Allemagne confirment, sur ce point capital, celles qui furent entendues en Toscane. Interrogeons maintenant celles de Sicile. Voici les termes de l’absolution que les chefs s’arrogeaient le droit d’accorder à la fin des chapitres : « Je prie Dieu qu’il vous pardonne vos péchés, comme il les pardonna à Marie Madeleine et au larron qui fut mis en croix. » Qu’on veuille bien remarquer cette association de la Madeleine et du larron qui fut mis en croix ; on se convaincra tout à l’heure qu’elle est d’un grand poids dans la question.

(*) Process gegen des ordem der Tempelherrn, Hambourg, 1792, p. 623. MOLDENHAVER, p. 355, cite encore la déposition suivante: « On dit à Albert de Canelles en lui montrant la croix du manteau ; Ce crucifié là était un faux prophète ; ne croyez pas en lui ; n’espérez ni ne vous confiez en lui ; en mépris de lui, crachez sur cette croix. Sur le refus d’Albert de Canelles, on le contraignit, l’épée à la main.»

Le témoin qui fait connaître la formule d’absolution que nous venons de rapporter est Galcerand de Teus, entendu à Sainte-Marie en Sicile, au mois d’avril 1310, par les délégués du pape. Raynouard ne voyait qu’extravagances dans sa déposition. La connaissance plus approfondie qu’on possède aujourd’hui des doctrines hétérodoxes du moyen âge permet au contraire d’en apprécier la portée et la vraisemblance. Pour que rien ne manque à la clarté de sa déposition, Galcerand de Teus ajoute : « Par le larron dont parle le chef du chapitre, il faut, selon nos statuts, entendre ce Jésus ou Christ qui fut crucifié par les Juifs, parce qu’il n’était pas Dieu et que cependant il se disait Dieu et roi des Juifs, ce qui était un outrage envers le vrai Dieu qui est dans les cieux. Lorsque Jésus, quelques instants avant sa mort, eut le côté percé d’un coup de lance par Longin, il se repentit de ce qu’il s’était appelé Dieu et roi des Juifs, et demanda pardon au vrai Dieu : alors le vrai Dieu lui pardonna. C’est ainsi que nous appliquons au Christ crucifié ces paroles : comme Dieu pardonna au larron qui fut mis en croix.

« Quant à la Madeleine, continue le même témoin, ses péchés lui furent remis par le vrai Dieu qui est au cieux, parce qu’elle fut son amie et que, pour le servir, elle fréquentait les églises et les monastères, et qu’elle allumait les lampes des églises (*). »

(*) RAYNOUARD, p. 282. Nous ne donnons ici que les deux dépositions les plus significatives. On en possède une foule d’autres, qui toutes prouvent également le mépris que l’ordre attachait à la personne du crucifié. Nous rappellerons seulement ici celles de Bertrand de Montigniac, de Foulques de Troyes, de Jean de Chounes, citées plus haut.

Dans la pensée intime de l’ordre du Temple, Jésus n’est donc rien autre chose qu’un homme, un coupable justement supplicié pour ses crimes. « L’homme Jésus n’est mort que pour ses péchés. » Dieu ne s’est pas incarné ; il n’a pas souffert, il n’a pas péri sur la croix : « Vous ne devez pas croire que Dieu soit mort, dit un des chefs, parce que cela n’est pas croyable (*) ». De là le mépris que l’ordre affichait pour la croix et les insultes qu’il lui prodiguait ; de là cette obligation imposée aux initiés de cracher trois fois sur le crucifix, de le souiller d’une façon plus ordurière encore, et cela le vendredi, et même le vendredi saint (**). « Ce n’est rien de plus qu’un morceau de bois » dit Gérard de Passage ; « notre seigneur est au ciel (***)», et sommé de conspuer et de fouler aux pieds la croix, il obéit aussitôt. De là enfin, car tout s’enchaîne clans ce système, de là l’omission des paroles sacramentelles de la messe : Hoc est corpus meum., fait qui fut avoué par plusieurs prêtres de l’ordre (****).

(*) Déposition d’Etienne Trobati, RAYNOUARD, p.248.
(**) Déposition de Nicolas Reginus, quatrième témoin de Florence.
(***) Procès, t. 1er, p.213.
(****) Procès, t. II, p. 155 cl pnssim. – Dans l’information qui fut faite en Angleterre, de 1309 à 1311, deux témoins déposèrent de l’omission des paroles de la consécration et treize de l’absolution laïque.

Toute secte qui nie la divinité de Jésus nie, par cela même, la transsubstantiation : c’est une conséquence obligée.

DEUXIÈME PARTIE – LES SOURCES DE LA DOCTRINE. I. SECTES CONGÉNÈRES ET SOURCES PREMIÈRES.

On voit, dès à présent, se dessiner les grandes lignes de la doctrine secrète du Temple. Il reste à y pénétrer, à en saisir le sens intime et les détails, en la conférant avec celle des sectes dont elle se rapproche. Ce qui précède l’ail déjà pressentir que, selon nous, le templérisme fut simplement une branche de cette grande souche cathare qui a produit des rejetons si divers.

Mais sur quel rameau exactement s’est-il enté ? Ne forme-t-il pas une branche à part, une secte sui generis, en laquelle se sont fondus et combinés les principes de plusieurs hérésies congénères, rattachée seulement à la secte mère par la communauté de quelques dogmes fondamentaux, par des liens qui, pour être plus nombreux et plus directs que ceux qui la rapprochent des cultes orientaux, lui laissent néanmoins sa liberté d’expansion, son individualité, sa physionomie particulière ? C’est là ce que nous allons examiner, et, pour le faire, quelques aperçus sur la filiation des diverses sectes cathares et sur les deviations qu’elles ont imprimées à l’idée génératrice du catharisme sont d’abord indispensables.

Cette hérésie, disons mieux, cette religion cathare, qui eut sa hiérarchie régulière, son église, ses pasteurs, qui pendant tant d’années, tint en échec toutes les forces de l’église orthodoxe, et contre laquelle Innocent III dut diriger une croisade dont les terribles souvenirs vivent encore dans tout le midi de la France, cette hérésie ne fût jamais arrivée au prodigieux développement qu’elle acquit du Xe au XVe siècle, si la majorité de ses adhérents eût professé des principes aussi diamétralement opposés à la morale éternelle, à l’honnêteté, à l’ordre social que paraissent l’avoir été ceux qu’on reproche à l’ordre du Temple. Le nom même de cathare, qui signifie pur et parfait, proteste contre une telle supposition. Mais, comme toutes les grandes conceptions schismatiques, elle a subi des modifications qui ont amené sa division en branches séparées. Pour quiconque aura suivi avec attention l’exposé synthétique que nous avons donné de la croyance des Templiers, il doit être évident tout d’abord que ce n’est pas dans le catharisrne pur qu’il faut chercher la parenté immédiate de cette doctrine, mais parmi les branches les plus dégénérées, parmi les sectes les plus adonnées au culte d’un grossier sensualisme.

Nous ne dirons qu’un mot du fond même de la doctrine cathare : ce qui importe surtout, c’est d’en suivre les déviations. Nous arriverons peut-être par là à faire comprendre que les aberrations de l’ordre du Temple ne sont point un phénomène aussi étrange qu’il le semble au premier coup d’oeil, qu’elles sont la conséquence d’un système religieux très dépravé sans doute, mais qui n’en a pas moins son explication historique et philosophique.

Ce qui est imparfait ne peut provenir d’une cause parfaite : la philosophie cathare part de ce principe emprunté à l’antiquité orientale et qui lui est commun avec les Manichéens et les Pauliciens. Il y a antithèse absolue entre un Dieu infini et bon, tel que l’intelligence humaine le conçoit, et un monde fini et voué au mal, entre un Dieu qui est la vie infinie et des êtres qui ne naissent que pour mourir.

L’être immuable et bon ne peut pas être l’auteur des choses mauvaises et transitoires : il y a donc deux créations et deux dieux. L’un, le Dieu bon, a créé les esprits ; il est le principe de la lumière ; son royaume est celui de l’intelligence ; son monde est le monde supérieur, le monde invisible ou tout est parfait. Il ne prend aucune part aux choses qui se passent sur la terre ; son domaine tout spirituel est sans rapport avec celui de la matière : ce qu’il a créé n’est visible qu’aux anges et aux hommes célestes dont le corps aussi bien que l’âme sont immatériels et étrangers aux passions comme aux grossiers appétits des âmes et des corps terrestres. L’autre, le Dieu mauvais, est le créateur de ce bas monde, de tout ce qui est tangible, matériel, transitoire, de tout ce qui palpite et souffre. C’est lui qui a fait le ciel visible et tous les astres. De lui procèdent tous les maux apparents, le mal moral aussi bien que le mal physique ; il est le souverain dominateur de la matière, de la nature inanimée comme de la nature organique. C’est lui qui a donné à la terre la vertu de faire germer et fleurir les plantes (*). Il est la source première de la vie, de la souffrance et du péché ; son nom est Lucifer, et tout le mal qu’il fait, il le fait en haine du Dieu supérieur. On voit que le rôle de Lucifer n’est pas médiocre et que les hommes ont bien autrement à compter avec lui qu’avec le Dieu bon, relégué dans les espaces célestes et qui n’exerce sur leur destinée qu’une influence très indirecte.

(*) Liber sentent. inquisit. tolos, 132,138,149.

Le Dieu mauvais a sa révélation dans l’Ancien Testament : c’est dans le Nouveau au contraire que le Dieu bon s’est manifesté. Voilà pourquoi il est dit du Dieu du Nouveau Testament « qu’il est lumière et qu’il n’y a nulles ténèbres en lui(*).» Voilà pourquoi le Dieu de la genèse crée le ciel et la terre ; mais « la terre est sans forme et vide, et les ténèbres sont sur la surface de l’abîme (**). » C’est que le ciel et la terre, ainsi que les ténèbres, sont l’œuvre de Lucifer. Voilà pourquoi encore, d’après l’Ancien Testament, les fils de Dieu pèchent (***), tandis qu’il est dit dans le Nouveau que « celui qui est né de Dieu ne pêche point (****). » Ce n’est pas le Dieu bon qui a parlé à Moïse et qui a guidé le patriarche : Moïse a reçu la loi d’un trompeur ; il a été lui-même un sorcier, un larron (*****). La loi n’ayant pas été donnée par le Dieu bon, n’est pas de la foi et n’a aucune autorité.

(*) Première épître de saint Jean, I, 5
(**) Gen., I,2.
(***) Gen.,VI,2
(****) Première épître de saint Jean, III, 9.
(*****) SCHMIDT, Hist des Cathares, t. II, p. 22, et les Actes de l’inquisition de Carcassonne, 1247, au t. XXII, f 100 des vol. mss. existant à la bibliothèque imp., et contenant les copies faites en 1669, par ordre de Jean de Doat, sur les registres de l’inquisition et sur les documents relatifs aux suites de la croisade contre les albigeois, dans les archives d’Albi, Carcassonne, Toulouse, Narbonne, etc.

Les âmes des hommes créées par le Dieu bon ont été séduites et entraînées sur la terre par le dieu mauvais, qui les a enchaînées dans des corps où elles subissent tous les maux inhérents à la condition humaine. C’est pour mettre un terme à leur servitude et au triomphe de son adversaire que le Dieu bon a envoyé son fils Jésus sur la terre. Ce fils n’est pas Dieu, mais une créature inférieure au Père. Pour induire en erreur le dieu mauvais, il a pris la forme d’un homme ; mais son corps, formé de la substance éthérée commune à tous les êtres célestes, était affranchi des lois de la matière qui souille tout ce qui la touche. C’est ce corps céleste qui est entré dans Marie et qui en est sorti sans recevoir d’elle aucun principe matériel ; c’est lui qui a été mis en croix sans éprouver aucune douleur et qui est enfin remonté au ciel. Toute la vie de ce Christ fantôme n’a été qu’une apparence. Il n’est point réellement présent dans la sainte Cène : sa croix, ses images ne méritent aucune vénération.

Si l’on joint à ces idées dogmatiques le rejet du baptême d’eau, la condamnation du mariage et de la nourriture animale, la communication du Saint-Esprit par l’imposition des mains dans une cérémonie appelée le Consolamentum, l’usage de remettre au frère consolé un fil de lin ou de laine dont il devait se ceindre le corps, on aura un aperçu très sommaire, mais assez complet toutefois, du système religieux des premiers Cathares.

Dès les premiers âges de cette doctrine se manifesta une tendance à la modifier par une idée plus philosophique et en même temps plus élevée : la croyance en un Dieu suprême, créateur du mauvais esprit lui-même. Ce dualisme mitigé donna naissance à plusieurs sectes, reliées seulement par quelques idées communes empruntées au catharisme primitif, mais séparées par de graves divergences. Les unes révéraient, outre le Dieu suprême, ses deux fils, dont l’un gouverne le royaume céleste et l’autre le monde visible ; d’autres ne rendaient un culte qu’au chef du monde supérieur et à son fils cadet, celui qui possède l’empire du ciel et des âmes : le fils aîné, maître de la terre et des corps, était pour eux l’auteur du mal. Cependant ils ne le méprisaient point et se gardaient de l’irriter, de peur de s’exposer à ses vengeances. Enfin beaucoup de ces sectaires allaient plus loin et n’avaient de culte que pour ce dernier qu’ils appelaient Satanaël, et auquel ils attribuaient le pouvoir de les rendre heureux et riches (*).

(*) Michaelis Pselli, De operatione dœmonum dialogus, p. 8 ; Schmidt, Histoire et doctrine de la secte des Cathares, t. 1er, p. 9 et t. II, p. 58.

De ces trois systèmes religieux, le plus répandu fut celui qui professait le culte du Père et du fils qui gouverne le monde céleste : ce fut celui des Bogomiles ; le plus grossier fut celui des Sataniens ou Lucifériens, qui ne vénéraient que le fils aîné, le Dieu du monde et ses démons, et qui maudissaient le fils cadet, lequel, suivant eux, provoque toutes les catastrophes, afin de témoigner sa rancune à son frère. C’est de ces deux doctrines que paraît s’être formée celle des Templiers. Leur culte, comme on l’a vu, s’adressait à la fois au Père céleste et au démon : Jésus en était exclu. Or Jésus, dans les deux théories hérétiques qui viennent d’être exposées, c’est le fils cadet. De là ce mot échappé à l’un des témoins de l’initiation de Foulques de Troyes : « Ne faites pas grand cas de celui-ci, parce qu’il est trop jeune ». Ainsi l’ordre du Temple paraît avoir puisé à la fois dans les croyances des Bogomiles et des Lucifériens ; nous devons donc esquisser ici ces deux doctrines, afin qu’on puisse apprécier les éléments que la théologie du temple leur a empruntés.

Toutes les origines sont obscures : cela est vrai surtout des origines religieuses, et en particulier de celle des Bogomiles. Suivant M. Matter, cette origine est inconnue et antérieure au catharisme (*). Le système cathare ne serait qu’une sorte de résumé tronqué, de traduction occidentale des doctrines Bogomiles, et ces dernières seraient empruntées au gnosticisme. Suivant Néander, les Bogomiles descendraient des Pauliciens et n’auraient absolument rien de commun avec les Gnostiques. Enfin, pour M. Schmidt, dont l’autorité est si grande en cette matière, le Bogomilisme n’est qu’une modification du dualisme cathare primitif.

(*) Hist. critique du gnosticisme, 2e édit., t. III, pages 257,266,300,311.

Les analogies existant entre ce système et celui des gnostiques sont fortuites et ne proviennent, comme les analogies avec le manichéisme et le paulicianisme, que de la communauté du point de départ (*). Cette opinion nous paraît la plus rapprochée de la vérité. Il nous semble incontestable toutefois que quelques éléments gnostiques, pour la plupart étrangers au catharisme occidental, s’allièrent au dualisme bogomile dans les pays orientaux de l’Europe : M. Schmidt le reconnaît lui-même dans quelques parties de son consciencieux ouvrage (**).

(*) SCHMIDT, note première du t. II, p. 263
(**) SCHMIDT, t.1, p. 12, et t. II, p.59

Mais, et c’est là ce qui nous intéresse surtout dans cette question, ces éléments sont secondaires : la célèbre théorie des émanations n’en fait pas partie. Or, cette théorie est le principe fondamental du gnosticisme comme du manichéisme : l’éliminer du système bogomile, c’est séparer nettement ce dernier de ceux de Manès et de la gnose.

Les Bogomiles, dont le nom signifie : amis de Dieu, étaient répandus en Thrace dès le milieu du Xle siècle.

Leur chef, Basile, fut brûlé par ordre de l’empereur Alexis Comnène. La fille de ce prince, Anne Comnène, nous a laissé un traité où elle tente d’expliquer leur origine, mais en se taisant sur leurs doctrines, par respect, dit-elle, pour son sexe. Ces doctrines nous sont connues par divers traités polémiques du théologien byzantin Euthymios Zigabenus, dont le principal est la Panoplie dogmatique.

Le Dieu supérieur, le Père suprême, essence pure et toute spirituelle, a deux fils : l’ainé, Satanaël, et le second, Jésus, qui est aussi appelé Verbe, Christos et Archange Michaël. A l’aîné appartenait le gouvernement du monde céleste. Il siégeait à la droite de Dieu qui lui avait conféré la puissance créatrice. Enivré d’orgueil, il se révolta contre son père, entraîna plusieurs anges dans sa rébellion et fut chassé du ciel avec eux. Alors, aidé des compagnons de sa faute, il créa, à l’image du monde céleste, une terre visible, ayant, comme l’autre, son soleil et ses étoiles. D’un peu de limon tiré de l’eau, il fit le premier homme ; mais il ne parvint point à le vivifier. L’esprit dont il avait animé Adam ressortit par le pied de ce dernier et passa dans le corps du serpent, lequel devint ainsi un ministre du démon (*).

(*) SCHMIDT, t. II, p. 60 ; MATTER, t. III, p. 300.

L’impuissant démiurge fut alors contraint de recourir à son père. Il le conjura d’envoyer, un souffle sur l’oeuvre imparfaite, lui promettant que l’homme ainsi animé leur serait commun. Dieu se laissa toucher à cette prière, car, étant bon et père, il conserve pour son fils déchu un involontaire attachement.. On voit combien nous sommes près ici de ce Dieu mauvais des Templiers qui bien que démon, n’en est pas moins ami du Dieu superieur et « converse avec lui quand il le veut. » Eve fut formée comme l’avait été Adam ; Satanaël la séduisit et eut d’elle une fille, Colomena, et un fils nommé Caïn.

C’était un moyen indirect de manquer à sa récente promesse et d’assurer son empire exclusif sur la race qui devait descendre de Caïn. Mais d’Adam et d’Eve naquit un autre fils qui, n’ayant point de sang maudit dans les veines, devait être meilleur que son frère : Satanaël comprit qu’une moitié de sa proie lui échappait. Il semble qu’à ce moment un traité intervint entre lui et son père : le fils rebelle, renonçant à sa gloire divine et dépouillé de sa faculté créatrice, reçut en échange l’entier gouvernement des créatures qu’il s’engagea toutefois à ne point induire au mal, mais, infidèle à sa promesse, il s’efforça de séduire et de perdre les hommes, et Dieu fut obligé de venir au secours des âmes qui, on se le rappelle, étaient son propre souffle. C’est dans ce but qu’il fit sortir de son cœur son second fils, son Verbe, lequel entra dans la Vierge par l’oreille, n’eut d’un homme que l’apparence et resta étranger aux besoins comme aux souffrances de l’humanité. Jésus n’eut d’autre mission que de montrer aux hommes le chemin le meilleur pour revenir au ciel ; sa mort fut sans effet pour l’humanité. Il ne la délivra pas même de l’empire du malin ; car, bien qu’à la fin de sa vie il soit descendu aux enfers pour y enchaîner son frère rebelle et arracher de son nom la syllabe finale (el, Dieu), il ne put toutefois ravir à Satan le pouvoir, l’influence mauvaise qu’il exerçait sur les hommes, et c’est pourquoi ces derniers doivent se garder d’irriter ce prince du mal.

A l’exemple des dualistes cathares primitifs, les Bogomiles regardaient l’ancien Testament comme inspiré par Satan, à l’exception toutefois des prophètes et des psaumes. Par une interprétation arbitraire, ils pliaient à leur doctrine tous les passages du Nouveau Testament qui n’étaient pas en harmonie avec leurs principes fondamentaux. Ils admettaient aussi la vision d’isaïe, livre apocryphe longtemps cher à diverses sectes gnostiques. L’évangile de saint Jean était particulièrement en honneur chez eux ; ils le posaient sur la tête des néophytes auxquels ils conféraient l’initiation (*).

(*) V. SCHMIDT, t. II, p. 7 et 61 ; MATTER, t. III, p. 305.

Peut-être est-ce ici le lieu de rappeler qu’au dire de plusieurs historiens, cet évangile était, dans l’ordre du Temple, l’objet d’une foi toute spéciale (*). Celle des sociétés maçonniques qui prétend descendre immédiatement des Templiers possède un évangile grec de saint Jean qu’elle affirme provenir des grands-maîtres du Temple et être copié sur l’original du mont Athos. Mùnter attachait une grande importance à ce fait : il pensait que ce manuscrit, dans lequel il croyait trouver des vestiges de gnosticisme, remontait au XIIIe siècle. Au contraire, suivant M. Thilo, professeur à Halle, éditeur du code apocryphe du Nouveau Testament, le manuscrit dont s’enorgueillissent les Templiers modernes serait du commencement du dix-huitième siècle et ne présenterait que des textes de saint Jean, sans trace apparente de gnosticisme. Wilcke est plus précis : « Leur évangile de saint Jean, dit-il, venu du mont Athos et souscrit en grec des cinq premiers grands-maîtres du Temple, n’est que l’évangile connu de cet apôtre, mais mutilé, tronqué, interpolé, falsifié par un faussaire moderne, de manière à y insinuer le panthéisme du juif Spinosa, supprimant tout ce qui établit la distinction des personnes divines, la divinité du Christ, ses miracles, la primauté de saint Pierre, pour la transporter à saint Jean par une interpolation frauduleuse, imposture fondée sur une erreur grossière. Les anciens Templiers avaient entre autres pour principal patron saint Jean-Baptiste ; les Templiers modernes, croyant que c’était saint Jean l’Evangéliste, ont attribué à leurs devanciers l’évangile falsifié de l’Apôtre (**) ». Nous voilà bien loin, comme on voit, de l’opinion de M. Henri Martin qui, après avoir affirmé, dans son texte, que les Templiers profanaient la croix, mais respectaient l’évangile, spécialement l’évangile le plus spirituel, celui de saint Jean, ajoute en note, à propos du manuscrit conservé par les Templiers modernes: « il parait bien établi que ce manuscrit, d’un âge assez reculé, provient des grands-maîtres du Temple (***) ».

(*) V. MUNTER, dans Grouvelle ; Henri Martin, Hist. de France, t. IV, p.478 ; MATTER, t. III, P. 325. Outre cet évangile, les Templiers Modernes possèdent un recueil manuscrit de Dogmes et de rites, appelé Léviticon, et qu’ils attribuent aussi aux anciens Templiers.
(**)WILCKE.t. III, p. 466.
(***) Hist. de France, t. IV, p. 478.

Entre des sentiments si diamétralement opposés, il n’est pas facile de choisir et de prononcer. Le plus sage est d’attendre que le monde savant ait été mis à même d’examiner et de discuter le document dont il s’agit, ce que rendra facile la publication qu’en fait en ce moment M. Thilo (*). Tout ce que nous voulons conclure de ce qui précède, c’est que les Templiers, comme les Bogomiles, ont été accusés de prêter une foi particulière à l’évangile de saint Jean.

Les Bogomiles ne vénéraient pas la croix, parce que, disaient-ils, elle avait, servi à la mort du Christ. M. Matter remarque avec raison que ce n’était là qu’un prétexte, puisqu’ils ne croyaient ni à la mort ni aux souffrances du Rédempteur. Ils rejetaient, au dire d’Euthymius, « le sacrifice mystique qui inspire une sainte terreur, ainsi que la participation au corps et au sang du Seigneur », principes qu’on retrouve chez les Templiers. Comme ils n’admettaient qu’un culte intérieur et tout spirituel, les images et tout l’appareil extérieur leur étaient antipathiques. Cependant ils se représentaient Dieu, le Père, sous la figure d’un vieillard à longue barbe, le Fils sous celle d’un homme à qui la barbe commence à pousser ; le Saint-Esprit comme un jeune homme à face lisse (**). Ils honoraient d’ailleurs les démons dont le pouvoir n’avait pu être vaincu par Jésus. Mais, contrairement à ce qui se passait dans l’ordre du Temple, ce culte des puissances inférieures avait moins pour mobile le désir d’en recevoir des bienfaits que la crainte d’en être maltraité.

(*) Lors de la lecture de la présente étude devant l’Académie dés inscriptions (séance du 12 novembre 1869), M. Alexandre a fait connaître en effet que l’évangile dont il s’agit, dit Evangile des Templiers, venait d’être publié par M. Thilo.
(**) Euthymius Zigabenus, sect. 14. – MATTER, t. III, p. 305.

Il n’y avait qu’un pas de ce respect mêlé de terreur à un culte spécial et exclusif. Ce pas, quelques dualistes le franchirent. Dès le milieu du Xle siècle on rencontre cette doctrine que Satanaël doit seul être adoré, qu’à lui seul on doit adresser des prières pour être heureux ici-bas.

C’est cette croyance qui fut propre à celle des deux grandes branches du dualisme mitigé dont il nous reste à parler, à celle des Sataniens ou Lucifériens ; c’est elle aussi qui semble avoir versé le plus de flots troubles dans ce mélange impur qui forme la doctrine secrète du Temple.

Ce qu’il convient ici de mettre en lumière, c’est moins la pensée inspiratrice que ses conséquences, ce sont moins les dogmes que les mœurs, les rites et les pratiques étranges qui en découlent, et ce côté du sujet offre à la fois plus d’intérêt et moins d’aridité.

Que le lecteur veuille donc bien nous suivre au fond de cette ténébreuse sentine d’impuretés où nous ne porterons du reste qu’un flambeau rapide et discret. Il doit comprendre qu’il a dès à présent entre les mains les premiers éléments de solution d’un des plus grands problèmes de l’histoire. Ces rêveries que l’impitoyable logique propre aux esprits incultes devait traduire en abus révoltants, ont été, dans leur temps, des nouveautés hardies : elles ont soulevé les passions de générations nombreuses ; elles ont fait couler des flots de sang. A ce titre elles mériteraient de sortir du domaine étroit de l’érudition, quand même elles ne devraient pas fournir la lumière qui permet d’élucider le fait le plus mystérieux et le plus considérable du plus grand siècle du moyen âge.

II. LES EUCHÈTES ET LES LUCIFÉRIENS.

Michel Psellus, philosophe qui vivait vers le milieu du Xle siècle, et qui jouissait d’un grand crédit près de l’impératrice Théodora, fut chargé d’une enquête sur les opinions de sectaires qu’il qualifie d’exécrables et qu’il appelle Euchètes ou Enthousiastes.

Qu’étaient-ce au fond que ces Euchètes ? Descendaient-ils, comme le pense un écrivain allemand, Schnitzer, des Euchètes du IXe siècle qui, après avoir été chassés de l’Asie, se seraient perpétués dans la Thrace jusqu’au Xle ? Ont-ils donné naissance aux Bogomiles, ou bien le système de ces derniers a-t-il seulement subi quelques modifications par suite de son contact avec eux ? Rien de plus obscur que ces questions. Ce qui est certain, c’est que Psellus, le seul auteur qui nous fasse connaître les Euchètes, expose les opinions de trois sectes sorties d’eux, et que, de ces trois sectes, la plus spiritualiste, celle qui honorait à la fois Dieu le père et ses deux fils, ne paraît avoir eu qu’un développement passager ; la seconde a les plus grandes analogies avec les Bogomiles ; la troisieme était en communion absolue de principes avec les Sataniens ou Lucifériens.

La seconde en effet (par malheur, Psellus n’en donne pas le nom), honorait à la fois le Dieu suprême et son fils cadet, mais évitait de mécontenter l’aîné, le fils déchu, createur du monde terrestre (*) : la troisième professait l’opinion que ce dernier a seul droit à la vénération des hommes (**). Ce mauvais génie, Psellus l’appelle Satanaki ; or Satanaki est la forme slave de Satanaël (***). Il est donc vraisemblable que cette doctrine grossièrement matérialiste eut sa source dans les tribus slaves longtemps attachées aux fables du paganisme, et que c’est à ces tribus que les Euchètes l’empruntèrent. Il se pourrait toutefois qu’elle eût un berceau oriental et, qu’au lieu de l’avoir empruntée aux Slaves, les Euchètes la leur eussent au contraire communiquée : des sectaires Euchètes vivaient au Xle siècle en Mésopotamie et justifiaient leurs erreurs par des visions et des extases(****).

(*) La seule nuance qui sépare les Bogomiles de cette branche des Euchètes, c’est que, dans cette dernière, les élus n’étaient pas astreints à se priver d’une nourriture animale, tandis que les Bogomiles suivaient, sous ce rapport, le rigorisme sévère des dualistes cathares. (V. SCHMIDT, t. II, p. 266).
(**) PSELLUS, De operatione dœmonum, t. II, édit. de 1615.
(***) M. BOISSONNADE, dans l’édition de Psellus qu’il a publié à Nuremberg en 1838, donne la préférence à la variante Satanaël ; mais l’édition originale que nous avons sous les yeux porte bien Satanaki.
(****) MATTER, Hist. critique du Gnosticisme, t. III. p. 250.

Quoi qu’il en soit, cette croyance se répandit rapidement. Comme elle exaltait brutalement les passions, comme elle était en harmonie avec l’esprit inculte des temps barbares où elle se manifesta, elle acquit un développement prodigieux. Au Xlle siècle on la trouve florissante dans la Thrace, devenue un foyer d’agitation religieuse et où s’étaient réfugiés les débris des Pauliciens, chassés de Tépriké par l’empereur Basile le Macédonien. À cette époque, et en Grèce, ceux qui admettaient cette grossière théologie furent appelés Sataniens, nom qui caractérisait et résumait leur système (*). Plus tard ils reçurent en Occident celui de Lucifériens. Ils se répandirent surtout dans les provinces autrichiennes, en Styrie, en Tyrol, en Bohème où ils pénétrèrent vers 1176 : on en rencontra dans le Brandebourg et jusque sur le Rhin (**).

(*) Sataniani, quia Satanam fortem existimantes, eum venerabantur, ne mala in eis, ut dicebant, operatur. NICETAS CHOMATES. Thésaurus orthod. fidei, 572.
(**) SCHMIDT, t.I p. 139.

Dès le commencement du XIIIe siècle, cette hérésie avait envahi l’Allemagne occidentale. En 1231, le synode de Trêves condamna une femme qui avait, plaint le diable d’avoir été injustement expulsé du ciel (*). Ce n’est qu’un siècle plus tard que la secte fut découverte en Autriche par le zèle des Dominicains. Ces moines trouvèrent beaucoup de Lucifériens parmi les nombreux Cathares du diocèse de Passait, à Vienne et dans la Styrie. En 1315, plusieurs de ces sectaires furent brûlés à Krems, à Saint-Hippolyte, en Bohème. À Vienne, plus de cent périrent avec un grand courage au milieu des flammes : un de leurs chefs, nommé

Neumeister, assura, en montant sur le bûcher, qu’ils étaient plus de 80.000 dans les pays autrichiens et ailleurs. M. Schmidt suppose que cette évaluation était exagérée, mais il remarque toutefois qu’en 1338, et malgré de nouveaux supplices, ces hérétiques étaient assez puissants pour opposer à l’inquisition une résistance redoutable et pour persécuter à leur tour les prêtres et les moines (**).

(*) Gesta archiepiscopum Trevirensium, dans l’Amplissima collectio de dom MARTÈNE et dom DURAND, t. IV, col. 244.
(**) SCHMIDT, t.I, p. 141, d’après VITODURANUS et le Catalogus abbatum Glunicensium, au t. II, p. 330 des Scriptores rerum Austracarum.

Ainsi c’est en 1315, moins de quatre ans après la destruction de l’ordre du Temple, que cette hérésie arrive à son plus haut développement, et, en dépit des persécutions et des supplices, elle est assez forte pour tenir tête à l’inquisition. Elle a alors des représentants en Mésopotamie, dans toute l’Asie-Mineure, dans la Thrace, la Grèce et dans plusieurs contrées occidentales de l’Europe. On voit que si l’hérésie du Temple participe de celle-là, il est assez inutile de chercher en quelle contrée les Templiers puisèrent leurs erreurs. Ils les trouvèrent à la fois dans presque tous les pays où ils avaient des résidences : l’Asie aussi bien que l’Europe en étaient infectées. On jugera des points de contact des deux doctrines par le peu que nous allons dire de celle des Lucifériens : nous l’empruntons aux sources les moins suspectes, aux annales de Neuss et à la chronique de Vitoduranus (*).

(*) Les annales de Neuss ou de Nuys (Annales Novesienses ) ont été publiées au t. IV de l’Amplissima collectio de MARTÈNE et DURAND. La chronique de VITODURANUS se trouve dans le Thésaurus historiœ Helveticœ.

C’est injustement que Lucifer a été chassé du ciel : il y remontera un jour avec tous les siens, tandis que Michaël (on se rappelle que dans le système bogomile c’est là un des surnoms de Jésus), tandis que Michaël et ses anges seront livrés à d’éternels supplices : il en sera de même des hommes qui refusent d’adorer Lucifer. Tel etait un des articles fondamentaux de la foi des Lucifériens ; c’est pourquoi ces sectaires, en se rencontrant, se saluaient par ces mots : « Lucifer, qui a subi l’injure, te salue. » Un second point de foi était exprime par l’espèce de dilemme suivant : « Si Marie est restée vierge après la conception, c’est un ange et non un homme qu’elle a enfanté ; si elle a mis au monde un homme, elle n’est pas restée vierge. »

La messe n’est que vanité ; elle n’est ni utile ni respectable. C’était là encore un des articles de la croyance des Sataniens.

D’accord en cela avec les Bogomiles et les Cathares primitifs, ces hérétiques niaient la présence réelle : ils appelaient l’hostie un Dieu simulé (Deum fictitium). Ils se moquaient du baptême et de l’extrême onction, méprisaient le mariage qu’ils appelaient juratum meretricium, et, quant au sacrement de pénitence, ils le dénaturaient étrangement, se confessant non à des prêtres mais à des laïques et accusant tous leurs péchés en bloc et non un à un (*). C’est à peu près ce que faisaient les Templiers auxquels il était donné une absolution commune : ils allaient même plus loin que les Lucifériens, car, d’après les articles 107 et 108 de l’acte d’accusation, confirmés par les dépositions de Florence, le grand-maître, quoiqu’il ne fut pas prêtre, entendait les chevaliers en confession, et s’arrogeait le droit de les absoudre même des fautes non révélées. Enfin les Lucifériens plaisantaient du jeûne, mangeaient de la viande en tout temps et travaillaient même dans le temps pascal.

(*) Confitentes non sacerdolibus, sed laicis in génère, peccata sua in specie exprimentes. (Annales Novesienses, col. 582).

Pour eux l’Eglise romaine était l’église des infidèles : ils rejetaient ses usages et ses traditions. Leur morale était d’accord avec leurs idées religieuses.

Non seulement Dieu ne punit point le mal qui se commet sur la terre, mais même il l’ignore. « C’est pourquoi, disent les révélateurs de ces abjectes théories, ils tenaient leurs réunions dans des lieux souterrains qu’ils appelaient, par antiphrase, des caveaux de pénitence, et là se livraient aux actes de la plus honteuse promiscuité, pater cum filia, frater cum sorore. » Peut-être croyaient-ils qu’il n’est pas au pouvoir du corps de souiller l’âme et que, quoi qu’il puisse faire, une fois arrivé à la liberté spirituelle, on ne pêche plus. Ainsi s’expliquerait cette étrange opinion que leur prêtent les annales de Neuss, que la virginité ne peut se perdre sur la terre (*). C’est l’idée qu’exprimait à sa manière une femme de leur secte qu’on condamnait au bûcher, et qui répondait à ses juges : « Au-dessus de la terre, je suis vierge encore, mais ici-bas je le suis très peu. «Ajoutons, pour compléter ce tableau de la morale des Lucifériens, qu’ils n’avaient d’autre souci que les biens matériels, qu’ils ne songeaient qu’à s’enrichir et adressaient à cet effet leurs prières à Lucifer (**).

(*) Virgines sub terra non posse deflorari, etiam si a mille viris cognoscerentur.
(**) Ipsum pro divitus rogant. Fragment à la suite de Pilichdorf sur les Vaudois, dans la Bibliotheca Pairum de Cologne, 1618, t. XIII, p. 341, cité par M. SCHMIDT.

Ainsi, tandis que les Cathares primitifs plaçaient au sommet de leur système religieux un Dieu bon, objet exclusif de leur culte, tandis que les Bogomiles partageaient leurs prières entre ce Dieu et son fils céleste, tout en évitant de mécontenter le fils déchu, créateur de la matière, les Lucifériens n’adressaient leurs hommages qu’à ce dernier. Au lieu que les Cathares, voyant dans la matière l’œuvre du Dieu mauvais, évitaient tout contact avec elle, les Lucifériens recherchaient ce contact pour plaire à leur divinité. Les premiers se distinguaient par la pureté de leurs mœurs, leur désintéressement, leur détachement des choses d’ici-bas : les Lucifériens, au contraire, s’attachaient aux choses de la terre et faisaient des satisfactions de la chair une sorte d’offrande agréable au démon créateur. Ces deux courants en sens contraire, prenant leur source dans une même doctrine, ne sont pas un phénomène particulier au seul catharisme : tous les systèmes dualistes l’ont présenté, et nous le retrouverons tout à l’heure en Asie, chez les Ismaéliens.

Les uns ont prétendu dompter la chair par la mortification, le jeûne, le célibat ; ils ont condamné le mariage et essayé de dérober au Dieu mauvais tout ce que la continence peut lui ravir. Les autres ont voulu dompter la chair d’une façon tout opposée, en l’assouvissant : autre façon de marquer du mépris pour elle. Ils l’ont considérée comme chose absolument distincte de l’esprit, sans relation avec lui, incapable par conséquent de lui communiquer aucune souillure. Au Dieu bon l’esprit, au mauvais la matière et la chair. Placés sur cette pente glissante, ceux-là en sont venus à subordonner l’esprit à la matière, et persuadés que le Dieu bon était étranger au monde, ne voyant partout que la main du créateur malfaisant, ils ont cru l’honorer comme il voulait l’être, par un culte conforme à sa nature.

C’est à cette branche du dualisme cathare mitigé, c’est à cette sœur germaine du bogomilisme que convient, selon toute vraisemblance, ce principe étrange qu’un moine de Vaulx-Cernay qui fit partie de la croisade contre les Albigeois prête à certains hérétiques de son temps : Nul ne peut pêcher à partir de la ceinture : Nullus potest peccare ab umbilico et inferius (*).

(*) Dans DUCHESNE, Scrip. hist. Franc., t. V, p.557. Ce point de dogme est confirmé par Reinerius SACCHONI en ces termes : Quod a cingulo deorsum non committatur mortale peccatum. V. SACCHONI, dans GRETSER, Opéra, t. XII, part. II, p. 30.

C’est aussi aux seuls Luciferiens, et non à l’ensemble de la grande famille cathare, qu’il faut attribuer cette opinion sur la nature de Jésus dont parle Pierre de Vaulx-Cernay : « Même disaient-ils entre eux que ce Christ qui est né dans la Bethléem terrestre et visible et qui a été crucifié à Jérusalem était un malfaiteur (fuit malus) ; que Marie Madeleine fut sa concubine et qu’elle est la femme surprise en adultère dont il est parlé dans l’Evangile. » Qu’on rapproche de ce texte la formule d’absolution des Templiers : « Je prie Dieu qu’il vous pardonne vos péchés, comme il les pardonna à Marie Madeleine et au larron qui fut mis en croix. » Est-il possible, nous le demandons, de trouver, sur un point particulier, une conformité de doctrine plus claire et plus significative ? Les sectaires dont parle Pierre de Vaulx-Cernay ne voulaient reconnaître d’autre Christ qu’un Christ idéal dont la vie et la passion auraient eu pour théâtre non la terre d’ici-bas, mais le monde invisible, la Bethléem et la Jérusalem célestes. Ce Christ n’aurait été dans ce monde que d’une façon toute spirituelle, dans la personne de son principal disciple saint Paul. C’est ici le dernier degré et comme l’extrême ramification du docétisme. Le Christ n’a plus même une vie simplement fantastique ; il ne s’est pas même incarné en apparence, comme le pensaient les Cathares et les Bogomiles ; celui qui a porté ce nom n’est plus qu’un homme ordinaire, un imposteur par conséquent et, qui pis est, un larron et un débauché. Le Christ idéal ne s’est manifesté que par l’inspiration qu’il a communiquée à l’un de ses disciples.

III. MŒURS ET RITES DES SECTES DONT LA DOCTRINE S’EST INSPIRÉE.

Il est nécessaire d’insister sur les mœurs et les rites des sectes dépravées dont le culte exclusif fut celui du dieu de la matière : ces mœurs expliquent celles des Templiers et les pratiques abominables qui leur sont imputées. Que des calomnies se soient mêlées aux justes accusations dont ces sectes ont été l’objet de la part de leurs ennemis, cela n’a rien que de vraisemblable. Le secret dont elles entouraient leurs réunions, leur doctrine qui élevait le principe du mal au rang d’un dieu, le respect qu’elles étaient ainsi, amenées à lui témoigner, en voilà plus qu’il n’en faut pour expliquer les horribles soupçons que leurs contemporains orthodoxes firent peser sur elles, soupçons quelquefois absurdes, souvent empreints d’une exagération passionnée et qui trop souvent coûtèrent la vie à ceux qui les inspiraient. Tout fut-il faux cependant dans ces suspicions homicides, et sont-elles également méritées par toutes les sectes qui en furent les victimes ?

La distinction que nous établissions tout à l’heure entre les deux grands courants auxquels ont obéi les systèmes dualistes répond en partie à ces questions. Les doctrines ont leur logique qui les pousse à tirer des principes les conséquences dernières, même les plus blessantes pour la dignité individuelle comme pour l’ordre social. La branche du catharisme pur, vouée à la mortification, au jeûne, à l’abstinence, exaltant l’esprit et abaissant la matière, marchait tout droit vers l’ascétisme ; la branche opposée, partant de cette idée que le corps est impuissant à dégrader l’âme, devait aboutir au plus immonde sensualisme. C’est faute d’avoir fait cette distinction fondamentale que des auteurs modernes, d’ailleurs fort érudits, ont été conduits à traiter d’inventions calomnieuses tout ce que les écrivains ecclésiastiques nous ont transmis sur les mœurs ignobles des hérétiques de leur temps. Ces écrivains ecclésiastiques eux-mêmes, incapables de distinguer entre les diverses sectes, trop rapprochés des faits pour les bien juger, n’ayant aucun fil conducteur pour se reconnaître au milieu de la confusion des croyances hétérodoxes, les ont toutes englobées pêle-mêle dans les mêmes accusations. Mieux éclairés, plus éloignés qu’eux des événements, nous pouvons aujourd’hui discerner tout à la fois ce qu’il y a de fondé dans ces incriminations et à qui il convient de les appliquer. Ce n’est pas à tous les Cathares, comme le prétend maître Alain (*), ce n’est pas même aux Bogomiles de la Thrace, comme on peut l’induire de Psellus (**), c’est aux Lucifériens seuls que conviennent ces actes odieux contre la religion et les mœurs dont déposent tant de témoignages écrits. Encore faut-il, dans ces accusations, faire la part, de la crédulité des temps et de la passion qui animait les accusateurs.

(*) ALANUS, adversus hœreticos et voldenses
(**) PSELLUS, De operatione dœmonum, 9.

Quelques faits toutefois paraissent empreints d’une suffisante vraisemblance pour être élevés au rang de probabilités historiques, tant parce que des témoignages concordants les attestent que parce qu’ils sont en harmonie avec les dogmes religieux des adorateurs de Satan. D’autres, au contraire semblent tellement en désaccord avec la nature humaine, avec l’esprit qui semble devoir présider à toute association religieuse qui aspire à se répandre, qu’on ne peut y ajouter foi que s’ils ont pour eux, outre l’autorité des témoignages écrits, celle plus probante encore des sculptures et des monuments.

Parmi les faits de la première catégorie, nous rangerons sans hésiter les réunions nocturnes et certaines pratiques impies ou licencieuses qui s’y accomplissaient. Dans ces conventicules cachés à la lumière du jour, Lucifer était invoqué ; on lui chantait des hymnes, parodies des litanies chrétiennes, on lui offrait des sacrifices (nefanda sacrificia).

Les lumières éteintes, on se livrait aux plus honteuses promiscuités : tout était permis dans ces orgies véritablement diaboliques, l’adultère, l’inceste, les crimes que la langue refuse de nommer. Il paraît même qu’il y avait, pour chacun d’eux, un tarif appliqué pour les frais communs de ce culte infâme (*). Quelque monstrueuses que puissent paraître de pareilles pratiques, elles s’expliquent toutefois, parce qu’elles répondent à l’esprit d’une doctrine qui condamnait le mariage et qui voyait, dans la satisfaction des appétits les plus grossiers, un hommage agréable à son dieu. Mais en peut-on dire autant de celles dont il nous reste à parler, l’adoration de divers animaux et les sacrifices d’enfants ?

(*) V.Radulfus COGGESHALE, Chronicon anglicanum, au t. XVIII, p. 92 du Recueil des hist. des Gaules ; JOACHIM, Expositio in apocalypsim, f ° 130 ; Tracta tus de hœresi pauperum de lugdano, au t. V, c. 1782 du Thésaurus nov. anecdot. de MARTENE et DURAND ; Guibertus NOVI-GENTIMUS, p. 519,520.

Certains hérétiques, dans leurs réunions nocturnes, auraient adoré et baisé des animaux qui leur semblaient la personnification du dieu mauvais, des oies, des canards, mais surtout des crapauds et des chats (*). Les enfants nés du commerce immonde accompli dans ces ténébreuses orgies auraient été solennellement immolés quatre jours après leur naissance (quelques auteurs disent huit jours), leur sang recueilli avec soin, leur corps brûlé. De leurs cendres mêlées au sang on aurait fait un pain servant à l’eucharistie des sectaires (**). Cette accusation s’applique à la fois aux Bogomiles de la Thrace et aux Euchètes, dont, comme nous l’avons dit, une des branches parait s’être soudée à celle des Lucifériens (***). Elle fut également mise à la charge des Templiers.

(*) Tractatus de hoeresi pauperum de lugduno, loco citato,-ALANUS, 176
(**) Guibertus NOVIGENTIMUS, loc. cit. – ADEMARI chronicon, au t. X des Historiens des Gaules, p. 159.
(***) PSELLUS, p. 23.

Dans la bulle qu’il publia en 1233 contre l’hérésie des Stadinghiens, Grégoire IX précise la première de ces imputations. Nous citerons quelques passages de cette bulle : « Le néophyte qui entre pour la première fois dans les conventicules de ces hérétiques voit apparaître une espèce de crapaud. Les assistants baisent l’animal immonde et introduisent dans leur bouche sa langue et sa bave. Ce même être prend d’autres figures. Il apparaît sous la forme d’un canard, d’une oie, d’un homme pâle et maigre dont la chair semble tomber en pourriture. Le néophyte embrasse cet homme : un froid glacial se glisse dans ses veines et, après ce baiser, tout souvenir de la foi catholique est effacé de son cœur. Les assistants se mettant à table, et, le festin achevé, on voit descendre à reculons d’une certaine statue qui se trouve d’ordinaire dans ces réunions un chat noir à queue tortillée et de la grosseur d’un chien de taille moyenne (*). Le novice, le chef de l’assemblée et tous les assistants lui baisent le derrière. On chante des cantiques en son honneur, et, chacun ayant incliné la tête : « Aie pitié de nous », lui dit le grand-prêtre. Par ordre de ce dernier, son voisin en dit autant.

(*) Per quamdam statuant, quœ in scholis hujusmondi esse solet, descendit retrorsum ad modum canis mediocris gattus niger; retorta cauda. Cette phrase est claire : c’est évidemment d’un chat de la grosseur d’un chien de taille moyenne qu’elle entend parler. Comment donc M. de Hammer a-t-il pu prétendre qu’il s’agissait ici d’un chien ? (voir la page I1 de son mémoire cité plus loin.)

Un troisième reprend : « Nous te reconnaissons pour notre maître. » Un quatrième ajoute : « Et nous devons t’obéir. » Cette espèce d’hymne récitée, les lumières s’éteignent et l’assemblée se livre aux actes de la plus abominable luxure…. Quand les flambeaux sont rallumés, chacun ayant repris sa place, on voit sortir d’un angle obscur du cénacle un homme ayant, à partir des reins, le haut du corps brillant et plus clair que le soleil, le bas velu comme un chat : son éclat illumine toute l’assemblée. Alors le grand prêtre, tirant quelque chose de l’habit du novice, dit à cet être lumineux : « Maître, je te donne ceci qui m’a été donné », et l’homme brillant répond : « Tu m’as souvent bien servi ; tu me serviras mieux encore je remets à ta garde ce que tu viens de me donner. » Cela dit, il s’évanouit incontinent.

La bulle ajoute : « Chaque année, à Pâques, ces sectaires reçoivent l’hostie consacrée de la main du grand prêtre ; ils la gardent dans leur bouche et, de retour chez eux, la jettent dans les latrines, en mépris du Rédempteur. » Cette accusation se retrouve littéralement dans les informations faites en Angleterre contre les Templiers.

« Enfin, dit Grégoire IX, ces blasphémateurs, dans leur délire, osent assurer que le maître des cieux, par violence, par ruse et contre toute justice, a précipité Lucifer dans les régions infernales. C’est en ce dernier que croient ces malheureux, et ils affirment que, créateur des choses célestes, il remontera un jour à la gloire d’où Dieu l’a précipité ; c’est avec lui et non avant lui qu’ils espèrent arriver à la béatitude éternelle. Ils professent qu’il faut se garder de faire ce qui plaît à Dieu et faire au contraire ce qu’il déteste (*). » Aux principes théologiques exprimés dans ces dernières lignes, on a reconnu les Lucifériens.

(*) RAYNALDI, Annales ecclesiastici, t. XIII, p. 447, ad annum 1233.

Avant d’aller plus loin, rappelons que quelques-unes des superstitieuses pratiques énumérées dans cette bulle furent imputées aux Templiers. L’article 14 de l’enquête dressée par la cour de Rome les accuse d’avoir adoré un chat qui quelquefois se montrait à eux dans leurs assemblées secrètes. Plusieurs chevaliers, entre autres Gaufred de Thatan (*), Bernard de Selgues, Bertrand de Silva, Jean de Nériton (**), déposèrent de l’adoration de cet animal.

(*) MOLDENHAVER, Process gegen des Orden der Tempelherrn, p. 195
(**) RAYNOUARD, Monuments, etc., pages 280,293,296.

Nériton raconta avoir vu paraître dans un chapitre un chat d’un poil gris pommelé. Tous les frères présents se levèrent aussitôt et, ôtant avec respect leur capuce, inclinèrent la tête. Lui-même s’inclina. Dans le procès inédit de Florence dont on trouvera le texte à la fin de cette étude, le quatrième témoin, Nicolas Réginus, fait une déposition analogue, à l’époque de sa réception, il a vu, dans un chapitre tenu à Bologne, apparaître un chat noir que tous les frères présents adorèrent : « Et dixit quod vidit. dictum catum standem in dicto capitulo per oram, et posteà evanuit…»

Tout le moyen âge a fait du chat l’une des métamorphoses habituelles de Satan. Cette idée semble dérivée de la mythologie indienne où le chat est une des formes sous lesquelles se manifestent les Rakhsasas, sortes de démons voués au service du dieu Siva (*) Après le chat, le serpent et le crapaud sont, clans le symbolisme du moyen âge, les apparences que Satan, le grand maître des apparitions décevantes, aime le mieux à revêtir.Tantôt le génie du mal était censé fixer véritablement sa demeure dans ces animaux ; tantôt il en prenait seulement l’apparence, et alors l’animal n’était pas réel, mais fantastique (**).

(*) Voir Saoptika-Parva, épisode du Mahàbhàrata, traduit par Théodore PAVIE ; Journal asiatique, novembre 1840, p. 401, et les Lergendes pieuses du moyen âge, de M. Alfred MAURY, note de la p. 166.
(**) Légendes pieuses, etc., loc. cit.

L’on s’explique donc aisément le culte que certaines sectes, pour qui Satan était un Dieu, portèrent au chat, au serpent et au crapaud. Mais, de la présence de ces animaux sur divers monuments religieux, conclure, comme l’ont fait M. de Hammer et ses disciples, que ces monuments sont l’œuvre des sectes dont il s’agit, c’est là tirer une conséquence forcée et que rien n’autorise. Encore moins est-on en droit d’attribuer ces œuvres sculpturales à l’ordre du Temple et d’en induire qu’il aurait professé des opinions gnostiques ou ophitiques, sous le double prétexte que ces œuvres représentent des animaux que les chevaliers furent accusés d’adorer et que ces animaux sont des attributs gnostiques.

Il ne faut pas l’oublier : ce ne sont pas seulement les sectes dualistes du moyen âge qui font des animaux dont on vient de parler, l’emblème et la personnification de Satan : c’est aussi et surtout la symbolique chrétienne. Il y a accord sur ce point entre l’hérésie et l’orthodoxie. Le chat n’apparait que très rarement dans les sculptures religieuses. Quand les artistes veulent montrer Satan sous la forme d’un quadrupède, c’est ordinairement celle d’un chien qu’ils lui affectent(*). Dans les églises d’Erfurt et de Wultendorf que M. de Hammer citait comme gnostiques, on trouve des figures de chiens, mais point de chats. Celle de Schoengraben, qui a fait si longtemps le désespoir des érudits, contient un bas-relief où figure une femme posant ses lèvres sur le front d’un enfant et assise sur une chaise dont les pieds sont terminés par des têtes de chats, Mais les archéologues ne voient dans cet accessoire, d’ailleurs très secondaire, qu’un symbole de la vigilance maternelle, et refusent d’y reconnaître un emblème gnostique.

(*) Dans son mémoire sur le gnosticisme des Templiers, mémoire sur lequel nous reviendrons à la fin de cette étude, M. de Hammer,
intéressé à prouver que le chat qu’ils adoraient dans leurs chapitres secrets figure sur leurs monuments, confond continuellement le chat avec le chien, sous le prétexte que, dans la basse latinité, gattus signifie indifféremment un chien ou un chat.

Le serpent et le crapaud sont infiniment moins rares que le chat dans les sculptures religieuses du moyen âge. Les églises de Montmorillon, de Moissac, de Saint-Hilaire de Melle, de Saint Jacques de Ratisbonne contiennent des bas-reliefs où se voient des femmes allaitant des reptiles. La plus célèbre de celles qui viennent d’être nommées, l’église octogone de Montmorillon est ornée d’un groupe où figure une femme nue qui tient à la main des crapauds qu’elle allaite ; près d’elle une autre femme presse entre ses doigts deux gros serpents enlacés à ses cuisses et. qui sucent ses mamelles pendantes. M. de Hammer voyait là des symboles ophitiques et attribuait sans hésitation ces sculptures aux Templiers, opinion que Raynouard, son contradicteur, ne réfutait que par des raisons peu directes. On sait aujourd’hui que l’octogone de Montmorillon faisait partie d’un hôpital destiné aux malades et aux pauvres, et qu’il fut bâti en 1107 par un ordre hospitalier fondé à l’instar de celui de Saint Jean de Jérusalem, au retour de la croisade qu’avait entreprise Guillaume X, duc d’Aquitaine et comte de Poitou. Le symbole parfaitement orthodoxe qui s’y trouve représenté n’est autre que celui du supplice des damnés. C’était, au moyen âge, une opinion généralement reçue que la peine principale des impudiques en enfer consistait à devenir la pâture d’affreux reptiles. Ainsi s’explique pourquoi, dans les peintures et les sculptures représentant le supplice des débauchés, ces animaux s’attachent presque toujours au sein et aux parties naturelles ; témoin le jugement dernier du Campo-Santo de Pise peint par Orcagna (*).

(*) M. Alfred MAURY, Légendes pieuses du moyen âge, p. 151,152.

A la différence de l’octogone de Montmorillon et contrairement à l’opinion de Raynouard, la mystérieuse église de Schoengraben paraît bien avoir été bâtie par les Templiers ; mais vraisemblablement les bas-reliefs symboliques de sa demi-rotonde ne cachent pas le sens gnostique que M. de Hammer leur attribuait. Dans l’opinion d’un archéologue estimé d’Allemagne, M. Eiszl, le drame qui se déroule sur les tableaux sculptés de cette église est celui de la chute de l’homme, de ses conséquences et du jugement après la mort (*). Le même mythe est représenté, dans la cathédrale de Milan, sur un sarcophage du quatrième siècle, bien antérieur à l’ordre du Temple. Si donc, comme on l’assure, c’est un artiste du Temple qui a exécuté les ornements de la demi-rotonde de Schoengraben, il n’a fait que reproduire un mythe très orthodoxe et tout chrétien. La façon dont ce sujet est représenté tant à Schoengraben qu’à Milan ne s’accorde pas d’ailleurs complètement avec les idées gnostiques. La théologie de Valentin admet bien, comme le dogme chrétien, la chute et la rédemption de l’homme, mais non le jugement après la mort : c’est en vertu de leur nature même, et non en vertu de leurs œuvres, que les pneumatiques sont sauvés (**).

(*) Le dessin de la demi-rotonde de Schoengraben, en Autriche, a été publié dans le Magasin pittoresque, année 1836, p. 225.
(**) V. MATTER,Hist. critique du gnosticisme, t. II, p. 83 et 442.

L’ordre des idées nous a conduit à traiter dès à présent des églises attribuées aux Templiers et des figures prétendues gnostiques qu’on y signale. Nous reviendrons plus loin sur les mémoires de M. de Hammer et sur les autres monuments qu’il impute à l’ordre du Temple et dont il infère son affiliation aux croyances gnostiques.

Pour résumer ce qui précède, bornons-nous à dire en ce moment que si l’adoration par les Templiers et par certains hérétiques, d’animaux symbolisant le démon est un l’ait très vraisemblable, voisin même de la certitude, tant parce qu’il est affirmé par des auteurs dignes de foi, que parce qu’il est en harmonie avec une doctrine où Satan jouait le rôle de créateur du monde, ce fait toutefois n’est point attesté par les sculptures religieuses desquelles on a prétendu l’étayer. D’une part on ne prouve pas que ces sculptures soient l’œuvre des sectes ou de l’ordre militaire auxquels on les attribue ; de l’autre les signes et les mythes qu’elles représentent, n’offrent, sainement interprétés, qu’un sens parfaitement orthodoxe.

Chose singulière ! Il en est tout différemment d’un acte bien autrement criminel que l’adoration de quadrupèdes ou de reptiles. Nous voulons parler de l’immolation d’enfants dont les cendres auraient servi à confectionner un pain eucharistique. Ce forfait abominable, imputé aux Bogomiles de la Thrace, aux Euchètes, aux Lucifériens, fut aussi mis par la voix publique à la charge des Templiers (*) et les chroniqueurs du temps n’ont pas manqué d’accueillir ce bruit populaire.

(*) Avec une variante toutefois : c’est pour obtenir l’huile qui devait servir à consacrer l’idole que le sacrifice reproché aux Templiers aurait eu lieu : « Un enfant nouvel engendré d’un Templier et d’une pucelle estoit cuit et rosti au feu et toute la graisse ostée, et d’icelle estoit sacrée et ointe leur idole » (Grandes chroniques de France, édit. Paulin Paris). Voyez aussi Pierre du Puy, p. 26, d’après la chronique de Saint-Denis, où ce fait forme l’article 10 de l’acte d’accusation.

L’invraisemblance de l’accusation, tirée de sa monstruosité même et de la crédulité de ceux qui l’ont accueillie, n’est point un argument solide et suffisant. Une révélation toute récente nous a appris, non seulement la réalité, mais l’étrange vitalité de pareilles pratiques. Un recueil mensuel qui se publie à Moscou, le Messager russe, dans un article reproduit en juin 1869 par divers journaux français (*), nous a fait connaître les usages religieux de deux sectes encore existantes en Russie, les khlisti et les skoptsi (mutilés), dont les rites sanguinaires furent dénoncés à l’empereur Alexandre 1er, dans un mémoire du métropolitain de Moscou. Selon ce mémoire, dont un journal de Saint Pétersbourg a publié des fragments, quand une fille incomplètement mutilée vient à concevoir, par le fait secret d’un homme étranger à la secte, et met au monde enfant du sexe masculin, les skoptsi, voyant là un événement miraculeux et comme une bénédiction du ciel, immolent cet enfant le septième jour après sa naissance, à minuit ; ils le lavent ensuite dans l’eau tiède, en ayant soin de presser sa blessure, afin d’en tirer la plus grande quantité de sang possible, l’eau où l’enfant a été plongé se conserve comme une chose sacrée. Quant au corps, il est déposé dans un vase rempli de sucre pulvérisé où l’on parvient à le dessécher, Il est ensuite réduit en poudre, et cette poudre entre dans la confection de pains consacrés que les sectaires coupent en morceaux et distribuent aux assistants à la fin de leurs réunions. C’est là ce qu’ils nomment la grande communion de la chair de l’agneau, par opposition à celle du sang qui se fait avec l’eau où la victime a été purifiée. Les journaux russes (**) assurent que ces faits, dénoncés par le métropolitain de Moscou, Mgr Platon, ont été constatés par une enquête officielle.

(*) Voyez en particulier le Temps du 24 juin 1869, où se trouve des extraits du rapport de Mgr Platon, métropolitain de Moscou, à l’empereur Alexandre 1er.
(**) Particulièrement le Nouveau Temps de Saint Pétersbourg, du 30 mai (11 juin) 1869, et Nouvelles contemporaines, Sovremenniya Isviestiya.

C’est bien là, comme on voit, la pratique sanguinaire qui fut imputée aux Bogomiles de la Thrace, aux Euchètes, aux Lucifériens, et que la voix publique mit aussi à la charge des Templiers. Il est juste de remarquer qu’aucun des articles dressés pour l’enquête des commissaires pontificaux ne mentionne ce fait si grave. Mais, outre que les grandes chroniques de France le donnent comme ayant fait partie de l’acte d’accusation rédigé en 1307, il semble attesté par certains monuments dont nous avons déjà dit un mot au commencement de cette étude et qu’on attribue à l’ordre du Temple.

Ce serait donc ici le lieu d’interroger ces monuments et de voir si véritablement l’on est en droit de les imputer à la célèbre milice. Mais, pour porter la lumière dans cette enquête, il nous faut préalablement faire connaissance avec les cultes asiatiques dont les emblèmes semblent sculptés sur les monuments attribués aux Templiers ; il nous faut examiner si, comme on l’a dit bien des fois, ces cultes, et en particulier celui des Ismaéliens, eurent une influence décisive sur la doctrine secrète du Temple.

TROISIÈME PARTIE – EXAMEN DES SOURCES PUREMENT ORIENTALES. I. LES ISMAÉLIENS, LES ASSASSINS, LES SECTES KOURDES.

C’est une opinion très répandue que les Templiers ont emprunté une forte partie de leur hérésie à l’islamisme, ou du moins à quelques-uns des nombreux schismes qui l’ont divisé, car, quant à l’islamisme lui-même, tel que Mahomet l’a établi, son principe est absolument inconciliable avec la doctrine du Temple.

Rien de plus simple, rien de plus sec, rien qui soit plus éloigné des tendances, des aberrations étranges, mais parfois grandioses et poétiques, des cultes dualistes, que cette religion dont la base est l’unité divine. « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu » : tout l’islamisme est dans celle formule.

Rappelons toutefois que le docétisme, l’une des hérésies qui semblent avoir le plus influé sur le système religieux des Templiers, n’est pas absolument étranger à la religion musulmane. Selon Mahomet, Jésus est le plus grand prophète qui ait paru avant lui : il n’a point souffert sur la croix ; un autre homme lui a été substitué dans la passion (*). C’est nous l’avons dit, dans les faux évangiles répandus en Syrie, et notamment dans celui de Saint Pierre, particulier aux Docètes (**), que le fondateur de l’islam parait avoir nuise cette idée qui ne fait point partie indispensable du dogme et n’est qu’une superfétation. Elle diffère d’ailleurs notablement de l’opinion des Templiers sur la personne et la mission du rédempteur. C’est le docétisme sans doute qui les a conduits à cette opinion ; mais ils l’ont franchie et sont allés sur ce point beaucoup plus loin que l’islamisme et que la plupart des sectes où le docétisme s’est infiltré.

(*) V. Mathieu PARIS, trad. de M. HUILLARD-BREHOLLES, t. IV, p. 159, et l’Hist. crit. du gnosticisme, de M. MATTER.
(**)Eusèbe, VI, ch. XII ; MATTER,Hist. du gnost., t. III, p.31.

Malgré sa simplicité originelle, et sans doute même à cause de cette simplicité, contraire au génie rêveur et indépendant des Arabes, l’islamisme est peut-être la religion d’où sont sortis le plus de schismes et d’hérésies. Il n’a point échappé à l’influence du mazdéisme et des doctrines dualistes originaires de la Perse, ainsi que le montrent les croyances de certaines sectes schyites, on sait que les Schyites sont, avec les Sonnites, les deux principales sectes qui partagent encore les musulmans.

Tandis que les Sonnites admettent la succession des kalifes, telle qu’elle a eu lieu, et regardent comme également saints tous ceux des compagnons du prophète qui furent fidèles aux lois de l’islamisme, les Schyites partant du principe qu’à Ali seul et à ses descendants directs, appartenait l’autorité, maudissent Abou-bekr, Omar et Osman, et rejettent tous ceux qui ne se rangèrent pas sous l’étendard d’Ali.

Les Schyites présentent des ramifications très importantes. Les uns reconnaissent comme souverains légitimes Hassan et Hossein, fils d’Ali et les descendants directs de Hossein jusqu’au dernier de tous qui, ayant disparu à l’âge de douze ans, passa pour s’être caché dans quelque lieu inconnu en attendant qu’il pût reparaître sur la terre et y faire triompher la bonne cause. Ces personnages sont au nombre de douze et furent nommés les imams, c’est à dire les chefs par excellence : le dernier est appelé le Madhi et ses fidèles, qui sont nombreux en

Perse et dans l’Inde, attendent encore son retour. D’autres Schyites n’admirent pas cette succession des imams, et soutinrent qu’à Ali seul avait appartenu, après Mahomet, le gouvernement des affaires de ce monde et qu’il reparaîtrait un jour pour faire justice des crimes de ceux qui le méconnaissent. La plupart de ces sectaires crurent même qu’Ali avait été revêtu d’un caractère surnaturel, et ils l’adorèrent comme un dieu. Tel est le cas des Motoualis qui occupent aujourd’hui une partie des hauteurs du Liban.

Enfin beaucoup de Schyites, admettant les six premiers imams, prétendirent qu’il y avait eu erreur au sujet du septième et, qu’au lieu de Moussa, il eut fallu proclamer un de ses frères nommé Ismaël. C’est de là qu’ils furent nommés Ismaéliens. Ces sectaires croient qu’après Ismaël, le caractère d’imam a passé à des personnages inconnus qui se manifesteront en leur temps. La qualité de Madhi fut successivement attribuée par eux aux kalifes fatimites de la race d’Ismaël qui, pendant les Xe, Xle et Xlle siècles, dominèrent sur une partie de l’Afrique, sur l’Egypte et sur la Syrie. A cette secte appartenaient les Ismaéliens établis en Perse, non loin de Casbin, et les Ismaéliens qui, maîtres des montagnes voisines du Liban, devinrent si fameux dans le moyen âge sous le nom d’Assassins. Nous préciserons mieux tout à l’heure leurs ramifications.

Ce qui fait l’originalité de la religion des Ismaéliens, c’est la doctrine allégorique ou du sens caché qu’on pense avoir été établie par Mohammed, fils d’Ismaël, mais qui fut poussée à ses dernières extrémités par un de ses successeurs, Abd-Allah. Ce dernier, dit M. de Sacy, voulut établir le matérialisme sur la base de cette doctrine mystique qui lui donnait un moyen facile d’anéantir tous les préceptes de la religion en les réduisant à de simples allégories (*).

(*) Introd. à l’Exposé de la religion des Druses, p. LXXIII.

Ce système de doctrine formé par Abd-Allah nous a été révélé par deux auteurs célèbres, Makrizi et Nowairi : il importe ici de le faire connaître.

Tandis que les sectateurs du Tenzil ou de la lettre, prenant les expressions du législateur dans leur sens simple et naturel, s’en tenaient à la pratique rigoureuse de leurs devoirs religieux, les disciples du Tawil ou du sens allégorique voyaient, sous l’ecorce de ces commandements extérieurs, des obligations spirituelles, et soutenaient que la connaissance de ce sens allégorique les dispensait des sept commandements auxquels les musulmans orthodoxes rapportent tous les devoirs qui leur sont imposés par leur religion(*).

(*) De SACY, Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 647.

Selon M. de Sacy, la doctrine secrète des Ismaéliens, à laquelle n’étaient initiés qu’un petit nombre d’adeptes, avait pour but de substituer la philosophie à la religion, la raison à la croyance, la liberté indéfinie de penser à l’autorité de la révélation. Aussi les Ismaéliens virent-ils naître parmi eux des partis qui réalisèrent toute l’immoralité dont leur doctrine avait posé les bases, et qui secouèrent, avec le joug de la croyance et du culte publics, celui de la décence et des lois les plus sacrées de la nature (*).

(*) De SACY, Mémoire sur la dynastie des Assassins, au t. IV, p.2 des premiers mémoires de l’Académie des inscriptions (classe d’histoire et de littérature ancienne, 1818).

« Au surplus, ajoute M. de Sacy, ni la liberté indéfinie de penser qui formait essentiellement le dernier degré de l’enseignement des Ismaéliens, ni la licence qui caractérisa plusieurs branches de cette secte, n’étaient communes à tous ceux qui faisaient profession de la doctrine allégorique, et reconnaissaient la transmission de l’imanat à Ismaël, fils de Djafar Sadek. On ne procédait même à l’admission des nouveaux prosélytes et à leur initiation que par degrés et avec beaucoup de réserve : ce que l’on révélait aux uns aurait révolté et éloigné pour toujours des esprits moins hardis, des consciences plus faciles à alarmer. Pourvu que l’on put insinuer, au moyen de la doctrine allégorique, la nécessité de reconnaître la succession légitime au khalifat dans la personne d’Ali et dans celle des imams sortis de son sang par Ismaël, l’obligation de se soumettre aveuglément aux ordres des dais ou missionnaires, comme ministres de l’imam, qui se tenait caché sous les voiles du mystère en attendant le moment favorable à sa manifestation, on s’embarrassait peu d’introduire le prosélyte dans la connaissance des secrets ultérieurs. Il n’est pas étonnant d’après cela, que les Ismaéliens se soient partagés en plusieurs sectes, dont la doctrine s’éloigna plus ou moins de celle de l’islamisme.

Tels furent les Karmates, les Nosaïris, les Fatémites ou Baténiens d’Egypte, les Druzes, les Ismaéliens de Perse, connus sous le nom de Molhed ou impies, et ceux de Syrie, auxquels s’applique spécialement le nom A’Assassins. »

Les Karmates, branche importante des Ismaéliens, admettaient la doctrine allégorique avec toutes ses conséquences. De là l’insurrection contre l’autorité, le pillage des caravanes dé pèlerins, les insultes aux lieux consacrés par l’islamisme. Les Nosaïris et les Baténiens ou Assassins sont deux rameaux de cette branche. Divers faits prouvent sans réplique, dit M. de Sacy, que les Karmates et les Baténiens, sortis d’une souche commune, avaient la même doctrine, le même but philosophique, et ne faisaient dans le vrai qu’une seule et même secte, quoique divisés par un intérêt politique(*). La doctrine des Nosaïris avait les plus grands rapports avec celle des Baténiens (**), et cette doctrine au fond était celle des Ismaéliens, lesquels, selon M. de Sacy, ne sont point différents des Nosaïris (***).

(*) Mémoire sur la dynastie des Assassins, p. 5. Sur les Karmates, voyez le mém. de M. Defrémery, intitulé : Essai sur l’hist. des Ismaéliens de la Perse. (Journal asiatique de 1856).
(**) Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 567.
(***) Id., introduction, t. Ier, p. CLXXXIII.

Hamza, le premier ministre de Hakem, dans la religion des Druzes, au cours d’un écrit destina à réfuter cette doctrine et que M. de Sacy a analysé, accuse ses sectateurs de regarder comme permises toutes les choses qui ont été défendues aux hommes, le meurtre, le vol, le mensonge, la calomnie, la fornication, la pédérastie (*). Ils croyaient à la transmigration des âmes, admettaient l’union de la divinité avec Ali et ses descendants et allégorisaient toutes les observances légales (**).

(*) Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 570.
(**) Id., introduction, t. 1er, p. CLXXXIII.

Comme on l’a dit plus haut, les prosélytes n’étaient admis que progressivement aux dogmes spéciaux de la doctrine : il y avait neuf degrés d’initiation et très peu arrivaient, jusqu’au neuvième. Nous ne parlerons que des trois derniers.

Le septième avait pour but de détourner le prosélyte du dogme de l’unité de Dieu et de lui persuader que le titre de créateur, et l’œuvre de la création appartiennent à deux êtres distincts(*).

(*) M. Silvestre de SACY, introd., p. CXXI.

Dans le huitième degré, ou enseignait au prosélyte que, des deux êtres qui gouvernent l’univers, l’un est préexistant à l’autre et élevé au-dessus lui ; que le second est créé par le premier et formé de sa propre substance ; que le préexistant a produit les êtres primitifs, et que le second leur a donné la forme et en a fait des êtres composés. Le préexistant a lui-même reçu l’existence d’un être sans nom ni attribut, dont personne ne doit parler, et à qui n’est dû aucun culte.

Mais tous les Ismaéliens ne s’accordaient point sur la manière dont le préexistant a été formé de l’être sans nom, ni sur la question de savoir si sa production avait été volontaire ou involontaire. C’est ce qui résulte d’un traité cité par M. de Sacy et faisant partie du recueil des Druses, traité où sont exposées les opinions des anciens docteurs des Baténiens ou Assassins, par rapport au préexistant et à l’être innommé dont il a reçu l’existence (*). Il résulte de ce traité que les Ismaéliens confondaient souvent le préexistant avec celui de qui il tenait l’être, et tel parait avoir été le cas des Assassins.

(*) Id., p. CXXV

Passons au neuvième degré de l’initiation. Là tous les voiles étaient levés. Le prosélyte apprenait enfin que la philosophie est au-dessus de toutes les religions, et que, clans tout ce qu’on lui avait enseigné jusque là, on ne s’était proposé qu’un but : lui faire considérer comme indifférentes, comme également dignes de son mépris, toutes les croyances religieuses fondées sur la révélation et sur une mission prophétique (*).

(*) De SACY, introduction, pages CXXX, CXXXIII.

Les initiations précédentes n’avaient été mises en usage que comme des moyens pour conduire le prosélyte à la connaissance des opinions des philosophes et de la méthode scientifique par eux suivie, méthode fondée, suivant les initiateurs, sur les quatre éléments qui sont les sources et les principes constituants de toutes les substances et sur l’étude de ce qui concerne le ciel, les astres, l’âme et l’intelligence (*).

(*) Id., p. CXXXI.

« Ceux qui parviennent à ce degré d’instruction, dit le célèbre historien arabe Nowaïri, adoptent quelqu’un des systèmes reçus par les infidèles qui croient à l’éternité des principes élémentaires des substances… Quelques-uns reconnaissent un créateur éternel, et lui adjoignent les éléments et les principes primitifs, ou bien admettent l’opinion contraire (*). On examine ce que c’est que ces éléments, quelles sont leurs définitions, ce qu’on sait précisément de leurs propriétés, et par quels moyens on les connait. »

« Souvent, dit encore Nowaïri, l’adepte qui est parvenu à la connaissance de tout cela embrasse les opinions de Manès ou du fils de Daïsan (Bardesane, fondateur d’une des écoles gnostiques de Syrie) ; tantôt il adopte le système des mages, tantôt celui d’Aristote et de Platon.

(*) Id., p. CXXXII.

Le plus souvent il emprunte de chacun de ces systèmes quelques idées qu’il mêle ensemble. » Le même auteur ajoute : « On détourne le sens des paroles de chaque religion pour l’accommoder à cette nouvelle doctrine, ayant soin de se conformer à ce qui plaît au prosélyte, quelle que soit la religion à laquelle il appartienne ». Les Ismaëliens n’arrivèrent sans doute que progressivement à un tel éclectisme religieux. « Ce développement, dit à ce sujet M. Silvestre de Sacy, cette forme systématique, ce plan d’insurrection et de révolte plutôt que de religion, fut l’ouvrage d’Abd-Allah qui parait avoir vécu, au milieu du IIIe siècle de l’Hégire, puisque ce fut sous le gouvernement de son fils Ahmed que sa doctrine donna naissance dans l’Irak, à la faction des Karmates, et que cet événement arriva en l’an de l’Hégire 274 (*)».

(*) Introduction déjà citée, p. CLXXI.

Les Nosaïris sont à peu près de la même époque (*), et M. de Sacy pense même que les deux sectes ont un même fondateur. Les Karmates se divisèrent en plusieurs sectes, parmi lesquelles on compte les Baténiens ou Assassins, qui ont donné naissance aux Druses (**). On voit quels liens de parenté et quelles affinités réunissent toutes ces sectes, et qu’elles diffèrent entre elles plutôt par les détails de leur croyance, que par les principes fondamentaux.

(*) Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 562, 565.
(**) Id., t. II, p. 565,567.

Les Druses seuls ont une originalité propre et un caractère bien tranché, provenant de la réforme accomplie dans leur religion par Hakem-Biamr-Allah, calife fatimite du Xle siècle de notre ère. Tout en répudiant l’islamisme dont, ils tiennent les préceptes pour abrogés aussi bien dans leur sens littéral que dans le sens allégorique propre aux Ismaëliens, les Druses reconnaissent pourtant un seul Dieu qui s’est montré aux hommes, à différentes époques, sous une forme humaine et dont Hakem est la dernière manifestation (*).

(*) De SACY, Mémoire sur les livres religieux des Druses, aux tomes IX et X des Mémoires de l’Acad. des inscriptions.

La seule production immédiate de ce Dieu est l’intelligence universelle qui s’est montrée sur la terre à chacune des manifestations de la divinité et a paru enfin, du temps de Hakem, sous la figure de Hamza, son principal ministre et son pontife suprême, lequel a sous ses ordres sept autres ministres qui interviennent de temps en temps dans le grand drame de la vie humaine et forment le gouvernement de la religion unitaire : c’est le nom que les Druses donnent à leur croyance. Toutefois le système des deux principes n’est pas complètement étranger à cette religion, car on y trouve partout un rival puissant opposé à l’intelligence universelle, un véritable Ahriman en opposition avec cette créature immédiate de Dieu, avec cet autre Ormuzd, source de toute bonté et de toute science (*).

(*) De SACY, Introduction à la religion des Druses, t. Ier, p. XXVII.

On croit généralement que les Druses, dans leurs conventicules secrets, adorent Hakem sous la figure d’un veau, et que cette figure, soigneusement cachée aux regards des profanes, est tenue renfermée dans un coffre. Toutefois M. de Sacy pense que cette idole est au contraire l’emblème d’Iblis, l’ennemi ou le rival de Hakem et qu’on ne l’expose à la vue des adeptes que comme le symbole des autres religions dominantes qui sont sur le point d’être renversées par leur législateur. Les livres des Druses comparent en effet le judaïsme, le christianisme et le mahométisme à un veau et à un buffle(*).

(*) De SACY, Mémoires sur le culte que les Druses rendent à la figure d’un veau, au t. III, p. 87, des Mém. de l’Acad. des Inscrip. ; et Exposé de la religion des Druses, t. II, p.231.

Nous aurons plus tard occasion de reparler de cet emblème qu’on a cru reconnaître sur certains monuments attribués aux Templiers. Bornons-nous à remarquer ici qu’au dire de M. de Hammer, l’orientaliste illustre dont nous aurons à discuter les opinions relatives à l’hérésie du Temple, le culte du veau est commun aux Druses, aux Nosaïris et aux Yezidis. Cela semblerait indiquer que ce culte a une origine beaucoup plus ancienne que le calife Hakem et qu’il faut chercher sa source chez les Mardes ou Mardaïtes, peuple belliqueux qui habitait primitivement les pays au nord de la mer Caspienne. Selon M. de Hammer, ce peuple, souche commune des Druses, des Nosaïris, des Yezidis, et des Schemsis, fut transplanté par les empereurs grecs dans les montagnes de Syrie et de Mésopotamie. Ils avaient occupé le Liban en l’année 677 et Constantin IV transporta, quelques années après, 12.000 d’entre eux. Les Yezidis, sur lesquels nous reviendrons, occupent encore les montagnes voisines de Singar, dans la Mésopotamie (*). Ils parlent le kourde, et leur religion, qui est franchement dualiste, semble participer à la fois de celle des Mages, des Sabéens et des Manichéens. Mais ils reconnaissent la supériorité du mauvais principe et c’est le seul qu’ils ménagent ; aussi sont-ils accusés de se livrer, dans leurs réunions secrètes, aux actions les plus offensantes pour la morale et la dignité humaine. De l’ancienne religion chaldéenne, ils ont retenu le culte du feu et des astres. Ils adorent le soleil à son lever : leur culte s’adresse encore aux parties sexuelles de la femme, symbolisme dont le sens se laisse aisément pénétrer.

(*) De HAMMER, Histoire de l’empire ottoman, t. VII, p. 167, 406, et Journal asiatique, t. V, p. 129 et t. IX, p. 306.

Au dire de Volney, cité par M. de Sacy, les Nosaïris dont nous avons indiqué la proche parenté avec les Baténiens, imposent, au moins à leurs initiés des premiers degrés, un culte à peu près identique. Ils sont, dit le premier de ces écrivains, divisés en plusieurs sectes : on y distingue les schamsié, ou adorateurs du soleil, les Kelbié ou adorateurs du chien, et les quadmousié qu’on assure rendre un culte particulier à l’organe qui, dans les femmes, correspond à Priape. On assure aussi, ajoute-t-il en note, qu’ils ont des assemblées nocturnes, qu’après quelques lectures, ils éteignent la lumière et se mêlent comme les anciens gnostiques (*).

(*) VOLNEY, Voyages en Syrie et en Égypte, t. II, p. 5. – De SACY, Exposé de la religion des Druses, t. II, p. 571, note.

Hâtons-nous de dire que M. de Sacy, n’admet point la parenté des Nosaïris ni des Assassins avec les Schemsis et les Yezidis, et ne croit pas que les premiers descendent des Kourdes (*). Suivant M. Guillaume Rey, auteur d’un curieux travail (Reconnaissance de la montagne des Ansariés) inséré dans le Bulletin de la Société de géographie en juin 1866, les Ansariés actuels, qui ne sont autres que les

Nosaïris, sont divisés religieusement en quatre rites : les Kham-si (les Schamsié de Volney) les Kleisi, les Camari et les Chemati, adorant le soleil et la lune et donnant à chacun de ces astres le nom d’Emir-el-Nahal (prince des abeilles), c’est-à-dire des étoiles qui gravitent autour de ces astres, comme les abeilles voltigeant autour d’une ruche. L’Empyrée est leur paradis et chaque étoile est pour eux l’âme d’un élu.

(*) Mémoire sur la dynastie des Assassins, au t. IV des Mémoires de l’Académie des inscriptions, 1818. note de la page 8.

Nous n’avons rien rencontré de précis sur les formes particulières du culte des Baténiens ou Assassins de Syrie. Ni Falconnet, dans ses deux dissertations sur cette secte (*), ni M. Sylvestre de Sacy dans son mémoire sur la dynastie des Assassins, ni enfin M. Defrémery dans ses Nouvelles recherches sur les Ismaéliens ou Baténiens de Syrie, plus connus sous le nom d’Assassins (**) ne jettent sur ce point de lumières suffisantes. M. Dofrémery constate que les renseignements que nous donnent à ce sujet divers voyageurs modernes sont contradictoires et insuffisants : il se propose de faire, des dogmes religieux des Baténiens, l’objet d’un travail détaillé.

(*) Dissertation sur les Assassins, au t. XVII des Mém. de l’ancienne Académie des inscriptions, 1751.
(**) Journal asiatique, année 1854.

Ce qui semble acquis dès aujourd’hui, c’est que les Assassins de Syrie professaient et professent encore, près de la petite ville de Kadmous, où leurs débris subsistent de nos jours (*), les doctrines fondamentales indiquées plus haut comme propres aux Ismaéliens : ils ne sont autre chose que les Ismaéliens de Syrie (**). Comme ceux d’Egypte et de Perse, ils reconnaissent les droits d’Ali et de ses enfants après lui à l’imamat, c’est-à-dire à la souveraine puissance spirituelle et temporelle ; ils n’admettent pas, comme beaucoup d’autres sectes des partisans d’Ali, une suite de douze imams. Ils n’en reconnaissent que sept dont le dernier est Ismaël. Tous les Ismaéliens dont il s’agit professent encore que les prophètes chargés d’abroger les relisions qui les ont précédés sont au nombre de sept comme les imams : le cinquième est Jésus, le sixième Mahomet ; le dernier est Mohammed, fils d’Ismaël qui a institué la science du sens intérieur et mystique des choses. Si l’on joint à ces données fondamentales quelques principes religieux successivement révélés aux adeptes, selon le degré d’initiation auquel ils s’élèvent, la transmigration des âmes, le dualisme, et enfin, dans le dernier degré, la substitution de la philosophie à la religion, la liberté absolue de penser et le droit reconnu aux sectaires de se décider pour le système religieux ou philosophique qui leur semble le plus en rapport avec la vérité, on aura une idée assez juste, quoique incomplète, de l’ensemble de principes qui forme la doctrine des Ismaéliens, aussi bien des Molheds de Perse que des Assassins de Syrie.

(*) D’après l’archevêque Guillaume de Tyr, qui a écrit l’histoire des événements survenus dans la Terre-Sainte depuis la première croisade, en 1095, jusqu’en 1184, le nombre des Assassins occupant alors la portion de la Syrie, située aux environs de l’éveché d’Antaradus, s’élevait à soixante mille. Ce chiffre, dit M. Defrémery, est à présent bien réduit ; car, d’après un voyageur très récent, il ne dépasserait pas six mille cinq cents individus.
(**) M. de SACY, Mém. sur la dynastie des Assassins, p. 8.

Les rapports de la milice du Temple avec ces derniers ne sont pas douteux ; mais il importe de les préciser.

II. RAPPORTS ET DIVERGENCES DE LA DOCTRINE DU TEMPLE AVEC CELLE DES SECTES ASIATIQUES.

Les Assassins s’étaient établis à Alep vers les dernières années du Xle siècle de notre ère : cette ville était alors la capitale du petit état de Ridhouan, prince Seldjoukide. Grâce à la protection de ce prince et à l’effroi qu’ils inspiraient, les Assassins propagèrent vite leur doctrine, Quiconque voulait mettre sa vie en sûreté ou se préserver de l’oppression avait recours à leur appui. Tous les crimes leur semblaient permis : ils enlevaient au milieu des rues des femmes, des enfants, et les conduisaient où ils voulaient, sans qu’on essayât de les tirer de leurs mains (*). Ce fut vers le milieu du Xlle siècle que leur puissance en Syrie acquit son plus grand développement. Possesseurs des deux fortes places de Kadmoûs et de Massiath, ils étaient ainsi devenus les voisins des comtes de Tripoli, et la guerre n’avait pas tardé à s’allumer entre eux et les princes francs. Dans l’année 1152, suivant l’Art de vérifier les dates, ils assassinèrent le comte de Tripoli, Raymond Ier. Ce fut alors que les Templiers, pour venger ce meurtre, entrèrent sur le territoire des Ismaéliens, et les forcèrent de consentir un traité par lequel ces sectaires s’obligeaient à payer annuellement une somme de douze mille pièces d’or.

(*) M. Défrémery, article sur les Assassins, déjà cité, pages 4, 47, 49.

Quelques années après, vers 1168, le Vieux de la Montagne, nom générique du chef des Assassins, envoya près d’Amauri, roi de Jérusalem, un ambassadeur chargé de lui dire secrètement que si les Templiers qui occupaient les forteresses voisines de ses Etats voulaient le libérer du tribut dont il vient d’être question, il se convertirait, lui et les siens, à la foi chrétienne. Cette conversion devait peu coûter à des hommes qui au fond du cœur, mettaient toutes les religions sur la même ligne et se faisaient gloire de n’obéir à aucune. Amauri accepta la proposition avec plaisir et offrit même aux Templiers de payer à l’avenir sur son trésor le tribut qu’ils recevaient auparavant du chef des Assassins. Il congédia l’envoyé avec une escorte, « mais, dit M. Defrémery, dont nous empruntons ici la version, lorsque ce personnage eut dépassé Tripoli, et au moment où il allait rentrer dans son pays, des Templiers se précipitèrent sur lui à l’improviste et le tuèrent. Amauri se montra très irrité en apprenant ce meurtre, et en demanda réparation au grand-maître du Temple, qui rejeta le crime sur un nommé Gauthier de Maisnil, homme méchant et borgne. Le roi s’excusa auprès du prince des Assassins et lui promit de venger le trépas de son ambassadeur ; il en fut empêché par la maladie qui vint le surprendre pendant qu’il faisait le siège de Panéas, et qui mit fin à ses jours (1174). » Il ne semble pas que ces événements aient rompu le traité existant entre les Templiers et les Assassins. Lorsqu’en mai 1250, Louis IX, après être sorti de captivité, vint débarquer à Saint-Jean-d’Acre, il reçut dans cette ville des messagers que le Vieux de la Montagne lui envoyait. Ces ambassadeurs offrirent au roi cette alternative, ou d’envoyer au chef des Assassins des présents semblables à ceux que, disaient-ils, divers princes, parmi lesquels étaient l’empereur d’Allemagne et le roi de Hongrie, lui offraient tous les ans, ou de le dispenser du tribut que ce chef devait au Temple et à l’Hôpital. On voit par là que les Hospitaliers avaient profité de l’exemple donné par les Templiers et avaient, eux aussi, rançonné les brigands Ismaéliens.

Voici de quelle fière façon les grands-maîtres du Temple et de l’Hôpital répondirent le lendemain aux envoyés du Vieux de la Montagne : « Nous vous commandons que vous retourniez vers votre seigneur et reveniez dans la quinzaine, et apportiez au roi, de la part de votre seigneur, telles lettres et tels joyaux qu’il se tienne pour apaisé et vous en sache bon gré. » Et les envoyés revinrent en effet dans la quinzaine apportant les présents demandés, un jeu d’échecs, un éléphant de cristal, et « une beste que l’on appelle orafle (girafe) » aussi en cristal. A cet acte de déférence, le saint roi répliqua par un procédé analogue. Il renvoya les ambassadeurs avec des présents magnifiques et leur adjoignit frère Yves le Breton, de l’ordre des frères prêcheurs, qui savait l’arabe. Au dire de Joinville, frère Yves entra en communication avec le Vieux de la Montagne et s’aperçut qu’il ne croyait pas en Mahomet, mais en la loi d’Ali, observation juste quoique superficielle, comme on peut s’en assurer par ce qui précède.

Tels sont les seuls faits bien notoires qui établissent les relations des Templiers avec les Ismaéliens de Syrie. Ces relations ne furent nullement amicales et sont loin de plaider en faveur de la thèse qui voit dans les chevaliers du Temple, des adeptes de la doctrine secrète de ces sectaires. En 1272, moins de quinze ans avant la prise de Jérusalem par Saladin, les Templiers étaient encore en hostilité avec les Assassins, et guerroyaient contre eux en compagnie du fils aîné du roi d’Angleterre Henri III, le prince Edouard, qu’un sicaire ismaélien, à l’instigation du sultan mamelouk Bibars, faillit assassiner (*).

(*) M. Défrémeiy,Nouvelles recherches, etc., p. 111.

A défaut des faits, les analogies existant entre les doctrines prouvent-elles clairement que les Templiers se soient laissés séduire aux principes religieux des Ismaéliens ? Ces analogies ne sont pas contestables : il s’agit seulement d’en mesurer la portée.

Remarquons d’abord qu’au point culminant et sous les derniers voiles de leur enseignement progressif, les

Ismaéliens cachent la liberté indéfinie de penser, le scepticisme le plus absolu. C’est là le mystère suprême qui n’est révélé qu’aux adeptes du dernier degré. On les laisse libres de choisir celui des systes philosophiques ou religieux qui leur convient le mieux ; mais, en somme, c’est l’éternité de la matière, ou, comme dit Novaïri, l’éternité des principes élémentaires, des substances, c’est le pur matérialisme en un mot qu’on leur enseigne. Toutes les religions, toutes les hérésies, toutes les philosophies s’accommodent avec la doctrine du sens intérieur ; son extrême souplesse se prête à toutes les interprétations : elle ne répudie pas plus Manès que Bardesane, Valentin ou Platon. Si l’unité divine est attaquée, si le dualisme est professé, c’est seulement pour les prosélytes non encore parvenus au summum de la science ; encore a-t-on bien soin, afin de satisfaire les monothéistes, de placer au-dessus de l’être préexistant, père de celui qui a fait le monde, un autre être sans nom dont le préexistant a lui-même reçu l’existence, conception qui rappelle la religion de Zoroastre, d’après laquelle le bon et le mauvais principe, Ormuzd et Ahriman, sont tous deux sortis d’un principe supérieur, de l’infini.

Le dualisme professé par les Templiers semble moins raffiné et plus grossier. Ils ne mettent point le bon et le mauvais principe sur la même ligne ; ils subordonnent le second au premier : au-dessus du Dieu bon, du préexistant des Ismaéliens, ils ne reconnaissent point un être supérieur et innommé. C’est par une conséquence de leur éclectisme religieux, de leur indifférence absolue en matière de foi, que les Ismaéliens furent conduits à la licence effrénée qui caractérise la plupart de leurs sectes. Si les Templiers arrivèrent aux mêmes résultats immoraux, ce fut uniquement par suite de la prédominance qu’ils accordaient au principe du mal ; mais loin de laisser, à l’imitation des Ismaéliens, leurs initiés libres de choisir entre tous les systes religieux et philosophiques, il paraît bien, au contraire, qu’ils n’eurent qu’une doctrine et qu’ils s’accordèrent pour l’imposer. S’ils admirent divers degrés d’initiation, point qui n’est pas suffisamment éclairci, ce fut sans doute dans le but unique de ne pas lever d’un seul coup tous les voiles qui couvraient leurs mystères et de ménager ainsi les consciences timorées ; mais rien n’atteste que le dernier degré de leur enseignement fut d’apprendre au prosélyte que tout ce qu’on lui avait révélé jusque-là était nul et vain, une simple préparation à l’indifférence absolue et au matérialisme. En un mot, les Templiers sont des sectaires dualistes ; ce ne sont ni des athées, ni des libres penseurs.

Si des dogmes généraux on passe à la christologie, il faut reconnaître que celle des Ismaéliens diffère profondément de l’opinion grossière que les Templiers paraissent avoir professée touchant la personne du Christ. Jésus, fils de Marie, est un prophète pour les Ismaéliens, pour ceux des premiers degrés, bien entendu. Il vient après Adam, Noé, Abraham et Moïse, et il précède immédiatement Mahomet, qui lui-même précède le fils d’Ismaël. Jésus est un des sept Natiks ou prophètes parleurs, car il a enseigné une loi par laquelle il a abrogé les lois de tous ceux qui l’avaient précédé, comme Mahomet a abrogé la sienne ; et cette abrogation successive des lois anciennes est le propre des prophètes parleurs. Les deux historiens déjà cités, Makrizi et Nowaïri, sont d’accord, sur cette définition du rôle de Jésus dans la doctrine Ismaélienne et, en général, sur celui des sept prophètes parleurs dont chacun est suivi de sept prophètes silencieux qui enseignent sa religion, jusqu’à ce qu’un nouveau parleur vienne l’abroger (*).

(*) De SACY, Introduction, p. CVII.

Rien de pareil chez les Templiers : Jésus, à leurs yeux, n’est nullement un prophète ni un envoyé de Dieu. C’est un homme comme tous les autres, un malfaiteur justement condamné à périr pour racheter ses crimes et non ceux du genre humain. Ce désaccord radical sur un point si important suffirait à lui seul pour établir que les Templiers n’ont point, autant que l’ont dit certains historiens récents (*), subi l’influence des doctrines ismaéliennes. Quant à nous, après cet examen dont nous ne donnons ici que les principaux résultats, nous tenons pour constant qu’entre les deux systes religieux, il n’y a d’autres points généraux de ressemblance que ceux qu’offrent nécessairement tous les cultes dualistes : ce n’est pas là qu’il faut chercher la source et l’inspiration décisive de l’hérésie du Temple.

(*) Voyez M. Henri MARTIN, Hist. de France, t. IV, p. 478.

Sans doute l’idole adorée par les Templiers paraît, comme celle des Druses et des Nosaïris, être l’emblème du mauvais principe ; mais elle en diffère profondément quant à la forme, puisque c’est une tête humaine ayant un ou deux visages, tandis que, chez les Druses au moins, l’idole offre la figure d’un veau, symbole des cultes ennemis de la religion unitaire.

Enfin, rien absolument ne donne lieu de supposer que les Templiers aient fait aucun emprunt, au sabéïsme, ni qu’ils aient, comme paraissent le faire encore les Nosaïris, rendu un culte à la lune et au soleil.

Nous terminerons ce chapitre par la discussion d’un fait dans lequel on a cru voir l’origine asiatique de l’hérésie du Temple. Il a été question plus haut des Yezidis, importante tribu kourde qui occupe les montagnes voisines de la ville de Singar, dans la Mésopotamie, et dont la religion paraît participer à la fois de celle des Mages, des Sabéens et des Manichéens. Les Yezidis adorent le soleil à son lever et reconnaissent un bon et un mauvais principe, mais donnent la supériorité à celui du mal que seul ils ménagent, ce qui offre un point de ressemblance frappant avec l’un des points fondamentaux de la doctrine secrète des Templiers.

Or Saladin, l’ennemi et le vainqueur des Templiers, appartenait par son aïeul à une tribu Kourde, celle des Ravadiens, qui croyaient à la métempsychose (*). De plus, une tradition réelle ou supposée veut qu’un grand-maître de l’Ordre, prisonnier du Soudan ; ait racheté sa liberté en reniant le Christ et en s’obligeant à le faire renier à ses frères. Ce fait, dont l’authenticité est plus que douteuse, fut raconté par un chevalier qui le tenait d’un de ses amis, auquel il avait été révélé lors de sa réception en Angleterre.

(*) Dissertation sur les Assassins, par FALCONET, au tome XVII, p. 147 des Mém. de l’ancienne Acad. des inscriptions.

Le chancelier Guillaume de Nogaret y fit une vague allusion lors de l’enquête de 1310 : « Dans les chroniques de Saint-Denis, dit-il, on trouve qu’au temps du sultan Saladin, le grand-maître et les autres chefs de l’Ordre lui prêtèrent hommage. » Mais le grand-maître protesta aussitôt que c’était là une calomnie (**).

(**) RAYNOUARD,Monuments, etc., p. 67.

L’histoire même de Saladin proteste non moins énergiquement contre la supposition que ce sultan ait pu songer à imposer aux Templiers la croyance de la tribu dont il était originaire. Il parait probable qu’il était né Schyite, mais qu’il avait abandonné la secte d’Ali, et ce fut là justement le motif de l’animosité que lui montrèrent les Assassins. Ils le traitaient de renégat (*) et lui reprochaient de s’être fait Sonnite, c’est-à-dire orthodoxe. Aussitôt que le sort des armes eut mis l’Egypte et la Syrie sous sa dépendance, il s’efforça de ramener tous ses sujets à l’unité de religion, en déracinant des esprits les principes de la secte d’Ali et en établissant des collèges où d’habiles docteurs prêchèrent les dogmes orthodoxes. Il n’est donc pas vraisemblable qu’il ait tenté de plier les Templiers à une foi qu’il combattait. Il serait plus naturel de supposer qu’il ait cherché à les convertir à la véritable religion musulmane ; mais la doctrine secrète du Temple montre que, dans tous les cas, il n’y réussit point.

(*) FALCONET, loco citato.

On le voit par tout ce qui précède, l’opinion qui attribue aux doctrines ismaéliennes une influence décisive sur l’hérésie du Temple ne résiste pas à l’examen. Il n’y a pas là cette analogie profonde, ces ressemblances générales et de détail qu’on rencontre entre cette hérésie et celle des Euchètes et des Lucifériens. Cette grande théorie du bon et du mauvais principe, l’une des plus anciennes qui aient paru sur la terre, a sans doute son premier berceau en Asie ; mais, transportée successivement sur bien des points de l’ancien monde, elle a subi de nombreuses transformations, elle s’est adaptée à bien des religions, elle a été modifiée de bien des manières différentes. Les Templiers, pendant la courte existence de leur ordre, s’en trouvèrent comme enveloppés : ils la rencontrèrent à la fois dans tous les pays ou ils avaient pris pied. Mais ce n’est pas chez les Ismaéliens ni chez les tribus kourdes, c’est chez des sectaires armés d’une propagande plus active, plus immédiatement mêlés aux querelles religieuses ou les Templiers durent s’intéresser, plus rapprochés d’eux par le langage et par un fond primitif de croyance commune, qu’il faut chercher les aïeux immédiats de leur hérésie.

 

Publié dans : Non classé | le 26 septembre, 2012 |2 Commentaires »
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