La Chevalerie selon Marc Bloch (1886-1944)

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La chevalerie 

  

I. L’adoubemen

  

p.435 A partir de la seconde moitié du XIe siècle, divers textes, qui bientôt vont se multipliant, commencent à mentionner qu’ici ou là une cérémonie a eu lieu, destinée, disent‑ils, à « faire un chevalier ». Le rituel en est à plusieurs actes. Au postulant, généralement à peine sorti de l’adolescence, un chevalier plus ancien remet d’abord les armes significatives de son futur état. Notamment, il le ceint de l’épée. Puis vient, presque toujours, un grand coup que, du plat de la main, ce parrain assène sur la nuque ou la joue du garçon : la « paumée » ou « colée » des documents français. Épreuve de force ? Ou bien, comme le pensèrent, dès le moyen âge, certains interprètes un peu tardifs, mode de fixation du souvenir, qui, au jeune homme, devra, selon le mot de Raimon Lull, rappeler, sa vie durant, la « promesse » ? De fait, les poèmes montrent volontiers le héros appliqué à ne point plier sous cette rude gifle, la seule, observe un chroniqueur, qu’un chevalier doive jamais recevoir, sans la rendre (279). Nous le savons, d’autre part, le soufflet était, dans les mœurs juridiques du temps, un des procédés de commémoration le plus fréquemment infligés aux témoins des actes de droit — plutôt, en vérité, qu’à leurs participants. Mais de ce geste, originellement conçu comme si essentiel à la cérémonie que celle‑ci, tout entière, en prit son nom habituel d’ »  adoubement », (d’un vieux verbe germanique qui voulait dire : frapper), le sens premier p.436 était, semble‑t‑il, bien différent et beaucoup moins purement rationnel. Le contact ainsi établi entre la main de l’adoubeur et le corps de l’adoubé transmettait de l’un à l’autre une sorte d’influx : tout comme cet autre soufflet, que l’évêque donne au clerc qu’il consacre prêtre. Une manifestation sportive, enfin, terminait souvent la fête. Le nouveau chevalier s’élance à cheval et va, d’un coup de lance, transpercer ou abattre une panoplie fixée à un pieu : la « quintaine ». 

Par ses origines et par sa nature, l’adoubement se rattache visiblement à ces cérémonies d’initiation dont les sociétés primitives, comme celles du monde antique, fournissent tant d’exemples — pratiques qui, sous des formes diverses, ont toutes pour objet commun de faire passer le jeune garçon au rang de membre parfait du groupe, dont jusque‑là son âge l’avait exclu. Chez les Germains, elles étaient à l’image d’une civilisation guerrière. Sans préjudice peut‑être d’autres traits — tels que la coupe des cheveux, qui parfois se retrouvera plus tard, en Angleterre, unie à l’adoubement chevaleresque —, elles consistaient essentiellement en une remise des armes, que Tacite a décrite et dont la persistance, à l’époque des invasions, est attestée par quelques textes. Entre le rituel germanique et le rituel de la chevalerie, la continuité n’est pas douteuse. Mais, en changeant d’ambiance, l’acte avait également changé de sens humain. 

Chez les Germains, tous les hommes libres étaient des guerriers. Il ne s’en trouvait aucun, par suite, qui n’eût droit à l’initiation par les armes : du moins, là où la tradition du peuple imposait cette pratique, dont nous ignorons si elle était partout répandue. Par contre, une des caractéristiques de la société féodale fut, comme l’on sait, la formation d’un groupe de combattants professionnels, constitué avant tout par les vassaux militaires et leurs chefs. A ces soldats par excellence devait naturellement se restreindre l’application de l’antique cérémonie. Celle‑ci, à vrai dire, risquait de perdre dans ce transfert tout substrat social tant soit peu fixe. Elle avait servi de rite d’accès au peuple. Or le peuple, au sens ancien — la petite cité des hommes libres — n’existait plus. Elle commençait à servir de rite d’accès à une classe. Mais cette classe manquait encore de p.437 tous contours précis. Il arriva que, par endroits, l’usage disparut : tel semble avoir été le cas chez les Anglo‑Saxons. Dans les pays qu’avait marqués la coutume franque, il se maintint, au contraire ; mais sans être, pendant longtemps, d’un emploi bien général, ni, à aucun degré, obligatoire. 

Puis, à mesure que les milieux chevaleresques prenaient une conscience plus nette de ce qui les séparait de la masse « sans armes » et les élevait au‑dessus d’elle, le besoin se fit sentir plus impérieusement de sanctionner, au moyen d’un acte formaliste, l’entrée dans la collectivité ainsi définie : soit que le nouvel admis fût un jeune garçon qui, né parmi les « nobles », obtenait d’être accepté dans la société des adultes ; soit qu’il s’agit, beaucoup plus rarement, de quelque heureux parvenu qu’une puissance récemment acquise, sa force ou son adresse semblaient égaler aux membres des anciens lignages. Dès la fin du XIe siècle, en Normandie, dire du fils d’un grand vassal : « il n’est pas chevalier » équivalait à le supposer encore enfant ou adolescent (280). Assurément, le souci de signifier ainsi, par un geste sensible aux yeux, tout changement d’état juridique comme tout contrat répondait à des tendances caractéristiques de la société médiévale : témoin, le rituel, souvent si pittoresque, de l’accession aux corps de métier. Encore fallait‑il, cependant, pour imposer ce formalisme, que le changement d’état fût clairement perçu comme tel. C’est pourquoi la généralisation de l’adoubement se présenta vraiment comme le symptôme d’une modification profonde dans la notion de chevalerie. 

Durant le premier âge féodal, ce qu’on avait entendu par le terme de chevalier était, avant tout, tantôt une situation de fait, tantôt un lien de droit, mais purement personnel. On se disait chevalier parce qu’on combattait à cheval, avec l’équipement complet. On se disait le chevalier de quelqu’un lorsqu’on tenait de ce personnage un fief, qui obligeait à le servir ainsi armé. Or, voici que, maintenant, ni la possession d’un fief, ni le critère, forcément un peu flottant, du genre de vie ne vont plus suffire à mériter ce nom. Il y faudra, en outre, une sorte de consécration. La transformation était accomplie vers le milieu du XIIe siècle. p.438 Un tour de langage usité dès avant 1100 aidera à en saisir la portée. On ne « fait » pas seulement un chevalier. On l’ »  ordonne » tel. Ainsi s’exprime, par exemple, en 1098, le comte de Ponthieu, qui s’apprête à armer le futur Louis VI (281). L’ensemble des chevaliers adoubés constitue un « ordre » : ordo. Mots savants, mots d’Église, mais que l’on trouve, dès le début, dans des bouches laïques. Ils ne prétendaient nullement, du moins dans leur premier emploi, suggérer une assimilation avec les ordres sacrés. Dans le vocabulaire que les écrivains chrétiens avaient emprunté à l’Antiquité romaine, un ordo était une division de la société, temporelle aussi bien qu’ecclésiastique. Mais une division régulière, nettement délimitée, conforme au plan divin. Une institution, en vérité. Non plus seulement une réalité toute nue. 

Comment, cependant, dans une société habituée à vivre sous le signe du surnaturel, le rite, d’abord purement profane, de la remise des armes, n’aurait‑il pas reçu une empreinte sacrée ? Deux usages, l’un et l’autre fort anciens, servirent de point de départ à l’intervention de l’Église. 

D’abord, la bénédiction de l’épée. Elle n’avait originellement rien eu de particulier à l’adoubement. Tout ce qui était au service de l’homme semblait alors mériter d’être mis ainsi à l’abri des pièges du Démon. Le paysan faisait bénir ses récoltes, son troupeau, son puits ; le nouveau marié, le lit nuptial ; le pèlerin, son bâton de voyage. Le guerrier, naturellement, agissait de même pour les outils propres à sa profession. Le vieux droit lombard ne connaissait‑il pas déjà le serment « sur les armes consacrées » (282) ? Mais, plus que toutes autres, celles dont le jeune guerrier se parait pour la première fois semblaient appeler une pareille sanctification. Un rite de contact en était le trait essentiel. Le futur chevalier déposait un moment son glaive sur l’autel. Des prières accompagnaient ou suivaient ce geste. Inspirées du schéma général de la bénédiction, on les voit cependant, de bonne heure, se produire sous une forme spécialement appropriée à une première vêture. Telles, elles apparaissent déjà, peu après 950, dans un pontifical rédigé dans l’abbaye de Saint‑Alban de Mayence. Fait sans doute, pour une bonne part, d’emprunts à des sources plus anciennes, ce p.439 recueil se propagea rapidement dans toute l’Allemagne, la France du Nord, l’Angleterre et jusqu’à Rome même, où il fut imposé par l’influence de la cour ottonienne. Il répandit au loin le modèle de la bénédiction de l’épée « nouvellement ceinte ». Entendons bien, d’ailleurs, que cette consécration ne constituait alors dans la solennité qu’une sorte de préface. L’adoubement se déroulait ensuite selon ses formes particulières. 

La encore, pourtant, l’Église pouvait tenir son rôle. Le soin d’armer l’adolescent n’avait pu appartenir, originellement, qu’à un chevalier déjà confirmé dans ce titre : son père, par exemple, ou son seigneur. Mais il arriva aussi qu’on le confiât à un prélat. Dès 846, le pape Serge avait passé le baudrier au Carolingien Louis II. De même, Guillaume le Conquérant fit plus tard adouber un de ses fils par l’archevêque de Canterbury. Sans doute l’honneur ainsi rendu allait‑il moins au prêtre qu’au prince de l’Église, chef de nombreux vassaux. Un pape ou un évêque, cependant pouvaient‑ils renoncer à s’entourer d’une pompe religieuse ? La liturgie, par là, était comme invitée à imprégner la cérémonie tout entière. 

C’était chose faite au XIe siècle. Un pontifical de Besançon, qui fut établi en ce temps, ne contient, il est vrai, que deux bénédictions de l’épée, l’une et l’autre fort simples. Mais de la seconde il ressort clairement que l’officiant était supposé remettre lui-même l’arme. Cependant, pour trouver un véritable rituel religieux de l’adoubement, c’est plus au nord qu’il faut regarder, vers ces pays d’entre Seine et Meuse qui furent l’authentique berceau de la plupart des institutions proprement féodales. Notre plus ancien témoin est ici un pontifical de la province de Reims, compilé, vers le début du siècle, par un clerc qui, tout en s’inspirant du recueil mayençais, n’en puisait pas moins abondamment dans les usages locaux. La liturgie comporte, avec une bénédiction de l’épée, qui reproduit celle de l’original rhénan, des prières, de même sens, applicables aux autres armes ou insignes : bannière, lance, bouclier, à la seule exception des éperons dont la remise sera jusqu’au bout réservée à des mains laïques. Vient ensuite une bénédiction du futur p.440 chevalier lui-même. Enfin, la mention expresse que l’épée sera ceinte par l’évêque. Puis, après une lacune de près de deux siècles, le cérémonial apparaît pleinement développé, en France encore, dans le Pontifical de l’évêque de Mende, Guillaume Durant, rédigé vers 1295, mais dont les éléments essentiels datent vraisemblablement du règne de saint Louis. Ici le rôle consécrateur du prélat est poussé aux dernières limites. Il ne ceint plus seulement le glaive ; il donne aussi la paumée ; il « marque », dit le texte, le postulant « du caractère chevaleresque ». Passé au XIVe siècle dans le Pontifical Romain, ce schéma, d’origine française, devait devenir le rite officiel de la chrétienté. Quant aux pratiques accessoires — le bain purificateur, imité de celui des catéchumènes, la veillée des armes —, elles ne semblent pas s’être introduites avant le XIIe siècle ni avoir jamais été autre chose qu’exceptionnelles. Aussi bien, la veillée n’était‑elle pas toujours vouée entièrement à de pieuses méditations. A en croire un poème de Beaumanoir, il arrivait qu’elle se fît, profanement, au son des vielles (283)

Ne nous y trompons pas — aucun de ces gestes religieux ne fut jamais indispensable à l’acte. Les circonstances, d’ailleurs, en eussent assez souvent empêché l’accomplissement. Ne fit‑on pas, de tout temps, des chevaliers sur le champ de bataille, avant ou après le combat ? Témoin encore, après Marignan, la colée que — de l’épée, selon l’usage du moyen âge finissant — Bayard donna à son roi. En 1213, Simon de Montfort avait entouré d’un pieux éclat, digne d’un héros croisé, l’adoubement de son fils, que deux évêques, au chant du Veni Creator, armèrent chevalier pour le service du Christ. Au moine Pierre des Vaux‑de‑Cernay, qui y assista, cette solennité arrache un cri caractéristique : « O nouvelle mode de chevalerie ! Mode jusque‑là inouïe. » Plus modeste, la bénédiction de l’épée elle‑même, au témoignage de Jean de Salisbury (284), n’était pas générale vers le milieu du XIIe siècle. Elle semble cependant avoir été alors très répandue. L’Église, en un mot, avait cherché à transformer l’antique remise des armes en un « sacrement » — le mot, qui se rencontre sous la plume de clercs, n’avait rien de choquant à une époque où, la théologie étant encore p.441 bien loin de la rigidité scolastique, on continuait volontiers à confondre sous ce nom toute espèce d’acte de consécration. Elle n’y avait pas réussi pleinement. Mais elle s’était du moins taillé une part, ici plus large, là plus restreinte. Ses efforts, en marquant l’importance qu’elle attachait au rite d’ordination, contribuèrent grandement à aviver le sentiment que la chevalerie était une société d’initiés. Et, comme à toute institution chrétienne il fallait la sanction de fastes légendaires, l’hagiographie vint à la rescousse. « Quand on lit, à la messe, les épîtres de saint Paul », dit un liturgiste, « les chevaliers restent debout, pour l’honorer, car il fut chevalier (285). » 

  

II. Le code chevaleresque 

  

Cependant, une fois entré en scène, l’élément religieux ne borna point ses effets à fortifier, dans le monde chevaleresque, l’esprit de corps. Il exerça également une puissante action sur la loi morale du groupe. Avant que le futur chevalier ne reprît son épée sur l’autel, un serment lui était ordinairement demandé, qui précisait ses obligations (286). Tous les adoubés ne le prêtaient point, puisqu’ils ne faisaient pas tous bénir leurs armes. Mais, avec Jean de Salisbury, les écrivains d’Église estimaient volontiers que, par une sorte de quasi-contrat, ceux‑là même qui ne l’avaient point prononcé des lèvres s’y étaient « tacitement » soumis, par le seul fait d’avoir accepté la chevalerie. Peu à peu les règles ainsi formulées pénétrèrent dans d’autres textes : d’abord, dans les prières, souvent fort belles, qui scandaient le déroulement de la cérémonie ; plus tard, avec d’inévitables variantes, dans divers écrits en langue profane. Tel, peu après 1180, un passage célèbre du Perceval de Chrétien de Troyes. Puis ce sont, au siècle suivant, quelques pages du roman en prose de Lancelot ; dans le Minnesang allemand, une pièce du « Meissner » ; enfin et surtout, le petit poème didactique français intitulé L’Ordene de Chevalerie. Cet opuscule eut un vif succès. Bientôt paraphrasé en une « couronne » de sonnets italiens, imité, en Catalogne, par Raimon Lull, il ouvrit la voie à la foisonnante littérature qui, p.442 durant les derniers siècles du moyen âge, devait épuiser jusqu’à la lie l’exégèse symbolique de l’adoubement et, par ses outrances, dénoncer, avec la décadence d’une institution passée du droit à l’étiquette, l’affadissement de l’idéal même qu’on affectait de faire sonner si haut. 

Dans sa fraîcheur, pourtant, cet idéal n’avait pas été sans vie. Il se superposait aux règles de conduite dès auparavant dégagées par la spontanéité des consciences de classe : code de fidélité des vassaux — la transition apparaît clairement, vers la fin du XIe siècle, dans le Livre de la Vie Chrétienne de l’évêque Bonizon de Sutri, pour qui le chevalier, visiblement, est encore, avant tout, un vassal fieffé ; — surtout code de classe des gens nobles et « courtois ». A ces morales mondaines, le nouveau décalogue emprunta les principes les plus acceptables à une pensée religieuse : largesse, poursuite de la gloire, le « los » ; mépris du repos, de la souffrance et de la mort — « celui-là », dit le poète allemand Thomasin, « ne veut pas faire métier de chevalier qui ne veut vivre que doucement » (287). Mais c’était en colorant ces normes mêmes de teintes chrétiennes ; et, plus encore, en nettoyant le bagage traditionnel des éléments de nature très profane qui y avaient tenu et, en pratique, continuaient d’y tenir une si large place : ces scories qui, sur les lèvres de tant de rigoristes, depuis saint Anselme jusqu’à saint Bernard, avaient amené le vieux jeu de mots, tout gonflé du mépris du clerc pour le siècle non militia, sed malitia (288). « Chevalerie égale méchanceté » après l’annexion définitive, par l’Église, des vertus chevaleresques, quel écrivain désormais eût osé répéter cette équation ? Enfin aux préceptes anciens, ainsi épurés, d’autres étaient venus s’ajouter, qui portaient l’empreinte de préoccupations exclusivement spirituelles. 

Du chevalier, clercs et lais s’accordent donc à exiger cette piété, sans laquelle Philippe Auguste lui-même estimait qu’il n’était point de vrai « prudhomme ». Il doit aller à la messe, « tous les jours » ou, du moins, « volontiers » ; il doit jeûner le vendredi. Cependant ce héros chrétien demeure, par nature, un guerrier. De la bénédiction des armes, n’attendait‑on pas avant tout qu’elle les rendît efficaces ? Les prières expriment clairement cette croyance. Mais l’épée, p.443 ainsi consacrée — si nul ne songe à interdire de la tirer, au besoin, contre des ennemis personnels ou ceux d’un maître — le chevalier l’a reçue, avant tout, pour la mettre au service des bonnes causes. Déjà les vieilles bénédictions du Xe siècle finissant mettent l’accent sur ce thème, que développent largement les liturgies postérieures. Ainsi une discrimination, d’intérêt capital, s’introduisait dans le vieil idéal de la guerre pour la guerre, ou, pour le gain. Avec ce glaive, l’adoubé défendra la Sainte Église, particulièrement contre les païens. Il protégera la veuve, l’orphelin, le pauvre. Il poursuivra les malfaiteurs. A ces préceptes généraux, les textes laïques joignent volontiers quelques recommandations plus spéciales qui touchent la conduite au combat : ne point tuer le vaincu sans défense ; — la pratique des tribunaux et de la vie publique : ne point participer à un faux jugement ou une trahison ; si on ne peut les empêcher, ajoute modestement l’Ordene de Chevalerie, quitter la place ; — enfin les incidents de la vie quotidienne : ne pas donner de mauvais conseils à une dame ; aider, « si l’on peut », son prochain dans l’embarras. 

Que, tissée de beaucoup de ruses et de violences, la réalité fût loin de répondre toujours à ces aspirations, comment s’en étonner ? Inclinera‑t‑on, d’autre part, à observer que du point de vue, soit d’une morale d’inspiration « sociale », soit d’un code plus purement chrétien, une pareille table des valeurs peut sembler un peu courte ? Ce serait se laisser aller à juger, là où l’historien a pour seul devoir de comprendre. Il est plus important de noter qu’en passant des théoriciens ou liturgistes d’Église aux vulgarisateurs laïques, la liste des vertus chevaleresques paraît bien avoir souvent subi un assez inquiétant amenuisement. « Le plus haut ordre que Dieu ait fait et commandé, c’est l’ordre de chevalerie », dit, avec son ampleur coutumière, Chrétien de Troyes. Mais il faut avouer qu’après ce préambule sonore les enseignements que son prudhomme donne au jeune garçon par lui armé paraissent d’une déconcertante maigreur. Peut‑être, à vrai dire, Chrétien représente‑t‑il plutôt la « courtoisie » des grandes cours princières du XIIe siècle que la « prudhommie », pénétrée de souffles religieux, comme, au siècle suivant, on l’entendait autour de Louis IX. Ce p.444 n’est pas hasard sans doute si l’époque et le milieu mêmes où vécut ce saint adoubé ont donné naissance à la noble prière qui, recueillie dans le Pontifical de Guillaume Durant, nous offre comme le commentaire liturgique des chevaliers de pierre, dressés par les imagiers au portail de Chartres ou au revers de la façade de Reims : « Seigneur très saint, Père tout Puissant… toi qui as permis, sur terre, l’emploi du glaive pour réprimer la malice des méchants et défendre la justice ; qui, pour la protection du peuple as voulu instituer l’ordre de chevalerie… fais, en disposant son cœur au bien, que ton serviteur que voici n’use jamais de ce glaive ou d’un autre pour léser injustement personne ; mais qu’il s’en serve toujours pour défendre le Juste et le Droit. » 

Ainsi l’Église, en lui assignant une tâche idéale, achevait de légitimer l’existence de cet « ordre » des guerriers qui, conçu comme une des divisions nécessaires d’une société bien policée, s’identifiait de plus en plus avec la collectivité des chevaliers adoubés : « O Dieu, qui après la chute, as constitué dans la nature entière trois degrés parmi les hommes », lit‑on dans une de ces prières de la liturgie bisontine. C’était en même temps fournir à cette classe la justification d’une suprématie sociale, dès longtemps ressentie en fait. Des chevaliers, le très orthodoxe Ordene de Chevalerie ne dit‑il pas qu’il convient de les honorer par‑dessus tous les autres hommes, prêtre excepté ? Plus crûment, le roman de Lancelot, après avoir exposé comment ils furent institués « pour garantir les faibles et les paisibles », ne poursuit‑il pas, conformément au goût du signe, familier à toute cette littérature, en montrant dans les chevaux qu’ils montent le propre symbole du « peuple » qu’ils tiennent « en droite subjection » ? « Car dessus le peuple doit seoir le chevalier. Et de même qu’on point le cheval et que celui qui dessus sied le mène où il veut, de même le chevalier doit mener le peuple à son vouloir. » Plus tard, Raimon Lull ne croira pas heurter le sentiment chrétien en déclarant conforme au bon ordre que le chevalier « tire son bien‑être » des choses que lui procurent « la fatigue et la peine » de ses hommes (289). État d’esprit nobiliaire, s’il en fut, éminemment favorable à l’éclosion de la noblesse la plus stricte. 

 http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/societe_feodale/bloch_societe_feodale.rtf 

Publié dans : VALEURS DE FRANCE |le 12 décembre, 2008 |Pas de Commentaires »

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