Le Moyen Âge au féminin

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Marie Weigelt
Conférencière des Musées nationaux

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Si la société médiévale reste fondamentalement masculine, les femmes, dont l’image et la place évoluent, jouent un rôle essentiel dans le processus civilisateur.

« En ma folie, je me désespérais que Dieu m’ait fait naître dans un corps féminin. » Cette réflexion de Christine de Pizan (vers 1364-vers 1430) dans Le Livre de la Cité des Dames (1405) illustre à merveille l’ambiguïté ou l’ambivalence du statut féminin au Moyen Âge : si elle met bien au jour, quoique de manière allusive, l’état de dépendance et de soumission auquel furent généralement réduites les femmes, elle révèle en même temps une prise de conscience et une protestation qui témoignent, a contrario, d’une certaine autonomisation !

Une image contradictoire

Ève impure ou Vierge Notre-Dame, matrone ou dame des tournois… Dans les mentalités médiévales (mais c’est sans doute vrai de toute civilisation à toute époque), les images de la femme sont multiples et parfois contradictoires. Descendante d’Ève – cette figure de l’impureté et du péché responsable de l’expulsion du Paradis terrestre –, la femme est associée à la chair et au péché. Mais le XIIe siècle est aussi celui de l’essor du culte rendu à la Vierge Marie. Placée au-dessus de tous les saints, médiatrice de sagesse et de salut, Marie s’oppose à Ève, comme la virginité à la sensualité, l’esprit au corps, l’idéal au péché. À cela s’ajoute le fait que la plupart des œuvres d’art consacrées à la Vierge la représentent en compagnie de l’Enfant Jésus, ce qui contribue à identifier la femme à la mère.

La femme rachetée par la mère

Car la maternité est alors une étape essentielle dans la vie de toute femme. Si celle-ci ne peut rester chaste, elle se doit au moins de procréer, et de le faire dans la douleur, afin de racheter la faute d’Ève et, ce faisant, les péchés de l’humanité tout entière. Souvent au péril de sa vie. Le nombre de femmes qui meurent en couches est considérable, ce que résume une formule usitée au XIIe siècle : « Toute femme arrivée au moment des couches a d’ordinaire la mort à sa porte. » Contrairement à ce qu’on a pu croire à une certaine époque, le Moyen Âge a bien connu l’attachement maternel : la naissance d’un enfant réjouit tout le foyer (on comptait environ sept enfants par famille), et les indices archéologiques comme les œuvres d’art (celles qui sont consacrées à Marie, mais aussi à sa mère, sainte Anne) sont là pour témoigner de l’amour que la mère portait à ses enfants. C’est elle qui leur transmet les valeurs, leur fait la lecture (pour le milieu noble) et les instruit des rudiments de la religion, mais elle participe aussi à l’éducation des adolescentes et prépare la future jeune femme à l’entrée dans le monde des adultes, qui se fait généralement dès l’âge de 12 ans !

Le mariage : servitudes et libertés

Le temps du mariage suit ainsi aussitôt celui de l’enfance. Pour l’Église, le couple doit être consentant. Mais, dans la réalité, il s’agit davantage d’un contrat d’intérêts passé entre deux familles, et plus la jeune fille est de bonne condition, moins elle aura de liberté de choix. Clairement défini comme monogame et indissoluble, le mariage ne crée pas pour autant uniquement de l’oppression, même si le sentiment amoureux est rarement la condition première pour mener à bien une vie conjugale. Avant tout, dans la noblesse, la femme est la représentante de la position sociale du mari : elle est sa vitrine, mais aussi sa conseillère. Christine de Pizan, dans le Livre des Trois Vertus, précise même que l’épouse peut devenir le guide spirituel de l’homme pour son propre salut.
Pour devenir de bonnes épouses, les femmes de l’aristocratie peuvent s’instruire dans des manuels d’éducation, comme le Speculum dominarum (le miroir des dames) écrit par Durand de Champagne pour la reine Jeanne de Navarre, épouse de Philippe le Bel. Ces manuels témoignent de l’importance de la dame de la noblesse, vue comme un modèle de rigueur et de moralité pour toutes les femmes.
Aux XIVe et XVe siècles, certaines femmes possèdent des biens propres, bijoux, argent, etc. D’ailleurs, dans toute l’Europe, à la fin du Moyen Âge, les grandes familles pratiquent généralement la gestion séparée des biens de l’épouse et du mari. Toute femme peut disposer d’un personnel et d’appartements privés pour sa propre liberté d’action. Mais le couple se doit au moins de partager le lit conjugal.

La valeur émancipatrice du travail

Dans la bourgeoisie, si gouverner la maison reste sa principale activité, et si elle demeure soumise à son mari à qui elle doit respect, obéissance et fidélité, la femme n’en connaît pas moins une certaine promotion par le travail. En 1268, dans son Livre des métiers, Étienne Boileau, prévôt de Paris en 1261 sous Saint Louis, établissant la liste des métiers parisiens, nous apprend que, sur cent métiers, vingt-six sont ouverts aux femmes. Environ 1,5 % des médecins sont des femmes, même si elles n’ont pas accès à l’Université : l’indispensable sage-femme (la « ventrière ») apprend le métier par la pratique. En 1351, une ordonnance de Jean le Bon fixe pour les femmes, notamment dans l’artisanat, des salaires largement inférieurs à ceux des hommes : au XIVe siècle, une femme gagne par jour 12 deniers, un homme, 16 en hiver et 20 en été. Il n’en reste pas moins que le travail confère à la femme une certaine importance. En ville, elle exerce essentiellement des activités dans l’artisanat textile (peignage, cardage, filage), dans la cordonnerie, dans la vente ou dans les arts, comme Jehanne la Verrière qui réalisait des vitraux. À la campagne, elle s’occupe de la tonte des moutons, de la moisson, des vendanges, de la surveillance du troupeau, sans oublier le travail au jardin (« la terre natale des femmes » selon Abélard), très utile pour nourrir et soigner la famille. Ainsi Le Ménagier de Paris, ouvrage écrit par un anonyme parisien au XIVe siècle, est un véritable manuel d’éducation de la jeune femme, avec ses nombreuses recettes de cuisine, mais aussi ses « leçons » de bonne conduite.

La femme dans la vie publique

Dans l’aristocratie, certaines circonstances peuvent favoriser une forme d’émancipation féminine : veuve ou momentanément séparée de son mari, comme lors des croisades, la femme peut devenir chef de famille, et détentrice de seigneuries, de fiefs, voire de royaumes. Mais déjà au VIIe siècle, Bathilde, veuve de Clovis II, avait exercé le pouvoir au nom de son fils aîné, Clotaire III, avant de se retirer au monastère de Chelles. Et, en 1226, à la mort de son mari Louis VIII, la reine Blanche de Castille, mère de douze enfants, veuve à trente-huit ans, garde le royaume pour son fils Louis IX, futur Saint Louis.
Mais malgré ses capacités à gouverner, la femme ne peut accéder à la tête de l’État que pour une période transitoire : la loi salique l’éloigne en effet de la succession directe et du trône, à la différence d’autres pays occidentaux. Cela explique que l’iconographie médiévale présente surtout la femme de l’aristocratie durant le temps des loisirs : la danse (parfois jugée scandaleuse), la musique, les festins, les spectacles, et autres distractions. Cet amour du divertissement est chanté par le poète Eustache Deschamps : « Elles désirent les cités/les doux mots qu’on leur dit/les fêtes, les marchés et le théâtre/lieux de délices qui leur permettent de s’ébattre. »

La voie religieuse

À l’opposé, la religion offre aux femmes une autre voie possible de valorisation sociale, en leur permettant d’entrer dans les monastères, de créer des fondations, et parfois même de rendre compte par écrit de leur expérience. C’est le cas notamment d’Hildegarde de Bingen, la Prophétesse du Rhin, née à la fin du XIe siècle. Entrée à l’âge de 8 ans au service du Seigneur, devenue abbesse bénédictine de Disboden et de Rupertsberg, près de Mayence, elle ose prendre la parole, exposant son interprétation scientifique de l’univers dans des traités de médecine et de sciences naturelles et composant des œuvres religieuses où elle évoque ses visions mystiques (Le Livre des œuvres divines). Ses écrits circulent, ses lettres sont lues par les plus grands du royaume, tels Aliénor d’Aquitaine, des empereurs, des évêques.

Une reconnaissance littéraire

Dès le XIIe siècle apparaît la fin’amor, qui établit un nouveau type de relation amoureuse, faite de générosité et de sublimation du désir. La femme devient la domina, l’épouse du seigneur, et le vassal, son amant. À travers une construction de l’esprit assez complexe sont mises à l’honneur les prouesses chevaleresques pour la dame, suzeraine à laquelle est rendu un véritable culte. Si des jeux réels furent élaborés dans les cours d’amour, il faut garder à l’esprit que la fin’amor fut avant tout un jeu poétique, et la promotion féminine qu’il établissait demeura largement fictive. Il n’en reste pas moins que la fin’amor s’inscrit dans un contexte général où la femme – de l’aristocratie – joua un rôle important, comme commanditaire et destinataire (les romans de Chrétien de Troyes pour Aliénor d’Aquitaine), mais aussi comme auteur. Ainsi, dans la seconde moitié du XIIe siècle, Marie de France, première grande poétesse française, écrit ses Lais, nouvelles relatant des épreuves amoureuses.
Un siècle plus tard, Christine de Pizan, admirée par le roi Charles V en personne, fait des lettres son métier. Veuve à 25 ans, elle s’insurge contre la misogynie des propos du Roman de la Rose, le best-seller de l’époque, et développe une réflexion autour de la condition féminine. Dans son œuvre allégorique, Le Livre de la Cité des Dames, elle crée un royaume, Féménie, dirigé par Raison, Justice et Droiture. Dans la cité, de nobles dames peuvent se libérer par les loisirs, leurs conversations et l’écriture. Disposant d’un scriptorium avec artisans, Christine de Pizan livra même ses idées sur l’iconographie de ses manuscrits.

Mécènes et bienfaitrices

Quand elle n’écrit pas elle-même, la femme de l’aristocratie fait souvent écrire. La commande d’œuvres, notamment de manuscrits enluminés, est fréquente de la part des dames des XIVe et XVe siècles, désireuses de beauté et d’édification morale. Jeanne d’Évreux, reine de France, troisième femme de Charles IV, est connue pour son amour des livres. Elle commande au célèbre Jean Pucelle son Livre d’heures (certainement l’un des plus beaux de cette époque), ainsi que plusieurs objets précieux pour l’abbaye de Saint-Denis : deux statues de la Vierge, une châsse dite de la Sainte-Chapelle, une statue d’or de saint Jean et une couronne royale. Elle se préoccupe également de son vivant de l’exécution de son gisant pour son futur tombeau.
À la fin du XVe siècle, Anne de France, fille aînée de Louis XI, se lance, en accord avec son époux, le duc de Bourbon, Pierre II de Beaujeu, dans une politique de travaux d’art, avec un grand artiste, le Maître de Moulins. On peut encore citer les bienfaitrices de noble naissance comme la reine Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe V le Long, qui, en 1319, patronne la fondation de l’hôpital Saint-Jacques-aux-Pèlerins, laquelle avait déjà reçu l’aide de sa propre mère, Mahaut d’Artois.

Une influence profonde

L’image du Moyen Âge, ces « temps obscurs » d’avant la Renaissance, a longtemps été celle d’un monde brutal et sauvage, exclusivement religieux et guerrier, et donc profondément misogyne. Comme toutes les caricatures, celle-ci n’est pas totalement fausse. Sans doute, la société médiévale a-t-elle été une société essentiellement masculine. Sous l’influence de la religion (ou y trouvant comme une légitimation), qui voit en elle un être excessif et dépendant en raison de sa faiblesse physique et morale, elle réserve à la femme une position inférieure et véhicule d’elle une image volontiers négative. Il n’en reste pas moins qu’une étude plus approfondie des textes et des indices archéologiques tempère cette vision univoque et révèle que la femme, surtout il est vrai dans les classes élevées, joua entre le VIIIe et le XVe siècle un rôle social et culturel non négligeable, contribuant notablement à la « civilisation des mœurs ».

Publié dans : VALEURS DE FRANCE |le 7 novembre, 2008 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 17 novembre, 2008 à 3:59 yesilkart écrit:

    Y a-t-il des informations sur ce sujet dans d’autres langues ?

  2. le 23 juin, 2011 à 18:28 Sabrina écrit:

    Bonjour,
    je pourrais avoir des information sur la femmes a l’antiquité plus precisement du 500PCN au 800PCN merci Pour savoir comment etais les femme en Antiquites jusq’au moyen age.
    s.a.b.r.i.n.a.95@hotmail.com

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