L’adoubement
La chevalerie
I. L’adoubement
A partir de la seconde moitié du XIe siècle, divers textes, qui bientôt
vont se multipliant, commencent à mentionner qu’ici o u là une cérémonie a eu
lieu, destinée, disent-ils, à « faire un chevalier ». Le rituel en est à plusieurs
actes. Au postulant, généralement à peine sorti de l’adolescence, un chevalier
plus ancien remet d’abord les armes significatives de son futur état.
Notamment, il le ceint de l’épée. Puis vient, presque toujours, un grand coup
que, du plat de la main, ce parrain assène sur la nuque ou la joue du garçon : la
« paumée » ou « colée » des documents français. Épreuve de force ? Ou bien,
comme le pensèrent, dès le moyen âge, certains interprètes un peu tardifs,
mode de fixation du souvenir, qui, au jeune homme, devra, selon le mot de
Raimon Lull, rappeler, sa vie durant, la « promesse » ? De fait, les poèmes
montrent volontiers le héros appliqué à ne point plier sous cette rude gifle, la
seule, observe un chroniqueur, qu’un chevalier doive jamais recevoir, sans la
rendre . Nous le savons, d’autre part, le soufflet était, dans les moeurs
juridiques du temps, un des procédés de commémoration le plus fréquemment
infligés aux témoins des actes de droit — plutôt, en vérité, qu’à leurs
participants. Mais de ce geste, originellement conçu comme si essentiel à la
cérémonie que celle-ci, tout entière, en prit son nom habituel
d’ » adoubement », (d’un vieux verbe germanique qui voulait dire : frapper),
le sens premier était, semble-t-il, bien différent et beaucoup moins
purement rationnel. Le contact ainsi établi entre la main de l’adoubeur et le
corps de l’adoubé transmettait de l’un à l’autre une sorte d’influx : tout
comme cet autre soufflet, que l’évêque donne au clerc qu’il consacre prêtre.
Une manifestation sportive, enfin, terminait souvent la fête. Le nouveau
chevalier s’élance à cheval et va, d’un coup de lance, transpercer ou abattre
une panoplie fixée à un pieu : la « quintaine ».
Par ses origines et par sa nature, l’adoubement se rattache visiblement à
ces cérémonies d’initiation dont les sociétés primitives, comme celles du
monde antique, fournissent tant d’exemples — pratiques qui, sous des formes
diverses, ont toutes pour objet commun de faire passer le jeune garçon au rang
de membre parfait du groupe, dont jusque-là son âge l’avait exclu. Chez les
Germains, elles étaient à l’image d’une civilisation guerrière. Sans préjud ice
peut-être d’autres traits — tels que la coupe des cheveux, qui parfois se
retrouvera plus tard, en Angleterre, unie à l’adoubement chevaleresque — ,
elles consistaient essentiellement en une remise des armes, que Tacite a
décrite et dont la persistance, à l’époque des invasions, est attestée par
quelques textes. Entre le rituel germanique et le rituel de la chevalerie, la
continuité n’est pas douteuse. Mais, en changeant d’ambiance, l’acte avait
également changé de sens humain.
Chez les Germains, tous les hommes libres étaient des guerriers. Il ne s’en
trouvait aucun, par suite, qui n’eût droit à l’initiation par les armes : du moins,
là où la tradition du peuple imposait cette pratique, dont nous ignorons si elle
était partout répandue. Par contre, une des caractéristiques de la société
féodale fut, comme l’on sait, la formation d’un groupe de combattants
professionnels, constitué avant tout par les vassaux militaires et leurs chefs. A
ces soldats par excellence devait naturellement se restreindre l’appl ication de
l’antique cérémonie. Celle -ci, à vrai dire, risquait de perdre dans ce transfert
tout substrat social tant soit peu fixe. Elle avait servi de rite d’accès au peuple.
Or le peuple, au sens ancien — la petite cité des hommes libres — n’existait
plus. Elle commençait à servir de rite d’accès à une classe. Mais cette classe
manquait encore de p.437 tous contours précis. Il arriva que, par endroits,
l’usage disparut : tel semble avoir été le cas chez les Anglo-Saxons. Dans les
pays qu’avait marqués la coutume franque, il se maintint, au contraire ; mais
sans être, pendant longtemps, d’un emploi bien général, ni, à aucun degré,
obligatoire.
Puis, à mesure que les milieux chevaleresques prenaient une conscience
plus nette de ce qui les séparait de la masse « sans armes » et les élevait
au-dessus d’elle, le besoin se fit sentir plus impérieusement de sanctionner, au
moyen d’un acte formaliste, l’entrée dans la collectivité ainsi définie : soit que
le nouvel admis fût un jeune garçon qui, né parmi les « nobles », obtenait
d’être accepté dans la société des adultes ; soit qu’il s’agit, beaucoup plus
rarement, de quelque heureux parvenu qu’une puissance récemment acquise,
sa force ou son adresse semblaient égaler aux membres des anciens lignages.
Dès la fin du XIe siècle, en Normandie, dire du fils d’un grand vassal : « iln’est pas chevalier » équivalait à le supposer encore enfant ou adolescent .
Assurément, le souci de signifier ainsi, par un geste sensible aux yeux, tout
changement d’état juridique comme tout contrat répondait à des tendances
caractéristiques de la société médiévale : témoin, le rituel, souvent si
pittoresque, de l’accession aux corps de métier. Encore fallait -il, cependant,
pour imposer ce formalisme, que le changement d’état fût clairement perçu
comme tel. C’est pourquoi la généralisation de l’adoubement se présenta
vraiment comme le symptôme d’une modification profonde dans la notion de
chevalerie.
Durant le premier âge féodal, ce qu’on avait entendu par le terme de
chevalier était, avant tout, tantôt une situation de fait, tantôt un lien de droit,
mais purement personnel. On se disait chevalier parce qu’on combattait à
cheval, avec l’équipement complet. On se disait le chevalier de quelqu’un
lorsqu’on tenai t de ce personnage un fief, qui obligeait à le servir ainsi armé.
Or, voici que, maintenant, ni la possession d’un fief, ni le critère, forcément
un peu flottant, du genre de vie ne vont plus suffire à mériter ce nom. Il y
faudra, en outre, une sorte de consécration. La transformation était accomplie
vers le milieu du XIIe siècle. p.438 Un tour de langage usité dès avant 1100
aidera à en saisir la portée. On ne « fait » pas seulement un chevalier. On
l’ » ordonne » tel. Ainsi s’exprime, par exemple, en 109 8, le comte de
Ponthieu, qui s’apprête à armer le futur Louis VI . L’ensemble deschevaliers adoubés constitue un « ordre » : ordo. Mots savants, mots d’Église,
mais que l’on trouve, dès le début, dans des bouches laïques. Il s ne
prétendaient nullement, du moins dans leur premier emploi, suggérer une
assimilation avec les ordres sacrés. Dans le vocabulaire que les écrivains
chrétiens avaient emprunté à l’Antiquité romaine, un ordo était une division
de la société, temporelle aussi bien qu’ecclésiastique. Mais une division
régulière, nettement délimitée, conforme au plan divin. Une institution, en
vérité. Non plus seulement une réalité toute nue.
Comment, cependant, dans une société habituée à vivre sous le signe du
surnaturel, le rite, d’abord purement profane, de la remise des armes,
n’aurait -il pas reçu une empreinte sacrée ? Deux usages, l’un et l’autre fort
anciens, servirent de point de départ à l’intervention de l’Église.
D’abord, la bénédiction de l’épée. Elle n’avait o riginellement rien eu de
particulier à l’adoubement. Tout ce qui était au service de l’homme semblait
alors mériter d’être mis ainsi à l’abri des pièges du Démon. Le paysan faisait
bénir ses récoltes, son troupeau, son puits ; le nouveau marié, le lit nuptial ; le
pèlerin, son bâton de voyage. Le guerrier, naturellement, agissait de même
pour les outils propres à sa profession. Le vieux droit lombard ne
connaissait-il pas déjà le serment « sur les armes consacrées » ? Mais,
plus que toutes autres, celles dont le jeune guerrier se parait pour la première
fois semblaient appeler une pareille sanctification. Un rite de contact en était
le trait essentiel. Le futur chevalier déposait un moment son glaive sur l’autel.
Des prières accompagnaient ou suivaient ce geste. Inspirées du schéma
général de la bénédiction, on les voit cependant, de bonne heure, se produire
sous une forme spécialement appropriée à une première vêture. Telles, elles
apparaissent déjà, peu après 950, dans un pontifical rédigé dans l’abbaye de
Saint-Alban de Mayence. Fait sans doute, pour une bonne part, d’emprunts à
des sources plus anciennes, ce p.439 recueil se propagea rapidement dans toute
l’Allemagne, la France du Nord, l’Angleterre et jusqu’à Rome même, où il fut
imposé par l’influence de la cour ottonienne. Il répandit au loin le modèle de
la bénédiction de l’épée « nouvellement ceinte ». Entendons bien, d’ailleurs,
que cette consécration ne constituait alors dans la solennité qu’une sorte de
préface. L’ado ubement se déroulait ensuite selon ses formes particulières.
La encore, pourtant, l’Église pouvait tenir son rôle. Le soin d’armer
l’adolescent n’avait pu appartenir, originellement, qu’à un chevalier déjà
confirmé dans ce titre : son père, par exemple, ou son seigneur. Mais il arriva
aussi qu’on le confiât à un prélat. Dès 846, le pape Serge avait passé le
baudrier au Carolingien Louis II. De même, Guillaume le Conquérant fit plus
tard adouber un de ses fils par l’archevêque de Canterbury. Sans doute
l’ho nneur ainsi rendu allait-il moins au prêtre qu’au prince de l’Église, chef de
nombreux vassaux. Un pape ou un évêque, cependant pouvaient-ils renoncer à
s’entourer d’une pompe religieuse ? La liturgie, par là, était comme invitée à
imprégner la cérémonie tout entière.
C’était chose faite au XIe siècle. Un pontifical de Besançon, qui fut établi
en ce temps, ne contient, il est vrai, que deux bénédictions de l’épée, l’une et
l’autre fort simples. Mais de la seconde il ressort clairement que l’officiant
était supposé remettre lui-même l’arme. Cependant, pour trouver un véritable
rituel religieux de l’adoubement, c’est plus au nord qu’il faut regarder, vers
ces pays d’entre Seine et Meuse qui furent l’authentique berceau de la plupart
des institutions proprement féodales. Notre plus ancien témoin est ici un
pontifical de la province de Reims, compilé, vers le début du siècle, par un
clerc qui, tout en s’inspirant du recueil mayençais, n’en puisait pas moins
abondamment dans les usages locaux. La liturgie comporte, avec une
bénédiction de l’épée, qui reproduit celle de l’original rhénan, des prières, de
même sens, applicables aux autres armes ou insignes : bannière, lance,
bouclier, à la seule exception des éperons dont la remise sera jusqu’au bout
réservée à des mains laïques. Vient ensuite une bénédiction du futur
chevalier lui-même. Enfin, la mention expresse que l’épée sera ceinte par
l’évêque. Puis, après une lacune de près de deux siècles, le cérémonial
apparaît pleinement développé, en France encore, dans le Pontifical de
l’évêque de Mende, Guillaume Durant, rédigé vers 1295, mais dont les
éléments essentiels datent vraisemblablement du règne de saint Louis. Ici le
rôle consécrateur du prélat est poussé aux dernières limites. Il ne ceint plus
seulement le glaive ; il donne aussi la paumée ; il « marque », dit le texte, le
postulant « du caractère chevaleresque ». Passé au XIVe siècle dans le
Pontifical Romain, ce schéma, d’origine française, devait devenir le rite
officiel de la chrétienté. Quant aux pratiques accessoires — le bain
purificateur, imité de celui des catéchumènes, la veillée des armes — , elles ne
semblent pas s’être introduites avant le XI Ie siècle ni avoir jamais été autre
chose qu’exceptionnelles. Aussi bien, la veillée n’était -elle pas toujours vouée
entièrement à de pieuses méditations. A en croire un poème de Beaumanoir, il
arrivait qu’elle se fît, profanement, au son des vielles .
Ne nous y trompons pas — aucun de ces gestes religieux ne fut jamais
indispensable à l’acte. Les circonstances, d’ailleurs, en eussent assez souvent
empêché l’accomplissement. Ne fit -on pas, de tout temps, des chevaliers sur le
champ de bataille, avant ou après le combat ? Témoin encore, après Marignan,
la colée que — de l’épée, selon l’usage du moyen âge finissant — Bayard
donna à son roi. En 1213, Simon de Montfort avait entouré d’un pieux éclat,
digne d’un héros croisé, l’adoubement de son fils, que deux évêques, au chant
du Veni Creator, armèrent chevalier pour le service du Christ. Au moinePierre des Vaux-de-Cernay, qui y assista, cette solennité arrache un cri
caractéristique : « O nouvelle mode de chevalerie ! Mode jusque-là inouïe. »
Plus modeste, la bénédiction de l’épée elle -même, au témoignage de Jean de
Salisbury , n’était pas générale vers le milieu du XI Ie siècle. Elle semble
cependant avoir été alors très répandue. L’Église, en un mot, avait cherché à
transformer l’antique remise des armes en un « sacrement » — le mot, qui se
rencontre sous la plume de clercs, n’avait rien de choquant à une époque où, la
théologie étant encore p.441 bien loin de la rigidité scolastique, on continuait
volontiers à confondre sous ce nom toute espèce d’acte de consécration. Elle
n’y avait pas réussi pleinement. Mais elle s’était du moins taillé une part, ici
plus large, là plus restreinte. Ses efforts, en marquant l’importance qu’elle
attachait au rite d’ordination, contribuèrent grandement à aviver le sentiment
que la chevalerie était une société d’initiés. Et, comme à toute institution
chrétienne il fallait la sanction de fastes légendaires, l’hagiographie vint à la
rescousse. « Quand on lit, à la messe, les épîtres de saint Paul », dit un
liturgiste, « les chevaliers restent debout, pour l’honorer, car il fut
chevalier. »
Marc BLOCH
La société féodale

instructif
Ben c’est tellement intérressant que je n’ai rien lu du tout x)
trop bien intérresant
L’image est pas mal. Maa’
franchemen jaie ton commentair jaime