LA COMBATTANT A L’EPOQUE DES CROISADES

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FRÉDÉRIC ARNAL

L’ADAPTATION TECHNIQUE ET TACTIQUE DU

COMBATTANT FRANC À L’ENVIRONNEMENT

PROCHE-ORIENTAL À L’ÉPOQUE DES CROISADES

(1190-1291)

par Frédéric ARNAL

doctorant en histoire médiévale, Université Paul-Valéry/Montpellier III

Lors des différentes croisades et expéditions militaires que lancèrent les

Occidentaux et les Francs de Syrie à partir des États croisés, ils durent faire face à

de nombreuses contraintes et problèmes tout à fait nouveaux pour eux. Tout d’abord,

un milieu et un climat fort différents du leur : un relief rocailleux et difficile,

des déserts de sable, des conditions climatiques éprouvantes alternant entre les plus

fortes chaleurs ou au contraire des pluies diluviennes. Une autre difficulté majeure

fut la rencontre avec un ennemi ayant une tradition du combat complètement

opposée à la leur. En effet, la méthode de combat des Musulmans était basée sur la

rapidité, la mobilité et le harcèlement, tandis que celle des Occidentaux était basée

sur la défense et le choc. La tactique d’une armée relève toujours, entre autres et

dans une certaine mesure, les possibilités techniques qui lui sont offertes par son

équipement. Or, on a longtemps reproché aux Francs une incapacité à s’adapter aux

conditions de combat de l’Orient et à imiter les méthodes des Musulmans.

Cependant, le fait que les Francs aient pu conserver les États latins pendant près de

deux siècles, face à un ennemi largement supérieur en nombre et malgré des problèmes

aigus de ravitaillement en armes, en chevaux et en hommes, nuance ces

accusations. Faut-il voir cette présence de deux cents ans comme une victoire ou

comme une défaite ? Il apparaît en fait que les Francs, souvent contraints par les

événements, se sont livrés à un certain nombre d’adaptations au niveau de leur

équipement, et plus encore au niveau tactique. Les forces franques ont dû s’adapter,

notamment après la remise en cause de la toute puissance de la cavalerie

franque par les Musulmans. Quelle ampleur ont connu ces adaptations ? Dans quelle

mesure ces adaptations étaient-elles nécessaires ? Est-ce qu’inversement le maintien

d’une certaine forme d’inadaptation n’a pas pu être une force, un atout

déterminant ? Tout d’abord, il convient de souligner les adaptations techniques auxquelles

se sont livrés les Francs. Ensuite, nous verrons comment bien plus qu’une

adaptation technique, il faut parler d’une adaptation tactique des combattants

francs. Enfin, nous verrons quelles limites se sont posées à un plus grand nombre

d’adaptations.

LES ADAPTATIONS TECHNIQUES

Les adaptations techniques, c’est-à-dire les adaptations de l’équipement et de la

remonte, n’ont sans doute pas été aussi peu nombreuses qu’on l’a souvent cru.

Cependant, ce furent souvent des adaptations contraintes par la pénurie d’équipement

ou de chevaux, plus que le résultat d’une véritable prise de conscience de la

nécessité de s’adapter. On peut ainsi isoler trois causes d’adaptations techniques

pour le combattant franc. La première est due aux conditions topographiques et climatiques

de l’Orient. La seconde relève de la nécessité de se procurer de l’équipement

compte tenu de l’éloignement des bases occidentales et de la durée accrue des

campagnes militaires. La troisième, enfin, est à rattacher à un certain désir d’imitation des

Francs envers les Musulmans et à une volonté de s’adapter à leurs méthodes de combat.

Les contraintes du terrain et du climat

Les armées franques n’étaient pas prêtes à affronter les dures conditions de

l’Orient. En effet, qu’ils fussent chevaliers, fantassins ou archers, les combattants

francs avaient en commun à des degrés divers, un équipement lourd, chaud et

encombrant. Ainsi, Jacques de Vitry raconte que, lors de la Cinquième croisade, à

Damiette en 1219, « le soleil était chaud et brûlant, les hommes de pied succombaient

sous le poids de leurs armes, la fatigue de la marche accrut encore celle qui provenait

de l’excessive chaleur [...] ils mouraient sans avoir reçu de blessures et succombaientd’inanition »(1). À Hattin, en 1187, l’armée franque fut anéantie en partie parce qu’elle

avait négligé de rechercher un terrain où les sources d’eau étaient abondantes ;

les Francs sous leurs lourdes armures étaient exténués avant d’avoir commencé le

combat(2).

Après les grandes chaleurs, les combattants francs durent aussi affronter les

grandes pluies. En hiver, des pluies diluviennes se produisaient parfois. Jacques de

Vitry raconte par exemple que ces pluies duraient trois à quatre jours et étaient si

fortes que la terre en était tout inondée, comme pour un déluge(3). Lors d’une

pareille pluie, au cours de la Troisième croisade, l’armée de Richard Coeur-de-Lion

perdit de nombreux chevaux et les hauberts se couvrirent d’une rouille que l’on pouvait

très difficilement enlever. Par ailleurs, la plus grande partie du littoral syrien

était couverte de sable et de dunes(4). En 1239 à Gaza, les Francs, ainsi que leurs

chevaux lourdement armés, s’enfonçaient dans le sable jusqu’à mi-genoux. L’armée

franque se trouvait également en difficulté dans les montagnes de Syrie, très

rocailleuses et très difficiles d’accès pour des Francs dont l’équipement était très

mal adapté au terrain ; d’ailleurs, les tribus nomades ne manquaient pas d’y trouver

refuge. Ces montagnes étaient tellement impraticables pour les chevaux francs, en

1190, qu’Imâd ad-Dîn les comparait à des citadelles(5). En 1242, l’armée impériale

débarqua à Chypre dans un paysage montagneux où les chevaux francs trébuchaient

et se blessaient les pattes sur les rochers(6).

Pour se protéger des chaleurs, des tempêtes de sable et des grandes pluies, les

Francs développèrent l’usage de la housse pour le cheval et de la cotte d’armes pour

le combattant. Cette dernière était un type de tunique sans manche, descendant jusqu’aux

genoux, en peau ou toile épaisse. Elle était un moyen d’empêcher les armures

de chauffer au soleil ou de rouiller sous la pluie. Ces deux protections étaient

connues avant les croisades mais leur usage n’était pas encore très répandu. Les

Templiers, eux, étendirent le port de la cotte d’armes à tous leurs combattants, ainsi

que le port d’une chemise d’été. Par ailleurs, outre la housse de cheval destinée à

protéger celui-ci des coups ou projectiles ennemis, la Règle du Temple opta pour

une chemise de cheval, plus légère, destinée seulement à arrêter les rayons du

soleil(7). La nuit, les Templiers disposaient aussi d’un grand manteau devant protégerleur selle de l’humidité de la nuit, qui était très grande(8). La couleur blanche du

manteau et de la cotte des Templiers et des Teutoniques devait aussi être appréciée

pour ses propriétés réfléchissantes. À l’inverse, le manteau brun ou noir des hospitaliers

et des sergents des ordres précédemment cités, était moins adapté.

Bien plus qu’à de véritables modifications de l’équipement, on a assisté à une

modification des usages. Ainsi, il semble que les chevaliers aient parfois opté pour

des protections plus légères, qu’ils possédaient déjà en complément de leur équipement.

Ainsi, lors de la bataille de la Mansourah, en 1250, Joinville et ses compagnons

portaient tous un gambeson et un chapel de fer(9). Le chapel de fer était le

casque des sergents, rond à bord larges, protégeant du soleil ; le gambeson, lui, était

une protection rembourrée que l’on portait sous le haubert. Le heaume était particulièrement

étouffant pour les chevaliers : Saint Louis demanda par exemple à

Joinville de lui prêter son chapel de fer car il étouffait sous son heaume. Les chevaliers

templiers, eux, disposaient, en complément de leur heaume, d’un chapel de

fer, dont le port était moins éprouvant sous les fortes chaleurs. De même, le haubergeon,

étant plus court et plus léger que le haubert, pouvait être une solution. À

la bataille de Jaffa, par exemple, en 1192, le roi Richard avait remplacé son haubert

par un haubergeon. Les historiens se sont aussi beaucoup interrogés sur le couvrenuque

que les Francs auraient fixé sur leur casque pour se protéger de la chaleur(10) :

certains sceaux montrent en effet un voile recouvrant plus ou moins le casque et

flottant au vent. Il ne serait effectivement pas surprenant que les Francs aient

essayé d’empêcher leur casque de chauffer alors que beaucoup d’entre eux mouraient

d’insolation.

Lorsqu’on s’intéresse aux miniatures des différents manuscrits réalisés dans

l’Orient latin, on peut supposer quelques modifications supplémentaires de l’équipement.

Ainsi, de nombreux chevaliers représentés portent non pas des cottes d’armes,

mais des tuniques plus courtes et plus amples(11). On sait que les Francs de

Syrie ont adopté en partie les vêtements amples, moins chauds, des Orientaux. De

même, le mortier, ou coiffe, qui apparut au XIIIe siècle et que l’on portait sous le

casque, faisait penser au turban des musulmans et pouvait lui aussi protéger la tête

des coups d’épée. Toujours sur les mêmes miniatures, on s’aperçoit que beaucoup

de Francs portent le petit bouclier rond des Musulmans, dont l’usage était très rare

en Occident(12). Peut-être y a-t-il eu là une volonté de s’alléger. De même, sur deux

miniatures de l’Histoire universelle, on semble distinguer un modèle de « haubertjaserant»

(13). Ce haubert, d’origine musulmane ou byzantine, aurait été un vêtement

de maille ou un haubert couvert d’une toile matelassée. D’autres historiens ont

pensé que le haubert jaserant était plutôt formé de plaquettes de métal reliées entre

elles par des anneaux ; un haubert plus léger, en fait(14).

Enfin, il faut signaler, dans le cadre des adaptations aux conditions climatiques

et topographiques de l’Orient latin, l’adoption du dromadaire comme bête de

somme. Cet animal pouvant supporter de grosses chaleurs et traverser des terrains

difficiles, les Francs ne tardèrent pas à l’utiliser, et en premier lieu les ordres militaires(

15). Saint Louis en acheta personnellement quinze lors de son séjour en Terresainte

(16).

En résumé, l’équipement des Francs n’a été modifié que modérément. Ce qui a

changé, ce sont surtout les pratiques : un port plus accentué de protections contre

la pluie et le soleil, ou de pièces d’armure plus légères, comme le chapel ou le gambeson.

Cependant, on peut discerner d’autres adaptations techniques du combattant,

celles-ci plus indirectes. En Orient, en effet, le combattant a été soumis à la nécessité

de se procurer de l’équipement alors que ce dernier manquait et que la durée

des campagnes militaires était bien supérieure à celles habituellement pratiquées en

Occident.

La nécessité de se procurer de l’équipement

L’éloignement des États latins, les difficultés de transport maritime, la succession

d’armées sur un même sol, conduisaient à un manque chronique d’armes et de

chevaux en Orient latin. Malgré les donations, les envois de matériel par les rois ou

les ordres militaires, l’équipement était difficile à trouver et cher. Ce qui manquait

le plus était les chevaux. Il était difficile de les amener en bateau et la mortalité de

ceux-ci était très grande pendant le transport ; par ailleurs, les chevaux francs résistaient

mal au climat et aux longues campagnes militaires. Les Musulmans avaient

de plus comme tactique l’habitude de diriger leurs attaques contre le cheval, qui

était en quelque sorte le point faible du chevalier.

Les combattants eux, avaient du mal à remplacer leurs armes perdues ou cassées,

et ce d’autant plus que les guerres étaient longues. C’est pour cela que, pour

s’équiper, ceux-ci eurent recours à la manne du butin ainsi qu’au commerce avec les

Musulmans. Du matériel et des chevaux arabes circulèrent donc en quantité dans

les armées franques. Sur les champs de bataille, les combattants pouvaient trouver

tout ce dont ils avaient besoin. Ainsi, Ambroise décrit l’aubaine que pouvait représenter

un champ de bataille :

Vous auriez pu ramasser là tant de bonnes épées tranchantes, de javelots acérés,

d’arcs, de carquois, de masses d’armes, de carreaux, de dards, de flèches que vous

auriez pu en remplir vingt charrettes(17).

Les guerriers les plus pauvres, sergents et pèlerins, se jetaient sur les corps

ennemis pour les dépouiller et s’équiper. L’armement ennemi se répandait également

hors des armées, sur les marchés des villes, notamment sur le grand marché d’Acre.

Ce que les Francs appréciaient particulièrement dans l’armement ennemi était le

« gasiganz », le gambeson porté par les Musulmans, réputé très solide, ainsi que les

vêtements de maille : « de belles armures, fortes, légères et sûres », disaitAmbroise(18). Pour les mêmes raisons de légèreté, les targes sarrasines étaient très

recherchées. Chez les Templiers, les armes provenant du « gain », du butin, étaient

aux mains du maréchal, qui gérait l’approvisionnement en équipement des maisons

du Temple(19). En résumé, les Francs furent donc amenés, par l’intermédiaire du

butin, à utiliser de nombreuses armes et armures musulmanes, soit parce qu’ils

avaient perdu les leurs, soit parce qu’ils les trouvaient meilleures.

Les Francs ne manquèrent pas non plus de s’emparer des chevaux et bêtes de

somme des Musulmans. Parmi les prises des troupes de Richard, en 1192, on comptait

des milliers de chameaux et chevaux turcomans. Le turcoman était un cheval

grand et robuste, qui avait l’avantage d’être adapté au climat. Ambroise disait que

les Sarrasins avaient des chevaux tels qu’il n’y en avait pas de pareil au monde(20).

Les chevaux arabes étaient en général de petite taille, mais endurants et rapides. En

1250, les chevaliers d’Acre pillèrent la bourgade de Bethsam et ramenèrent plus de

seize mille bêtes. De nombreux croisements ont dû avoir lieu entre les différentes

races de chevaux, mules et ânes francs et musulmans(21).

Les adaptations ne se limitèrent pas au seul rapport Francs-Musulmans, les différents

peuples occidentaux qui se trouvaient en Orient au même moment, s’influencèrent

les uns les autres. Ainsi, l’équipement italien se trouvait aux antipodes

de celui des Allemands : les Italiens étaient connus pour la légèreté de leur équipement,

tandis que les Allemands, surnommés « la nation de fer » par les Musulmans,

étaient, eux et leurs chevaux, les plus lourdement armés. La cohabitation et les luttes

entre ces peuples ont provoqué un même effet d’influences réciproques entre les

différents équipements.

Toutefois, comme les ressources du butin ne suffisaient pas à se procurer tout le

matériel nécessaire, les Francs commercèrent avec les peuples orientaux. Ainsi,

dans la première moitié du XIIIe siècle, les Chrétiens furent de grands clients des

armureries de Damas, dont ils appréciaient les armes et les armures. Le commerce

était si lucratif que, malgré les guerres, les Musulmans ne l’interdirent qu’en

1251(22). De même, le fabricant d’armes de Saint Louis se rendit à Damas pour chercherde la corne et de la colle pour la fabrication d’arbalètes(23). En 1288, un vizir

fut également condamné pour avoir vendu une grande quantité d’armes et d’armures

aux Francs(24). Les Francs importaient aussi des arcs et des javelots des

territoires voisins ainsi que des plumes pour fabriquer des pennes de flèches et des

cimiers pour les casques(25). Les Francs étaient aussi très intéressés par l’achat de

chevaux arabes. Les chevaux lourds de la tribu de Kilâb étaient très renommés, par

exemple, ainsi que les chevaux de Houma : ils s’achetaient à prix d’or(26). Les Francsfaisaient également venir un grand nombre de chevaux de Cilicie(27). Le commerce,

bien plus que le butin, était la preuve que les Francs appréciaient les armes et les

montures ennemies, plus adaptées que les leurs à l’Orient. Il est toujours difficile

de savoir si ce fut le manque d’équipement qui poussa les Francs à ces adaptations

ou si ce fut la prise de conscience de leur relative inadaptation. C’est là la différence

entre une adaptation directe ou indirecte. Un certain nombre d’adaptations relèvent

pourtant directement d’une volonté de contrecarrer les méthodes et les moyens

de combat des Musulmans.

Emprunts et adaptations face aux méthodes de combat des Musulmans

On peut remarquer un certain nombre d’emprunts directs aux Musulmans.

Plusieurs fois dans les manuscrits de l’Histoire universelle, nous voyons apparaîtrele caparaçon musulman sur les chevaux(28). Le caparaçon musulman était une protection

de feutre capitonnée qui couvrait le cheval des cavaliers lourds musulmans.

Les peuples orientaux protégeaient leurs chevaux depuis longtemps : Byzantins,

Arméniens, Musulmans les utilisaient. La tactique des Sarrasins visant à tuer de

leurs flèches les montures ennemies a conduit rapidement les Francs à adopter les

housses et autres protections pour leurs chevaux. À la fin du XIIIe siècle, on a également

vu apparaître le chanfrein et la picière, pièces qui protégeaient la tête et le

poitrail des chevaux et qui étaient depuis longtemps utilisées par les Musulmans.

De même, il semble que les Francs aient été très intéressés par l’arme favorite des

Musulmans : la masse. Les sergents et les chevaliers du Temple avaient par exemple

dans leur équipement une masse turque. La masse était une arme qui existait en

Occident, mais peu utilisée en comparaison avec l’Orient. À partir du XIIIe siècle, au

contact des Musulmans, l’emploi de la masse se diffusa largement en Occident,

après les croisades. On vit d’ailleurs se modifier une partie de l’équipement franc :

la masse turque défonçait les armures et les casques. Par conséquent, pendant la

période des croisades, certaines modifications sont apparues : le renforcement du

heaume à fond plat des Francs qui s’est bombé et ovalisé au XIIIe siècle pour offrir

une meilleure résistance. De même, se sont développées, pour protéger les épaules,

les espalières, carrés de métal fixé aux épaules, servant à dévier les coups de

masse, notamment(29).

Le séjour des Francs en Orient, a aussi apporté des nouveautés en terme de

musique militaire : de très nombreux instruments furent empruntés aux Musulmans,

notamment des cornets de bois, des trompettes d’airain, sistres, timbales, de nombreuses

variétés de tambours, de clairons et de cors(30).

Une des dernières grandes adaptations que l’on peut relever est une adaptation

au statut un peu particulier : il s’agit de l’apparition des premiers uniformes par le

biais des ordres militaires. Cela représentait une adaptation de tout premier ordre

aux conditions de combat de l’Orient latin. En effet, un des grands problèmes qu’y

rencontrèrent les Francs fut un problème d’identification des combattants. Les

armées croisées n’étaient en rien des armées nationales : des guerriers venus de tous

les pays d’Occident s’y côtoyaient, ainsi que des mercenaires d’origine très diverses

et parfois même de pays ennemis. De plus, il faut souligner qu’aucun uniforme

n’existait ; chaque combattant s’équipait selon son goût et ses moyens. Les guerres

civiles furent très nombreuses dans l’Orient latin, comme celle qui opposa de 1228

à 1242 la famille chypriote des Ibelins aux Lombards et qui constitua un véritable

imbroglio de peuples et de mercenaires(31). En 1232, un chevalier d’origine italienne

qui combattait pour les Chypriotes fut tué par ceux-ci, qui le prirent pour un

Lombard(32). En effet, il avait mal prononcé le cri de ralliement qu’avaient choisi les

Chypriotes pour se reconnaître entre eux. Les armées franques mêlaient donc en

leur sein tous les styles d’armes et d’armures venus d’Occident. Il n’était pas toujours

évident par ailleurs de reconnaître les armées ennemies. Les troupes musulmanes

étaient très variées : Égyptiens, Numides, Turcomans, Turcs, etc. Et tout cela

avec une très grande diversité d’armement. De plus, comme les Francs, les

Musulmans employaient des mercenaires de l’autre bord, comme le sultanat de Rûm

qui employait des Génois. Saint Louis, par exemple en débarquant à Damiette, ne

parvint pas à identifier de prime abord les Sarrasins et demanda à ses hommes de

qui il s’agissait(33). De même, Joinville raconte qu’il passa à côté de Turcs qui le prirentpour l’un des leurs(34). Par conséquent, l’apparition des premiers uniformes dans

les ordres militaires au cours des croisades est réellement une adaptation de première

importance qui fut très certainement à l’origine du développement des tout

premiers uniformes en Occident aux XIV et XVe siècles.

En conclusion, les adaptations techniques des Francs ont été nombreuses et

variées, sans toutefois changer l’aspect général des armées franques. Car plus qu’un

changement radical de l’équipement occidental, les croisades ont marqué en fait

avant tout un bouleversement tactique chez les Francs.

ADAPTATION TACTIQUE DES FRANCS

La remise en cause de la tactique franque

Les méthodes de combat des Musulmans ont posé d’énormes problèmes aux

Francs qui voyaient là une mise en défaut de leur armement et de leur tactique. Par

de nombreux côtés, la tactique des Musulmans était à l’opposé de celle des Francs.

Les Musulmans disposaient d’armées plus mobiles, avec un équipement, pour les

cavaliers comme pour les fantassins, plus léger que celui de leurs ennemis. Toute la

tactique des Musulmans était basée sur la rapidité : des vagues successives d’archers

montés se succédaient, noyant l’ennemi sous une pluie de flèches, pendant

que les fantassins tiraient aussi. Joinville raconte qu’à la Mansourah, « il y avait bien

un journal d’étendue, criblé à ce point que la terre y disparaissait sous les flèches lancées

par les Sarrasins »(35). Lorsque les Francs se décidaient à charger, ils ne trouvaient

que le vide devant eux. Ce que confirme le témoignage d’Ambroise :

… Car les Turcs ont un avantage par lequel ils nous nuisent beaucoup : les Chrétiens

ont de lourdes armures, et les Sarrasins n’ont d’autres armes qu’un arc, une masse,

une épée ou un javelot acéré [...] : et quand on les poursuit, ils ont des chevaux qui

n’ont pas leur pareil au monde et qui semble voler comme des hirondelles. On a beau

poursuivre le Turc, on ne peut l’atteindre et il ressemble à la mouche venimeuse et

insupportable : poursuivez-le, il prendra la fuite, revenez, il vous poursuivra(36).

Or, la méthode de combat franque était basée sur le primat de la cavalerie lourde.

En Occident, c’est elle qui donnait la victoire, le choc final. L’infanterie n’avait

qu’un rôle secondaire, d’appoint. Le cavalier franc était impuissant face à la rapidité

du cavalier musulman. Cette impuissance était renforcée par le fait que la tactique

des Musulmans consistait aussi à viser les chevaux francs. En 1269, une

troupe entière de Chrétiens fut massacrée par les Sarrasins qui avaient dirigé leurs

tirs uniquement sur les montures des chevaliers, pour pouvoir les achever ensuite(37). La cavalerie franque perdit en Orient une partie de sa puissance. À la bataille

de Gaza, en 1239, la cavalerie lourde franque, s’enfonçant dans le sable, fut incapable

de déloger ses adversaires du pas étroit où ils se trouvaient(38). Très vite, les

Francs se sont rendus compte du rôle indispensable de l’infanterie, jusque-là méprisée.

À partir de la Troisième croisade, l’infanterie ne quitta plus la cavalerie. Grâce

à leurs grands boucliers et à leurs piques, les fantassins servaient de remparts aux

cavaliers. On mettait souvent les piquiers bien en avant des cavaliers, comme cela

les cavaliers ennemis n’osaient s’approcher : ainsi au débarquement à Damiette, en

1249, les chevaliers se mirent en avant, agenouillés derrière leur écu et leur lance

tandis que l’on débarquait les chevaux(39). Les cavaliers musulmans n’osèrent approcher.

Le rôle de protection de l’infanterie était bien connu par les Francs de Syrie.

Ainsi, en 1197, alors que le seigneur de Jaffa était attaqué, il demanda au comte

Henri pour le protéger, non pas des cavaliers, mais des sergents et des arbalétriers.

Les fantassins servaient aussi de refuge pour le chevalier qui s’épuisait vite sous la

chaleur et sous le poids de ses armes, harcelé par ses ennemis.

Par ailleurs, les arbalétriers et les archers eurent un plus grand rôle. Face à des

adversaires qui utilisaient massivement l’arc, il fallait pouvoir aussi se battre à distance.

L’arme reine des croisades fut l’arbalète. La puissance et la précision de tir

de cette arme la rendaient redoutable contre les archers montés. Par deux fois,

Joinville raconte que la seule arrivée d’une troupe d’arbalétriers sur les lieux du

combat, suffit à faire fuir les cavaliers ennemis(40). Les Musulmans étaient sans

pitié pour les arbalétriers qu’ils capturaient : ils les tuaient ou leur coupaient le

pouce afin qu’ils ne puissent plus tirer(41). L’arbalète avait une portée plus grande

que l’arc court sarrasin. Cela permettait donc aux arbalétriers d’éloigner les archers

musulmans et de les garder à distance. En 1218, une troupe de chevaliers et de sergents

à cheval eurent de grandes pertes car ils avaient négligé d’amener avec eux

des archers et des arbalétriers(42). À Jaffa, Richard Coeur-de-Lion adopta la mêmetactique que les Musulmans en visant leurs chevaux avec ses arbalétriers(43). Les

armes de trait des Francs étaient supérieures à celles des Musulmans. Ainsi, l’arc

franc était plus puissant que l’arc musulman : il tirait moins vite mais avec plus de

force. Lors de la bataille de Gaza, en 1239, un duel se produisit entre tireurs des

deux camps : les archers musulmans durent se retirer après avoir subi de lourdes

pertes(44). Les archers et les arbalétriers francs acquirent donc un rôle de première

importance durant les combats de l’Orient latin. Les Francs furent obligés de modifier

leur tactique, qui se basait avant tout sur la cavalerie, et d’accroître la coopération

ce cette dernière avec l’infanterie et les archers. Cette coopération engendra

même ce que l’on peut désigner comme de véritables formations tactiques.

Les formations tactiques

La cavalerie, l’infanterie, les archers et les arbalétriers comptaient chacun leurs

forces et leurs faiblesses. Face à la polyvalence du cavalier léger musulman, chaque

corps pris séparément était affaibli et risquait le massacre. Aussi, le but des

Musulmans était-il toujours de chercher à séparer les piétons des cavaliers. La formation

classique que les Francs développèrent en Orient, pendant les marches

notamment, était le carré formé de fantassins sur les côtés équipés de piques et de

targes, les cavaliers à l’intérieur attendant que l’ennemi soit suffisamment près pour

charger(45). Souvent, l’infanterie était sur deux lignes : la première était composée depiquiers, la seconde d’archers et d’arbalétriers(46). À Jaffa en 1192, Richard fit

cacher sous les targes, intercalés entre deux piquiers, un arbalétrier et un homme

qui lui chargeait une seconde arbalète pendant qu’il tirait : on obtenait donc un tir

aussi rapide que celui des Musulmans(47). Les piquiers, eux, avaient solidement

fiché leurs piques dans le sol. Dans cette formation, l’alternance de porteurs de

javelots, d’archers et d’arbalétriers devait être particulièrement redoutable. En 1197,

un Franc de Syrie, Hue de Thabarie, conseilla à un seigneur croisé nouvellement

arrivé, d’adopter une formation semblable, la mieux adaptée pour s’opposer aux

Musulmans disait-il(48). Les Chrétiens utilisèrent presque toujours les arbalétriers et

les archers ensembles : l’arc avait une cadence de tir supérieure à l’arbalète tandis

que celle-ci avait un tir plus puissant, il s’agissait là de combiner les deux effets.

Il faut noter en outre qu’un rôle de harcèlement leur fut également confié, calqué

sur la tactique des Musulmans. En 1192, par exemple, Richard envoya en avant

archers et arbalétriers pour harceler une caravane turque de façon à ce que sa cavalerie

puisse arriver. Joinville rapporte le même rôle de harcèlement à Acre en 1251.

Il semble qu’une autre formation issue directement des croisades soit la création

de corps d’archers et d’arbalétriers montés. Saint Louis dépensa par exemple

39 000 livres de 1250 à 1252 pour un corps de sergents et d’arbalétriers montés(49).

Les Templiers aussi avaient adopté l’usage de l’arbalète à cheval, sans doute pour

compenser leur absence d’infanterie(50). En résumé, la conséquence directe des combats

de terre sainte, fut la recherche d’une plus grande complémentarité entre les

différents corps de combattants et la mise en avant de l’infanterie.

Une adaptation plus complète encore

Une des grandes adaptations tactiques fut sans aucun doute l’emploi de troupes

indigènes. En premier lieu, les turcoples ou turcopoles, cavaliers d’origine demibyzantine,

arménienne, bédouine ou même franque de Syrie(51). Ces turcoples combattaient

à la turque, légèrement armés et avec des chevaux arabes. Les turcoples

avaient adopté l’arc sarrasin, ce qui dotait les Francs d’archers montés, comme les

troupes musulmanes(52). Ces turcoples étaient en fait des mercenaires utilisés par les

deux camps comme guerriers, mais aussi comme espions. On leur confiait encore

des missions de harcèlement, de raid ou d’éclaireurs. Les Francs en ont utilisé de

très nombreux, et en particulier les ordres militaires(53). On voit là la grande utilité

de ces combattants qui avaient avant tout le rôle d’offrir un pendant au cavalier

monté sarrasin.

Les Francs utilisèrent aussi parmi les communautés indigènes de l’Orient latin

de nombreux fantassins, et notamment des archers syriaques. En 1258, le seigneur

de Gibelet avait dans sa troupe près de 200 archers syriens(54). L’utilisation des troupes

indigènes a dû permettre aux Francs de compenser le manque de troupes légères

dans leur armée. C’est une adaptation majeure, la prise de conscience d’un

besoin de troupes rapides, connaissant mieux le terrain, utilisant des armes mieux

adaptées. Cela leur permit peut-être de ne pas avoir à trop adapter leur propre matériel.

Une autre adaptation des Francs résida dans la pratique du raid, sur le modèle

de la razzia musulmane(55). Les Francs pratiquèrent de nombreux raids en territoire

musulman afin de ramener du bétail, des vivres ou plus largement du butin. On s’aperçoit

que, la plupart du temps, alors que le raid est en principe fondé sur la rapidité,

les Francs emmenèrent avec eux des piétons, notamment ceux équipés d’armes

de trait. Il s’agissait de protéger les cavaliers francs contre les flèches des Sarrasins.

Beaucoup de turcoples et d’écuyers étaient utilisés dans ces raids en raison de leur

équipement plus léger. En 1192, lorsque Richard attaqua une grande caravane

turque, il ordonna que chaque cavalier prît en croupe un sergent à pied et que tout

le monde s’équipe légèrement afin d’être plus rapide(56).

En Orient, les Francs apprirent aussi à pratiquer les opérations terre-mer, et plus

précisément à mener des coups de main et prises d’assaut avec l’aide des marins.

Les marins étaient des troupes légèrement armées afin d’assurer leurs fonctions sur

le bateau. Les marins vénitiens, par exemple, portaient un javelot, une épée, un

bouclier rond, un vêtement de cuir(57). Les marins génois, lors d’une bataille contre

des Vénitiens, portaient des cuirasses de lame de fer et des chapels de fer : un équipement

relativement léger lui aussi. Ces troupes, par leur mobilité et la possibilité

qu’elles avaient d’accomplir des opérations de débarquement, furent beaucoup utilisées

dans l’Orient latin. Ainsi, le comte de Jaffa opéra-t-il un débarquement

remarqué lors de la bataille de Damiette, en 1251(58). En 1228, l’infanterie de

Frédéric II, composée en grande partie de marins, investit le château du seigneur de

Beyrouth(59).

Enfin, les Francs durent gérer au niveau tactique les contraintes imposées par

l’Orient latin. La mauvaise résistance du cheval franc à la chaleur de l’Orient, le

poids des armures des combattants, l’effort physique du combat poussaient à

rechercher un combat court. Richard Coeur-de-Lion et ses hommes à la bataille de

Jaffa firent tant d’effort qu’ils en tombèrent malades(60). De même, à la Mansourah,

la cavalerie de Saint Louis fut rapidement épuisée et il fallut aller chercher des sergents

à cheval pour qu’ils les secourent et leur portent de l’eau(61). Le commandement

devait donc prévoir de ne pas exposer au soleil, pendant de longues heures,

les combattants sous leur armure. Aussi, les Francs s’efforcèrent-ils de développer

une tactique fondée sur le combat court et décisif. Richard, en 1192, alors que son

armée était assaillie de tous côtés par les Musulmans, plaça six trompettes en trois

points de l’armée afin qu’à leur signal la cavalerie fonde sur eux et les écrase. Il y

avait bien là une recherche du combat décisif(62). Il fallait ménager les efforts de ses

troupes et trouver, par exemple, le moment opportun pour s’équiper. Lors d’une

bataille entre Pisans et Génois, les Pisans firent l’erreur de s’équiper dès le matin.

Les Génois eux, ne s’équipèrent pas, mangèrent et laissèrent l’armée ennemie se

fatiguer sous la chaleur. Ils attendirent que le soleil soit passé derrière eux pour que

leurs adversaires aient le soleil dans les yeux(63). De même en 1219, à Damiette, le

légat et le patriarche qui commandaient l’armée croisée commirent l’erreur de faire

trop patienter les troupes déjà équipées sous le soleil : beaucoup en moururent(64).

En conclusion, les Francs dans l’Orient latin durent affiner leurs tactiques, en

tenant compte, à la fois, des contraintes du terrain et du climat, et celles de la lutte

avec un ennemi ayant des pratiques guerrières radicalement différentes. Pourtant,

aussi nombreuses que soient les adaptations techniques et tactiques, celles-ci ne

furent jamais complètes : il n’y eut pas de bouleversement total de l’équipement ou

de la tactique des Occidentaux. Il faut donc se demander quelles limites se sont

posées à une adaptation plus profonde, ainsi que l’intérêt qu’avaient les combattants

francs à conserver leurs traditions guerrières.

LES LIMITES DE L’ADAPTATION

Les impossibilités techniques

Plusieurs raisons peuvent être avancées pour expliquer le maintien de l’équipement

franc. En premier lieu, l’afflux constant de combattants croisés : les grandes

croisades apportaient des armées entières d’hommes qui arrivaient en Orient avec

leur équipement. Par ailleurs, de nombreuses petites croisades décidées par un prince

ou un seigneur avaient lieu, telle celle du futur roi Édouard I r d’Angleterre, en

1270(65). Certains seigneurs se croisaient avec quelques dizaines d’hommes seulement,comme Eudes de Nevers en 1265

(66). Bref, le lien avec l’Occident ne fut

jamais coupé pour les Francs de Syrie. Il est probable que, si ce lien n’avait pas

existé, les Francs de Syrie auraient davantage adapté leur équipement sous l’influence

de leurs voisins orientaux, mais aussi parce qu’ils auraient été à cours de

matériel. En effet, même s’ils furent souvent insuffisants, l’approvisionnement et

les dons ne cessèrent d’arriver depuis l’Occident. Par ailleurs, les Francs ne purent

pas véritablement adapter leur équipement à cause de l’oliganthropie chronique des

États latins et de la supériorité numérique des armées musulmanes par rapport aux

armées franques. À Gaza en 1239, pour chaque Franc, il fallait compter treize ennemis(

67). Par la résistance qu’il offrait, l’équipement franc garantissait tout de même

une certaine supériorité à ceux qui le portaient.

Efficacité de l’armement franc

L’équipement franc était, en termes de résistance et de qualité, le meilleur au

monde. Ce sont sans nul doute ces caractéristiques qui permirent aux Francs de

tenir aussi longtemps face à un ennemi très supérieur en nombre. Les Musulmans

ne cessèrent de se plaindre des qualités de cet armement. Bahâ-Ed-Din raconte :

J’ai vu de ces fantassins francs qui avaient d’une à dix flèches fichées dans le dos et

qui marchaient de leur pas ordinaire sans quitter les rangs(68).

Le manuscrit de Rothelin rapporte aussi le cas de Richard ressemblant à un

hérisson, lui et son cheval entièrement couvert de flèches(69). Ambroise raconte

l’exaspération des Musulmans :

Les Turcs, les gens du diable, enrageaient. Ils nous nommaient les gens de fer, parce

que nous avions des armures qui garantissaient nos gens… (70)

Devant cette supériorité de l’équipement, il est aisément compréhensible que les

Francs aient opéré quelques modifications mais n’aient pas abandonné leur équipement.

Il faut en outre invoquer des raisons psychologiques au manque d’adaptation

complète. Les combattants francs étaient habitués à leur armement et avaient acquis

avec lui des habitudes de combat. Ayant l’habitude d’être lourdement armés, ils en

retiraient aussi une impression de sécurité. De plus, le coût de l’équipement était

très élevé, ces combattants qui avaient peut-être fait d’importants sacrifices pour

l’obtenir y étaient par conséquent très attachés. Certains chevaliers avaient une

impression d’invulnérabilité avec leur armure : ainsi Gauchet de Châtillon, lors de

la Septième croisade, s’amusa dans un château à chasser à plusieurs reprises tout un

groupe de Sarrasins(71). La peur de se trouver au combat insuffisamment armé était

grande. L’ost de Richard dut s’arrêter deux jours à Caiphas, pour se décharger en

équipement, car les fantassins, par peur de manquer d’armes, s’étaient suréquipés et

beaucoup en étaient morts(72). De même, aller au combat sans armure est toujours

décrit dans les sources comme une preuve de grande bravoure ou plutôt de grande

témérité(73).

Une certaine continuité tactique

Les Francs n’abandonnèrent pas non plus leur tactique basée sur le choc et sur

la puissance de la cavalerie lourde. En effet, lorsque celle-ci était utilisée au bon

moment, elle gardait son effet dévastateur. Lorsque Richard attaqua la grande caravane

en 1192, les rangs adverses cédèrent dès le premier choc et tous ceux qui restèrent

combattre furent massacrés(74). Les Musulmans craignaient particulièrementcette force et hésitaient à attaquer quand elle était trop nombreuse(75). La charge en

trois lignes de la cavalerie franque continua à être utilisée : les chevaliers pour la

première ligne, les sergents à cheval pour la seconde, les écuyers pour la troisième

ligne(76). La règle du Temple décrit la même tactique chez les ordres militaires(77).

De la même manière, dans de nombreuses batailles, l’infanterie continua, notamment

pendant la guerre civile entre Ibelins et Lombards, à être utilisée de la même

façon en suivant la cavalerie et en achevant les cavaliers démontés(78). En bref,

l’équipement et la tactique des Francs ne perdirent pas toute leur validité en Orient.

Il fallait surtout prendre en compte tous leurs handicaps et toutes les contraintes de

l’Orient latin. Les armes et méthodes de combat franques démontrèrent pendant

longtemps leur supériorité.

Les guerres dans l’Orient latin marquent un profond bouleversement dans l’histoire

militaire occidentale. Tout d’abord, la fin du monopole de la chevalerie sur les

champs de bataille. Les premières limites du chevalier y apparurent et l’art de la

guerre se modifia avec la montée en puissance de l’utilisation des armes de trait et

de l’infanterie. De grands bouleversements sont à noter au niveau de la remonte :

beaucoup de croisements ont été réalisés en Orient et beaucoup de chevaux furent

ramenés en Occident. Les adaptations tactiques sont celles qui ont modifié le plus

durablement la pratique de la guerre chez les Francs, mais les adaptations techniques

sont aussi à noter : des adaptations qui se sont faites de manière hétéroclite,

hasardeuse, au fil du butin, des achats, du choix de chacun. Les ordres militaires

sont sans nul doute ceux qui ont démontré la plus grande force d’adaptation avec,

par exemple, la constitution de deux cavaleries légères : celle des écuyers et celle

des turcoples. Enfin, s’il s’agissait de réhabiliter le combattant franc et son équipement,

il nous suffit de penser à l’exemple de Joinville et ses six compagnons, criblés

de flèches et défendant victorieusement un pont contre des centaines

d’ennemis.

(1) Jacques de Vitry, Lettres, in Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France, trad.

M. Guizot, Paris, 1825, p. 365.

(2) Cécile Morisson, Les Croisades, Paris, PUF, 1994, p. 51.

(3) Jacques de Vitry, ibid., p. 172.(4) D. Marshall,

Warfare in the Latin East, 1192-1291, Cambridge, 1992, p. 91.(5) Imâd ad-Dîn, Conquête de la Syrie et de la Palestine par Saladin, trad. Henri Massé, Paris,

1972, p. 327.

(6) Gestes des Chiprois, dans R.H.C. Arm., T.II, Paris, 1906, p. 738.

(7) Laurent Dailliez, Les Templiers et les règles de l’ordre du Temple, Paris, 1972, p. 30 et art.140.

(8) Ibid., art.149.(9) Jean de Joinville,

Histoire de Saint Louis, in Historiens et chroniqueurs du Moyen Âge, Paris,

Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléïade », 1963, p. 250-260 et p. 45.

(10) E. Rey, Les Colonies franques de Syrie au XIIe et XIIIe siècles, Paris, 1883, p. 27.(11) H. Buchtal, Miniature Painting in the Latin Kingdom of Jerusalem, Oxford, 1957, Pl. 130c,

Pl. 130 F.

(12) Ibid., Pl.111 a.

(13) D.C. Nicolle, Arms and Armour of the Crusading Era 1050-1350, 2 vols, New York, White

Plains, 1988, Pl. 831 g, Pl. 833 b.

 

(14) Claude Gaier, Armes et combat dans l’univers médiéval, Bruxelles, 1995, p. 358.

(15) Laurent Dailliez, ibid., art.115.(16) « Dépenses de Saint Louis pour sa croisade », dans J.-F. Michaud,

Histoire des croisades, T. IV,

Paris, 1859, p. 426.

(17) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, éd. Gaston Paris, Paris, 1897, p. 177.

(18) Ibid., p. 283.(19) Laurent Dailliez,

ibid., art. 102.

(20) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 151.(21) Jean Richard,

Le Royaume latin de Jérusalem, Paris, 1953, p. 269.

(22) Henri Delpech, La Tactique au XIIIe siècle, 2 vols., Paris, Picard, 1886, p. 179.

(23) Joinville, ibid., p. 299.

(25) Assises de Jérusalem, dans R.H.C., Lois, Vol. 2, Paris, 1843, p. 180.(26) Al Harawî, « Les conseils du sayh Al-Harawî à un prince ayyûbide », in

Bulletin d’études orientales,

T. XVII, Paris, 1961-1962, p. 234.

(27) E. Rey, ibid., p. 34.

(28) H Buchtal, ibid., Pl. 104b, Pl. 112c.(29) E.E. Viollet-le-Duc,

Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 10

vols., Paris, 1854-1868, p. 403-404.

(30) Chronique d’Ernoul et de Bernard le Trésorier, Paris, éd. L. de Mas Latrie, 1871, p. 253-259.

(35) Ibid., p. 260.(36)

Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 151.

(37) Gestes des Chiprois, p. 767.(38)

Continuation de Guillaume de Tyr de 1229 à 1261, dite du manuscrit de Rothelin, dans R.H.C.

Occ, Vol. II, Paris, 1859, p. 545.

(39) Joinville, ibid., p. 234.

(40) Ibid., p. 254-288.

(24) Al Makrîzî, Histoire des sultans Mamlûks de l’Égypte, vol. 1, trad. Quatremère, Paris, 1845,

p. 93-94.

(31) D. Marshall, ibid., p. 37.

(32) Gestes des Chiprois, p. 719.(33) Joinville,

ibid., p. 235.

(34) Ibid., p. 252.

(41) Raymond Stambouli, Les Clefs de Jérusalem, Deux croisades françaises en Égypte (1200-1250),

Paris, 1991.

(42) Chronique d’Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 331.(43)

Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 300-301.

(44) Gestes des Chiprois, p. 709.(45) Bahâ ed-Dîn,

Anecdotes et beaux traits de la vie du sultan Youssouf, dans R.H.C. or., T. III, Paris,

1884, p. 258.

(46) Ibid., p. 251.

(47) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 307.

(48) La Continuation de Guillaume de Tyr, 1184-1197, Paris, éd. M.R. Morgan, 1982, p. 189.

(49) « Dépenses de Saint Louis pour sa croisade », p. 450.

(50) Laurent Dailliez, ibid., art. 315.

(51) Joshua Prawer, The World of the Crusaders, Londres, 1972, p. 32.(52) Alain Demurger,

Vie et mort de l’ordre du Temple, Paris, Le Seuil, 1989, p. 107.

(53) Laurent Dailliez, ibid., p. 30.(54)

Gestes des Chiprois, p. 746.

(55) D. Marshall, ibid., p. 183-195.

(56) Bahâ ed-Dîn, ibid., p. 306.(57) Frédéric C. Lane,

Venise, une république maritime, Paris, 1985, p. 85.

(58) Joinville, ibid., p. 235.(59)

Gestes des Chiprois, p. 679.

(60) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 313.(61) Joinville,

ibid., p. 251.

(62) Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 171.(63)

Gestes des Chiprois, p. 709.

(64) Jacques de Vitry, ibid., p. 365.

(65) Chronique d’Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 461.(66) « Inventaire et comptes de la succession d’Eudes, comte de Nevers (Acre 1266) », in

Mémoires

de la société nationale des antiquaires de France, Paris, T. XXXIX, 1878, p. 178-180.(67) Rothelin,

ibid., p. 543.

(68) Bahâ ed-Dîn, ibid., p. 251.

(69) Rothelin, ibid., p. 613.(70)

Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 170.

(71) Joinville, ibid., p. 287.(72)

Estoire de la guerre Sainte par Ambroise, p. 156.

(73) Ibid., p. 298.(74)

Ibid., p. 279.

(75) Chronique d’Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 324.(76) Alain Demurger,

ibid., p. 91.

(77) Laurent Dailliez, ibid., art. 172.

(78) Rothelin, ibid., p. 601

Publié dans : L'ordre des Templiers |le 2 mars, 2008 |3 Commentaires »

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3 Commentaires Commenter.

  1. le 21 juin, 2009 à 18:08 Palmier écrit:

    mes ancetres faisaient la croisades et j’aimerai bien les retrouvé(e)s

  2. le 27 mai, 2010 à 0:27 Gabriella gingras écrit:

    enfin jai trouvé un site avec de la bonne info sur les croisades!! Jespère trouvé autre site avec un contenue aussi bon que le votre .. avec chance j’aurait peut être une bonne note dans mon projet d’histoire!

    Gabriella
    sec 1
    College Letendre!

  3. le 8 décembre, 2010 à 12:43 dene écrit:

    merci superbe article très intéressant

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