Découverte de la Sainte-Lance selon Raymond d’Aguilers

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Après la prise de la ville d’Antioche, le Seigneur, déployant sa puissance et sa bonté, fit choix d’un pauvre paysan, né Provençal, par lequel il nous rendit la force à tous, et adressa les paroles suivantes au comte et à l’évêque du Puy: « André, apôtre de Dieu et de notre Seigneur Jésus-Christ, m’a invité, par quatre fois, et ordonné de venir à vous, et de vous livrer, après la prise de la ville, la lance par laquelle notre Sauveur a eu le flanc percé. Or, aujourd’hui, comme j’étais parti avec les autres pour aller combattre en dehors de la ville, j’ai été en revenant, renversé par deux cavaliers, et presque écrasé: triste et succombant à la fatigue, je me suis assis sur une pierre, la douleur et la crainte me faisaient chanceler; alors a paru devant moi le bienheureux André avec un sien compagnon, et il m’a adressé de vives menaces, si je ne m’empressais de vous livrer la lance. » Alors le comte et l’évêque du Puy lui demandèrent de leur rapporter en détail la révélation qu’il avait eue, et la vision de l’apôtre, et il leur répondit: « Lors du tremblement de terre qui eut lieu après Antioche, tandis que l’armée des Francs l’assiégeait, je fus saisi d’une si grande frayeur que je ne pus dire que ces mots: ‘Dieu, aide-moi.’ C’était au milieu de la nuit; j’étais couché, et n’avais dans ma cabane personne dont la société me rassurât. Comme ce saisissement dont j’ai parlé se prolongeait toujours et allait croissant, deux hommes parurent devant moi, portant le vêtement le plus brillant: l’un était plus âgé, avait des cheveux gris et blancs, des yeux noirs et bien adaptés à sa physionomie, une barbe blanche, large et très longue, et une taille moyenne. L’autre était plus jeune, plus grand et plus beau de forme que ne sont les enfants des hommes. Le plus vieux me dit: ‘Que fais-tu?’ Et moi je tremblais de tous mes membres, parce que je savais que personne n’était auprès de moi. Je lui répondis: ‘Qui es-tu?’ Et il me dit: ‘Lève-toi, ne crains rien, et écoute ce que je vais te dire: je suis André l’apôtre. Rassemble l’évêque du Puy, le comte de Saint-Gilles et Pierre Raymond d’Hautpoul, et alors tu leur diras: ‘Pourquoi l’évêque néglige-t-il de prêcher, d’avertir et de bénir le peuple avec la croix qu’il porte sur lui? Cela serait cependant for utile;’ et il ajouta: ‘Viens, et je te montrerai la lance de notre Père Jésus-Christ que tu donneras au comte; car Dieu la lui a destinée depuis le moment qu’il est né.’ Je me levai donc, et le suivis dans la ville, ne portant aucun autre vêtement que ma chemise. Et il m’introduisit par la porte du nord dans l’église du bienheureux Pierre, dont les Sarrasins avaient fait une mosquée. Il y avait dans l’église deux lampes qui répandaient autant de lumière que s’il eût fait jour en plein midi; il me dit: ‘Attends ici;’ et il m’ordonna de m’appuyer sur la colonne qui était la plus proche des marches par lesquelles on monte à l’autel du côté du midi, et son compagnon se tint loin devant les marches de l’autel. Étant alors entré sous terre, saint André en retira la lance, la remit entre mes mains, et me dit: ‘Voici la lance qui a percé le flanc d’où est sorti le salut du monde entier;’ et comme je la tenais en main, versant des larmes de joie, je lui dis: ‘Seigneur, si vous le voulez, je la porterai et la remettrai au comte;’ et il me répondit: ‘Tu le feras sans le moindre retard, aussitôt que la ville sera prise; alors tu viendras avec douze hommes, et tu la chercheras en ce lieu d’où je l’ai tirée, et où je vais la renfermer.’ Et il la referma. Ces choses faites, il me ramena par-dessus les murailles de la ville dans ma maison, et ils se retirèrent de moi. Alors réfléchissant en moi-même sur ma pauvreté et sur votre grandeur, je craignis de me rendre auprès de vous. Après ce temps, comme j’étais allé vers un château situé auprès de Roha [Édesse] pour chercher des vivres, le premier jour du carême et au premier chant du coq, le bienheureux André m’apparut avec les mêmes habits, et le compagnon qui l’avait suivi pour la première fois, et une grande clarté remplit ma maison, et il me dit: ‘Dors-tu?’ Étant ainsi réveillé, je lui répondis: ‘Non, mon Seigneur, je ne dors pas.’ Et il me dit: ‘As-tu dit ce que je t’ai depuis longtemps prescrit de dire?’ Et je répondis: ‘Seigneur, ne vous ai-je pas prié de leur envoyer un autre que moi? car, tremblant dans ma pauvreté, je n’ai pas osé aller à eux.’ Et il me dit: ‘Ne sais-tu pas pourquoi Dieu vous a amenés ici, combien il vous chérit, et combien il vous a spécialement élus? À cause qu’on l’a méprisé, et pour venger les siens, il vous a fait venir ici. Il vous chérit tellement que les saints qui sont déjà dans le repos, connaissant par avance la grâce de ses dispensations divines, voudraient être eux-mêmes en chair, et s’unir à vos efforts. Dieu vous a élus parmi toutes les nations comme les épis de froment sont triés au milieu de l’avoine; car vous êtes supérieurs en mérites et en grâce à tous ceux qui sont venus avant et qui viendront après vous, comme l’or est supérieur en valeur à l’argent.’ Après cela ils se retirèrent, et je fus accablé d’une telle maladie, que je perdis l’usage de la vue, et que je disposai, dans ma pauvreté, de mes petites ressources. Alors je commençai à réfléchir en moi-même, et à penser que ces maux m’étaient justement survenus à cause de ma négligence pour la vision de l’apôtre. M’étant donc rassuré, je revins auprès des assiégeants. Mais là, considérant de nouveau mon extrême pauvreté, je craignis encore, si je me rendais auprès de vous, d’être traité par vous d’homme affamé, et qui ne ferait de tels rapports que pour obtenir de quoi vivre, et cette fois encore je me tus. Cependant, un certain temps s’étant écoulé, comme je me trouvais au port de Saint-Siméon, et que j’étais couché sous une tente avec mon seigneur Guillaume Pierre, le bienheureux André se présenta suivi du même compagnon, et avec le même vêtement que j’avais vu auparavant, et me parla ainsi: ‘Pourquoi n’as-tu pas dit à l’évêque, au comte et aux autres ce que je t’avais ordonné de dire?’ Et je répondis: ‘Ne vous ai-je pas prié, Seigneur, d’envoyer en ma place un autre qui fût plus sage que moi, et que l’on voulût entendre? De plus, les Turcs sont sur la route, et ils tuent ceux qui vont et viennent.’ Et saint André me dit: ‘Ne crains rien, car ils ne te feront point de mal. Tu diras en outre au comte que lorsqu’il sera arrivé auprès du fleuve Jourdain, il ne s’y baigne point, mais qu’il passe en bateau; et lorsqu’il aura passé, revêtu de sa chemise et de son justaucorps de lin, qu’il se fasse asperger avec les eaux du fleuve, et lorsque ses vêtements seront séchés, qu’il les dépose et les conserve avec la lance du Seigneur.’ Et mon seigneur Guillaume Pierre entendit ces choses, quoiqu’il ne vît point l’apôtre. M’étant donc rassuré, je retournai à l’armée, et lorsque je voulus vous rapporter tout cela, je ne pus vous réunir tous. Je partis donc pour le port de Mamistra; là, ayant voulu m’embarquer pour aller dans l’île de Chypre chercher des vivres, le bienheureux André m’adressa les plus fortes menaces, si je ne retournais au plus tôt, et ne nous rapportais ce qui m’avait été prescrit. Je réfléchis alors en moi-même comment je retournerais au camp; car ce port était éloigné de notre armée de trois journées de marche environ, et je me mis à pleurer amèrement, ne voyant aucun moyen de m’en retourner. Alors, invité par mes compagnons et mon Seigneur, je m’embarquai, et nous nous mîmes en route pour aller dans l’île de Chypre; mais lorsque nous eûmes navigué toute la journée, et jusqu’au coucher du soleil par un bon vent et à l’aide de rames, il s’éleva tout à coup une tempête, et en une heure ou deux nous rentrâmes dans le port que nous avions quitté. Là j’essuyai une maladie très grave. Lorsque la ville d’Antioche a été prise, je suis venu vers vous, et maintenant, si cela vous plaît, assurez-vous de la vérité de mes paroles. »

L’évêque pensa que ce n’étaient là que de vaines paroles; mais le comte y crut tout aussitôt, et confia à Raymond, son chapelain, la garde de celui qui avait fait ce rapport.

[...]

Les nôtres donc s’était un peu rassurés attendirent le cinquième jour que le prêtre leur avait annoncé. Le lendemain, après avoir fait les préparatifs nécessaires avec l’homme qui avait parlé de la lance, ayant fait sortir tout le monde de l’église du bienheureux Pierre, nous commençâmes à faire une fouille. [...] Après qu’ils eurent creusé depuis le matin jusqu’au soir, vers le soir quelques-uns commencèrent à désespérer de trouver la lance. Le comte s’était retiré pour aller veiller à la garde d’un fort; et à sa place, ainsi qu’à la place de ceux qui s’étaient fatigués à travailler, nous en faisions venir d’autres, afin que l’ouvrage fût poussé avec vigueur. Le jeune homme qui avait parlé de la lance, voyant que nous nous fatiguions, ôta sa ceinture et ses souliers, et descendit en chemise dans la fosse, nous suppliant d’implorer Dieu, afin qu’il nous livrât la lance, pour rendre le courage à son peuple et assurer la victoire. Enfin, par la grâce de sa miséricorde, le Seigneur nous montra sa lance; et moi qui écris ceci, au moment où l’on ne voyait encore que la pointe paraître au dessus de la terre, je la baisai. Je ne saurais dire quels transports de joie remplirent alors toute la ville. La lance fut trouvée le 14 juin.

[Mais lorsque l’authenticité de la Lance est remise en question, Pierre Barthélemy propose de subir l’ordalie pour prouver ses dires]

« Je veux et je supplie qu’on fasse un très grand feu; je passerai au travers avec la lance du Seigneur. Si c’est la lance du Seigneur, je passerai sain et sauf; si c’est une fausseté, je serai brûlé par la feu, car je vois que l’on ne croit ni aux apparitions ni aux témoins. » Ces propositions nous plurent, et après lui avoir ordonné un jeûne, nous annonçâmes qu’on allumerait le feu le jour où notre Seigneur a été couvert de plaies, et mis sur la croix pour notre salut. Le jour où ces choses se passèrent était la veille du vendredi.

Au jour fixé et dès le matin, on fit les préparatifs du feu, qui se trouvèrent terminés après midi. Les princes et le peuple se rassemblèrent au nombre de quarante mille hommes; les prêtres y assistèrent pieds nus et portant leurs vêtements sacerdotaux. On fit en branches sèches d’olivier un bûcher qui avait quatorze pieds en longueur: il y avait deux monceaux de bois, entre lesquels on avait laissé un vide d’un pied de largueur environ, et chacun des deux monceaux de bois avait quatre pieds de hauteur. Lorsque le feu fut violemment allumé; moi, Raymond, je dis en présence de toute la multitude: « Si Dieu tout-puissant a parlé à cet homme face à face, et si le bienheureux André lui a montré la lance du Seigneur, tandis qu’il veillait lui-même, qu’il passe à travers ce feu sans être blessé: mais s’il en est autrement, et si ce n’est qu’un mensonge, qu’il soit brûlé avec la lance qu’il portera dans ses mains. » Et tous fléchissant les genoux, répondirent: « Amen! »

Cependant le feu était tellement ardent que la flamme s’élevait dans l’air à trente coudées, et que nul ne pouvait s’en approcher. Alors Pierre Barthélemy, revêtu seulement d’une tunique, fléchissant les genoux devant l’évêque d’Albar, prit Dieu à témoin « qu’il l’avait vu lui-même face à face sur la croix, et qu’il avait appris les choses qui sont écrites ci-dessus de lui et des bienheureux apôtres Pierre et André; qu’il n’avait lui-même inventé aucune des choses qu’il avait dites sous le nom de saint André, ou de saint Pierre, ou du Seigneur lui-même, et que s’il avait menti en rien, il ne pût jamais traverser le feu qui était devant lui. Quant aux autres péchés qu’il avait commis contre Dieu et son prochain, il pria que Dieu les lui remît, et que l’évêque, tous les autres prêtres et le peuple qui s’étaient rassemblés pour ce spectacle priassent pour lui. » Après cela, l’évêque lui ayant remis la lance entre les mains, il fléchit encore le genou, fit le signe de la croix et entra d’un pas ferme, et sans la moindre crainte, dans le feu, portant toujours la lance; il s’arrêta sur un certain point au milieu des flammes, et traversa ensuite par la grâce de Dieu.

[...]

Après que Pierre Barthélemy fut sorti du feu, si bien que sa tunique ne fut point brûlée, et qu’on ne put non plus découvrir aucun indice de la moindre atteinte sur la pièce d’étoffe très fine avec laquelle on avait enveloppé la lance du Seigneur, le peuple se jeta sur lui, lorsqu’il eut fait sur tout le monde le signe de la croix, avec la lance du Seigneur, et crié à haut voix: « Dieu nous aide; » le peuple, dis-je, se jeta sur lui, le renversa à terre, et il fut foulé aux pieds au milieu de cette immense multitude, chacun voulant le toucher, ou prendre quelque chose de son vêtement, pour s’assurer que c’était bien lui. On lui fit ainsi trois ou quatre blessures dans les jambes; en lui enlevant des morceaux de chair, on lui brisa l’épine du dos, et on lui enfonça les côtes. Il eût même expiré sur la place, à ce que nous présumons, si Raymond Pelet, chevalier très noble et très fort, n’eût rassemblé aussitôt un groupe de ses compagnons, et s’élançant au milieu de cette foule agitée n’eût délivré Pierre, en combattant pour lui jusqu’à s’exposer aux plus grands dangers. Nous même alors nous étions rempli de sollicitude et d’angoisse, en sorte que nous ne saurions en dire davantage sur ce point. »

[Pierre Barthélemy mourut quelques jours après l’ordalie…]

Traduction par F. Guizot et R. Fougères, Histoire des Francs qui ont pris Jérusalem, Paris, Paléo, 2003, pp. 63-69; 72-74; 156-161.

Publié dans : L'ordre des Templiers |le 24 juin, 2007 |Pas de Commentaires »

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