Archive pour mai, 2007

L’Art de la Guerre au Moyen Age

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La vision traditionnelle de la guerre au Moyen Âge en Europe était empreinte de l’image du chevalier dominant le champ de bataille médiéval entre 800 et 1400. Ces chevaliers étaient enserrés dans leurs armures et dotés de lances, écartant, embrochant et abattant les troupes à pied qu’ils trouvaient sur leur chemin avant de s’affronter entre eux pour décider du sort de la bataille. Mais l’ère des chevaliers prit fin lorsque l’infanterie, grâce à des armes nouvelles (les armes à feu) et à la renaissance d’anciennes pratiques (les grandes formations de soldats armés de piques) réussit à reconquérir une position dominante sur les champs de bataille. La vision du chevalier dominateur était renforcée par la création artistique et par les rares récits mettant en scène des nobles chevaliers, ignorant totalement les roturiers et les paysans qui combattaient à pied. Ainsi, l’imagerie du chevalier maître du champ de bataille et d’une guerre réduite à des charges de cavalerie ne reflète pas la réalité.

Les troupes à pied étaient un élément important de toutes les armées du Moyen Âge. Elles combattaient au corps à corps et se servaient d’armes de jet (diverses sortes d’arcs et plus tard des armes à feu). Pendant les sièges de châteaux, voire de villes fortifiées, ces fantassins jouaient un rôle essentiel dans les deux camps.

L’art de la guerre au Moyen Âge était en fait dominé par les sièges de toutes sortes ; les batailles à découvert entre armées étaient en réalité peu fréquentes. Les armées se livraient plutôt des sortes de grandes parties d’échecs, prenant châteaux et villes importantes et évitant tout engagement pouvant entraîner des pertes importantes.

Lorsqu’une bataille rangée avait toutefois lieu, la puissance des chevaliers pouvait effectivement avoir des effets dévastateurs. Si une charge déterminée de la cavalerie lourde pouvait s’avérer décisive, la victoire revenait cependant beaucoup plus sûrement à celui des deux camps sachant utiliser au mieux ses trois corps d’armée, à savoir l’infanterie, les troupes armées d’armes de jet et la cavalerie. Il ne faut pas non plus négliger d’autres facteurs qui ont toujours pesé sur l’issue des batailles, à savoir un usage intelligent du terrain, le souci de maintenir le moral des troupes, mais aussi le commandement, la discipline et la tactique.

Stratégie

La stratégie militaire médiévale avait pour objectif de contrôler le substrat économique de la richesse et donc la capacité à lever des armées. Au début de cette époque, ceci consistait surtout à piller ou défendre la campagne, car celle-ci était la source principale des revenus (élevage et cultures). Progressivement le contrôle des bourgs prit plus d’importance, car ceux-ci constituaient des centres de richesse provenant du commerce et de l’artisanat.

La défense et la prise des châteaux était un élément clef de la guerre, car ils défendaient les fermes. Les guerriers occupant le château contrôlaient leur voisinage. Lorsque la taille des bourgs augmentaient, ils étaient également fortifiés. Le contrôle du bourg devint peu à peu plus précieux que celui du château.

Les armées de terrain manœuvraient pour prendre les places fortifiées plus importantes et pour piller la campagne ou pour empêcher l’ennemi de faire de même. L’objectif des batailles rangées était de mettre fin aux destructions causées par les invasions ennemies. Par exemple, la bataille de Hastings en 1066 visait à stopper l’invasion des terres anglo-saxonnes par les Normands. Les Anglo-saxons la perdirent et les Normands, sous la conduite de Guillaume le Conquérant, passèrent plusieurs années à établir un contrôle de l’Angleterre par une campagne de conquête. Un autre exemple est celui de la bataille de Lechfield en 955 qui opposa les bandes armées des Germains et Hongrois venues de l’Est. La victoire décisive des Germains, sous le commandement d’Otto Ier, mit fin aux invasions hongroises. La défaite des Maures en 732 par Charles Martel arrêta les attaques des musulmans et les força à se cantonner à la péninsule ibérique.

Les batailles de Crécy, Poitiers et Azincourt, qui se sont déroulées pendant la Guerre de Cent ans entre les Anglais et les Français, avaient toutes pour but de stopper les incursions anglaises. Les Français les perdirent toutes trois et les attaques des Anglais se poursuivirent. Toutefois, dans ce cas, les attaques ne suffirent pas aux Anglais pour établir un contrôle permanent et se furent finalement les Français qui gagnèrent la guerre.

L’objectif des Croisades était de prendre possession des places fortes les plus importantes de la Terre Sainte, afin d’assurer le contrôle de cette région. Les guerres saintes avaient pour but de briser le contrôle établi par une des deux parties. La victoire de Hattin en 1187 par les Sarrasins sous l’égide de Saladin permit de reconquérir Jérusalem.

Tactiques de Combat

D’affrontements entre bandes armées peu organisées, les batailles médiévales devinrent lentement des combats où la tactique et les manœuvres avaient leur importance. Cette évolution s’est faite en partie suite à l’émergence de nouveaux types de soldats et d’armes et à l’apprentissage du maniement de ces dernières. Les premières armées de l’Âge sombre n’étaient composées que de fantassins. Avec l’apparition de la cavalerie lourde, les meilleures armées devinrent des groupes de chevaliers. On emmenait les fantassins pour qu’ils dévastent les cultures et fournissent la main d’œuvre nécessaire lors des sièges. Pendant les batailles, les dangers qui guettaient les fantassins venaient des deux parties au combat, lorsque les chevaliers cherchaient à engager un combat individuel. C’était surtout le cas pour les fantassins du début de la période qui étaient soit enrôlés de force soit des paysans sans entraînement militaire. Les archers étaient également utiles lors des sièges, mais ils courraient le risque d’être écrasés par les chevaux.

À la fin du 14me siècle, les stratèges savaient mieux discipliner leurs chevaliers et parvenaient à coordonner leur armée. Dans l’armée anglaise, les chevaliers respectaient les grands archers (même s’il le faisait à contrecœur), car ces derniers avaient prouvé leur valeur sur de nombreux champs de bataille. La discipline s’améliora également car de plus en plus de chevaliers se battaient contre argent sonnant et trébuchant et non plus pour l’honneur et la gloire. En Italie, les soldats mercenaires acquirent une certaine renommée, car dans leurs rangs les pertes étaient faibles, même lors des longues campagnes. Déjà à cette époque, tout soldat, quel que fut son rang, était un atout dont il fallait prendre soin. Des armées féodales cherchant la gloire, on passa aux armées professionnelles dont l’objectif était de survivre afin de profiter de la solde.

Tactiques de la Cavalerie

La cavalerie était généralement divisée en trois groupes ou divisions qu’on envoyait à la bataille l’une après l’autre. La première vague devait enfoncer les rangs de l’ennemi ou le gêner assez pour que la seconde ou la troisième vague puisse y parvenir. Une fois l’ennemi mis en déroute, les captures et tueries pouvaient avoir lieu.

En réalité, les chevaliers suivaient leurs intérêts au détriment des plans des stratèges. L’intérêt principal des chevaliers était l’honneur et la gloire, et ils usaient de manigances pour être au premier rang de la première division. La victoire finale n’était qu’au second plan, derrière la gloire personnelle. Quels que fussent les plans établis, les chevaliers chargeaient dès qu’ils apercevaient l’ennemi…

Les stratèges mettaient quelquefois leurs chevaliers à pied de façon à mieux pouvoir les contrôler. Ce choix était souvent adopté par les commandants de petites armées, qui n’avaient que peu d’espoir de remporter une victoire en chargeant. Les chevaliers à pied venaient en renforts des combattants tout en soutenant le moral des troupes de roturiers fantassins. Les chevaliers et les autres soldats à pied combattaient derrière des rangées de pieux ou autres dispositifs conçus pour minimiser l’impact des charges de cavalerie.

La bataille de Crécy, en 1346 est un bon exemple de conduite indisciplinée de la part des chevaliers. L’armée française était environ quatre fois plus nombreuse que l’armée anglaise (40 000 hommes contre 10 000) et comprenait beaucoup plus de chevaliers montés. Les Anglais divisèrent leurs troupes en trois groupes de grands archers protégés par des pieux enfoncés dans le sol. Entre les trois groupes, se trouvaient deux groupes de chevaliers à pied. Un troisième groupe de chevaliers à pied fut gardé en réserve. Des arbalétriers mercenaires génois furent envoyés par le roi de France pour attaquer l’armée anglaise à pied, pendant qu’il essayait de former trois divisions de chevaliers. Toutefois, les arbalètes étaient humides et totalement inefficaces. Les chevaliers français ne tinrent pas compte des tentatives d’organisation de leur roi : dès qu’ils virent l’ennemi, ils oublièrent toute discipline et se mirent à crier «À mort ! À mort ! ». Le roi de France se montra alors impatient avec les Génois et ordonna à ses chevaliers de charger. Ceux-ci écrasèrent les arbalétriers sur leur chemin. Même si la bataille dura toute la journée, les chevaliers anglais à pied et les grands archers (qui avaient conservé leur arcs à l’abri) vainquirent les Français qui s’étaient battus en ordre dispersé.

À la fin du Moyen-Âge, le rôle de la cavalerie lourde était fortement réduit : du point de vue militaire, elle avait quasiment la même importance que les troupes de fantassins et de lanceurs. Les stratèges savaient qu’il était futile de charger des troupes d’infanterie bien implantées et disciplinées. Les règles avaient changé. Les pieux, les pièges à chevaux et les tranchées étaient couramment employées par les armées pour les protéger contre les charges de cavalerie. Les charges menées contre les rangs serrés des soldats armés de piques et les archers et/ou les tireurs se transformaient en boucherie où on avait peine à distinguer les cadavres des hommes de ceux des chevaux. Les chevaliers devaient alors combattre à pied ou attendre le moment opportun pour charger. Les charges dévastatrices restaient encore possibles, mais seulement lorsque l’ennemi était en fuite, désorganisé, ou qu’on avait réussi à le chasser de derrière ses défenses.

Tactiques des troupes équipées d’Armes à Jet

Pendant la majeure partie de cette époque, les troupes équipées d’armes à jet utilisaient toutes différents types d’arcs. Il s’agissait de l’arc court, puis de l’arbalète et du grand arc. Les archers avaient l’avantage de pouvoir tuer et blesser les ennemis à distance sans devoir engager un combat individuel. La valeur de ces troupes était bien connue des Anciens, mais leur expérience s’était perdue pendant la période d’obscurantisme. Les chevaliers médiévaux dominaient leur territoire et leur époque : leur code d’honneur exigeait qu’ils se battent au corps à corps contre un honorable ennemi. En tuer un à distance avec un arc était considéré comme un acte vil : la classe dirigeante ne fit donc que peu d’efforts pour développer cette arme et en améliorer l’efficacité.

Peu à peu, il devint toutefois évident que les archers étaient efficaces et très utiles, à la fois lors des sièges et des batailles. De plus en plus d’armées les intégrèrent à contrecœur dans leurs rangs. Il est possible que la victoire décisive de Guillaume Ier à Hastings en 1066 soit due aux archers, même si le mérite en revient traditionnellement aux chevaliers. Les Anglo-Saxons tenaient une colline et leur mur de boucliers était si dense que les chevaliers normands ne parvinrent que difficilement à le percer. La bataille resta indécise toute la journée. Les Anglo-Saxons s’aventurèrent hors de leur mur de boucliers, en partie pour essayer d’atteindre les archers normands. Lorsqu’ils furent à découverts, Guillaume le Conquérant n’eut aucun mal à les écraser. Pendant un certain temps, la victoire sembla toutefois devoir lui échapper, mais, beaucoup pensent que ce sont les archers normands qui firent pencher la balance en faveur des troupes de Guillaume : un jet de flèche chanceux blessa mortellement Harold, le roi anglo-saxon et la bataille prit fin peu après.

Les archers à pied combattaient en formation compacte de plusieurs centaines – voire de plusieurs milliers – d’hommes. À moins de cent mètres de l’ennemi, une flèche d’arbalète ou de grand arc pouvait pénétrer une armure. À cette distance, les archers visaient des cibles individuelles. Ce genre d’actions rendait l’ennemi fou de rage, surtout s’il ne pouvait pas riposter. Dans une situation idéale, les archers décimaient la formation ennemie en tirant sporadiquement sur elle. L’ennemi était certes protégé de la cavalerie derrière les pieux, mais il ne pouvait éviter toutes les flèches ou les traits qui pleuvaient sur leur tête. Si l’ennemi quittait sa protection et chargeait les archers, la cavalerie lourde intervenait pour sauver les archers. Si la formation ennemi défendait son territoire sans bouger, les pertes pouvaient atteindre une telle proportion qu’une charge de cavalerie légère suffisait alors pour anéantir l’opposant.

En Angleterre, le rôle des archers était reconnu et ceux-ci étaient bien payés, parce que les Anglais étaient désavantagés lorsqu’ils faisaient la guerre hors de leur île. Lorsqu’ils apprirent à utiliser ces grandes unités d’archers, ils commencèrent à remporter des victoires, même s’ils étaient généralement en nombre inférieur. Profitant de l’avantage que leur conférait la portée des grands arcs, les Anglais développèrent la tactique du tir de barrage. Plutôt que de viser une cible individuelle, les grands archers visaient la zone qu’occupait l’ennemi. Leur puissance de tir pouvait atteindre 6 flèches à la minute: 3 000 grands archers pouvaient donc tirer 18 000 flèches par minute sur une formation ennemie. L’effet de ce tir sur les montures et les hommes était dévastateur. Les chevaliers français qui prirent part à la Guerre de cent ans parlaient de cieux obscurcis par les nuées de flèches et du sifflement des projectiles.

Les arbalétriers devinrent incontournables dans les autres armées européennes, tout spécialement dans la milice et dans les forces armées professionnelles levées par les villes. Avec un minimum d’entraînement, un arbalétrier devenait un soldat efficace.

Vers le XIVme siècle, les premières armes à feu de poing firent leur apparition sur les champs de bataille. Lorsqu’elles devinrent efficaces, leur puissance surpassa celle des arcs.

La difficulté rencontrée avec les archers est qu’il fallait les protéger pendant le tir. Pour être efficaces, il leur fallait se trouver relativement près de l’ennemi. Les grands archers anglais emportaient des pieux sur le champ de bataille et les enfonçaient dans le sol à l’aide de maillets. Il les plaçaient devant l’endroit duquel ils désiraient tirer. Ces pieux les protégeaient de la cavalerie ennemie. Ils comptaient sur leur puissance de feu pour combattre les archers ennemis. Ils étaient en position d’infériorité en cas d’attaque de fantassins ennemis. Les arbalétriers portaient un grand bouclier, le pavois. Il était muni de supports et pouvait former de véritables murailles derrière lesquelles les hommes pouvaient tirer.

Vers la fin de cette époque, les arbalétriers et les soldats armés de piques combattaient ensemble en formations mixtes. Les piques servaient à repousser les unités de combat rapproché ennemies, pendant que les troupes équipées d’armes de jet (arbalètes) ou d’armes à poing tiraient dans les formations ennemies. Ces formations mixtes apprirent à se mouvoir et à attaquer. La cavalerie ennemie devait se retirer devant une force disciplinée constituée de soldats armés de piques, d’arbalètes et d’armes à poing. Si l’ennemi ne pouvait riposter en utilisant la même technique, il avait peu de chances de remporter la victoire.

Tactiques de l’Infanterie

La tactique des fantassins de l’Âge sombre était très simple : s’approcher de l’ennemi et donner de grands coups d’épées. Les Francs lançaient leur haches juste avant de fondre sur l’ennemi, afin d’en briser les rangs. Les guerriers se reposaient sur leur force et leur férocité pour vaincre.

L’arrivée des chevaliers éclipsa temporairement l’infanterie, surtout parce qu’il n’existait pas alors d’infanterie disciplinée et bien entraînée. Les fantassins des premières armées médiévales étaient surtout des paysans dont l’armement était d’aussi mauvaise qualité que la formation militaire.

Les Saxons et les Vikings développèrent une technique de défense appelée le mur de boucliers. Les hommes se tenaient les uns à côté des autres et plaçaient leurs boucliers devant eux, formant ainsi une véritable muraille. Ceci les protégeait contre les archers et la cavalerie dont leur armée était dépourvue.

L’infanterie connut un regain de succès dans les régions où manquaient les ressources nécessaires pour lever des armées comprenant une cavalerie lourde, tels que les pays vallonnés (Écosse ou Suisse), et dans les bourgs en pleine émergence. Il était nécessaire, pour ces deux types de populations, de mettre en place une armée ne contenant que peu ou pas de cavalerie. Ces deux groupes découvrirent que les chevaux ne pouvaient pas charger dans une barrière faite de pieux cassants ou de pointes de lance. Une force disciplinée de lanciers pouvait arrêter la cavalerie lourde de l’élite des riches nations et seigneurs pour une partie infime du coût d’une unité de cavalerie lourde.

La formation schiltron était composée d’un cercle de lanciers. Elle fut utilisée pour la première fois par les Écossais pendant les guerres d’indépendance, vers la fin du XIIIme siècle (on les voit dans le film « Braveheart »). La schiltron s’avéra être une formation défensive efficace. Robert Ier Bruce ne livrait bataille aux chevaliers anglais qu’en terrain marécageux, ce qui diminuait beaucoup l’efficacité d’une charge de cavalerie lourde.

Les Suisses devinrent réputés pour leur capacité à combattre avec des piques. En fait, ils utilisaient fondamentalement la formation de la phalange grecque et maniaient adroitement les longues piques lors des combats. Ils formaient des carrés d’hommes et les quatre rangs extérieurs tenaient leurs piques légèrement inclinées vers le sol, formant ainsi un barrage efficace contre la cavalerie. Les rangs arrières étaient armés de piques équipées de lame pour attaquer les ennemis se rapprochant de la formation. Les Suisses étaient tellement bien entraînés qu’ils étaient capables de se mouvoir avec célérité, ce qui faisait également de cette formation de défense une formation d’attaque efficace.

La réponse aux formations serrées armées de piques fut l’artillerie qui ravageait les rangs des formations denses. Il semble que ce soient les Espagnols qui l’utilisèrent efficacement pour la première fois. Ces derniers combattaient aussi les soldats armés de piques de manière efficace avec des troupes équipées d’épées et de bouclier. Les soldats portaient des armes légères et pouvaient se faufiler entre les piques et livrer combat avec de courtes épées. Leur bouclier était de petite taille et fort maniable. À la fin du Moyen-Âge, les Espagnols furent également les premiers à s’essayer aux formations mixtes composées de soldats armés de piques, d’épées, et d’armes à poing. C’était une force efficace qui pouvait affronter tout type d’opposants sur divers terrains, à la fois en défense et en attaque. À la fin de cette ère, les Espagnols représentaient la force de combat la plus efficace d’Europe.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 11 mai, 2007 |5 Commentaires »

La guerre au Moyen age

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Dans l’imagerie populaire, le moyen âge est une époque où les batailles succèdent aux guerres, le tout entrecoupé de tournois où les chevaliers font des prouesses.

En fait, avant 1250, il était rare qu’un chevalier ait participé à plus de deux guerres dans toute sa vie. Si le haut moyen âge a du faire face aux grandes invasions barbares et vikings, le bas moyen âge a surtout été le théâtre de guerres privées entre seigneurs pour des possessions ou des questions d’honneur. Deux exceptions, cependant : Les croisades et la guerre de cent ans. Chacune d’elles a été à l’origine d’avancées dans l’art de faire la guerre.

Le personnage phare de ces combats est le chevalier, qui est au même titre que le château fort, le symbole du système féodal. Toute ma tactique guerrière était articulée autour de ce char d’assaut humain aux charges dévastatrices.

Le reste des armées, archers, piquiers, sergents et autres piétons n’étaient là que pour appuyer sa charge ou pour tenter de la briser s’il était dans le camp adverse.
L’arbalète, révolution de l’armement féodal, n’a pour seule raison d’être, la volonté de transpercer l’armure du chevalier.

L’équipement du chevalier était au départ fort simple : Un casque à nasal (1050), une cotte de maille descendant sur les cuisses, des chausses de maille, un bouclier ovale et une épée. L’armement évolua peu jusqu’aux croisades qui initièrent quelques améliorations, notamment avec l’apparition du « heaume », casque fermé offrant une bonne protection. Il restera en usage jusqu’à la fin du XV éme siècle, bien que l’armet à bec de passereau l’ait supplanté en efficacité et confort. Mais ce qui marquera le plus ces 200 ans d’évolution rapide, fut l’adoption de renforts métalliques par-dessus la côte de maille, disposés aux endroits vulnérables (épaules, coude, jambe). Ils avaient pour but d’absorber les coups de taille qui, s’ils ne traversaient pas la maille, brisaient les os qui étaient au-dessous

Ces renforts finirent par recouvrir tout le corps : »l’armure de plate ». Celle-ci bien que plus encombrante que le simple haubert de maille, restait toutefois d’un usage aisé, car parfaitement ajusté et d’une excellente facture résultant d’une grande maîtrise des techniques de forges. (Une armure complète représente en francs actuels aux environs de 6 à 900 000 francs). L’armure ne devint un handicap en raison de sa lourdeur qu’après la généralisation des armes à feu (après 1500).
Qui dit combat, dit combattants, aussi, il y avait pour le seigneur la nécessité de recruter massivement et rapidement, aussi le droit coutumier féodal prévoyait ce fait, par le biais de:

L’OST
C’était un service militaire de 40 jours que devait le vassal à son seigneur en échange d’une terre (fief). Au delà de cette période, le vassal pouvait rentrer chez lui, s’il choisissait de rester, le seigneur devait lui verser une indemnité journalière, on disait alors qu’il était stipendié.

Cependant les troupes levées par l’ost n’étaient pas toujours suffisante pour pourvoir aux effectifs nécessaires. On faisait alors appel à des chevaliers rémunérés « chevaliers soldoiés » (d’où découleras le terme soldat). Certains pouvaient même servir ainsi à titre permanent.

La solde :
(Vers 1200, un sous = 12 deniers)
Un chevalier perçoit environ 10 sous par jour
Un Sergent à cheval 5 sous
Un sergent à pied 8 à 9 deniers
Un sapeur ou un maçon lui ne touche que 2 deniers comme un simple ouvrier.
Les acteurs étant présentés, reste à expliquer comment se déroulait la guerre. En fait, il n’y avait pas une guerre, mais trois types ; similaires dans le but, mais différents dans l’esprit :

Les techniques de combat :

Les véritables batailles furent assez rares avant le 13 éme siècle. Princes et seigneurs préféraient les éviter, car le risque était alors grand de tout perdre en un instant. En effet faire la guerre n’était pas synonyme de batailles rangées. Les opérations militaires consistaient essentiellement en des sièges de forteresses destinés à se rendre maître d’un territoire en contrôlant un point stratégique ou bien en effectuant des razzias dont le but était d’affaiblir la capacité opérationnelle d’un adversaire.

Lorsque la bataille était inévitable, la chevalerie était un atout considérable. Cependant, sans le concours et l’appui des « piétons » une bataille avait peu de chance de pencher favorablement. D’ailleurs certains combats trop axés sur l’effet de la chevalerie furent perdus, se heurtant à des armées de piétons disciplinés et motivés (Hasting -1066, Azincourt – 1415). Il est toutefois indéniable qu’aucune bataille ne fut gagnée sans le concours de la chevalerie.

On estime la proportion Piétons/chevaliers à 7 à 10 piétons pour un chevalier. Le piéton le plus craint du chevalier était le Piquier qui pouvait le désarçonner à l’aide du crochet de sa guisarme et en utiliser la pointe pour perforer l’armure.

Il y avait également l’arbalétrier dont l’arme pouvait transpercer une armure de plate à plus de 150 mètres. Elle était si redoutée que l’église tenta d’en interdire l’usage entre chrétiens (pas contre les infidèles) par une bulle papale rendue lors du concile de Latran (1097/1099)

 

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 11 mai, 2007 |1 Commentaire »

Seigneuries de France et du territoire de France

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Voici une liste de seigneuries françaises. Les dates sont celles auxquelles j’ai eu confirmation de leur existence.

Baronnies

Beynac (Périgord) : 15ème; devient Marquisat de Beynac sous Louis 13
Biron (Périgord) : 15ème
Bourdeilles (Périgord) : 15ème
Cléry : 15ème. Seigneurie jusqu’en 1477.
Coarraze : 14ème, vassal du Comté de Foix
Ivry : 15ème siècle
Mareuil (Périgord) : 15ème
Joinville : 15ème
Polignac : 14ème
Semblançay : 16ème
Traynel : 15ème siècle

Comtés

Comté Aerschot (?) : 14ème siècle
Albon : 12-13-14ème
Alençon : 13-14-15ème siècle, devient Duché le 1er Janvier 1415
Amiens : 12-13ème siècle
Angers : 9ème siècle
Angoulème : 10-11-12-13-15ème siècle
Anjou : 9-10-11-12-13-15ème siècle
Anjou et Maine : 13-14ème siècle
Arles : 10-11ème siècle
Armagnac : 960 à 1607
Artois : 13-14-15ème siècle. Français, dépend du Duché de Bourgogne au 15ème
Aumale (Normandie) : 13ème siècle
Autun : 9ème siècle
Auvergne : 9-11-12-13-15ème siècle. Vassal du Duché d’Aquitaine.
Auxerre : 9ème siècle
Bar : 12-13-14-15ème siècle
Bar le Duc : 13ème
Barcelone : 8-9-10-11-12-13ème siècle
Beauce (la) : depend du roi de France au 11ème siècle
Beaumont : 12-13ème siècle
Beaumont-le-Roger : 1309
Beauvais : 14-15ème siècle
Béziers : 12-13ème siècle
Bigorre : 11ème
Blois : 9-10-11-12-13ème siècle
Blois-Champagne : 11ème siècle
Blois-Vermandois : 10ème siècle
Boulogne : 11-12-13-15ème siècle. Français, dépend du Duché de Bourgogne au 15ème
Braisne : 15ème siècle
Bretagne : 11-13ème siècle
Brie : dépend du roi de France au 11ème siècle
Brienne : 12-16ème siècle
Carcassone : 819 à 1082
Castres : 15ème siècle
Chalon : 9-10ème siècle
Champagne : 10-11-12-13ème siècle
Charny : 15ème
Charolais : 15ème, Français, dépend du Duché de Bourgogne au 15ème
Chartres : 10-12-13ème siècle
Châteaudun : 9ème siècle
Chiny : 13ème. Vassal du Comté de Bar.
Clermont : 12-13-14-15ème siècle
Comminges : 12-13ème siècle
Crépy : 10ème siècle
Dammartin/Dommartin : 12-15ème siècle
Dreux : 12-13-14-15ème siècle
Dunois : 15ème siècle
Eguisheim : 10-11ème siècle
Embrun/Embrunois : 12-13-14ème siècle
Etampes : 15ème siècle. Dépend du Duché de Bretagne au 15ème siècle.
Eu : 13-15ème siècle
Evreux : 12-13ème siècle
Fezensac : 12ème siècle, disparaît en 1140
Flandre : 9-10-11-12-13-14-15ème siècle. Français, dépend du Duché de Bourgogne au 15ème. Fondé au 9ème, en 1191 il fusionne avec le Comté du Hainaut, en 1280 il y a séparation.
Foix : 11-12-13-14-15ème siècle
Foix et de Couserans : 11ème siècle
Forcalquier : 12-13-14ème siècle
Forez : 13ème siècle
Franche-Comté : 14ème siècle
Gapençais/Gapençois : 12-13-14ème
Gien : 15ème siècle
Guines : 12-14-15ème
Harcourt : créer en 1338
Laon : 5ème siècle
Léon (Bretagne) : 9ème siècle
Ligny : 15ème siècle
Looz et Chiny : C’est le Comté de Chiny.
Lorraine : 15ème siècle
Luxembourg : 13ème
Lyonnais : 13ème siècle
Macon : 10ème siècle
Mailly le Chatel : 15ème siècle
Maine : 9-10-11-12-13-15ème siècle
Mans : 11ème siècle
Marche (la) : 11-12-13-14-15ème siècle
Marle : 15ème siècle
Maurienne : 11ème
Metz : 13ème siècle
Meulan : 15ème siècle
Montbazon : élevé en Comté en 1547, devient duché en 1588
Montfort : 14-15ème siècle. Dépend du Duché de Bretagne au 15ème siècle.
Montgoméry : 16ème
Montmorency : 13ème siècle
Montpellier : 12-13ème siècle
Montpensier : 15ème siècle
Mortain (Normandie) : 13-15ème siècle
Nantes : 9-15ème siècle
Narbonne : 10ème siècle
Nevers : 11-12-13-14-15ème siècle. Français, dépend du Duché de Bourgogne au 15ème
Nivernais : 9ème siècle
Omois : 10ème
Orange : 11-12ème siècle
Orléans : 9-10-15ème siècle
Pardiac : 15ème siècle
Paris : 8-9-10-11ème siècle
Perche : 13ème siècle
Périgord : 10-11-12-13-15ème siècle
Poitiers : 11-12-13-14-15ème siècle
Poitou : 9-10-11-12-13ème siècle
Ponthieu : 11-12-13-15ème siècle, Français, dépend du Duché de Bourgogne au 15ème
Penthièvre/Ponthièvre : 13-14-15ème siècle
Porcien : 15ème, Français, dépend du Duché de Bourgogne au 15ème
Provence : 10-11-12-13-14-15ème siècle
Rennes (Bretagne) : 9-10ème siècle
Rethel : 14-15ème siècle. Français, dépend du Duché de Bourgogne au 15ème
Richemont : 14-15ème siècle. Dépend du Duché de Bretagne au 15ème siècle.
Rodez : 10-13-14ème siècle
Rohan (Bretagne) : 14ème
Roucy : 12-15ème siècle
Rouergue : 10ème
Roussillon : 13ème siècle
Saint-Pol : 13-15ème siècle
Salm : 15ème siècle
Sancerre : 12-13ème siècle
Savoie : 10-11-12-13-14-15ème siècle, fin en 1416
Senlis : 10ème siècle
Sens : 10-11ème siècle
Soissons : 11-15ème siècle
Tancarville : 14-15ème siècle
Tonnerre : 15ème siècle
Toulouse : 8-9-11-12-13-15ème siècle
Tours : 6ème siècle
Touraine : 9-12-13ème siècle
Troyes : 11ème siècle
Troyes et Meaux : 10ème siècle. Devient le Comté de Champagne au 11ème.
Urgel : 12ème siècle
Uzès : 14ème siècle
Valois : 11ème siècle (dépend du roi de France au 11ème siècle)
Varennes (Normandie) : 13ème siècle
Vaudémont : 15ème siècle
Vendôme : 13-14-15ème siècle
Ventadour : 15ème siècle
Vermandois : 9-10-11-12-13ème siècle
Vertus : 15ème siècle. Dépend du Duché de Bretagne au 15ème siècle.

Duchés

Alençon : à partir de 1415, 15-16ème siècle
Anjou : 14-15ème siècle
Aquitaine : 8-9-10-11-12-13-15ème siècle, renait en 909
Auvergne : 14ème siècle
Bar : 14-15ème siècle
Basse Lorraine : 10-11ème siècle
Basse Normandie : 11ème siècle
Berry : 14-15-16ème siècle
Bourbon : 13-14-15ème siècle, disparaît au 16ème
Bourgogne : 15ème, Devient Français au 15ème. Fait parti du Saint Empire Romain Germanique avant cela.
Brabant (Belgique) : 12-13-15ème siècle
Bretagne : Devient français au 15ème siècle
Champsaur : 13-14ème siècle
Etampes : 16ème
Francie : 8ème siècle
Francs (des) : 10ème siècle
Frioul : 8ème siècle
Gascogne : créé en 977, 11-12-13ème siècle. Existe au 7-8ème sous Charlemagne, mais disparaît quand Charlemagne le « conquiert ».
Guyenne = Duché d’Aquitaine : 13-15ème siècle
Limoges : 12-13
Mayenne : 16ème
Mercoeur : 16ème
Montbazon : Comté devient Duché en 1588
Nemours : 15-16ème siècle
Narbonne : 12-13ème siècle
Normandie : 10-11-12-13-15ème siècle
Orléans : 14-15ème siècle
Sancerre : 13ème siècle
Savoie : à partir de 1416, 15-16ème siècle
Villars : 16ème

Marquisats

Angers : 9ème siècle
Catalogne : 10ème siècle
Cézanne : 13-14ème siècle
Gotie/Gothie : 8-10ème siècle
Montferrat : 12ème siècle
Neustrie : 9ème siècle
Provence : 11-12-13ème siècle
Pont : 15ème siècle
Pont à Mousson : 15ème siècle
Septimanie : 9ème siècle

Principautés

Seigneuries

Albret : 14-15ème siècle
Arlay : 14-15ème siècle
Bar : 14-15ème siècle
Baufremont : 15ème siècle
Béthune : 13ème siècle, dépend du Comté de Flandres
Châlus : 12-13ème. Vassale du Duché de Limoges
Chaumont : 15ème siècle
Cléry : 15ème, devient Baronnie de Cléry en 1477
Confolens et de Chabannes : 12ème siècle
Craon : 11-12ème siècle
Dampierre : 15ème siècle
Estouteville : 15ème siècle
Heilly : 15ème siècle
Joinville : 15ème siècle
Mirepoix : 13ème siècle
Mouchy : 15ème siècle
Mouy : 15ème siècle
Nesles : 15ème siècle
Saveuse : 15ème siècle
Torcy : 15ème siècle

Vicomtés

Albi : 11-12-13ème siècle
Anjou : 10ème siècle
Auge : 14ème siècle
Béarn : 12-14ème siècle
Beaumont : 11ème
Bessin : 11ème siècle
Béziers : 10-12-13ème siècle
Bourges : 11-12-13ème siècle
Carcassone : 1082 à 1247. Appartient à la famille Trencavel.
Carlat : 15ème siècle
Castelbo : 14ème
Chateaudun : 12ème
Dijon : 12ème siècle
Domfront : 14ème siècle. 40 paroisses au 14ème siècle.
Gâtinais : 11ème siècle
Limoges : 10-11-12-15ème siècle
Limousin : 13ème siècle
Lomagne : 15ème siècle. Vassal du Comté d’Armagnac en 1325.
Marseille : 11ème siècle
Melun : 13ème siècle
Minerve : 13ème siècle
Murat : 14-15ème siècle
Narbonne : 14-15ème siècle
Nimes : 11ème
Orléans : 6ème siècle
Provins : 12ème siècle
Razes : 12-13ème siècle
Rohan : 15ème siècle
Tartas : 13-14-15ème siècle
Thouars : 11ème siècle
Trencavel : 13ème siècle
Turenne : 15ème
Ventadour : 15ème

Publié dans:VALEURS DE FRANCE |on 11 mai, 2007 |1 Commentaire »

Présentation de la Confrérie Fraternelle des Jacquets de France

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LA SPIRITUALITE : PIERRE ANGULAIRE DE LA CONFRERIE…

            L’objectif majeur de notre confrérie est à la fois simple et ambitieux : elle veut être un espace privilégié où les pèlerins et convers (*) puissent se retrouver, s’apprécier et s’élever ensemble dans l’harmonie quelles que soient leurs origines, leurs religions, leurs croyances et leurs positions sociales.

            Le seul critère indispensable pour qu’ils puissent pleinement s’intégrer et se sentir « chez eux » au sein de notre confrérie réside dans le fait de se reconnaître « cherchant » et d’avoir le vif désir de progresser avec le concours de la spiritualité.

            La spiritualité peut être appréhender dans des formes très diverses …. Mais qu’entendons-nous réellement lorsque ce mot est évoqué ?

            Sur le plan étymologique « spiritualité » vient de « spiritus » qui, en latin, désigne l’esprit, mais aussi le vent, la respiration, le souffle. Elle est, le plus souvent, assimilée à une croyance religieuse mais, à vrai dire, elle dépasse largement ce cadre restrictif pour s’adresser  aussi à un humanisme traditionnel. Elle invite l’homme à s’interroger sur le sens de sa vie et de sa place dans l’Univers….D’où suis-je issu ? Qui suis-je ? Où vais-je ?…

            La spiritualité est une démarche de sagesse ancestrale qui permet à ce que l’existence de l’individu ne se résume pas exclusivement à la matérialité et à la vie organique. Elle est un moyen de favoriser la prise de conscience de nos facultés transcendantales, en nous libérant des conditionnements de la pensée et en dépassant les certitudes culturelles qui figent l’esprit.

            Contrairement aux dogmes religieux ou laïques, la spiritualité invite à penser par soi-même, à développer sa propre individualité, à aimer les autres en dépassant l’ego afin de vivre libre et sans peur.

            Le mot « religion » vient du latin « religiare » qui signifie « relier ». La religion réunit en effet des femmes et des hommes de même croyance ou qui partagent les mêmes valeurs. Elle implique conviction et foi mais ne devrait, en aucune manière, limiter chez les pratiquants, une réflexion et un sens critique, prolongement nécessaire au maintien d’un libre arbitre sans lequel il ne peut y avoir de liberté intellectuelle. C’est à ce prix que l’on rejoint alors une spiritualité mue par un sentiment dynamique, une fonction de notre intellect en action, prometteuse de progression et d’élévation….

            Peu importe, à vrai dire, la voie spirituelle choisie…. Entre le tout religieux et le tout laïc, il y a une place pour une spiritualité « ouverte » où s’exprime le désir de meilleure connaissance de soi,  base nécessaire et essentielle pour mieux communiquer avec les autres, mieux les admettre, mieux les aimer….Cette spiritualité, non inféodée à un groupe quel qu’il soit, implique le doute, élément « moteur » dans sa quête et sa recherche vers « sa vérité », pour élever nos cœurs en fraternité et tendre ainsi vers la lumière !

            La religion, la philosophie, la méditation ou la voie initiatique sont autant de chemins qui favorisent l’élévation spirituelle de l’homme qui doit pouvoir choisir ce qui lui semble bon et qui lui permette d’aller à sa propre découverte.

            La confrérie, quant à elle, veut s’appliquer à réunir tous les « cherchants » de toutes confessions, de toutes origines parce qu’elle croit à la confrontation des idées, au brassage des cultures, à la sagesse des échanges, à la réflexion qui, dans tous les cas, doit précéder l’action et à la richesse des mises en commun qui, dans un contexte d’écoute, incite à la compréhension  et favorise,de ce fait,un plus grand respect des autres.

            Ainsi, dans cet état d’esprit et avec vigilance, nous travaillons à rassembler des pèlerins dont le principal tronc commun est l’attachement à Saint Jacques de Compostelle et qui souhaitent mettre à profit les enseignements tirés du chemin pour mieux se connaître, mieux vivre, mieux aimer les autres au travers d’une démarche spirituelle qui est à la base de notre action.

Pierre CATOIRE

Grand Commandeur

(*) Au sein de la confrérie, les « convers » sont des membres cooptés qui n’ont pas eu la possibilité de parcourir le chemin de Compostelle pour des raisons majeures ou qui ne répondent pas encore aux critères nécessaires à l’obtention du titre de « pèlerin » mais néanmoins parrainés pour leurs qualités reconnues.

Notre Confrérie accueille en son sein tous ceux qui reconnaissent au « chemin de Saint Jacques » sa dimension spirituelle.
Elle réunit (et unit) des pèlerins et des cheminants qui désirent prolonger l’esprit du « Camino » dans ses approches culturelles, historiques et philosophiques.
.La Confrérie n’a pas de caractère confessionnel même si elle est attachée à l’esprit du chemin et aux traditions. Elle souhaite travailler pour la promotion, la préservation, la défense et la revitalisation des chemins de Santiago avec le souci de mettre en exergue la démarche spirituelle du pèlerin et apporter à ce dernier tout élément susceptible de favoriser son développement moral, intellectuel, philosophique et culturel, bases qui lui semblent indispensables pour sa réalisation personnelle.
.La Confrérie est très attachée à la tradition qui est « la moelle » de son action et de ses orientations ce qui implique un travail permanent  de recherche basée sur l’historique, les us et coutumes, voire les légendes et les mythes.
.Elle s’adresse aux pèlerins qui ont entrepris (ou qui vont entreprendre) leur démarche vers Santiago et qui désirent participer à cette aventure moderne  dans l’esprit ci-dessus évoquée.

Qu’est-ce qu’une confrérie ?  C’est une ancienne structure sociale du Moyen Age, les confréries sont les ancêtres de nos associations actuelles. Nous sommes d’ ailleurs sous cette forme, Association Loi 1901, mais pour respecter les traditions, nous avons réutilisé les titres qui étaient en usage à l’ époque.

http://perso.orange.fr/confrerie-jacquaire/index.htm

 

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 10 mai, 2007 |Pas de commentaires »

Ensemble… mais chacun chez soi

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A lire certains témoignages de croisés, leur adaptation au monde musulman est une réussite. Toutefois, les métissages restent marginaux. Chaque communauté conserve ses lois et coutumes dans le respect – relatif – de la religion d’autrui. Cohabitation, certes, mais sans véritable intégration.

Par Marie-Adelaïde Nielen *

Après avoir survécu aux dangers du voyage ainsi qu’à la violence des combats, un certain nombre de croisés décident de s’installer en Terre sainte. Ils s’organisent alors tant bien que mal dans une société nouvelle et se retrouvent en contact direct avec les indigènes. Parmi ces derniers, un grand nombre de musulmans, de juifs (très minoritaires) et des chrétiens d’Orient (melkites, jacobites, arméniens, syriaques), dont les nouveaux venus découvrent avec surprise les habitudes et les rites religieux si différents. Bien que tous chrétiens, ils cohabitent mais ne se mélangent pas : c’est une société compartimentée, dont la base est l’appartenance confessionnelle, qui prend aussi le caractère d’une appartenance ethnique.La société d’où viennent les croisés est elle-même très stratifiée. En haut de l’échelle sociale : grands feudataires et barons exercent le pouvoir sur le reste de la population, majoritairement composée de paysans, voire de bourgeois ou d’artisans. En Terre sainte, ils importent une dynastie royale, issue de ce grand baronnage, une société chevaleresque reproduisant celle de leur pays d’origine, leur Eglise, et une population, nettement moins nombreuse que la population indigène, qui se fixe dans les villes ou dans les campagnes. La plupart du temps, ils se juxtaposent aux communautés préexistantes, sans chercher à les éliminer (à l’exception de l’aristocratie musulmane, installée dans les villes fortifiées, dont ils prennent la place), ni à les assimiler. Dans les premiers temps de la conquête, cependant, des situations diverses apparaissent.

Les « infidèles » qui ont échappé au massacre de Jérusalem au lendemain de la prise de la ville le 15 juillet 1099, sont systématiquement expulsés. Dans les autres cités conquises peu après, les musulmans sont en partie contraints au départ, afin de garantir la sécurité des conquêtes. Cependant, beaucoup y restent, et beaucoup y reviennent, librement, une fois la situation militaire stabilisée. Cela prend cependant un peu de temps : Jérusalem, vidée de ses habitants chrétiens par les Egyptiens, de ses habitants juifs et musulmans par les croisés, est décrite comme une ville presque déserte, où règne l’insécurité. Dans les campagnes, la population, de religion chrétienne ou musulmane, reste généralement en place, seuls les maîtres changent.

La plupart de ces groupes cohabitent sans se mélanger. Ce côtoiement, quotidien, n’est pas forcément hostile. De nombreux textes racontent que certains seigneurs croisés apprennent l’arabe (ce sera le cas de Renaud de Châtillon, de Baudouin d’Ibelin), n’ayant de ce fait plus besoin d’avoir recours aux traducteurs, les drogmans, généralement des Chrétiens orientaux. Ils adoptent certaines habitudes de vie de l’Orient : vêtements riches et colorés, bains fréquents (le hammam), nourriture plus épicée.

Ce luxe surprend, voire irrite les voyageurs occidentaux. Vers 1180, on reproche au patriarche de Jérusalem Héraclius de se parfumer et de se vêtir fastueusement. En 1211, Wilbrand d’Oldenbourg décrit le palais de Jean d’Ibelin à Beyrouth, garni de jets d’eau, de mosaïques et de peintures réalisées par les meilleurs artisans grecs, syriens ou musulmans, spécialistes du trompe-l’oeil. D’autres, comme l’évêque d’Acre Jacques de Vitry, trouvent les Francs d’Orient efféminés, trop tolérants envers les « infidèles », et les accusent d’enfermer leurs femmes à la manière des Syriens ou des musulmans. Changements aussi pour la guerre : les chevaliers francs se retrouvent dans l’obligation de modifier leurs armures, bien trop chaudes pour le climat du Proche-Orient, et garnissent leurs casques en métal d’un grand foulard de coton, à l’instar des musulmans qui, eux, louent la solidité des épées franques.

A l’inverse, les musulmans, de même que les chrétiens d’Orient, sont autorisés à conserver leurs coutumes et leurs lois : quand il faut témoigner en justice, le Sarrasin, l’Arménien, le Syrien, le melkite ou le Franc prête serment, chacun selon sa loi, devant sa propre juridiction ; il existe quelques juridictions mixtes, et c’est par serment sur le Coran que les musulmans sont admis à y témoigner. Les villages musulmans conservent leur chef, le raïs. Et même si de nombreuses mosquées sont converties en églises, la liberté de culte est de règle, peu d’efforts étant entrepris pour tenter de convertir les « infidèles ». L’émir Ousama, envoyé comme ambassadeur à Jérusalem, est même invité par les Templiers à prier dans la mosquée al-Aqsa transformée pourtant en église. Dans l’armée, les indigènes qui servent sont chrétiens, les Francs n’exigeant pas le service armé des musulmans qui sont sous leur domination.

Vers 1120, deux décennies après la conquête, Foucher de Chartres, chapelain du roi de Jérusalem Baudouin Ier et témoin de la première croisade, évoque la réussite de « l’intégration » des croisés à la société d’Orient : « Nous qui étions des Occidentaux, sommes devenus des Orientaux. Celui qui était romain ou franc, sur cette terre, est devenu palestinien ou galiléen. Celui qui était de Reims ou de Chartres, est maintenant de Tyr ou d’Antioche. Nous avons déjà oublié les lieux de notre naissance ; déjà, ils sont pour la plupart d’entre nous inconnus ou étrangers. L’un possède déjà des maisons qui lui appartiennent en propre, comme un bien familial et héréditaire ; l’autre a épousé non pas une compatriote, mais une Syrienne ou une Arménienne, voire une Sarrasine admise à la grâce du baptême. Un autre abrite son beau-père, sa bru, son gendre, son beau-fils, son parâtre. Il est entouré de ses petits-fils et même de ses arrière-petits-fils. Celui-ci possède des vignes, cet autre des cultures. On utilise différentes langues en alternance, à la convenance des uns et des autres. Les idiomes les plus différents sont maintenant communs à toutes les nations, et la confiance mutuelle rapproche des hommes qui ne connaissent même pas leur ascendance [...]. Celui qui était un étranger est maintenant un indigène [...]. Nos proches et nos parents nous ont rejoints de jour en jour, abandonnant tout ce qu’ils possédaient et s’en désintéressant. Ceux qui là-bas étaient pauvres, Dieu ici les a faits riches. Ceux qui n’avaient que peu d’argent, ici ne peuvent plus compter leurs besants ; et celui qui n’avait pas de maison, ici possède toute une ville, par la volonté de Dieu.

Pourquoi donc repartirait-il en Occident, celui qui a découvert l’Orient si favorable ? »

Dans ce texte, Foucher de Chartres parle des mariages intervenus entre les membres des différentes communautés. Ces mélanges culturels donnent naissance à une nouvelle société franco-syrienne dont les membres sont appelés les « poulains », surnom ironique dont on ne connaît pas vraiment l’origine. Ces « poulains », qui cultivent à l’égard des musulmans et même des chrétiens d’Orient un certain sentiment de supériorité, ne sont guère plus indulgents envers les nouveaux venus d’Occident, dont ils raillent l’intolérance, se moquant de ceux qu’ils appellent « fils d’Hernaud », assez naïfs pour leur porter secours sans rien comprendre à l’Orient. Ceux-ci, au contraire, sont choqués par la promiscuité qui existe entre les Francs et les Orientaux. Ainsi sont-ils surpris par les alliances militaires qui existent parfois entre le roi de Jérusalem et certains chefs musulmans luttant contre leurs coreligionnaires, ou les complicités entretenues par Renaud de Châtillon, pilleur de caravanes en temps de paix, avec des Bédouins…

Dans la réalité, les mariages mixtes ne se révèlent pas très fréquents, en particulier avec les musulmans. A la différence des captives chrétiennes, qui subissent souvent le concubinage, les musulmanes connaissent plutôt l’esclavage domestique, ainsi que le raconte un historien après la prise de Césarée en 1104 : « Belles ou laides, elles durent aller tourner la meule des moulins. » Etre captif en raison de sa foi existe des deux côtés : à la bataille de Hattin, en 1187, Saladin fait tant de prisonniers francs que le cours de l’esclave s’effondre sur les marchés d’Orient.

Le métissage, quand il existe, se fait plutôt entre Francs et Chrétiens d’Orient, en particulier des Grecs orthodoxes (avec des princesses de Byzance), et surtout des Arméniens. Ainsi, la reine de Jérusalem Mélisende est-elle la fille du roi Baudouin II, venu d’Occident, et de la princesse arménienne Morfia. Ses soeurs, Alix et Hodierne, portent ce sang métissé dans les dynasties de la principauté d’Antioche et du comté de Tripoli.

Mais en dehors de ces quelques mariages, de l’expérience du terrain, cette société de « poulains », en particulier la noblesse, ne connaît pas de véritable orientalisation : le sentiment d’appartenance à la société chevaleresque (symbolisée par le courage et la loyauté), le goût pour la littérature courtoise et les plaisirs nobles (tournois, fauconnerie) l’emportent largement.

Seuls quelques lettrés comme Guillaume, archevêque de Tyr, lisent et utilisent des sources arabes pour rédiger leurs propres oeuvres. « L’exotisme littéraire », qui aime à mettre en scène des princesses païennes converties ou des héros musulmans comme Saladin, représenté comme le modèle du chevalier païen, prend naissance en Europe et non en Terre sainte.

De même, les conversions restent rares : en 1181, le chambrier du roi Baudouin IV est un musulman converti, qui a reçu au baptême le prénom du roi, son parrain. La plupart d’entre eux sont des soldats turcs capturés sur les champs de bataille, qui ont préféré la conversion à la mort : ils forment le corps des « turcoples » et combattent au côté des Francs. C’est pourquoi Saladin, après sa victoire à Hattin en 1187, les fera exécuter, sans aucune hésitation, comme des renégats.

L’ensemble de la population franque reste profondément occidentalisé, en raison notamment de l’incessant apport de pèlerins venus d’Europe, et de son sentiment de supériorité. A la décharge des Francs, qui n’ont pas su s’approprier le meilleur de la culture musulmane et entretenir des relations sinon amicales du moins enrichissantes avec les « infidèles », il faut dire que la situation de guerre quasi permanente qui sévit dans les Etats latins d’Orient n’est pas très propice aux échanges culturels. Harcelés par des troupes musulmanes aguerries et connaissant bien le terrain, terrorisés par les attentats « ciblés » des membres de la secte chiite des Assassins, les croisés ont été presque contraints de se replier sur eux-mêmes, en position défensive.

La précarité territoriale, militaire et démographique n’a pas permis, de toute évidence, l’installation d’une société pluriculturelle, comme ce fut le cas en Espagne ou dans le royaume normand de Sicile. Au moins faut-il leur reconnaître le mérite d’avoir, tout en accaparant le pouvoir, laissé à leurs sujets non francs leurs coutumes, leurs religions mais aussi leurs lois.


* Ancienne élève de l’Ecole des chartes, Marie-Adélaïde Nielen dirige le service des sceaux des Archives nationales. Spécialiste de la société féodale de l’Orient latin, elle a notamment publié Lignages d’outremer (collection de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 2003).

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 10 mai, 2007 |Pas de commentaires »

13 juillet 1099, Jérusalem, sanctuaire d’un massacre annoncé

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Juin 1099. Après trois ans d’un voyage épuisant, les croisés arrivent aux portes de la Ville sainte. Ils croient pouvoir délivrer le tombeau du Christ en évitant le bain de sang. Idée illusoire : l’offensive du 13 juillet s’avère d’une violence inouïe.

Par Laurent Vissière *

En entendant prononcer le nom de Jérusalem, tous versèrent d’abondantes larmes de joie, heureux de se trouver si près des lieux saints de la ville désirée », et, selon le chroniqueur Foucher de Chartres, c’est en chantant des hymnes et en poussant des cris de joie que l’armée de la croisade arrive enfin en vue de Jérusalem. Nous sommes à l’aube du 7 juin 1099. L’émotion est intense, car l’objet de trois ans de voyage, de luttes et de souffrances est enfin à portée de main. Mais il reste bien peu des foules qui se sont mises en mouvement en 1096 : beaucoup sont morts en chemin, moins sous les coups des Sarrasins et des Turcs que d’épuisement, de faim ou de soif, et d’autres, découragés, sont rentrés chez eux. En reprenant les chiffres de Raimond d’Aguilers, chapelain du comte de Toulouse, on estime que l’armée ne compte plus désormais que 1 200 chevaliers, 12 000 fantassins et quelques milliers de non-combattants (religieux, enfants, femmes et vieillards). Cela dit, ceux qui subsistent sont ceux qui ont su s’adapter aux conditions de la guerre en Orient, et ils représentent des combattants aguerris.Après avoir quitté Antioche en janvier 1099, les croisés ont pénétré en Syrie sans rencontrer de véritable résistance : à quelques exceptions près, les villes préfèrent payer un tribut que d’affronter un siège. Début juin, les croisés traversent enfin les sites où a vécu le Christ, et où la population chrétienne, longtemps opprimée par les musulmans, leur fait fête ; le 6 juin, ils occupent Bethléem, ce qui paraît de bon augure, mais à Jérusalem, les choses ne vont pas se passer aussi facilement.

A la fin du XIe siècle, Jérusalem apparaît comme une grande ville, divisée en quatre quartiers à caractère ethnique et religieux. La population musulmane occupe la moitié sud de la ville, tandis que les juifs se concentrent dans le quartier nord-est, et les chrétiens, tant grecs que syriens, dans le quartier nord-ouest. En temps normal, peut-être 15 000 à 20 000 âmes. Mais la ville a beaucoup souffert, les années précédentes, des conflits entre Arabes et Turcs. En outre, à l’approche des croisés, le gouverneur égyptien, Iftikhâr al-Dawla, a expulsé toute la population chrétienne de Jérusalem.

Avec une enceinte longue de 4 km, la ville est puissamment fortifiée. Deux éléments en particulier impressionnent les croisés : la « tour de Goliath » et surtout la « tour de David » qui, selon Foucher de Chartres, « forme de sa partie inférieure jusqu’au milieu de sa hauteur, une masse compacte revêtue de pierres carrées et scellées avec du plomb fondu ». La muraille est partout doublée d’un fossé et de fortifications avancées ; à l’est, la vallée de Josaphat semble infranchissable.

Les croisés espéraient s’emparer de la ville sans combattre, soit par l’intimidation et la négociation, soit par un miracle divin. Plusieurs indices relevés par l’historien israélien Joshua Prawer vont en ce sens. Les croisés ne disposent alors d’aucun matériel de siège, ce qui peut s’expliquer – on ne transporte pas balistes et tours mobiles, on les construit sur place. Mais, ce qui semble étonnant, c’est qu’ils ne pensent pas à en fabriquer !

Au bout de cinq jours, les chefs militaires décident de consulter un ermite qui vit sur le mont des Oliviers, un peu en dehors de la ville. Selon le récit de Raimond d’Aguilers, l’ermite leur répond : « Si demain, vous assiégez la ville jusqu’à la neuvième heure [15 heures environ], le Seigneur vous la livrera. » Et comme ils lui répondirent « nous n’avons pas de machines pour attaquer les murailles », l’homme leur dit alors : « Dieu est tout puissant, et s’Il le veut, Il escaladera une muraille avec une échelle de jonc. » Le 13 juin au matin, les croisés, sans aucun préparatif, s’élancent donc à l’assaut de la ville et parviennent à s’emparer des barbacanes, mais ils ne disposent pas des échelles nécessaires pour escalader les remparts, et l’assaut se solde par de très lourdes pertes. L’espoir d’un miracle peut expliquer en partie cette attaque brouillonne. Les croisés ont tenté leur va-tout, car le temps joue contre eux.

En effet, Iftikhâr a amassé dans la ville de larges réserves de vivres, et il peut attendre sereinement les secours promis par le sultan d’Egypte. Durant tout le siège, il reçoit d’ailleurs des aides ponctuelles, les assiégeants n’étant pas assez nombreux pour bloquer tous les accès à la cité. La situation des croisés est en revanche beaucoup moins brillante. Après avoir traversé la Syrie en plein été, ils sont contraints d’établir leur camp dans un pays aride. De plus, Iftikhâr a ordonné de jeter des charognes dans les rares sources pour les empoisonner. Tous les témoins parlent de cette torture de l’eau : « Pendant ce siège, dit le chroniqueur anonyme, nous endurâmes le tourment de la soif à un point tel que nous cousions des peaux de boeufs et de buffles dans lesquelles nous apportions de l’eau pendant l’espace de six milles. L’eau que nous fournissaient de pareils récipients était infecte… » De fait, l’eau corrompue occasionne de terribles maladies. Les croisés doivent organiser des corvées d’eau dans toute la région, mais les Arabes mènent autour du camp une guérilla efficace en massacrant les groupes isolés. L’eau, terriblement rationnée, est vendue, et les plus pauvres meurent de soif.

Malgré cette situation dramatique, les différents corps d’armée prennent peu à peu leur position autour de la ville. Le comte de Toulouse, Raimond de Saint-Gilles, installe définitivement son camp au sud, sur le mont Sion ; les Lorrains de Godefroi de Bouillon, les Normands de Tancrède et de Robert, et les Flamands de Robert de Flandre se répartissent, sans se mêler, le long des murailles ouest et nord.

L’échec du 13 juin convainc les différents chefs qu’il faut entreprendre un siège sérieux et construire des machines de guerre – catapultes, béliers et tours mobiles.

Où les croisés ont-ils appris la poliorcétique ? Cette question est difficile. Il est probable qu’ils se sont formés à l’école des tacticiens byzantins au cours des années précédentes, mais on a sans doute trop sous-estimé les progrès techniques de l’Occident au début du XIe siècle. En tout cas, les chroniqueurs décrivent la construction des engins comme un fait ordinaire, et le seul véritable problème qui se pose, en ce mois de juin 1099, ne concerne pas la technique, mais la matière première. On manque de bois ! Les monts de Judée sont chauves, et les Sarrasins ont caché les rares réserves de bois disponibles. Les croisés organisent alors des recherches méthodiques tout autour de la ville. Le chroniqueur Raoul de Caen raconte, peut-être avec ironie, que Tancrède, atteint d’une « cruelle dysenterie », doit sans cesse s’isoler… Et qu’au cours d’une de ses retraites forcées sous un gros rocher, il découvre des pièces de bois qu’on y a dissimulées : « Holà ! Holà ! O mes compagnons, accourez, accourez ici, s’écrie-t-il. Ici, ici ! Voilà que Dieu nous accorde plus que nous ne demandions, nous cherchions du bois informe, et nous le trouvons tout travaillé ! » Derrière l’anecdote triviale, on reconnaît une réalité : au cours de l’été précédent, les Egyptiens ont repris Jérusalem occupée par les Turcs, et du matériel de siège a été laissé sur place. Les chrétiens de la région aident également les croisés à rassembler du bois. Mais c’est un événement fortuit qui va s’avérer déterminant. On apprend, le 17 juin, qu’une petite flotte chrétienne vient d’accoster dans le port de Jaffa ; la marine égyptienne s’apprête à l’attaquer et la détruire. Cependant, les marins, génois et anglais, ont le temps de débarquer, et arrivent à gagner Jérusalem avec du bon matériel, des outils et des poutres prélevés sur les navires.

La fin du mois est consacrée à la construction des machines de guerre. Il s’agit surtout d’armes de jet : balistes, trébuchets et mangonneaux, qui envoient contre les remparts, traits et pierres – de grosses pierres plus que des quartiers de roc, car il ne faudrait pas imaginer des engins très puissants. Les défenseurs de la ville placent au sommet des remparts des matelas et des sacs de paille pour amortir les chocs, et ils bombardent également le camp chrétien avec de petites catapultes. Ce duel d’artillerie, caractéristique des premiers jours de juillet, est sans doute plus spectaculaire que réellement meurtrier.

Les assaillants mettent en fait tous leurs espoirs dans la construction de deux tours d’assaut et d’un bélier. Lorrains, Flamands et Normands assemblent un premier « beffroi », et Raimond de Saint-Gilles, « qui ne souffrait jamais de passer après qui que ce fût, explique Guibert de Nogent, s’en fit aussitôt construire un semblable » par les marins génois. Le comte de Toulouse, très grand seigneur, se querelle avec les autres chefs, et jusqu’au siège final, il entend mener la guerre à sa guise !

On dispose de descriptions précises des deux tours d’assaut : des engins quadrangulaires dont l’étage supérieur, très élevé, surplombe les remparts. Au niveau intermédiaire s’ouvre une sorte de pont-levis par lequel les assaillants peuvent se précipiter sur le chemin de ronde. De telles structures présentent deux faiblesses : elles sont très lourdes, se déplacent difficilement et nécessitent d’aplanir le terrain devant elles et combler les fossés qui défendent les murailles. En bois, elles s’avèrent aussi très vulnérables au feu : il faut les protéger par un système de claies d’osier recouvertes de peaux fraîchement écorchées. Les Sarrasins disposent en effet du feu grégeois, mélange de poix, de naphte et de matières inflammables que l’on place dans de petits récipients de terre cuite et que l’on projette à l’aide de balistes – de tels récipients ont été retrouvés lors de fouilles archéologiques à Jérusalem.

Albert d’Aix relate avec un luxe de précisions les préparatifs des croisés : « On convoqua alors les jeunes gens et les vieillards, les jeunes garçons, les jeunes filles et les femmes, pour aller dans la vallée de Bethléem chercher de petites branches et les rapporter au camp sur des mulets et des ânes ou sur leurs épaules, afin de tresser de triples claies dont la machine serait ensuite recouverte pour être mise par là à l’abri des traits des Sarrasins… On apporta une grande quantité de petites branches et d’osier, on tressa des claies, et on les doubla encore avec des cuirs de cheval, de taureau et de chameau pour mieux garantir la machine des feux de l’ennemi. »

Pour garder l’effet de surprise, les croisés exécutent tous ces travaux dans le plus grand secret. Les défenseurs de Jérusalem envoient des espions. Pierre Tudebode, un prêtre poitevin qui a accompagné l’expédition, raconte la capture de l’un d’entre eux : « Un jour, un Sarrasin fut envoyé pour voir quelles machines les Chrétiens étaient en train de construire. Mais les Syriens et les Grecs, en voyant qu’il était sarrasin, le dénoncèrent aux Chrétiens, en disant : «  Ma te Christo caco Sarrazin  » [c'est du grec phonétique], ce qui signifie en notre langue : « Par le Christ, c’est un infâme Sarrasin ! » Les Chrétiens, l’ayant arrêté, lui demandèrent, à l’aide d’un drogman, c’est-à-dire d’un interprète [le mot vient de l'arabe], pourquoi il était venu. Celui-ci répondit : « Les Sarrasins m’ont envoyé ici parce qu’ils voulaient savoir quelles étaient vos machines. » Les Chrétiens lui répondirent : « C’est bon ! » Et ils le déposèrent, pieds et poings liés, au fond d’une machine, qu’on appelle pierrier. Et, en bandant toutes leurs forces, ils voulurent le projeter à l’intérieur de la ville, mais ils n’y arrivèrent pas. En effet, les chaînes trop tendues ayant cédé, il alla se fracasser au pied de la muraille. »

Renvoyer les espions chez eux à coup de catapulte reste un grand classique des récits de siège, mais l’anecdote est surtout intéressante parce qu’elle montre la collaboration des croisés occidentaux (que Tudebode appelle les « Chrétiens » tout court) et des chrétiens orientaux, de langue grecque ou syriaque (la langue commune est bien sûr le grec). Le succès de l’expédition doit beaucoup à ceux-ci.

Il fallut quatre semaines de labeur incessant pour achever les machines. L’armée croisée, qui souffre de plus en plus de la chaleur et du manque d’eau, semble singulièrement démoralisée face aux défenseurs de la ville qui, eux, ne manquent de rien. L’assaut final va donc être précédé par une intense préparation spirituelle (on la qualifierait aujourd’hui de « psychologique »). On décrète un jeûne public de trois jours dans tout le camp et, le 8 juillet, on organise, clergé en tête, une procession autour de la ville – pieds nus, en signe de pénitence, mais armes à portée de la main, à tout hasard. Les croisés, nourris de textes bibliques, pensent-ils que, cette fois-ci, les murailles de Jérusalem vont s’effondrer comme celles de Jéricho devant les Hébreux ? Ce n’est pas impossible : la procession semble calquer Le Livre de Josué. Après un mois de siège, une telle cérémonie a surtout pour but de retremper les esprits et d’apaiser les querelles qui divisent l’armée : au sommet du mont des Oliviers, Tancrède et Raimond de Saint-Gilles donnent l’exemple en se réconciliant publiquement.

La procession passe si près des remparts que les défenseurs tirent sur les pénitents. « Afin d’exciter la fureur des chrétiens et en témoignage de mépris et de dérision, raconte Albert d’Aix, les Sarrasins dressèrent des croix sur les murailles et crachèrent sur ces croix, tandis que d’autres ne craignaient même pas de les arroser de leur urine en présence de tout le monde. » Les musulmans témoignent ainsi qu’ils ne craignent pas le Dieu de leurs ennemis, mais, dans un contexte de guerre sainte, une telle provocation n’est sans doute pas très habile…

Dès le lendemain, les chefs adoptent un plan minutieux en vue de l’assaut final. L’attaque va se faire simultanément en trois points. Raimond de Saint-Gilles lancera son beffroi contre la porte de Sion, au sud ; Tancrède s’occupera de la tour de Goliath, à l’ouest. C’est Godefroi de Bouillon qui conduira l’attaque sur le flanc nord : il a l’idée de faire dresser son beffroi à un endroit où les remparts semblent faibles et qui, jusque-là, n’a pas été réellement assiégé. C’est avec effarement que le 10 juillet, au petit matin, les musulmans découvrent qu’une grande tour de bois menace un point négligé au nord des remparts, tandis qu’une autre s’avance vers la courtine méridionale.

Mais ces deux tours se hâtent lentement, car le terrain n’est pas encore assez dégagé. Les croisés cherchent à fragiliser la muraille devant elles en redoublant les tirs des mangonneaux et, durant plusieurs jours, ils s’attaquent à la muraille septentrionale avec un énorme bélier. Bien que l’engin soit recouvert de claies d’osier, les Sarrasins finissent par l’incendier avec le feu grégeois.

Le travail de sape s’avère cependant efficace : la tour de Godefroi parvient à s’approcher du rempart. Au sud, la tour provençale se heurte à un fossé profond. Le comte de Saint-Gilles offre alors un denier à tous ceux qui y jetteront trois pierres – tactique payante, puisqu’au bout de trois jours, le fossé est comblé. Relativement bien coordonnée, l’attaque générale commence à la date du 13 juillet. Il faut tout de même près de deux jours pour rapprocher les tours des remparts. Or, la défense a eu le temps de s’organiser, et les chroniqueurs occidentaux, comme Raimond d’Aguilers, sont marqués par la violence et la technicité de ces combats : « Lorsque les nôtres se furent approchés des murailles avec leurs machines, les assiégés se mirent à lancer non seulement des pierres et des flèches, mais encore du bois et de la paille avec du feu par-dessus ; puis ils jetèrent sur les machines des marteaux en bois enveloppés de poix, de cire, de soufre, d’étoupe et de petits chiffons enflammés, et ces marteaux étaient garnis de clous de tous côtés, en sorte que sur quelque point qu’ils tombassent, ils s’y attachaient aussitôt et s’embrasaient ensuite. »

Du côté des assiégeants, on a même mobilisé les femmes et les enfants, chargés d’éteindre les feux avec de l’eau et du vinaigre. Le beffroi des Provençaux manque d’ailleurs d’être détruit par le feu – le chroniqueur arabe Ibn al-Athir affirme qu’il brûla avec tous ses occupants, ce qui est faux, mais il souffrit tant que le comte de Saint-Gilles eut beaucoup de mal à convaincre ses hommes de rependre l’assaut le lendemain. Le 14, les combats s’arrêtent avec le soir. Dans les deux camps, malgré l’épuisement, on passe la nuit sur le pied de guerre. Les assiégés craignent une attaque surprise sur les remparts ; les assiégeants, une sortie des Sarrasins qui viendraient détruire les machines.

Dès l’aube, le vendredi 15, l’assaut reprend furieusement, mais cette fois-ci, au moment où le découragement s’empare des assaillants, sans doute vers midi, la muraille nord cède brutalement. Deux frères, Liétaud et Engilbert de Tournai, profitent de l’écran de fumée dû aux incendies pour sauter sur la muraille du haut de la tour de Godefroi. Le duc de Basse-Lotharingie et ses chevaliers les rejoignent aussitôt et conquièrent le chemin de ronde. Les assiégeants se précipitent vers les portes qu’ils ouvrent, et toute l’armée commence à déferler sur la ville. Seuls les Provençaux, au sud, n’ont pas réussi à percer, et le comte de Saint-Gilles, qui s’aperçoit soudain de la situation, s’écrie : « Que tardez-vous ? Voici que tous les Français sont déjà dans la ville ! » En fait, les Provençaux vont entrer dans la ville par la négociation : la garnison fatimide de la muraille sud et de la tour de David, jugeant la situation désespérée, préfère se rendre au comte contre un sauf-conduit ; il la laisse partir avec armes et bagages – ce qui lui sera d’ailleurs reproché par les autres croisés. De ce fait, c’est avec retard que l’armée provençale participe au sac de la ville…

Le pillage de Jérusalem est raconté par tous les chroniqueurs du temps avec une profusion de détails effroyables. Cet épisode a fait couler autant d’encre que de sang. Il ne faut pas imaginer que la bataille s’achève quand les murailles tombent, bien au contraire. Pendant deux jours, les croisés mènent un combat de rue terriblement meurtrier. Les habitants de la ville se défendent jusqu’au bout, retranchés dans divers bâtiments et notamment sur les terrasses de la mosquée al-Aqsa, que les Occidentaux appellent le « Temple de Salomon ». C’est là que se livrent les derniers combats, c’est là que les assaillants massacrent les derniers « infidèles ».

« On voyait dans les rues et sur les places de la ville des monceaux de têtes, de mains et de pieds. Fantassins et chevaliers ne marchaient de tous côtés qu’à travers les cadavres », relate Raimond d’Aguilers, qui en rajoute : « Dans le temple de Salomon, on marchait à cheval dans le sang jusqu’aux genoux du cavalier et jusqu’au mors du cheval… » Cette dernière image, qui résumerait la barbarie des croisés, n’est en fait qu’une citation de l’ Apocalypse (XIV, 20) – un livre volontiers cité dans ce contexte d’attente eschatologique. Il ne s’agit pas de justifier l’injustifiable, mais il faut tout de même rappeler que la « guerre propre » est un rêve du XXe siècle, et non une réalité médiévale. En 1077, lorsque les Turcs se sont emparés de Jérusalem, ils ont massacré exactement de la même manière toute la population musulmane qui s’était réfugiée dans la mosquée al-Aqsa.

Les chroniques ne permettent pas de chiffrer les pertes humaines : les Occidentaux se vantent d’avoir tué 10 000 païens dans la Grande Mosquée, et les musulmans en pleurent 70 000 ! Des chiffres qui n’ont véritablement aucun sens. Au lendemain de la victoire, la ville se trouve-t-elle totalement dépeuplée ? On peut en douter : les textes mentionnent la présence de nombreux captifs, qui seront vendus comme esclaves ou échangés contre rançon. Des lettres conservées montrent que les juifs de la diaspora ont entrepris de racheter leurs coreligionnaires. En outre, la population chrétienne qui avait été expulsée au début du siège a pu regagner son quartier.

La prise de Jérusalem couronne l’expédition, mais en dévoile également toute l’ambiguïté. Que faire, maintenant que la ville est prise ? Les Occidentaux ont gagné la guerre sainte, mais il va leur falloir désormais gagner la paix, composer avec les royaumes voisins et les populations musulmanes hostiles, alors même que la plupart des croisés, leur voeu accompli, s’apprêtent à regagner l’Europe. Lorsque, le 22 juillet, Godefroi de Bouillon prend le titre d’avoué du Saint-Sépulcre pour diriger la ville conquise, l’avenir demeure terriblement incertain.


* Membre du comité éditorial d’ Historia , Laurent Vissière est maître de conférences en histoire médiévale à l’université de Paris IV-Sorbonne. Il est spécialiste de l’aristocratie médiévale et des rapports entre la France et l’Italie.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 10 mai, 2007 |1 Commentaire »

Les Croisades et les Templiers, Quelle aventure !

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Par terre ou par mer, les croisés se trouvent confrontés à un monde qui 
leur est inconnu. Mais ce voyage se révèle aussi bien physique que
 spirituel. 

Par Laure Verdon 

Entreprendre le voyage en Terre sainte, pour les hommes du Moyen Age,
 relève de 
l’épreuve à la fois physique et spirituelle, dont les moyens
 importent souvent 
plus que l’objectif. Décider de partir en croisade correspond à une
 forme 
de pénitence dont le sens se confond avec le temps de la pérégrination. 
C’est se préparer à une épreuve longue et difficile, à un voyage
 sans retour 
prévisible, à un arrachement au milieu et à l’entourage familiers
 pour entrer 
dans le monde de l’inconnu. C’est se transformer en un «
 passant », un errant 
dont les repères temporels et spatiaux se trouvent élargis à
 l’extrême. 
C’est s’imposer une véritable « épreuve de vie ».

Prenons la route sur les pas des croisés afin de mieux mesurer les
 difficultés rencontrées. 
La voie terrestre, en premier lieu, empruntée surtout pour rejoindre
 les 
ports méditerranéens depuis le nord et l’est de l’Europe,
 présente toutes 
sortes d’obstacles.

C’est d’abord le relief montagneux, quand il faut franchir les
 cols alpins 
pour rejoindre Marseille ou un port italien, et le danger que
 représentent 
la navigation et le passage des fleuves (Danube, Rhône ou Rhin). Pour
 soutenir 
le pèlerin dans son périple et l’encourager à l’effort de la
 marche (seuls 
les princes et les nobles utilisent des montures), les références à la
 Bible 
ne manquent pas, d’Abraham quittant la Chaldée jusqu’aux
 captifs revenus 
de Babylone.

En chemin, l’arrêt dans les églises, oratoires et chapelles qui
 jalonnent la 
route rappelle la sainteté du voyage. La mer, qui permet de rejoindre
 la 
Palestine et l’Egypte, n’offre pas de conditions meilleures,
 bien au contraire 
! Partout, le danger est présent. Quand il n’est pas le fait des
 hommes 
- pirates ou Etats s’entendant à soumettre à leur bon vouloir le
 passage 
des détroits -, il vient de la nature elle-même.

Il faut alors attendre, durant les longs mois d’hiver, à l’abri
 dans un 
port (Barcelone, Marseille, Gênes, Venise, Pise, Civitavecchia, etc.),
 que 
la belle saison revienne. Lorsque les vents sont enfin favorables, le
 convoi 
des navires, qui se protègent l’un l’autre, peut enfin prendre
 la mer. Commence 
alors une autre attente, celle du voyage proprement dit qui s’étire
 sur 
plusieurs mois durant lesquels la faim et la soif n’épargnent
 personne. 
Voyage d’une rudesse extrême, sa durée est fonction des conditions
 mêmes 
de la navigation, qui se traduit le plus souvent par du cabotage le
 long 
des côtes, de port en port ou, si l’on désire traverser la
 Méditerranée, 
par une succession de sauts de puce d’île en île. Ces escales sont
 nécessaires 
au ravitaillement, qui ne permet pas de tenir plus de quelques jours,
 tout 
en constituant aussi des points de débarquement pour les produits que
 les 
marchands - italiens, frisons et flamands - qui transportent les
 croisés 
commercialisent.

Le transport des hommes de guerre ne représente qu’une activité
 parmi d’autres. 
Les étapes les plus importantes sont la Sicile, la Crête, Rhodes et
 Chypre. 
A chaque arrêt, l’attente se prolonge pour peu que les conditions
 météorologiques 
se dégradent, jusqu’à l’annonce d’une accalmie qui
 permettra de repartir.

Arrivé en Terre sainte, le croisé ne peut se reposer. Le pèlerinage
 armé 
requiert un engagement total. Le voyage répond à la mission assignée
 aux 
nobles en Occident au XIe siècle : combattre pour assurer la défense de 
tous et protéger l’Eglise. La croisade recèle aussi une part
 d’aventure, 
souvent motivée par l’appât du gain. L’errance initiatique
 trouve pour s’accomplir 
en Orient un espace géographique alliant imaginaire et réalité.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »

Les Croisés, une armée disparate ?

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C’est loin d’être une troupe structurée qui se met en route
 vers la Terre 
sainte en août 1096. Elle doit faire face aux ambitions des princes, à
 la 
méfiance des Byzantins, aux problèmes de ravitaillement et, enfin, à
 leurs 
ennemis, les musulmans. 

Par Xavier Hélary * 

En proclamant la croisade, quelles intentions Urbain II nourrit-il ? La 
plupart des sources à notre disposition sont postérieures à
 l’installation 
durable des croisés en Terre sainte. Mais tout laisse penser que la
 création 
des Etats latins d’Orient (royaume de Jérusalem, comté
 d’Edesse, principauté 
d’Antioche…) n’est pas l’objectif poursuivi par le pape.
 Celui-ci prend 
d’ailleurs soin de donner à la croisade un chef relevant
 directement de 
sa seule autorité, le légat Adhémar de Monteil.

Il est possible que le souverain pontife ait voulu l’établissement
 d’un « 
Etat ecclésiastique » à Jérusalem, mais que les ambitions temporelles
 des 
princes laïques l’aient mis en échec. Ceux-ci, en effet, semblent
 avoir 
assez tôt l’envie de s’installer dans les territoires conquis
 sur les musulmans, 
en renonçant à retrouver leur patrie. Quoi qu’il en soit, qui peut
 prévoir 
alors l’extraordinaire succès de l’armée croisée ?

De la même façon, le rôle de l’Empire byzantin se distingue assez
 mal. C’est 
une ambassade byzantine qui alerte Urbain II du danger que représentent 
les Turcs. Victorieux à Manzikert en 1071, ceux-ci ont poursuivi leur
 avancée 
et, au début de la décennie 1090, ils menacent Constantinople. Surtout, 
peut-être, leur fanatisme met en péril le pèlerinage à Jérusalem,
 pourtant 
très actif tout au long du XIe siècle. On ignore si Urbain II envisage
 une 
action combinée avec Byzance ; l’attitude très réservée de
 l’empereur Alexis 
Comnène à l’arrivée des croisés laisse penser le contraire. Il est
 par conséquent 
fort probable que le pape a essentiellement en tête une expédition à
 destination 
de Jérusalem. Ne pouvant en prévoir le succès final, il ne doit guère
 voir 
au-delà, et l’aide apportée aux Byzantins n’est que secondaire
 dans l’appel 
qu’il lance aux chevaliers. A l’égard de ces derniers, Urbain
 II se montre 
caressant : les enrôler sous le signe de la croix, c’est obtenir
 leur soutien 
dans la lutte qui l’oppose à Henri IV, l’empereur germanique.

En somme, chacun essaie de tirer la couverture à soi : les Byzantins,
 qui 
ne veulent voir dans les croisés que des Barbares tout juste bons à les 
aider dans la guerre contre les musulmans ; le pape, qui entend mettre
 son 
légat à la tête de l’armée croisée ; les princes, peu soucieux de
 se laisser 
duper et qui finalement arriveront à leurs fins. L’appel du 27
 novembre 
1095 (lire p. 40), suscite un enthousiasme sans précédent en Occident,
 particulièrement 
en France. Le départ est fixé au 15 août 1096. Par centaines, les
 chevaliers 
prennent la croix.

Des préparatifs, on sait peu de chose. Si les simples chevaliers
 partent seuls 
ou accompagnés d’une suite réduite - un seul « valet » dans la
 plupart des 
cas -, les grands seigneurs que sont les ducs et les comtes retiennent
 à 
leurs frais un certain nombre de chevaliers et d’hommes en armes, à
 cheval 
et à pied.

Le détail de ces contrats nous échappe car aucun n’a été conservé.
 On sait 
toutefois qu’en prévision des lourdes dépenses du voyage, beaucoup
 vendent 
une partie de leurs terres aux monastères, qui ont seuls le numéraire
 nécessaire 
à l’achat de l’équipement, des chevaux et des armes. Les
 princes n’agissent 
pas différemment : Godefroi, duc de Basse-Lorraine, met Bouillon, sa
 principale 
forteresse, en gage auprès de son voisin l’évêque de Liège, et
 Robert Courteheuse 
(c’est-à-dire courtecuisse), le duc de Normandie, remet son duché
 tout entier 
à son frère, le roi d’Angleterre.

Les croisés ne sont pas seulement ces guerriers professionnels que sont
 les 
chevaliers. On dénombre également parmi eux des piétons d’origine
 roturière 
et des représentants de toutes sortes de professions : marchands,
 artisans, 
charretiers, serviteurs, palefreniers, ainsi que des familles entières, 
avec femmes et enfants, et sans doute aussi tout un monde interlope,
 composé 
de prostituées, de vauriens et de maraudeurs. La croisade est, selon la 
formule de l’historien Claude Gaier, « un véritable microcosme de
 la société 
européenne ».

Cette armée représente pour l’époque une masse humaine
 considérable, qui 
pose d’emblée des problèmes inédits. Le premier est celui du
 commandement. 
Qui va diriger l’armée destinée à libérer Jérusalem ? Philippe Ier,
 roi 
de France, Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, et Henri IV,
 empereur germanique, 
les principaux chefs temporels de la chrétienté, sont excommuniés : ils 
ne peuvent donc prendre la tête d’une expédition organisée par le
 pape.

A Clermont, Urbain II a désigné son légat, Adhémar de Monteil, évêque
 du 
Puy. Il lui a adjoint un puissant laïc, le comte de Toulouse, Raimond
 de 
Saint-Gilles. Mais, en réalité, au cours de la croisade, il n’y
 aura jamais 
de commandement unifié, et les deux hommes ne dirigeront que
 l’armée réunie 
dans le Midi.

Dans les autres régions du royaume, d’autres armées
 s’organisent : le frère 
du roi de France, Hugues, comte de Vermandois, prend la tête des
 croisés 
du domaine royal (soit un peu plus que l’actuelle Ile-de-France),
 comme, 
dans leurs principautés respectives, le duc de Normandie et le comte de 
Flandre.

En dehors des frontières de la couronne de France, l’enthousiasme
 en faveur 
de la croix est particulièrement vif dans une région qui couvre en gros 
l’actuelle Belgique : le duc de Basse-Lorraine (un vaste ensemble
 qui donnera 
naissance plus tard aux duchés de Brabant et de Limbourg et au comté de 
Hainaut), Godefroi de Bouillon, et ses frères, Eustache et Baudouin,
 commandent 
un important contingent. Mais de manière générale, les Français
 prédominent 
; c’est pourquoi on regroupe sous le nom de Francs l’ensemble
 des croisés, 
même quand ils ne sont pas originaires du royaume proprement dit.

Il n’y a donc pas, au départ, une seule armée croisée, mais
 plusieurs, qui 
vont emprunter des routes différentes pour se rendre en Orient (voir la 
carte des itinéraires page 48) . Les raisons en sont multiples. Chaque
 contingent 
est indépendant. De plus, l’individualisme des chevaliers est si
 fort qu’il 
les empêche souvent de mener des actions concertées : chacun cherche à
 se 
mettre en valeur. Enfin, les difficultés logistiques interdisent de
 réunir 
une armée trop importante : comment assurer, en effet, le
 ravitaillement 
en chemin des hommes et des chevaux ?

Le voyage, quel que soit l’itinéraire choisi, est rarement
 paisible. Par 
voie de mer, il faut craindre les naufrages : le frère du roi de
 France, 
Hugues de Vermandois, est recueilli par les Byzantins sur le rivage
 adriatique 
après la perte de son bateau. Par voie de terre, il faut traverser des
 régions 
peu accueillantes, particulièrement dans les Balkans, où l’autorité
 de Byzance 
est mal assurée : en Croatie ou en Thrace, les croisés sont plusieurs
 fois 
pris à partie. Mais les attaques qu’ils subissent peuvent aussi
 anticiper 
ou répondre à des actions de pillage ou à la réquisition sauvage des
 vivres 
et du fourrage. En Hongrie, Godefroi de Bouillon doit menacer de mort
 les 
pillards.

Bien qu’aucune source contemporaine ne nous le dise, il est
 probable que 
les princes se soient mis d’accord sur l’endroit où ils se
 retrouveront 
: Constantinople, capitale de l’Empire byzantin, où l’arrivée
 des contingents 
croisés s’échelonne de l’automne 1096 au printemps 1097. Ils ne
 sont pas 
forcément les bienvenus. Les barons et les chevaliers, relativement
 disciplinés, 
ont été précédés par les foules inorganisées de la « croisade populaire 
» dont les deux héros sont Pierre l’Ermite et Gautier Sans Avoir.
 En chemin, 
ces bandes indisciplinées (sans doute de 15 000 à 20 000 hommes et
 femmes) 
ont vécu sur le pays. En Allemagne et en Bohême, ils se sont signalés
 par 
de sanglants pogroms (lire p. 46) . Héritiers d’une vieille
 civilisation, 
les Byzantins regardent avec condescendance les Occidentaux. Dans leur
 esprit, 
ces derniers doivent simplement les aider à reconquérir la Terre sainte 
: ils ne sont pas différents de ces mercenaires de toute origine
 auxquels 
Byzance a depuis longtemps recours.

C’est donc avec méfiance que l’empereur Alexis Comnène
 accueille les croisés. 
Mais ceux-ci ont besoin de son soutien pour franchir le Bosphore. En
 échange, 
Alexis exige un serment de fidélité. En plus, les chefs croisés doivent 
jurer de restituer à l’Empire byzantin les territoires qui lui
 appartenaient 
avant la conquête musulmane, au VIIe siècle. Satisfait d’avoir fait
 reconnaître 
sa suprématie, l’empereur verse une solde à ses nouveaux alliés et
 assure 
leur ravitaillement. En effet, après plusieurs semaines ou plusieurs
 mois 
de voyage, les croisés sont à bout de ressources, tant en vivres
 qu’en argent. 
L’aide apportée par Byzance, même si elle s’accompagne
 d’une humiliation, 
est donc bienvenue.

De fait, l’approvisionnement de l’armée pose problème tout au
 long de l’expédition. 
Partis avec des vivres pour quelques jours, les croisés doivent très
 tôt 
se ravitailler. Ce n’est pas toujours facile. Si, dans les
 territoires amis, 
il est possible d’acheter des marchandises, il n’en va pas de
 même dans 
les régions hostiles ou dans les zones désertiques, comme en Anatolie.
 Bien 
souvent, les croisés profitent des réserves de l’habitant,
 qu’il soit ami 
ou ennemi. Les épisodes de disette et même de famine ne sont pas rares. 
Ici, des croisés en sont réduits à boire le sang de leurs montures et
 leur 
propre urine ; là, ils mangent leurs chevaux et jusqu’à leurs
 semelles. 
Pendant le siège d’Antioche, « la famine était si grande qu’on
 faisait cuire 
pour les manger des feuilles de figuier, de vigne, de chardon ; on
 mangeait 
des peaux desséchées de chevaux, de chameaux, de boeufs, de buffles »,
 rapporte 
un chroniqueur du temps. Des cas d’anthropophagie, exceptionnels,
 sont même 
signalés.

En juin 1097, l’armée croisée est enfin au complet à
 Constantinople. Renforcée par 
un contingent fourni par Alexis Comnène, elle prend la route de
 Jérusalem. 
Le premier obstacle qu’elle rencontre est la ville de Nicée. Les
 croisés 
l’enlèvent le 26 juin. Le 1er juillet suivant, ils battent les
 Turcs à Dorylée. 
C’est le premier affrontement direct des croisés avec leur ennemi,
 le choc 
de deux pratiques de la guerre. Les Turcs, dispersés et légèrement
 armés, 
combattent de loin, préférant le harcèlement à la confrontation. Les
 croisés, 
eux, ont une prédilection pour la charge, où leur cavalerie lourde,
 regroupée 
en unités compactes, excelle - du moins quand leurs adversaires
 acceptent 
d’engager la bataille. De plus, les chevaliers ne sont que
 l’élite des combattants 
chrétiens : des cavaliers plus légèrement armés et des piétons
 interviennent 
également dans les affrontements et lors des sièges.

Cette victoire de Dorylée ouvre un chemin, mais la traversée des
 étendues désertiques 
de Phrygie est fatale à un grand nombre de chevaux. Certains chevaliers 
en sont réduits à se servir de boeufs en guise de destriers. Les Turcs, 
de leur côté, appliquent la tactique de la terre brûlée pour priver les 
croisés de tout ravitaillement. Lors des batailles suivantes (prise
 d’Iconium, 
15 août 1097 ; bataille d’Héraclée, 10 septembre), de nombreux
 chevaliers 
combattent à pied, avec cependant le même succès. En chemin ou lors des 
engagements, certains réussissent même à se procurer une nouvelle
 monture, 
prise à l’ennemi ou achetée aux autochtones.

Probablement parce qu’elle manque de ravitaillement, l’armée
 des croisés se 
sépare en deux corps. L’un occupe la Cilicie, mais Baudouin de
 Boulogne, 
pressé de se tailler un domaine, s’empare d’Edesse dont il se
 proclame comte. 
Pendant ce temps, les autres croisés prennent Césarée, restituée aux
 Byzantins 
en vertu de l’accord passé avec Alexis Comnène, et mettent le siège
 devant 
Antioche. Manquant de tout, les croisés sont de plus trop peu nombreux
 pour 
encercler totalement la ville bien fortifiée et pour empêcher
 l’entrée des 
convois de vivres. De leur côté, les musulmans sont incapables de
 dégager 
leur cité qui finit par tomber après neuf mois de siège (octobre
 1097-juin 
1098). Ayant investi la ville, les croisés se retrouvent assiégés à
 leur 
tour.

Seule la découverte miraculeuse, le 14 juin, de la Sainte Lance (qui
 perça 
le flanc du Christ) ranime leur courage. Le 28, les Francs sortent
 d’Antioche 
et écrasent l’armée musulmane. En s’emparant des vivres de
 l’ennemi, ils 
mettent fin à leur problème de ravitaillement chronique. La chute
 d’Antioche 
est suivie par la prise de ports de la côte syrienne : les bateaux
 génois 
et surtout byzantins vont désormais ravitailler facilement l’armée
 croisée.

Après ce siège, la question du commandement se pose avec davantage
 d’acuité. La 
mort du légat Adhémar de Monteil, le 1er août 1098, prive l’armée
 de son 
meneur, dont la forte personnalité fédérait les chefs des différents
 contingents 
croisés. Les ambitions des uns et des autres s’exacerbent. Si
 l’objectif 
reste Jérusalem, les princes se montrent décidés à exploiter leurs
 succès 
militaires à leur avantage.

Ainsi, Raimond de Saint-Gilles et Bohémond de Tarente se disputent
 Antioche. Les 
autres se dispersent, en quête d’un fief à se tailler aux dépens
 des musulmans 
ou des Byzantins. En janvier 1099, après une émeute des pèlerins, Saint-
Gilles doit promettre de reprendre la route de Jérusalem. La Ville
 sainte 
tombe le 15 juillet : la croisade a atteint son but (lire page 56) .

Faut-il s’étonner de la victoire de l’armée croisée ? Certes,
 elle n’eut jamais 
un commandement unique, et elle apparut souvent livrée aux rivalités
 des 
princes, qui dégénérèrent parfois en rixes entre les contingents. Les
 puissants 
surent néanmoins se montrer raisonnables et demeurer dans une relative
 bonne 
entente, rendue nécessaire par la présence de l’ennemi et le faible
 soutien 
de Byzance. Les chroniques du temps signalent la tenue fréquente de
 conseils 
de guerre réunissant tous les princes. Dans les effectifs mêmes de
 l’armée, 
pourtant assez nombreux, il ne semble pas y avoir eu de véritable
 problème 
de discipline, peut-être en raison de la nature particulière de
 l’expédition. 
Ses objectifs religieux, en effet, sans être exclusifs, sont souvent
 rappelés 
par les nombreux clercs qui accompagnent l’armée. La croix portée
 sur l’épaule, 
le cri de guerre « Dieu le veut » et la perspective du martyre assurent 
sans doute une certaine cohérence à un groupe humain d’envergure et
 fortement 
hétérogène, confronté à un environnement très hostile et à des
 conditions 
de vie exceptionnellement difficiles.

Si d’autres motivations plus pragmatiques peuvent intervenir, elles
 ne 
suffisent cependant pas à dissoudre les effectifs de l’armée
 franque, contrairement 
aux attentes des Byzantins et des musulmans. Ces derniers sont
 d’ailleurs 
loin d’être unis : la dynastie arabe des Fatimides gouverne
 l’Egypte et 
doit se réjouir, au moins pendant un temps, des défaites infligées aux
 Turcs, 
qui, bien que musulmans eux aussi, sont ses ennemis. Quant aux
 considérations 
proprement militaires, il faut croire que les chevaliers francs ne sont 
pas inférieurs aux guerriers turcs ou arabes, puisqu’ils en sont
 vainqueurs 
à de nombreuses reprises : ils montrent qu’ils sont capables de
 s’adapter 
à la tactique ennemie.

La lenteur de l’expédition (environ trois ans entre le départ des
 croisés et 
la prise de Jérusalem) s’explique par plusieurs facteurs.
 D’abord, les itinéraires 
difficiles sur des routes mal connues en suivant des chefs divisés ;
 puis 
le climat, inhabituel et souvent imprévisible, auquel il faut
 s’adapter 
; enfin, la structure même de l’armée, où les piétons - qu’ils
 soient combattants 
ou non - et la file des bagages retardent obligatoirement la marche.

Si l’approvisionnement de l’armée est souvent rendu difficile,
 il est l’occasion 
pour les chefs francs de faire preuve de leurs qualités propres : à
 défaut 
d’un sens très poussé de l’organisation, ils montrent leur
 capacité à s’adapter 
aux circonstances. C’est là, sans doute, la principale raison de
 leur succès.

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* Docteur en histoire médiévale, Xavier Hélary est spécialiste de
 l’histoire 
militaire. 

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »

Les chevaliers en première ligne

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Combien sont-ils à faire le serment de délivrer Jérusalem et le Saint-Sépulcre : 4 000, 7 000, 15 000 ? Et quelles sont leurs motivations : le salut de leur âme ou les rêves de gloire ? Toujours est-il que certains n’hésitent pas à vendre leurs biens pour participer à cette expédition.

Par Claire Lamy *

Pour son appel de Clermont, le pape construit son discours autour de deux thèmes qu’il sait capables de mobiliser la ferveur des chevaliers d’Occident. D’une part, Urbain II les exhorte à venir en aide aux chrétiens d’Orient, qu’il décrit comme victimes des violences des musulmans. D’autre part, il les enjoint de libérer Jérusalem et le Saint-Sépulcre aux mains des mêmes musulmans. Le pape, issu d’une famille de chevaliers, connaît bien la mentalité de ces hommes. Il sait qu’en évoquant Jérusalem, il peut les toucher. En effet, la ville du Christ est la destination privilégiée des pèlerins en quête de rémission de leurs péchés. Depuis le Xe siècle, cette forme de dévotion connaît un succès croissant en Occident. Le comte d’Anjou, Foulques Nerra (972-1040), effectua trois fois le pèlerinage (en 1002-1003, 1008 et 1039) en expiation de ses crimes.

En appelant à combattre contre les musulmans et pour Jérusalem, Urbain II fait vibrer la corde du salut chez ces hommes de guerre. La croisade, telle qu’il la présente, est une invitation à prendre les armes contre des non-chrétiens, ce qui légitime cette guerre tandis que la destination la sanctifie. Aussi bien que le pèlerinage pour Jérusalem permet l’expiation des péchés, la croisade jusqu’aux Lieux saints, assure, dit en substance Urbain II, la rémission des péchés. Le pape offre ainsi aux chevaliers une perspective de salut qui ne passe pas par la conversion dans un monastère ou par le renoncement aux armes. Au contraire, ce salut passe par la mise des armes au service du Seigneur. Ce n’est pas là une nouveauté, et avant cette première croisade, il y a en Occident, d’autres théâtres d’affrontement entre chrétiens et musulmans : la Sicile où combattent les Normands, et la péninsule Ibérique où s’opère ce que l’on appelle aujourd’hui la Reconquête. Là aussi la papauté a toujours soutenu ces guerres, où les chevaliers ont combattu et acquis gloire et renom, comme le puissant seigneur champenois Ebles de Roucy, dans les années 1070.

Les sources l’affirment, le mouvement est massif, comme en témoigne Robert le Moine, chroniqueur de la première croisade : « Oh combien d’hommes divers d’âge, de puissance et de fortune domestique, prirent la croix et s’engagèrent au voyage du Saint-Sépulcre ! De là se répandit sur toute la terre la renommée de ce vénérable concile [de Clermont], et ses honorables décisions parvinrent aux oreilles des rois et des princes ; cela plut à tous, et plus de trois cent mille personnes conçurent la résolution de prendre cette route, et se préparèrent à accomplir leur voeu selon les facultés que le Seigneur avait données à chacun. » Tous les témoignages concordent pour dire combien la réponse est enthousiaste.

Mais comment chiffrer le phénomène ? Faut-il croire ce chiffre de 300 000 personnes avancé par le même Robert le Moine, ou bien ceux tout aussi exagérés des autres chroniqueurs de la croisade ?

Les chevaliers sont certainement plusieurs milliers à partir, auxquels il faut ajouter les gens d’armes à pied et les simples hommes et femmes désarmés. Le nombre impressionne la fille de l’empereur de Byzance, Anne Comnène, qui les voit se masser aux portes de Constantinople : « C’était l’Occident entier, écrit-elle dans l’ Alexiade , tout ce qu’il y a de nations barbares [...], c’était tout cela qui émigrait en masse, cheminait familles entières et marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’un bout à l’autre. » Les historiens se sont essayés à des estimations. Stephen Runciman envisage ainsi que la croisade a mobilisé 4 200 à 4 500 chevaliers, soit un effectif total d’environ 35 000 hommes, si l’on y ajoute les piétons dans une proportion de sept pour un chevalier. Plus récemment, les chiffres ont été revus à la hausse par Jean Flori qui propose de 12 000 à 15 000 chevaliers au départ de Constantinople, soit avec les piétons 120 000 personnes, au moins. Une estimation médiane est avancée par Jonathan Riley-Smith qui comptabilise 70 000 individus, dont 7 000 chevaliers.

Comment comprendre l’ampleur de la réaction de la chevalerie d’Occident à l’appel du pape ? Les chevaliers qui y répondent, le font-ils pour des motifs strictement spirituels ? La croisade représente, pour ces hommes angoissés par leur sort au jour du Jugement dernier, une occasion nouvelle d’assurer leur salut. C’est sans doute une motivation majeure que l’on ne doit pas négliger. L’engagement est solennel, marqué par la formulation du voeu de se rendre à Jérusalem, et la croix cousue sur le vêtement est le signe visible de ce serment. Tous ne partent pas en pénitents, avec un crime à expier. Certains, comme le comte d’Anjou, Foulques le Réchin (1043- 1109), à la conscience pourtant chargée (il a fait emprisonner son frère pour s’emparer du comté) ne partent pas du tout. La décision ne repose donc pas uniquement sur des considérations religieuses.

D’autres motivations peuvent pousser ces hommes à se croiser. Les chartes rédigées par les établissements ecclésiastiques, à l’occasion des transactions (ventes ou mises en gage de biens) destinées à financer leur départ, évoquent en majorité la perspective du combat contre les « païens », les « infidèles ». Ces documents mettent nettement en avant cet aspect militaire de l’expédition. Les croisés partent pour faire la guerre ! Le pape et les évêques de Clermont ne s’y trompent d’ailleurs pas, comme le montre le texte du décret n° 9 adopté alors : « A quiconque aura pris le chemin de Jérusalem en vue de libérer l’Eglise de Dieu, pourvu que ce soit par piété et non pour gagner honneur et argent, ce voyage lui sera compté pour toute pénitence. » Il sous-entend bien l’éventualité que des chevaliers partent le coeur plein d’espoirs de gloire et de richesses.

Toutefois, la soif de gloire n’exclut pas l’espoir de salut. Les motivations spirituelles peuvent se mêler à des raisons plus matérielles. La quête de gloire, l’espoir de butin font partie de leur mentalité. L’Orient et l’Occident sont des mondes qui, malgré tout, se connaissent et les rumeurs sur les richesses de l’Orient circulent : tout au long du XIe siècle, les pèlerins qui s’y sont rendus en ont rapporté des descriptions, des mercenaires se sont engagés dans les armées byzantines, les Normands ont combattu contre l’empereur.

Mais on ne dispose d’aucun témoignage direct de chevalier expliquant sa décision de partir en croisade. Tous les documents émanent des clercs, à l’exception de la Geste anonyme de la première croisade dont l’auteur est probablement un chevalier normand d’Italie du Sud. Celui-ci n’évoque pas directement ces aspects, mais le thème de l’enrichissement est présent au fil de son récit. On ne doit pas nier la sincérité de la réponse à l’appel du pape, ni le fait que certains ont été émus aux larmes par la description des malheurs des chrétiens d’Orient et de la ville de Jérusalem, comme le rapporte le moine Orderic Vital. Par contre, il est manifeste que se sont affirmées, au cours de l’expédition, d’autres ambitions à la fois plus personnelles et moins spirituelles, dont une des manifestations est la constitution progressive de ce que l’on appellera les Etats latins d’Orient.

Les motifs sont complexes, mêlant espoir de salut comme quête de gloire. D’autres influences conduisant les chevaliers d’Occident tantôt à partir, tantôt à rester. Les liens de seigneur à vassal, les influences familiales, les considérations politiques peuvent intervenir.

Le moine Guibert de Nogent nous apprend « qu’une multitude de petits seigneurs se mirent en route avec les plus grands, que chacun des princes avait entraînés hors de sa province ». Les seigneurs partent accompagnés d’une troupe de vassaux en armes, auxquels d’ailleurs ils doivent fournir l’équipement. Sans doute entraînent-ils, par leur exemple, d’autres chevaliers dans leur aventure. Mais l’effet peut jouer dans le sens contraire. Ainsi, ne connaît-on pas de chevaliers liés à Guillaume, abbé de Saint-Florent de Saumur, partis à la croisade. Or l’abbé Guillaume est alors en très mauvais termes avec Urbain II et il se peut qu’il ait découragé les projets de départ en Orient.

Aux liens féodaux, se mêlent les considérations politiques. Ce sont d’ailleurs des raisons politiques qui poussent le comte du Maine, Hélie de la Flèche, à rester en Occident après avoir pourtant pris l’engagement de partir. Il y renonce lorsqu’il apprend que Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, veut assurer pour son frère Robert Courteheuse la garde du duché de Normandie. Hélie craint pour l’intégrité de son comté.

Enfin, on peut discerner des influences familiales dans la décision de partir ou non. La famille des Roucy, pourtant solide soutien de la papauté et engagée dans le combat contre les musulmans en péninsule Ibérique, n’envoie aucun de ses membres en Orient. Au contraire des Montlhéry, dont on retrouve à des degrés de parenté plus ou moins proches, 28 chevaliers croisés, ce qui est exceptionnel. Selon l’historien Jonathan Riley-Smith, ce sont les quatre soeurs Montlhéry, filles de Guy et de son épouse Hodierne, qui ont certainement joué un rôle essentiel dans le départ de leur mari, fils ou oncle à la croisade.

Les rares scènes d’adieu décrites évoquent des séparations déchirantes. Orderic Vital fait état des épouses « gémissantes » à l’idée du départ de leur mari. Mais elles ne font pas que retenir et pleurer leurs époux et enfants, elles les poussent parfois. Ainsi, la comtesse de Blois, Adèle, fille de Guillaume le Conquérant, encouragera son mari Etienne à repartir en Terre sainte en 1101. Celui-ci avait fait demi-tour lors du siège d’Antioche, et était rentré sans avoir accompli son voeu, puisqu’il n’était pas arrivé à Jérusalem.

Ces exemples montrent aussi que les partants ne sont pas uniquement des cadets désoeuvrés, et dépourvus de fief, en quête d’aventure. On trouve aussi, à côté de modestes chevaliers, des seigneurs établis, des princes et des comtes. Dès lors, comment envisager les conséquences de leur absence, laquelle va durer de 1096 à 1099-1100 ? Le départ de milliers de chevaliers, prompts aux guerres de voisinage, est-il facteur de paix en Occident ? Que font les familles, et notamment les épouses, en l’absence des croisés ?

Poser la question de la paix revient, là encore, à s’appuyer sur le discours d’Urbain II. Le pape appelle les chevaliers à tenir la paix entre eux en Occident et à partir combattre pour la libération de Jérusalem. A cet égard l’assemblée de Clermont est héritière des conciles de paix de Dieu, réunis en France à partir de la fin du Xe siècle – et récemment étudiés par Dominique Barthélemy. Ceux-ci visent à circonscrire les violences chevaleresques, en particulier lorsqu’elles s’exercent contre les biens d’Eglise. Toutefois, il ne semble pas que le départ des chevaliers modifie profondément la situation en Occident. L’absence des seigneurs peut, au contraire, favoriser des troubles. La comtesse de Flandre, Clémence, doit faire face à une violente révolte de la ville de Bruges en l’absence du comte Baudouin. A l’inverse, Adèle, comtesse de Blois-Champagne dirige ses affaires énergiquement, et parvient à maintenir la paix. D’autres seigneurs, avant de partir, prennent des dispositions pour assurer le gouvernement en leur absence. En 1096, Hugues d’Amboise confie sa seigneurie à son voisin et parent Robert, seigneur de Rochecorbon. On peut remarquer que c’est précisément dans ces dernières années du XIe siècle que les Capétiens, Philippe Ier assisté de son fils le futur Louis VI, mènent une série de campagnes contre les châtelains d’Ile-de-France. Les guerres et les conflits d’intérêts persistent au temps des croisades. Et les récits de retour des chevaliers suggèrent que leur arrivée est attendue et souhaitée, car elle est synonyme de retour à la paix.

Enfin, le départ des chevaliers peut peser d’une autre façon sur les familles. Partir pour la croisade est une affaire coûteuse, et les archives ecclésiastiques attestent les nombreuses ventes et mises en gage effectuées pour financer l’expédition. Essentiellement, les chevaliers se tournent vers les grands établissements monastiques pour trouver des fonds, des équipements ou des chevaux. En 1095, le seigneur bourguignon, Achard de Montmerle, « désireux d’y aller bien armé », selon les termes de l’acte, met trois de ses domaines en gage auprès de l’abbaye de Cluny, obtenant ainsi somme de 2000 sous de monnaie de Lyon ainsi que quatre mules. Achard, mort en croisade lors du siège d’Antioche, ses domaines resteront dans le patrimoine monastique. Mais pour nombre d’autres croisés, il faut rembourser les sommes empruntées, sous peine de perdre définitivement leurs biens. La croisade peut, de cette façon, peser sur certains lignages, et conduire à un appauvrissement, surtout lorsqu’il faut financer plusieurs départs. Comme le suggère Jonathan Riley-Smith, cette charge pécuniaire explique qu’au sein d’un même lignage le nombre de partants soit limité.

L’appel d’Urbain II, relayé par les prédicateurs, joue un grand rôle dans la mobilisation pour la croisade. La promesse de salut offerte, dans le cadre de cette guerre de libération des terres chrétiennes et de Jérusalem, donne sans doute l’impulsion. Mais la décision de partir ou non est prise, soit en relation avec l’envie d’en découdre avec les « infidèles » et d’y acquérir gloire et renom, soit à cause de contraintes d’ordre familial, féodal ou politique, que l’on devine au cas par cas, sans certitude. La plupart des croisés partent initialement dans l’idée d’un retour, sans perspective d’établissement définitif en Orient. De fait, peu resteront, une fois la ville de Jérusalem reconquise. Ils reprendront la route de l’Occident, meurtris par les épreuves mais aussi auréolés de gloire, et l’esprit plein des exploits militaires qui seront chantés dans les cours seigneuriales par les trouvères et les troubadours.


* Claire Lamy, agrégée d’histoire, chargée de cours à Paris-IV Sorbonne en histoire médiévale, spécialisée dans l’histoire religieuse et sociale de la France au Moyen Age central.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »

La culture en partage, les Templiers offrent et partagent….

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A se côtoyer quotidiennement, Francs et Sarrasins apprennent progressivement à tirer profit de leurs connaissances et richesses respectives. L’exotisme oriental gagne les cours européennes, les étoffes des Flandres ornent les intérieurs des médinas…

Par Anne Bernet *

En dépit des antagonismes évidents, civilisations chrétienne et musulmane s’affrontent et se fréquentent de longue date. Les Occidentaux sont même loin d’être fermés à la culture et aux avancées scientifiques, technologiques ou philosophiques arabes.

Il y a longtemps déjà, que, par le biais des relations diplomatiques internationales, mais aussi par l’Espagne et la Sicile aux mains des musulmans, commerçants, érudits, médecins, religieux européens se tiennent au courant de ce qui se fait, se dit et se pense en Islam. Longtemps aussi qu’une riche clientèle occidentale connaît et apprécie les produits manufacturés et les denrées venus d’Orient, dont Constantinople et Alexandrie se réservent le monopole, pratiquant ainsi des prix astronomiques. La première croisade, et l’établissement en Terre sainte du royaume latin de Jérusalem, ouvrent un marché jusque-là chasse gardée des Byzantins et permettent l’exportation massive de tout ce qui constituait les summums inaccessibles d’un luxueux art de vivre.

S’ils en ont déjà eu un avant-goût lors de leur passage à Constantinople – où Grecs et Francs se sont mutuellement scandalisés, les uns en apparaissant comme de quasi-barbares, les autres comme des chrétiens décadents -, les croisés doivent attendre leur premier contact armé et victorieux contre les musulmans, pour se faire une idée des faramineuses richesses arabes.

La prise du camp de l’atabeg Kurbuqa de Mossoul, en mars 1098, leur réserve d’étranges surprises. La tente du sultan ne suffit-elle pas déjà à éblouir ? « Parmi ces riches dépouilles se remarquait une tente, ouvrage admirable qui appartenait au prince Kurbuqa. Elle était construite comme une ville, garnie de tours, de murailles et de remparts, et recouverte de riches tentures de soie [...]. Du centre de la tente, qui en formait en quelque sorte le logis principal, on voyait de nombreux compartiments qui se divisaient de tous côtés et formaient des espèces de rues, dans lesquelles étaient encore beaucoup d’autres logements semblables à des auberges. On assurait que deux mille hommes pouvaient tenir à l’aise dans ce vaste édifice. »

L’on comprend que ces hommes aient souhaité goûter à leur tour à ces plaisirs inconnus. Cependant, une fois installée en Terre sainte, ce n’est point par le pillage ou l’expropriation que la société issue de la croisade s’appropriera les modes de vie et les avantages de l’Orient, mais bien par des échanges commerciaux et intellectuels légaux et réguliers.

Il ne s’agit pas d’une colonisation au sens moderne du terme, mais d’une capacité à s’intégrer dans le pays, puis à ne faire qu’un avec les autochtones, nécessité si l’on pense que la majorité des croisés, après la prise de Jérusalem, sont rentrés chez eux, et que les Occidentaux restés en Palestine ne sont que quelques centaines. La défense du royaume franc de Jérusalem, au début du XIIe siècle, n’excède pas trois cents combattants et exclue tout contrôle réel du territoire. Il faut donc pour survivre s’appuyer sur les populations locales, chrétiens orientaux, Arméniens, mais aussi musulmans qui, parfois, ne pensent pas avoir perdu au change en passant de la domination d’un cheik ou d’un atabeg à celle des barons francs.

C’est ce que constate, il est vrai quatre-vingts ans après l’établissement des Francs, le voyageur arabe Ibn Jobaïr, pourtant foncièrement hostile à leur présence : « Nous avons quitté Toron par une route longée constamment de fermes habitées par des musulmans qui vivent dans un grand bien-être sous la domination des Francs. Puisse Allah nous préserver de céder à semblable tentation ! Les conditions qui leur sont faites sont l’abandon de la moitié de la récolte au moment de la moisson et le paiement d’une capitation d’un dinar et sept qirats plus un modeste impôt sur les arbres fruitiers. Les musulmans sont propriétaires de leurs habitations et s’administrent comme ils le veulent. Telle est la constitution des fermes et bourgades qu’ils habitent en territoire franc. Le coeur de nombreux musulmans est plein de la tentation de s’installer ici quand ils voient la condition de leurs frères dans les districts gouvernés par des musulmans, car elle est rien moins que confortable. Dans ces pays-là, disent-ils, ils ont toujours à se plaindre des injustices des chefs, tandis qu’ils n’ont qu’à se féliciter de la conduite des Francs et de leur justice à laquelle ils peuvent toujours se fier. »

La cohabitation est parfois pittoresque. Désireux de tirer de l’argent de son beau-père, riche seigneur arménien spécialement avare, un jeune baron franc lui confie, sous le sceau du secret, que, faute d’avoir pu solder ses chevaliers, il s’est engagé à se couper la barbe pour leur témoigner son regret de la dette. Horreur du beau-père qui sort l’argent pour n’avoir pas un gendre imberbe comme un eunuque, et grande joie des Francs, auteurs de la plaisanterie… Mais au-delà de ce climat social inattendu, et qui étonne par sa tolérance aimable tous les nouveaux arrivants, qu’en est-il des échanges techniques, commerciaux ou intellectuels ?

La présence franque, c’est peut-être d’abord un changement de paysage, qui va avec la transformation de la société et des moeurs.

Un épanouissement de l’agriculture, sur le modèle européen, favorisé par les avantages consentis aux paysans arabes qui donne un aspect plus riant aux campagnes palestiniennes, libanaises et syriennes. Une innovation technique, absolument inconnue en Orient, en est le symbole : c’est le moulin à vent qui dresse désormais sa silhouette sur les collines et soulage le lourd travail sur les meules que l’on mouvait manuellement. Sur les hauteurs, apparaissent peu à peu les châteaux et les fortifications destinés à assurer la sécurité du royaume et de ses fiefs, et qui reproduisent, en les adaptant à la configuration locale, l’architecture militaire féodale de l’Europe. En ce domaine, les apports sarrasins seront, quoiqu’on ait pu dire, nuls. Cette sécurité, qui préserve des armées ennemies mais aussi des incursions répétées des Bédouins pillards, profite aux paysans arabes.

Si le cheptel, essentiellement ovin et caprin de la région, ne connaît pas de modification notoire – les croisés s’en tiennent aux races locales -, il n’en est pas de même de l’élevage équin. En effet, les chevaux d’Orient, arabes ou arméniens, déjà très réputés dans l’Antiquité, où ils servaient entre autres à la remonte des légions romaines, en dépit de leur beauté et de leur robustesse, ne sont pas adaptés à la guerre féodale et à l’armement des chevaliers. Les fiers petits étalons ploieraient sous le poids de ces cavaliers trop grands, trop lourds, et encombrés d’armures qui pèsent plusieurs dizaines de kilos. Les Francs introduisent en Orient les races européennes, moins élégantes, certes, mais plus aptes à fournir des destriers de combat. De ces croisements sera issue une nouvelle sorte de barbes, chevaux forts et beaux qui seront à l’honneur dans les grandes écuries européennes au XVIIIe siècle et dont l’Espagne se fera une spécialité.

Dans les champs et les jardins orientaux, les croisés découvrent, ou redécouvrent, des plantes, des légumes, des céréales, des fleurs, parfois connus de l’Empire romain, mais que l’Europe avait oubliés. S’il faut encore trois siècles pour que le café (découvert au Yémen vers cette époque) soit exporté en Europe, il n’en va pas de même pour le sorgho, le riz – bientôt acclimaté dans le delta du Pô en Italie – et la canne à sucre. Cette dernière, vulgairement cultivée au Liban, révolutionne la pâtisserie, se substituant au miel, et permettant confiseries, confitures, fruits confits et autres douceurs dont les Arabes ont le secret.

Les potagers s’enrichissent de l’aubergine et de l’épinard, et d’une nouvelle variété d’artichaut, celle que nous connaissons, qui remplace avantageusement les espèces cultivées en Europe depuis l’Antiquité, et qui n’étaient en fait que de gros chardons améliorés. Si l’échalote, ou oignon d’Ascalon, est, par sa dénomination même, rattachée à la croisade (en référence à la bataille d’Ascalon du 12 août 1099), les spécialistes restent dubitatifs sur ses origines véritables et la date de son introduction. Des espèces fruitières fragiles, sont elles aussi retrouvées, puis ramenées dans le sud de l’Europe. C’est le cas du citron et de la bigarade, petite orange amère immangeable telle quelle mais qui fait merveille en confiserie, et en parfumerie. Venu de Perse, l’abricot – jadis à Rome fruit de luxe – ne tarde pas à reconquérir les gourmets à l’instar de la pastèque, résultant de l’amélioration des variétés de melons et de courges préexistantes. Fruit du palmier, la datte, découverte dans le désert, conquiert d’emblée les nouveaux venus qui comprennent tout son intérêt et en apprécient le goût « très doux ».

C’est toutefois au jardin d’agrément que l’Orient apporte le plus de nouveautés. Resserrés par nécessité à l’intérieur des villes et derrière l’abri des remparts, les jardins médiévaux sont étroits, et laissent peu de place aux cultures florales, d’ailleurs réduites aux petites fleurs locales du type pâquerettes, jonquilles, violettes, primevères, myosotis, muguets, anémones, églantines. L’espace disponible est en priorité réservé aux cultures utilitaires, légumes et herbes médicinales enclos dans des bordures de buis. L’Europe médiévale ignore alors les bouquets et les décorations florales, souvent assimilés à des survivances païennes douteuses. Les vases à fleurs n’existent pas, et personne n’aurait l’idée de fleurir sa maison.

L’introduction ou la réintroduction de variétés à grandes fleurs spectaculaires et parfumées, sans rapport avec les modestes espèces de bordures connues des jardiniers, révolutionne les sensibilités. Les botanistes sont partagés sur la date exacte de la redécouverte de ces espèces : les uns pensent qu’elles ont été ramenées d’Espagne avant la croisade, les autres repoussent leur introduction au XVe siècle. Cependant, tous s’entendent sur leur origine proche-orientale.

Des jardins arabes nous reviennent le lis blanc, dit lis de la Madone, et la rosa gallica , la petite rose syrienne que les croisés acclimateront à Sens. C’est de là que les jardiniers français, après améliorations constantes, la feront rayonner dans toute l’Europe. Elle n’existe alors qu’en rose, en rouge, en blanc et en jaune, la variété « inta » regardée comme la plus rare et la plus précieuse. Pour leur beauté et leur parfum, lis et rose sont aussitôt assimilés à la dévotion mariale, en plein essor : l’Eglise ne tarde pas à célébrer Marie sous l’appellation de « Rose Mystique » tandis qu’elle apparaît un lis entre les mains dans les représentations artistiques.

Est-ce par les jardins espagnols ou par l’Egypte que le nénuphar conquiert les bassins européens ? On ne le sait pas avec certitude, mais sa vogue sera immédiate. Même incertitude sur le cheminement de l’oeillet ou celui du jasmin, pas sur l’accueil qui leur est réservé. Le pavot, dans sa forme papaver somniferis , est d’abord apprécié pour ses propriétés médicales, et les potions calmantes, anesthésiantes et somnifères que l’on tire de son suc, accessoirement pour ses énormes fleurs rouges, blanches ou orangées. Originaire de Perse – comme son nom, qui signifie « mauve » en persan, l’atteste – le lilas a-t-il pénétré en Occident dès le Moyen Age ? Là encore, pas de certitude.

L’apparence des jardins se trouve profondément renouvelée par cette profusion de plantes fleuries et parfumées. En arts d’intérieur aussi, ces fleurs vont permettre des créations surprenantes : le chapel, autrement dit la couronne florale, dont jeunes gens et jeunes filles aiment à se coiffer, et qui constitue bientôt le cadeau traditionnel des amoureux. Déjà connu à Rome, cet ornement revient en force grâce à la nouvelle abondance des fleurs. C’est de lui que viendra le mot chapelet, pour désigner la récitation de « Je Vous salue Marie », comme l’on tresserait pour elle des couronnes de roses (d’où, pareillement, le mot rosaire pour désigner la récitation continue de trois chapelets).

Autre usage qui se répand dans les riches demeures, celui de joncher le sol des chambres et des pièces de réception de brassées de fleurs fraîches. Grand gaspillage de végétaux précieux qui seront foulés au pied et vite bons à jeter. C’est que le luxe se répand en Europe depuis que l’on a redécouvert en Orient des façons de vivre plus aisées et le goût du superflu. Plus encore que les fleurs, les épices témoignent de ce changement de moeurs.

Les Arabes ne sont pas producteurs d’épices, et les croisés n’ont pas trouvé chez eux à l’état naturel ces denrées rares et coûteuses, mais ils contrôlent le commerce avec les zones de production, en Inde et plus loin encore. C’est précisément pour s’assurer le contrôle du débouché des grandes routes caravanières, au détriment de Constantinople, que les marchands génois et vénitiens vont montrer soudain une passion inattendue pour les lieux saints.

Simple port de l’Adriatique, Venise, en quelques années, deviendra par ce biais, et pour une période de cinq siècles, une super-puissance commerciale. L’aide financière et militaire apportée aux croisés vaut en effet aux Italiens de pouvoir établir en Orient des comptoirs, ou « fondouks », depuis lesquels ils pourront commercer tout et n’importe quoi avec la plupart des grandes villes arabes. A ce titre, l’académicien René Grousset, grand spécialiste de l’Orient dira : « C’était la foi qui avait créé l’Orient latin ; ce fut la recherche des épices qui le maintint debout. » C’est exact.

Non que les épices aient été inconnues en Europe, tout au contraire, mais, excepté le safran, ce très précieux pistil d’un certain crocus que l’on cultive dans tout l’Occident, elles ne sont pas acclimatables. Il faut donc se les procurer ailleurs, et de préférence avec le minimum de taxes. Le poivre, originaire de l’Inde – on dit alors couramment « cher comme poivre » -, va se démocratiser à une vitesse folle. Le clou de girofle chinois, la muscade des Moluques, le gingembre, la cannelle, la cardamome tonkinoise, ramenés à grand péril par les boutres arabes de la mer Rouge, le camphre, tous produits auxquels la médecine médiévale attribue des propriétés miraculeuses, et largement imaginaires, envahissent aussi le marché européen, même si leur prix demeure très élevé. La grande cuisine ne sait plus se passer d’eux, d’autant qu’ils ont le mérite, en un temps qui ne connaît guère de procédés de conservation, de dissimuler le goût souvent très faisandé des viandes qu’ils accommodent. L’hypocras, un vin chaud épicé et miellé, devient la boisson à la mode. On ne peut cependant dire que la croisade est à l’origine du phénomène : elle n’a fait, en provoquant la baisse des prix, que populariser ce qui existait déjà.

Au demeurant, les épices sont loin d’être les seuls produits de luxe importés désormais à flux tendu par l’intermédiaire des républiques commerçantes italiennes.

Les plantes tinctoriales, tel le fameux indigo de Bagdad, ou l’écarlate syrien, vont mettre de la couleur dans les étoffes européennes, concurrencées maintenant dans la clientèle fortunée par les tissus précieux orientaux : mousselines de Mossoul, soies qui ne transitent plus par Constantinople, cendal et brocart d’Antioche et de Damas. Les tapis et les parfums ne sont plus du domaine du superflu. Et pas davantage les pierres précieuses. Il convient de ne pas oublier des objets plus usuels, d’un raffinement pour l’heure supérieur à leurs équivalents occidentaux. Damas a la spécialité des armes blanches dites damasquinées, aux lames ouvragées et somptueuses. La capitale syrienne garde aussi la recette d’un certain savon de toilette à base d’huile au parfum délicat qui va supplanter les savons à base de suif en usage en Europe.

Les verriers, les céramistes et les tapissiers arabes mettent de l’exotisme dans le quotidien et, tandis que leurs ouvrages se répandent, inspirent à leur tour le monde des artisans occidentaux. C’est notamment dans la contemplation des tapis et des meubles ouvragés d’arabesques que les sculpteurs romans et les architectes puisent les nouveaux motifs qui ornent les églises françaises. Pour exemple, c’est peut-être à une semblable influence qu’il faut attribuer la mine, curieusement orientale, de la basilique Notre-Dame du Puy-en-Velay.

Le commerce occidental n’est pas en reste. Les Orientaux manquent de blé, et de fruits secs, dont les Italiens sont grands exportateurs, et apprécient les étoffes de laine, les toiles et les draps des Flandres, de Champagne et de Normandie.

Ce n’est pas dans le monde arabe mais à Constantinople que les croisés ont appris le plaisir du bain – les Grecs ayant conservé l’usage des thermes à la romaine, le hammam n’en étant qu’un avatar. Dans un Paris qui ne compte que soixante-dix mille habitants, l’on recensera au bout d’un siècle d’acclimatation, vingt-six étuves qui proposent à leurs clients bien autre chose que le simple usage d’une baignoire. Si le but premier est de se baigner, souvent à deux – nombre d’établissements sont mixtes et se moquent de la réglementation réservant certains jours aux femmes – dans des cuves d’eaux chaudes, froides ou tièdes mais toujours parfumées d’huiles essentielles ou de pétales de roses, de camomille, de sureau, de romarin, de mélilot, il est également possible, dans la baignoire même, de manger, boire, se faire raser, masser, coiffer, épiler, et même de louer un lit dans une alcôve, et pas uniquement dans le but de se reposer…

Au vrai, certaines étuves ne tarderont pas à ressembler à des maisons de prostitution et c’est pourquoi, au début de la Renaissance, sous l’influence des prédicateurs réformés, et celle des médecins redoutant l’expansion de la syphilis, on les fermera, condamnant l’Européen à deux siècles de crasse.

D’autres échanges Orient-Occident sont d’ordre moins pacifique. Des croisés, les Sarrasins vont apprendre l’usage de machines de guerre qu’ils ignoraient pour une raison pratique : la rareté du bois propre à ce type de construction. En échange, les Francs découvrent ce qui est à l’époque l’arme la plus terrifiante : le feu grégeois, ce paquet d’étoupe imbibé de pétrole enflammé qu’on lance sur les fortifications ou les navires ennemis. Au vrai, comme son nom de grégeois, autrement dit « grec », l’indique, il s’agit encore d’un emprunt aux Byzantins. Seul moyen pour éteindre ces machines infernales : le sable qui permet d’étouffer leurs flammes.

Enfin, en matière de commerce et d’usage, reste un dernier emprunt, de loin le plus fâcheux, au monde arabe : la réintroduction de l’esclavage, en perte de vitesse en Europe mais qui n’avait jamais véritablement disparu. Encore l’Eglise tente-t-elle d’y mettre un frein en limitant aux seuls infidèles le commerce humain et en posant pour règle que la conversion de l’esclave au christianisme entraîne son affranchissement d’office. Comme il y aura des abus compréhensibles, et des conversions trop opportunes, le service du converti, par la suite, pourra être prolongé pour plusieurs années, afin de mesurer la sincérité de son choix.

Cependant, ces biens matériels ne sont pas tout, et, pour les clercs occidentaux, le grand bénéfice de l’ouverture vers l’Orient réside dans l’accès aux savoirs arabes, et d’abord aux grands textes antiques. Même si, en 645, la prise d’Alexandrie par les musulmans a entraîné l’incendie de la célèbre bibliothèque, et la perte d’un patrimoine irremplaçable, nombre d’érudits musulmans ont vite compris l’intérêt de posséder les écrits antiques conservés dans les monastères orientaux. Nombreux sont les textes à avoir été traduits en arabe, et c’est fréquemment par ce biais, et par l’Espagne tout particulièrement, qu’ils reviendront à leurs sources occidentales. Les universités du Caire, de Bagdad, de Cordoue, ont eu la sagesse de se fondre dans le programme préexistant mis au point par les universitaires chrétiens et qui a fait ses preuves. Platon tient là une place d’importance, mais c’est la lecture d’Aristote, presque entièrement perdu pour les Européens, qui représentera l’immense bouleversement des idées. Sans cette rappropriation, ni Albert le Grand ni surtout Thomas d’Aquin n’auraient pu imposer leur vision d’une philosophie entièrement repensée.

Faut-il cependant regretter que ce retour en force de la pensée philosophique entraîne un rapide désintérêt pour la littérature pure, et pour l’usage littéraire de la langue latine, celle des érudits ? Au moins la croisade suscite-t-elle la rédaction de chansons de geste en français racontant la prise de Jérusalem et les grandes souffrances endurées en route. La physique, les mathématiques, l’astronomie, la médecine arabes, dans la mesure où elles ont bénéficié également des précieuses sources antiques, et les ont enrichies d’observations nouvelles, continuent de se répandre, mais là encore, l’influence de l’Espagne musulmane s’avère plus importante, plus ancienne et plus réelle que l’apport de la première croisade.

Ainsi, l’expédition d’outre-mer peut-elle apparaître comme une occasion de redécouverte d’un patrimoine que les invasions et les grandes crises du passé avaient détruit ou occulté, et ce dans tous les domaines, des plus familiers aux plus nobles. Tout ce luxe, toutes ces richesses dont l’Occident avait perdu la mémoire ne doivent pas, cependant, dissimuler l’essentiel : en dépit des profits commerciaux que d’aucuns surent en tirer, la croisade reste, pour ses véritables acteurs, un élan spirituel désintéressé. Une quête du ciel et de Dieu qui, paradoxalement, rapprocha en profondeur les hommes de bonne volonté des deux camps.


* Historienne et auteur de nombreux livres, Anne Bernet est spécialiste d’histoire religieuse. C’est à ce titre qu’elle s’intéresse aux croisades.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »
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