Ensemble… mais chacun chez soi

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A lire certains témoignages de croisés, leur adaptation au monde musulman est une réussite. Toutefois, les métissages restent marginaux. Chaque communauté conserve ses lois et coutumes dans le respect – relatif – de la religion d’autrui. Cohabitation, certes, mais sans véritable intégration.

Par Marie-Adelaïde Nielen *

Après avoir survécu aux dangers du voyage ainsi qu’à la violence des combats, un certain nombre de croisés décident de s’installer en Terre sainte. Ils s’organisent alors tant bien que mal dans une société nouvelle et se retrouvent en contact direct avec les indigènes. Parmi ces derniers, un grand nombre de musulmans, de juifs (très minoritaires) et des chrétiens d’Orient (melkites, jacobites, arméniens, syriaques), dont les nouveaux venus découvrent avec surprise les habitudes et les rites religieux si différents. Bien que tous chrétiens, ils cohabitent mais ne se mélangent pas : c’est une société compartimentée, dont la base est l’appartenance confessionnelle, qui prend aussi le caractère d’une appartenance ethnique.La société d’où viennent les croisés est elle-même très stratifiée. En haut de l’échelle sociale : grands feudataires et barons exercent le pouvoir sur le reste de la population, majoritairement composée de paysans, voire de bourgeois ou d’artisans. En Terre sainte, ils importent une dynastie royale, issue de ce grand baronnage, une société chevaleresque reproduisant celle de leur pays d’origine, leur Eglise, et une population, nettement moins nombreuse que la population indigène, qui se fixe dans les villes ou dans les campagnes. La plupart du temps, ils se juxtaposent aux communautés préexistantes, sans chercher à les éliminer (à l’exception de l’aristocratie musulmane, installée dans les villes fortifiées, dont ils prennent la place), ni à les assimiler. Dans les premiers temps de la conquête, cependant, des situations diverses apparaissent.

Les « infidèles » qui ont échappé au massacre de Jérusalem au lendemain de la prise de la ville le 15 juillet 1099, sont systématiquement expulsés. Dans les autres cités conquises peu après, les musulmans sont en partie contraints au départ, afin de garantir la sécurité des conquêtes. Cependant, beaucoup y restent, et beaucoup y reviennent, librement, une fois la situation militaire stabilisée. Cela prend cependant un peu de temps : Jérusalem, vidée de ses habitants chrétiens par les Egyptiens, de ses habitants juifs et musulmans par les croisés, est décrite comme une ville presque déserte, où règne l’insécurité. Dans les campagnes, la population, de religion chrétienne ou musulmane, reste généralement en place, seuls les maîtres changent.

La plupart de ces groupes cohabitent sans se mélanger. Ce côtoiement, quotidien, n’est pas forcément hostile. De nombreux textes racontent que certains seigneurs croisés apprennent l’arabe (ce sera le cas de Renaud de Châtillon, de Baudouin d’Ibelin), n’ayant de ce fait plus besoin d’avoir recours aux traducteurs, les drogmans, généralement des Chrétiens orientaux. Ils adoptent certaines habitudes de vie de l’Orient : vêtements riches et colorés, bains fréquents (le hammam), nourriture plus épicée.

Ce luxe surprend, voire irrite les voyageurs occidentaux. Vers 1180, on reproche au patriarche de Jérusalem Héraclius de se parfumer et de se vêtir fastueusement. En 1211, Wilbrand d’Oldenbourg décrit le palais de Jean d’Ibelin à Beyrouth, garni de jets d’eau, de mosaïques et de peintures réalisées par les meilleurs artisans grecs, syriens ou musulmans, spécialistes du trompe-l’oeil. D’autres, comme l’évêque d’Acre Jacques de Vitry, trouvent les Francs d’Orient efféminés, trop tolérants envers les « infidèles », et les accusent d’enfermer leurs femmes à la manière des Syriens ou des musulmans. Changements aussi pour la guerre : les chevaliers francs se retrouvent dans l’obligation de modifier leurs armures, bien trop chaudes pour le climat du Proche-Orient, et garnissent leurs casques en métal d’un grand foulard de coton, à l’instar des musulmans qui, eux, louent la solidité des épées franques.

A l’inverse, les musulmans, de même que les chrétiens d’Orient, sont autorisés à conserver leurs coutumes et leurs lois : quand il faut témoigner en justice, le Sarrasin, l’Arménien, le Syrien, le melkite ou le Franc prête serment, chacun selon sa loi, devant sa propre juridiction ; il existe quelques juridictions mixtes, et c’est par serment sur le Coran que les musulmans sont admis à y témoigner. Les villages musulmans conservent leur chef, le raïs. Et même si de nombreuses mosquées sont converties en églises, la liberté de culte est de règle, peu d’efforts étant entrepris pour tenter de convertir les « infidèles ». L’émir Ousama, envoyé comme ambassadeur à Jérusalem, est même invité par les Templiers à prier dans la mosquée al-Aqsa transformée pourtant en église. Dans l’armée, les indigènes qui servent sont chrétiens, les Francs n’exigeant pas le service armé des musulmans qui sont sous leur domination.

Vers 1120, deux décennies après la conquête, Foucher de Chartres, chapelain du roi de Jérusalem Baudouin Ier et témoin de la première croisade, évoque la réussite de « l’intégration » des croisés à la société d’Orient : « Nous qui étions des Occidentaux, sommes devenus des Orientaux. Celui qui était romain ou franc, sur cette terre, est devenu palestinien ou galiléen. Celui qui était de Reims ou de Chartres, est maintenant de Tyr ou d’Antioche. Nous avons déjà oublié les lieux de notre naissance ; déjà, ils sont pour la plupart d’entre nous inconnus ou étrangers. L’un possède déjà des maisons qui lui appartiennent en propre, comme un bien familial et héréditaire ; l’autre a épousé non pas une compatriote, mais une Syrienne ou une Arménienne, voire une Sarrasine admise à la grâce du baptême. Un autre abrite son beau-père, sa bru, son gendre, son beau-fils, son parâtre. Il est entouré de ses petits-fils et même de ses arrière-petits-fils. Celui-ci possède des vignes, cet autre des cultures. On utilise différentes langues en alternance, à la convenance des uns et des autres. Les idiomes les plus différents sont maintenant communs à toutes les nations, et la confiance mutuelle rapproche des hommes qui ne connaissent même pas leur ascendance [...]. Celui qui était un étranger est maintenant un indigène [...]. Nos proches et nos parents nous ont rejoints de jour en jour, abandonnant tout ce qu’ils possédaient et s’en désintéressant. Ceux qui là-bas étaient pauvres, Dieu ici les a faits riches. Ceux qui n’avaient que peu d’argent, ici ne peuvent plus compter leurs besants ; et celui qui n’avait pas de maison, ici possède toute une ville, par la volonté de Dieu.

Pourquoi donc repartirait-il en Occident, celui qui a découvert l’Orient si favorable ? »

Dans ce texte, Foucher de Chartres parle des mariages intervenus entre les membres des différentes communautés. Ces mélanges culturels donnent naissance à une nouvelle société franco-syrienne dont les membres sont appelés les « poulains », surnom ironique dont on ne connaît pas vraiment l’origine. Ces « poulains », qui cultivent à l’égard des musulmans et même des chrétiens d’Orient un certain sentiment de supériorité, ne sont guère plus indulgents envers les nouveaux venus d’Occident, dont ils raillent l’intolérance, se moquant de ceux qu’ils appellent « fils d’Hernaud », assez naïfs pour leur porter secours sans rien comprendre à l’Orient. Ceux-ci, au contraire, sont choqués par la promiscuité qui existe entre les Francs et les Orientaux. Ainsi sont-ils surpris par les alliances militaires qui existent parfois entre le roi de Jérusalem et certains chefs musulmans luttant contre leurs coreligionnaires, ou les complicités entretenues par Renaud de Châtillon, pilleur de caravanes en temps de paix, avec des Bédouins…

Dans la réalité, les mariages mixtes ne se révèlent pas très fréquents, en particulier avec les musulmans. A la différence des captives chrétiennes, qui subissent souvent le concubinage, les musulmanes connaissent plutôt l’esclavage domestique, ainsi que le raconte un historien après la prise de Césarée en 1104 : « Belles ou laides, elles durent aller tourner la meule des moulins. » Etre captif en raison de sa foi existe des deux côtés : à la bataille de Hattin, en 1187, Saladin fait tant de prisonniers francs que le cours de l’esclave s’effondre sur les marchés d’Orient.

Le métissage, quand il existe, se fait plutôt entre Francs et Chrétiens d’Orient, en particulier des Grecs orthodoxes (avec des princesses de Byzance), et surtout des Arméniens. Ainsi, la reine de Jérusalem Mélisende est-elle la fille du roi Baudouin II, venu d’Occident, et de la princesse arménienne Morfia. Ses soeurs, Alix et Hodierne, portent ce sang métissé dans les dynasties de la principauté d’Antioche et du comté de Tripoli.

Mais en dehors de ces quelques mariages, de l’expérience du terrain, cette société de « poulains », en particulier la noblesse, ne connaît pas de véritable orientalisation : le sentiment d’appartenance à la société chevaleresque (symbolisée par le courage et la loyauté), le goût pour la littérature courtoise et les plaisirs nobles (tournois, fauconnerie) l’emportent largement.

Seuls quelques lettrés comme Guillaume, archevêque de Tyr, lisent et utilisent des sources arabes pour rédiger leurs propres oeuvres. « L’exotisme littéraire », qui aime à mettre en scène des princesses païennes converties ou des héros musulmans comme Saladin, représenté comme le modèle du chevalier païen, prend naissance en Europe et non en Terre sainte.

De même, les conversions restent rares : en 1181, le chambrier du roi Baudouin IV est un musulman converti, qui a reçu au baptême le prénom du roi, son parrain. La plupart d’entre eux sont des soldats turcs capturés sur les champs de bataille, qui ont préféré la conversion à la mort : ils forment le corps des « turcoples » et combattent au côté des Francs. C’est pourquoi Saladin, après sa victoire à Hattin en 1187, les fera exécuter, sans aucune hésitation, comme des renégats.

L’ensemble de la population franque reste profondément occidentalisé, en raison notamment de l’incessant apport de pèlerins venus d’Europe, et de son sentiment de supériorité. A la décharge des Francs, qui n’ont pas su s’approprier le meilleur de la culture musulmane et entretenir des relations sinon amicales du moins enrichissantes avec les « infidèles », il faut dire que la situation de guerre quasi permanente qui sévit dans les Etats latins d’Orient n’est pas très propice aux échanges culturels. Harcelés par des troupes musulmanes aguerries et connaissant bien le terrain, terrorisés par les attentats « ciblés » des membres de la secte chiite des Assassins, les croisés ont été presque contraints de se replier sur eux-mêmes, en position défensive.

La précarité territoriale, militaire et démographique n’a pas permis, de toute évidence, l’installation d’une société pluriculturelle, comme ce fut le cas en Espagne ou dans le royaume normand de Sicile. Au moins faut-il leur reconnaître le mérite d’avoir, tout en accaparant le pouvoir, laissé à leurs sujets non francs leurs coutumes, leurs religions mais aussi leurs lois.


* Ancienne élève de l’Ecole des chartes, Marie-Adélaïde Nielen dirige le service des sceaux des Archives nationales. Spécialiste de la société féodale de l’Orient latin, elle a notamment publié Lignages d’outremer (collection de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, 2003).

Publié dans : L'ordre des Templiers |le 10 mai, 2007 |Pas de Commentaires »

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