Archive pour le 9 mai, 2007

Les Croisades et les Templiers, Quelle aventure !

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Par terre ou par mer, les croisés se trouvent confrontés à un monde qui 
leur est inconnu. Mais ce voyage se révèle aussi bien physique que
 spirituel. 

Par Laure Verdon 

Entreprendre le voyage en Terre sainte, pour les hommes du Moyen Age,
 relève de 
l’épreuve à la fois physique et spirituelle, dont les moyens
 importent souvent 
plus que l’objectif. Décider de partir en croisade correspond à une
 forme 
de pénitence dont le sens se confond avec le temps de la pérégrination. 
C’est se préparer à une épreuve longue et difficile, à un voyage
 sans retour 
prévisible, à un arrachement au milieu et à l’entourage familiers
 pour entrer 
dans le monde de l’inconnu. C’est se transformer en un «
 passant », un errant 
dont les repères temporels et spatiaux se trouvent élargis à
 l’extrême. 
C’est s’imposer une véritable « épreuve de vie ».

Prenons la route sur les pas des croisés afin de mieux mesurer les
 difficultés rencontrées. 
La voie terrestre, en premier lieu, empruntée surtout pour rejoindre
 les 
ports méditerranéens depuis le nord et l’est de l’Europe,
 présente toutes 
sortes d’obstacles.

C’est d’abord le relief montagneux, quand il faut franchir les
 cols alpins 
pour rejoindre Marseille ou un port italien, et le danger que
 représentent 
la navigation et le passage des fleuves (Danube, Rhône ou Rhin). Pour
 soutenir 
le pèlerin dans son périple et l’encourager à l’effort de la
 marche (seuls 
les princes et les nobles utilisent des montures), les références à la
 Bible 
ne manquent pas, d’Abraham quittant la Chaldée jusqu’aux
 captifs revenus 
de Babylone.

En chemin, l’arrêt dans les églises, oratoires et chapelles qui
 jalonnent la 
route rappelle la sainteté du voyage. La mer, qui permet de rejoindre
 la 
Palestine et l’Egypte, n’offre pas de conditions meilleures,
 bien au contraire 
! Partout, le danger est présent. Quand il n’est pas le fait des
 hommes 
- pirates ou Etats s’entendant à soumettre à leur bon vouloir le
 passage 
des détroits -, il vient de la nature elle-même.

Il faut alors attendre, durant les longs mois d’hiver, à l’abri
 dans un 
port (Barcelone, Marseille, Gênes, Venise, Pise, Civitavecchia, etc.),
 que 
la belle saison revienne. Lorsque les vents sont enfin favorables, le
 convoi 
des navires, qui se protègent l’un l’autre, peut enfin prendre
 la mer. Commence 
alors une autre attente, celle du voyage proprement dit qui s’étire
 sur 
plusieurs mois durant lesquels la faim et la soif n’épargnent
 personne. 
Voyage d’une rudesse extrême, sa durée est fonction des conditions
 mêmes 
de la navigation, qui se traduit le plus souvent par du cabotage le
 long 
des côtes, de port en port ou, si l’on désire traverser la
 Méditerranée, 
par une succession de sauts de puce d’île en île. Ces escales sont
 nécessaires 
au ravitaillement, qui ne permet pas de tenir plus de quelques jours,
 tout 
en constituant aussi des points de débarquement pour les produits que
 les 
marchands - italiens, frisons et flamands - qui transportent les
 croisés 
commercialisent.

Le transport des hommes de guerre ne représente qu’une activité
 parmi d’autres. 
Les étapes les plus importantes sont la Sicile, la Crête, Rhodes et
 Chypre. 
A chaque arrêt, l’attente se prolonge pour peu que les conditions
 météorologiques 
se dégradent, jusqu’à l’annonce d’une accalmie qui
 permettra de repartir.

Arrivé en Terre sainte, le croisé ne peut se reposer. Le pèlerinage
 armé 
requiert un engagement total. Le voyage répond à la mission assignée
 aux 
nobles en Occident au XIe siècle : combattre pour assurer la défense de 
tous et protéger l’Eglise. La croisade recèle aussi une part
 d’aventure, 
souvent motivée par l’appât du gain. L’errance initiatique
 trouve pour s’accomplir 
en Orient un espace géographique alliant imaginaire et réalité.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »

Les Croisés, une armée disparate ?

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C’est loin d’être une troupe structurée qui se met en route
 vers la Terre 
sainte en août 1096. Elle doit faire face aux ambitions des princes, à
 la 
méfiance des Byzantins, aux problèmes de ravitaillement et, enfin, à
 leurs 
ennemis, les musulmans. 

Par Xavier Hélary * 

En proclamant la croisade, quelles intentions Urbain II nourrit-il ? La 
plupart des sources à notre disposition sont postérieures à
 l’installation 
durable des croisés en Terre sainte. Mais tout laisse penser que la
 création 
des Etats latins d’Orient (royaume de Jérusalem, comté
 d’Edesse, principauté 
d’Antioche…) n’est pas l’objectif poursuivi par le pape.
 Celui-ci prend 
d’ailleurs soin de donner à la croisade un chef relevant
 directement de 
sa seule autorité, le légat Adhémar de Monteil.

Il est possible que le souverain pontife ait voulu l’établissement
 d’un « 
Etat ecclésiastique » à Jérusalem, mais que les ambitions temporelles
 des 
princes laïques l’aient mis en échec. Ceux-ci, en effet, semblent
 avoir 
assez tôt l’envie de s’installer dans les territoires conquis
 sur les musulmans, 
en renonçant à retrouver leur patrie. Quoi qu’il en soit, qui peut
 prévoir 
alors l’extraordinaire succès de l’armée croisée ?

De la même façon, le rôle de l’Empire byzantin se distingue assez
 mal. C’est 
une ambassade byzantine qui alerte Urbain II du danger que représentent 
les Turcs. Victorieux à Manzikert en 1071, ceux-ci ont poursuivi leur
 avancée 
et, au début de la décennie 1090, ils menacent Constantinople. Surtout, 
peut-être, leur fanatisme met en péril le pèlerinage à Jérusalem,
 pourtant 
très actif tout au long du XIe siècle. On ignore si Urbain II envisage
 une 
action combinée avec Byzance ; l’attitude très réservée de
 l’empereur Alexis 
Comnène à l’arrivée des croisés laisse penser le contraire. Il est
 par conséquent 
fort probable que le pape a essentiellement en tête une expédition à
 destination 
de Jérusalem. Ne pouvant en prévoir le succès final, il ne doit guère
 voir 
au-delà, et l’aide apportée aux Byzantins n’est que secondaire
 dans l’appel 
qu’il lance aux chevaliers. A l’égard de ces derniers, Urbain
 II se montre 
caressant : les enrôler sous le signe de la croix, c’est obtenir
 leur soutien 
dans la lutte qui l’oppose à Henri IV, l’empereur germanique.

En somme, chacun essaie de tirer la couverture à soi : les Byzantins,
 qui 
ne veulent voir dans les croisés que des Barbares tout juste bons à les 
aider dans la guerre contre les musulmans ; le pape, qui entend mettre
 son 
légat à la tête de l’armée croisée ; les princes, peu soucieux de
 se laisser 
duper et qui finalement arriveront à leurs fins. L’appel du 27
 novembre 
1095 (lire p. 40), suscite un enthousiasme sans précédent en Occident,
 particulièrement 
en France. Le départ est fixé au 15 août 1096. Par centaines, les
 chevaliers 
prennent la croix.

Des préparatifs, on sait peu de chose. Si les simples chevaliers
 partent seuls 
ou accompagnés d’une suite réduite - un seul « valet » dans la
 plupart des 
cas -, les grands seigneurs que sont les ducs et les comtes retiennent
 à 
leurs frais un certain nombre de chevaliers et d’hommes en armes, à
 cheval 
et à pied.

Le détail de ces contrats nous échappe car aucun n’a été conservé.
 On sait 
toutefois qu’en prévision des lourdes dépenses du voyage, beaucoup
 vendent 
une partie de leurs terres aux monastères, qui ont seuls le numéraire
 nécessaire 
à l’achat de l’équipement, des chevaux et des armes. Les
 princes n’agissent 
pas différemment : Godefroi, duc de Basse-Lorraine, met Bouillon, sa
 principale 
forteresse, en gage auprès de son voisin l’évêque de Liège, et
 Robert Courteheuse 
(c’est-à-dire courtecuisse), le duc de Normandie, remet son duché
 tout entier 
à son frère, le roi d’Angleterre.

Les croisés ne sont pas seulement ces guerriers professionnels que sont
 les 
chevaliers. On dénombre également parmi eux des piétons d’origine
 roturière 
et des représentants de toutes sortes de professions : marchands,
 artisans, 
charretiers, serviteurs, palefreniers, ainsi que des familles entières, 
avec femmes et enfants, et sans doute aussi tout un monde interlope,
 composé 
de prostituées, de vauriens et de maraudeurs. La croisade est, selon la 
formule de l’historien Claude Gaier, « un véritable microcosme de
 la société 
européenne ».

Cette armée représente pour l’époque une masse humaine
 considérable, qui 
pose d’emblée des problèmes inédits. Le premier est celui du
 commandement. 
Qui va diriger l’armée destinée à libérer Jérusalem ? Philippe Ier,
 roi 
de France, Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, et Henri IV,
 empereur germanique, 
les principaux chefs temporels de la chrétienté, sont excommuniés : ils 
ne peuvent donc prendre la tête d’une expédition organisée par le
 pape.

A Clermont, Urbain II a désigné son légat, Adhémar de Monteil, évêque
 du 
Puy. Il lui a adjoint un puissant laïc, le comte de Toulouse, Raimond
 de 
Saint-Gilles. Mais, en réalité, au cours de la croisade, il n’y
 aura jamais 
de commandement unifié, et les deux hommes ne dirigeront que
 l’armée réunie 
dans le Midi.

Dans les autres régions du royaume, d’autres armées
 s’organisent : le frère 
du roi de France, Hugues, comte de Vermandois, prend la tête des
 croisés 
du domaine royal (soit un peu plus que l’actuelle Ile-de-France),
 comme, 
dans leurs principautés respectives, le duc de Normandie et le comte de 
Flandre.

En dehors des frontières de la couronne de France, l’enthousiasme
 en faveur 
de la croix est particulièrement vif dans une région qui couvre en gros 
l’actuelle Belgique : le duc de Basse-Lorraine (un vaste ensemble
 qui donnera 
naissance plus tard aux duchés de Brabant et de Limbourg et au comté de 
Hainaut), Godefroi de Bouillon, et ses frères, Eustache et Baudouin,
 commandent 
un important contingent. Mais de manière générale, les Français
 prédominent 
; c’est pourquoi on regroupe sous le nom de Francs l’ensemble
 des croisés, 
même quand ils ne sont pas originaires du royaume proprement dit.

Il n’y a donc pas, au départ, une seule armée croisée, mais
 plusieurs, qui 
vont emprunter des routes différentes pour se rendre en Orient (voir la 
carte des itinéraires page 48) . Les raisons en sont multiples. Chaque
 contingent 
est indépendant. De plus, l’individualisme des chevaliers est si
 fort qu’il 
les empêche souvent de mener des actions concertées : chacun cherche à
 se 
mettre en valeur. Enfin, les difficultés logistiques interdisent de
 réunir 
une armée trop importante : comment assurer, en effet, le
 ravitaillement 
en chemin des hommes et des chevaux ?

Le voyage, quel que soit l’itinéraire choisi, est rarement
 paisible. Par 
voie de mer, il faut craindre les naufrages : le frère du roi de
 France, 
Hugues de Vermandois, est recueilli par les Byzantins sur le rivage
 adriatique 
après la perte de son bateau. Par voie de terre, il faut traverser des
 régions 
peu accueillantes, particulièrement dans les Balkans, où l’autorité
 de Byzance 
est mal assurée : en Croatie ou en Thrace, les croisés sont plusieurs
 fois 
pris à partie. Mais les attaques qu’ils subissent peuvent aussi
 anticiper 
ou répondre à des actions de pillage ou à la réquisition sauvage des
 vivres 
et du fourrage. En Hongrie, Godefroi de Bouillon doit menacer de mort
 les 
pillards.

Bien qu’aucune source contemporaine ne nous le dise, il est
 probable que 
les princes se soient mis d’accord sur l’endroit où ils se
 retrouveront 
: Constantinople, capitale de l’Empire byzantin, où l’arrivée
 des contingents 
croisés s’échelonne de l’automne 1096 au printemps 1097. Ils ne
 sont pas 
forcément les bienvenus. Les barons et les chevaliers, relativement
 disciplinés, 
ont été précédés par les foules inorganisées de la « croisade populaire 
» dont les deux héros sont Pierre l’Ermite et Gautier Sans Avoir.
 En chemin, 
ces bandes indisciplinées (sans doute de 15 000 à 20 000 hommes et
 femmes) 
ont vécu sur le pays. En Allemagne et en Bohême, ils se sont signalés
 par 
de sanglants pogroms (lire p. 46) . Héritiers d’une vieille
 civilisation, 
les Byzantins regardent avec condescendance les Occidentaux. Dans leur
 esprit, 
ces derniers doivent simplement les aider à reconquérir la Terre sainte 
: ils ne sont pas différents de ces mercenaires de toute origine
 auxquels 
Byzance a depuis longtemps recours.

C’est donc avec méfiance que l’empereur Alexis Comnène
 accueille les croisés. 
Mais ceux-ci ont besoin de son soutien pour franchir le Bosphore. En
 échange, 
Alexis exige un serment de fidélité. En plus, les chefs croisés doivent 
jurer de restituer à l’Empire byzantin les territoires qui lui
 appartenaient 
avant la conquête musulmane, au VIIe siècle. Satisfait d’avoir fait
 reconnaître 
sa suprématie, l’empereur verse une solde à ses nouveaux alliés et
 assure 
leur ravitaillement. En effet, après plusieurs semaines ou plusieurs
 mois 
de voyage, les croisés sont à bout de ressources, tant en vivres
 qu’en argent. 
L’aide apportée par Byzance, même si elle s’accompagne
 d’une humiliation, 
est donc bienvenue.

De fait, l’approvisionnement de l’armée pose problème tout au
 long de l’expédition. 
Partis avec des vivres pour quelques jours, les croisés doivent très
 tôt 
se ravitailler. Ce n’est pas toujours facile. Si, dans les
 territoires amis, 
il est possible d’acheter des marchandises, il n’en va pas de
 même dans 
les régions hostiles ou dans les zones désertiques, comme en Anatolie.
 Bien 
souvent, les croisés profitent des réserves de l’habitant,
 qu’il soit ami 
ou ennemi. Les épisodes de disette et même de famine ne sont pas rares. 
Ici, des croisés en sont réduits à boire le sang de leurs montures et
 leur 
propre urine ; là, ils mangent leurs chevaux et jusqu’à leurs
 semelles. 
Pendant le siège d’Antioche, « la famine était si grande qu’on
 faisait cuire 
pour les manger des feuilles de figuier, de vigne, de chardon ; on
 mangeait 
des peaux desséchées de chevaux, de chameaux, de boeufs, de buffles »,
 rapporte 
un chroniqueur du temps. Des cas d’anthropophagie, exceptionnels,
 sont même 
signalés.

En juin 1097, l’armée croisée est enfin au complet à
 Constantinople. Renforcée par 
un contingent fourni par Alexis Comnène, elle prend la route de
 Jérusalem. 
Le premier obstacle qu’elle rencontre est la ville de Nicée. Les
 croisés 
l’enlèvent le 26 juin. Le 1er juillet suivant, ils battent les
 Turcs à Dorylée. 
C’est le premier affrontement direct des croisés avec leur ennemi,
 le choc 
de deux pratiques de la guerre. Les Turcs, dispersés et légèrement
 armés, 
combattent de loin, préférant le harcèlement à la confrontation. Les
 croisés, 
eux, ont une prédilection pour la charge, où leur cavalerie lourde,
 regroupée 
en unités compactes, excelle - du moins quand leurs adversaires
 acceptent 
d’engager la bataille. De plus, les chevaliers ne sont que
 l’élite des combattants 
chrétiens : des cavaliers plus légèrement armés et des piétons
 interviennent 
également dans les affrontements et lors des sièges.

Cette victoire de Dorylée ouvre un chemin, mais la traversée des
 étendues désertiques 
de Phrygie est fatale à un grand nombre de chevaux. Certains chevaliers 
en sont réduits à se servir de boeufs en guise de destriers. Les Turcs, 
de leur côté, appliquent la tactique de la terre brûlée pour priver les 
croisés de tout ravitaillement. Lors des batailles suivantes (prise
 d’Iconium, 
15 août 1097 ; bataille d’Héraclée, 10 septembre), de nombreux
 chevaliers 
combattent à pied, avec cependant le même succès. En chemin ou lors des 
engagements, certains réussissent même à se procurer une nouvelle
 monture, 
prise à l’ennemi ou achetée aux autochtones.

Probablement parce qu’elle manque de ravitaillement, l’armée
 des croisés se 
sépare en deux corps. L’un occupe la Cilicie, mais Baudouin de
 Boulogne, 
pressé de se tailler un domaine, s’empare d’Edesse dont il se
 proclame comte. 
Pendant ce temps, les autres croisés prennent Césarée, restituée aux
 Byzantins 
en vertu de l’accord passé avec Alexis Comnène, et mettent le siège
 devant 
Antioche. Manquant de tout, les croisés sont de plus trop peu nombreux
 pour 
encercler totalement la ville bien fortifiée et pour empêcher
 l’entrée des 
convois de vivres. De leur côté, les musulmans sont incapables de
 dégager 
leur cité qui finit par tomber après neuf mois de siège (octobre
 1097-juin 
1098). Ayant investi la ville, les croisés se retrouvent assiégés à
 leur 
tour.

Seule la découverte miraculeuse, le 14 juin, de la Sainte Lance (qui
 perça 
le flanc du Christ) ranime leur courage. Le 28, les Francs sortent
 d’Antioche 
et écrasent l’armée musulmane. En s’emparant des vivres de
 l’ennemi, ils 
mettent fin à leur problème de ravitaillement chronique. La chute
 d’Antioche 
est suivie par la prise de ports de la côte syrienne : les bateaux
 génois 
et surtout byzantins vont désormais ravitailler facilement l’armée
 croisée.

Après ce siège, la question du commandement se pose avec davantage
 d’acuité. La 
mort du légat Adhémar de Monteil, le 1er août 1098, prive l’armée
 de son 
meneur, dont la forte personnalité fédérait les chefs des différents
 contingents 
croisés. Les ambitions des uns et des autres s’exacerbent. Si
 l’objectif 
reste Jérusalem, les princes se montrent décidés à exploiter leurs
 succès 
militaires à leur avantage.

Ainsi, Raimond de Saint-Gilles et Bohémond de Tarente se disputent
 Antioche. Les 
autres se dispersent, en quête d’un fief à se tailler aux dépens
 des musulmans 
ou des Byzantins. En janvier 1099, après une émeute des pèlerins, Saint-
Gilles doit promettre de reprendre la route de Jérusalem. La Ville
 sainte 
tombe le 15 juillet : la croisade a atteint son but (lire page 56) .

Faut-il s’étonner de la victoire de l’armée croisée ? Certes,
 elle n’eut jamais 
un commandement unique, et elle apparut souvent livrée aux rivalités
 des 
princes, qui dégénérèrent parfois en rixes entre les contingents. Les
 puissants 
surent néanmoins se montrer raisonnables et demeurer dans une relative
 bonne 
entente, rendue nécessaire par la présence de l’ennemi et le faible
 soutien 
de Byzance. Les chroniques du temps signalent la tenue fréquente de
 conseils 
de guerre réunissant tous les princes. Dans les effectifs mêmes de
 l’armée, 
pourtant assez nombreux, il ne semble pas y avoir eu de véritable
 problème 
de discipline, peut-être en raison de la nature particulière de
 l’expédition. 
Ses objectifs religieux, en effet, sans être exclusifs, sont souvent
 rappelés 
par les nombreux clercs qui accompagnent l’armée. La croix portée
 sur l’épaule, 
le cri de guerre « Dieu le veut » et la perspective du martyre assurent 
sans doute une certaine cohérence à un groupe humain d’envergure et
 fortement 
hétérogène, confronté à un environnement très hostile et à des
 conditions 
de vie exceptionnellement difficiles.

Si d’autres motivations plus pragmatiques peuvent intervenir, elles
 ne 
suffisent cependant pas à dissoudre les effectifs de l’armée
 franque, contrairement 
aux attentes des Byzantins et des musulmans. Ces derniers sont
 d’ailleurs 
loin d’être unis : la dynastie arabe des Fatimides gouverne
 l’Egypte et 
doit se réjouir, au moins pendant un temps, des défaites infligées aux
 Turcs, 
qui, bien que musulmans eux aussi, sont ses ennemis. Quant aux
 considérations 
proprement militaires, il faut croire que les chevaliers francs ne sont 
pas inférieurs aux guerriers turcs ou arabes, puisqu’ils en sont
 vainqueurs 
à de nombreuses reprises : ils montrent qu’ils sont capables de
 s’adapter 
à la tactique ennemie.

La lenteur de l’expédition (environ trois ans entre le départ des
 croisés et 
la prise de Jérusalem) s’explique par plusieurs facteurs.
 D’abord, les itinéraires 
difficiles sur des routes mal connues en suivant des chefs divisés ;
 puis 
le climat, inhabituel et souvent imprévisible, auquel il faut
 s’adapter 
; enfin, la structure même de l’armée, où les piétons - qu’ils
 soient combattants 
ou non - et la file des bagages retardent obligatoirement la marche.

Si l’approvisionnement de l’armée est souvent rendu difficile,
 il est l’occasion 
pour les chefs francs de faire preuve de leurs qualités propres : à
 défaut 
d’un sens très poussé de l’organisation, ils montrent leur
 capacité à s’adapter 
aux circonstances. C’est là, sans doute, la principale raison de
 leur succès.

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* Docteur en histoire médiévale, Xavier Hélary est spécialiste de
 l’histoire 
militaire. 

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »

Les chevaliers en première ligne

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Combien sont-ils à faire le serment de délivrer Jérusalem et le Saint-Sépulcre : 4 000, 7 000, 15 000 ? Et quelles sont leurs motivations : le salut de leur âme ou les rêves de gloire ? Toujours est-il que certains n’hésitent pas à vendre leurs biens pour participer à cette expédition.

Par Claire Lamy *

Pour son appel de Clermont, le pape construit son discours autour de deux thèmes qu’il sait capables de mobiliser la ferveur des chevaliers d’Occident. D’une part, Urbain II les exhorte à venir en aide aux chrétiens d’Orient, qu’il décrit comme victimes des violences des musulmans. D’autre part, il les enjoint de libérer Jérusalem et le Saint-Sépulcre aux mains des mêmes musulmans. Le pape, issu d’une famille de chevaliers, connaît bien la mentalité de ces hommes. Il sait qu’en évoquant Jérusalem, il peut les toucher. En effet, la ville du Christ est la destination privilégiée des pèlerins en quête de rémission de leurs péchés. Depuis le Xe siècle, cette forme de dévotion connaît un succès croissant en Occident. Le comte d’Anjou, Foulques Nerra (972-1040), effectua trois fois le pèlerinage (en 1002-1003, 1008 et 1039) en expiation de ses crimes.

En appelant à combattre contre les musulmans et pour Jérusalem, Urbain II fait vibrer la corde du salut chez ces hommes de guerre. La croisade, telle qu’il la présente, est une invitation à prendre les armes contre des non-chrétiens, ce qui légitime cette guerre tandis que la destination la sanctifie. Aussi bien que le pèlerinage pour Jérusalem permet l’expiation des péchés, la croisade jusqu’aux Lieux saints, assure, dit en substance Urbain II, la rémission des péchés. Le pape offre ainsi aux chevaliers une perspective de salut qui ne passe pas par la conversion dans un monastère ou par le renoncement aux armes. Au contraire, ce salut passe par la mise des armes au service du Seigneur. Ce n’est pas là une nouveauté, et avant cette première croisade, il y a en Occident, d’autres théâtres d’affrontement entre chrétiens et musulmans : la Sicile où combattent les Normands, et la péninsule Ibérique où s’opère ce que l’on appelle aujourd’hui la Reconquête. Là aussi la papauté a toujours soutenu ces guerres, où les chevaliers ont combattu et acquis gloire et renom, comme le puissant seigneur champenois Ebles de Roucy, dans les années 1070.

Les sources l’affirment, le mouvement est massif, comme en témoigne Robert le Moine, chroniqueur de la première croisade : « Oh combien d’hommes divers d’âge, de puissance et de fortune domestique, prirent la croix et s’engagèrent au voyage du Saint-Sépulcre ! De là se répandit sur toute la terre la renommée de ce vénérable concile [de Clermont], et ses honorables décisions parvinrent aux oreilles des rois et des princes ; cela plut à tous, et plus de trois cent mille personnes conçurent la résolution de prendre cette route, et se préparèrent à accomplir leur voeu selon les facultés que le Seigneur avait données à chacun. » Tous les témoignages concordent pour dire combien la réponse est enthousiaste.

Mais comment chiffrer le phénomène ? Faut-il croire ce chiffre de 300 000 personnes avancé par le même Robert le Moine, ou bien ceux tout aussi exagérés des autres chroniqueurs de la croisade ?

Les chevaliers sont certainement plusieurs milliers à partir, auxquels il faut ajouter les gens d’armes à pied et les simples hommes et femmes désarmés. Le nombre impressionne la fille de l’empereur de Byzance, Anne Comnène, qui les voit se masser aux portes de Constantinople : « C’était l’Occident entier, écrit-elle dans l’ Alexiade , tout ce qu’il y a de nations barbares [...], c’était tout cela qui émigrait en masse, cheminait familles entières et marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’un bout à l’autre. » Les historiens se sont essayés à des estimations. Stephen Runciman envisage ainsi que la croisade a mobilisé 4 200 à 4 500 chevaliers, soit un effectif total d’environ 35 000 hommes, si l’on y ajoute les piétons dans une proportion de sept pour un chevalier. Plus récemment, les chiffres ont été revus à la hausse par Jean Flori qui propose de 12 000 à 15 000 chevaliers au départ de Constantinople, soit avec les piétons 120 000 personnes, au moins. Une estimation médiane est avancée par Jonathan Riley-Smith qui comptabilise 70 000 individus, dont 7 000 chevaliers.

Comment comprendre l’ampleur de la réaction de la chevalerie d’Occident à l’appel du pape ? Les chevaliers qui y répondent, le font-ils pour des motifs strictement spirituels ? La croisade représente, pour ces hommes angoissés par leur sort au jour du Jugement dernier, une occasion nouvelle d’assurer leur salut. C’est sans doute une motivation majeure que l’on ne doit pas négliger. L’engagement est solennel, marqué par la formulation du voeu de se rendre à Jérusalem, et la croix cousue sur le vêtement est le signe visible de ce serment. Tous ne partent pas en pénitents, avec un crime à expier. Certains, comme le comte d’Anjou, Foulques le Réchin (1043- 1109), à la conscience pourtant chargée (il a fait emprisonner son frère pour s’emparer du comté) ne partent pas du tout. La décision ne repose donc pas uniquement sur des considérations religieuses.

D’autres motivations peuvent pousser ces hommes à se croiser. Les chartes rédigées par les établissements ecclésiastiques, à l’occasion des transactions (ventes ou mises en gage de biens) destinées à financer leur départ, évoquent en majorité la perspective du combat contre les « païens », les « infidèles ». Ces documents mettent nettement en avant cet aspect militaire de l’expédition. Les croisés partent pour faire la guerre ! Le pape et les évêques de Clermont ne s’y trompent d’ailleurs pas, comme le montre le texte du décret n° 9 adopté alors : « A quiconque aura pris le chemin de Jérusalem en vue de libérer l’Eglise de Dieu, pourvu que ce soit par piété et non pour gagner honneur et argent, ce voyage lui sera compté pour toute pénitence. » Il sous-entend bien l’éventualité que des chevaliers partent le coeur plein d’espoirs de gloire et de richesses.

Toutefois, la soif de gloire n’exclut pas l’espoir de salut. Les motivations spirituelles peuvent se mêler à des raisons plus matérielles. La quête de gloire, l’espoir de butin font partie de leur mentalité. L’Orient et l’Occident sont des mondes qui, malgré tout, se connaissent et les rumeurs sur les richesses de l’Orient circulent : tout au long du XIe siècle, les pèlerins qui s’y sont rendus en ont rapporté des descriptions, des mercenaires se sont engagés dans les armées byzantines, les Normands ont combattu contre l’empereur.

Mais on ne dispose d’aucun témoignage direct de chevalier expliquant sa décision de partir en croisade. Tous les documents émanent des clercs, à l’exception de la Geste anonyme de la première croisade dont l’auteur est probablement un chevalier normand d’Italie du Sud. Celui-ci n’évoque pas directement ces aspects, mais le thème de l’enrichissement est présent au fil de son récit. On ne doit pas nier la sincérité de la réponse à l’appel du pape, ni le fait que certains ont été émus aux larmes par la description des malheurs des chrétiens d’Orient et de la ville de Jérusalem, comme le rapporte le moine Orderic Vital. Par contre, il est manifeste que se sont affirmées, au cours de l’expédition, d’autres ambitions à la fois plus personnelles et moins spirituelles, dont une des manifestations est la constitution progressive de ce que l’on appellera les Etats latins d’Orient.

Les motifs sont complexes, mêlant espoir de salut comme quête de gloire. D’autres influences conduisant les chevaliers d’Occident tantôt à partir, tantôt à rester. Les liens de seigneur à vassal, les influences familiales, les considérations politiques peuvent intervenir.

Le moine Guibert de Nogent nous apprend « qu’une multitude de petits seigneurs se mirent en route avec les plus grands, que chacun des princes avait entraînés hors de sa province ». Les seigneurs partent accompagnés d’une troupe de vassaux en armes, auxquels d’ailleurs ils doivent fournir l’équipement. Sans doute entraînent-ils, par leur exemple, d’autres chevaliers dans leur aventure. Mais l’effet peut jouer dans le sens contraire. Ainsi, ne connaît-on pas de chevaliers liés à Guillaume, abbé de Saint-Florent de Saumur, partis à la croisade. Or l’abbé Guillaume est alors en très mauvais termes avec Urbain II et il se peut qu’il ait découragé les projets de départ en Orient.

Aux liens féodaux, se mêlent les considérations politiques. Ce sont d’ailleurs des raisons politiques qui poussent le comte du Maine, Hélie de la Flèche, à rester en Occident après avoir pourtant pris l’engagement de partir. Il y renonce lorsqu’il apprend que Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, veut assurer pour son frère Robert Courteheuse la garde du duché de Normandie. Hélie craint pour l’intégrité de son comté.

Enfin, on peut discerner des influences familiales dans la décision de partir ou non. La famille des Roucy, pourtant solide soutien de la papauté et engagée dans le combat contre les musulmans en péninsule Ibérique, n’envoie aucun de ses membres en Orient. Au contraire des Montlhéry, dont on retrouve à des degrés de parenté plus ou moins proches, 28 chevaliers croisés, ce qui est exceptionnel. Selon l’historien Jonathan Riley-Smith, ce sont les quatre soeurs Montlhéry, filles de Guy et de son épouse Hodierne, qui ont certainement joué un rôle essentiel dans le départ de leur mari, fils ou oncle à la croisade.

Les rares scènes d’adieu décrites évoquent des séparations déchirantes. Orderic Vital fait état des épouses « gémissantes » à l’idée du départ de leur mari. Mais elles ne font pas que retenir et pleurer leurs époux et enfants, elles les poussent parfois. Ainsi, la comtesse de Blois, Adèle, fille de Guillaume le Conquérant, encouragera son mari Etienne à repartir en Terre sainte en 1101. Celui-ci avait fait demi-tour lors du siège d’Antioche, et était rentré sans avoir accompli son voeu, puisqu’il n’était pas arrivé à Jérusalem.

Ces exemples montrent aussi que les partants ne sont pas uniquement des cadets désoeuvrés, et dépourvus de fief, en quête d’aventure. On trouve aussi, à côté de modestes chevaliers, des seigneurs établis, des princes et des comtes. Dès lors, comment envisager les conséquences de leur absence, laquelle va durer de 1096 à 1099-1100 ? Le départ de milliers de chevaliers, prompts aux guerres de voisinage, est-il facteur de paix en Occident ? Que font les familles, et notamment les épouses, en l’absence des croisés ?

Poser la question de la paix revient, là encore, à s’appuyer sur le discours d’Urbain II. Le pape appelle les chevaliers à tenir la paix entre eux en Occident et à partir combattre pour la libération de Jérusalem. A cet égard l’assemblée de Clermont est héritière des conciles de paix de Dieu, réunis en France à partir de la fin du Xe siècle – et récemment étudiés par Dominique Barthélemy. Ceux-ci visent à circonscrire les violences chevaleresques, en particulier lorsqu’elles s’exercent contre les biens d’Eglise. Toutefois, il ne semble pas que le départ des chevaliers modifie profondément la situation en Occident. L’absence des seigneurs peut, au contraire, favoriser des troubles. La comtesse de Flandre, Clémence, doit faire face à une violente révolte de la ville de Bruges en l’absence du comte Baudouin. A l’inverse, Adèle, comtesse de Blois-Champagne dirige ses affaires énergiquement, et parvient à maintenir la paix. D’autres seigneurs, avant de partir, prennent des dispositions pour assurer le gouvernement en leur absence. En 1096, Hugues d’Amboise confie sa seigneurie à son voisin et parent Robert, seigneur de Rochecorbon. On peut remarquer que c’est précisément dans ces dernières années du XIe siècle que les Capétiens, Philippe Ier assisté de son fils le futur Louis VI, mènent une série de campagnes contre les châtelains d’Ile-de-France. Les guerres et les conflits d’intérêts persistent au temps des croisades. Et les récits de retour des chevaliers suggèrent que leur arrivée est attendue et souhaitée, car elle est synonyme de retour à la paix.

Enfin, le départ des chevaliers peut peser d’une autre façon sur les familles. Partir pour la croisade est une affaire coûteuse, et les archives ecclésiastiques attestent les nombreuses ventes et mises en gage effectuées pour financer l’expédition. Essentiellement, les chevaliers se tournent vers les grands établissements monastiques pour trouver des fonds, des équipements ou des chevaux. En 1095, le seigneur bourguignon, Achard de Montmerle, « désireux d’y aller bien armé », selon les termes de l’acte, met trois de ses domaines en gage auprès de l’abbaye de Cluny, obtenant ainsi somme de 2000 sous de monnaie de Lyon ainsi que quatre mules. Achard, mort en croisade lors du siège d’Antioche, ses domaines resteront dans le patrimoine monastique. Mais pour nombre d’autres croisés, il faut rembourser les sommes empruntées, sous peine de perdre définitivement leurs biens. La croisade peut, de cette façon, peser sur certains lignages, et conduire à un appauvrissement, surtout lorsqu’il faut financer plusieurs départs. Comme le suggère Jonathan Riley-Smith, cette charge pécuniaire explique qu’au sein d’un même lignage le nombre de partants soit limité.

L’appel d’Urbain II, relayé par les prédicateurs, joue un grand rôle dans la mobilisation pour la croisade. La promesse de salut offerte, dans le cadre de cette guerre de libération des terres chrétiennes et de Jérusalem, donne sans doute l’impulsion. Mais la décision de partir ou non est prise, soit en relation avec l’envie d’en découdre avec les « infidèles » et d’y acquérir gloire et renom, soit à cause de contraintes d’ordre familial, féodal ou politique, que l’on devine au cas par cas, sans certitude. La plupart des croisés partent initialement dans l’idée d’un retour, sans perspective d’établissement définitif en Orient. De fait, peu resteront, une fois la ville de Jérusalem reconquise. Ils reprendront la route de l’Occident, meurtris par les épreuves mais aussi auréolés de gloire, et l’esprit plein des exploits militaires qui seront chantés dans les cours seigneuriales par les trouvères et les troubadours.


* Claire Lamy, agrégée d’histoire, chargée de cours à Paris-IV Sorbonne en histoire médiévale, spécialisée dans l’histoire religieuse et sociale de la France au Moyen Age central.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »

La culture en partage, les Templiers offrent et partagent….

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A se côtoyer quotidiennement, Francs et Sarrasins apprennent progressivement à tirer profit de leurs connaissances et richesses respectives. L’exotisme oriental gagne les cours européennes, les étoffes des Flandres ornent les intérieurs des médinas…

Par Anne Bernet *

En dépit des antagonismes évidents, civilisations chrétienne et musulmane s’affrontent et se fréquentent de longue date. Les Occidentaux sont même loin d’être fermés à la culture et aux avancées scientifiques, technologiques ou philosophiques arabes.

Il y a longtemps déjà, que, par le biais des relations diplomatiques internationales, mais aussi par l’Espagne et la Sicile aux mains des musulmans, commerçants, érudits, médecins, religieux européens se tiennent au courant de ce qui se fait, se dit et se pense en Islam. Longtemps aussi qu’une riche clientèle occidentale connaît et apprécie les produits manufacturés et les denrées venus d’Orient, dont Constantinople et Alexandrie se réservent le monopole, pratiquant ainsi des prix astronomiques. La première croisade, et l’établissement en Terre sainte du royaume latin de Jérusalem, ouvrent un marché jusque-là chasse gardée des Byzantins et permettent l’exportation massive de tout ce qui constituait les summums inaccessibles d’un luxueux art de vivre.

S’ils en ont déjà eu un avant-goût lors de leur passage à Constantinople – où Grecs et Francs se sont mutuellement scandalisés, les uns en apparaissant comme de quasi-barbares, les autres comme des chrétiens décadents -, les croisés doivent attendre leur premier contact armé et victorieux contre les musulmans, pour se faire une idée des faramineuses richesses arabes.

La prise du camp de l’atabeg Kurbuqa de Mossoul, en mars 1098, leur réserve d’étranges surprises. La tente du sultan ne suffit-elle pas déjà à éblouir ? « Parmi ces riches dépouilles se remarquait une tente, ouvrage admirable qui appartenait au prince Kurbuqa. Elle était construite comme une ville, garnie de tours, de murailles et de remparts, et recouverte de riches tentures de soie [...]. Du centre de la tente, qui en formait en quelque sorte le logis principal, on voyait de nombreux compartiments qui se divisaient de tous côtés et formaient des espèces de rues, dans lesquelles étaient encore beaucoup d’autres logements semblables à des auberges. On assurait que deux mille hommes pouvaient tenir à l’aise dans ce vaste édifice. »

L’on comprend que ces hommes aient souhaité goûter à leur tour à ces plaisirs inconnus. Cependant, une fois installée en Terre sainte, ce n’est point par le pillage ou l’expropriation que la société issue de la croisade s’appropriera les modes de vie et les avantages de l’Orient, mais bien par des échanges commerciaux et intellectuels légaux et réguliers.

Il ne s’agit pas d’une colonisation au sens moderne du terme, mais d’une capacité à s’intégrer dans le pays, puis à ne faire qu’un avec les autochtones, nécessité si l’on pense que la majorité des croisés, après la prise de Jérusalem, sont rentrés chez eux, et que les Occidentaux restés en Palestine ne sont que quelques centaines. La défense du royaume franc de Jérusalem, au début du XIIe siècle, n’excède pas trois cents combattants et exclue tout contrôle réel du territoire. Il faut donc pour survivre s’appuyer sur les populations locales, chrétiens orientaux, Arméniens, mais aussi musulmans qui, parfois, ne pensent pas avoir perdu au change en passant de la domination d’un cheik ou d’un atabeg à celle des barons francs.

C’est ce que constate, il est vrai quatre-vingts ans après l’établissement des Francs, le voyageur arabe Ibn Jobaïr, pourtant foncièrement hostile à leur présence : « Nous avons quitté Toron par une route longée constamment de fermes habitées par des musulmans qui vivent dans un grand bien-être sous la domination des Francs. Puisse Allah nous préserver de céder à semblable tentation ! Les conditions qui leur sont faites sont l’abandon de la moitié de la récolte au moment de la moisson et le paiement d’une capitation d’un dinar et sept qirats plus un modeste impôt sur les arbres fruitiers. Les musulmans sont propriétaires de leurs habitations et s’administrent comme ils le veulent. Telle est la constitution des fermes et bourgades qu’ils habitent en territoire franc. Le coeur de nombreux musulmans est plein de la tentation de s’installer ici quand ils voient la condition de leurs frères dans les districts gouvernés par des musulmans, car elle est rien moins que confortable. Dans ces pays-là, disent-ils, ils ont toujours à se plaindre des injustices des chefs, tandis qu’ils n’ont qu’à se féliciter de la conduite des Francs et de leur justice à laquelle ils peuvent toujours se fier. »

La cohabitation est parfois pittoresque. Désireux de tirer de l’argent de son beau-père, riche seigneur arménien spécialement avare, un jeune baron franc lui confie, sous le sceau du secret, que, faute d’avoir pu solder ses chevaliers, il s’est engagé à se couper la barbe pour leur témoigner son regret de la dette. Horreur du beau-père qui sort l’argent pour n’avoir pas un gendre imberbe comme un eunuque, et grande joie des Francs, auteurs de la plaisanterie… Mais au-delà de ce climat social inattendu, et qui étonne par sa tolérance aimable tous les nouveaux arrivants, qu’en est-il des échanges techniques, commerciaux ou intellectuels ?

La présence franque, c’est peut-être d’abord un changement de paysage, qui va avec la transformation de la société et des moeurs.

Un épanouissement de l’agriculture, sur le modèle européen, favorisé par les avantages consentis aux paysans arabes qui donne un aspect plus riant aux campagnes palestiniennes, libanaises et syriennes. Une innovation technique, absolument inconnue en Orient, en est le symbole : c’est le moulin à vent qui dresse désormais sa silhouette sur les collines et soulage le lourd travail sur les meules que l’on mouvait manuellement. Sur les hauteurs, apparaissent peu à peu les châteaux et les fortifications destinés à assurer la sécurité du royaume et de ses fiefs, et qui reproduisent, en les adaptant à la configuration locale, l’architecture militaire féodale de l’Europe. En ce domaine, les apports sarrasins seront, quoiqu’on ait pu dire, nuls. Cette sécurité, qui préserve des armées ennemies mais aussi des incursions répétées des Bédouins pillards, profite aux paysans arabes.

Si le cheptel, essentiellement ovin et caprin de la région, ne connaît pas de modification notoire – les croisés s’en tiennent aux races locales -, il n’en est pas de même de l’élevage équin. En effet, les chevaux d’Orient, arabes ou arméniens, déjà très réputés dans l’Antiquité, où ils servaient entre autres à la remonte des légions romaines, en dépit de leur beauté et de leur robustesse, ne sont pas adaptés à la guerre féodale et à l’armement des chevaliers. Les fiers petits étalons ploieraient sous le poids de ces cavaliers trop grands, trop lourds, et encombrés d’armures qui pèsent plusieurs dizaines de kilos. Les Francs introduisent en Orient les races européennes, moins élégantes, certes, mais plus aptes à fournir des destriers de combat. De ces croisements sera issue une nouvelle sorte de barbes, chevaux forts et beaux qui seront à l’honneur dans les grandes écuries européennes au XVIIIe siècle et dont l’Espagne se fera une spécialité.

Dans les champs et les jardins orientaux, les croisés découvrent, ou redécouvrent, des plantes, des légumes, des céréales, des fleurs, parfois connus de l’Empire romain, mais que l’Europe avait oubliés. S’il faut encore trois siècles pour que le café (découvert au Yémen vers cette époque) soit exporté en Europe, il n’en va pas de même pour le sorgho, le riz – bientôt acclimaté dans le delta du Pô en Italie – et la canne à sucre. Cette dernière, vulgairement cultivée au Liban, révolutionne la pâtisserie, se substituant au miel, et permettant confiseries, confitures, fruits confits et autres douceurs dont les Arabes ont le secret.

Les potagers s’enrichissent de l’aubergine et de l’épinard, et d’une nouvelle variété d’artichaut, celle que nous connaissons, qui remplace avantageusement les espèces cultivées en Europe depuis l’Antiquité, et qui n’étaient en fait que de gros chardons améliorés. Si l’échalote, ou oignon d’Ascalon, est, par sa dénomination même, rattachée à la croisade (en référence à la bataille d’Ascalon du 12 août 1099), les spécialistes restent dubitatifs sur ses origines véritables et la date de son introduction. Des espèces fruitières fragiles, sont elles aussi retrouvées, puis ramenées dans le sud de l’Europe. C’est le cas du citron et de la bigarade, petite orange amère immangeable telle quelle mais qui fait merveille en confiserie, et en parfumerie. Venu de Perse, l’abricot – jadis à Rome fruit de luxe – ne tarde pas à reconquérir les gourmets à l’instar de la pastèque, résultant de l’amélioration des variétés de melons et de courges préexistantes. Fruit du palmier, la datte, découverte dans le désert, conquiert d’emblée les nouveaux venus qui comprennent tout son intérêt et en apprécient le goût « très doux ».

C’est toutefois au jardin d’agrément que l’Orient apporte le plus de nouveautés. Resserrés par nécessité à l’intérieur des villes et derrière l’abri des remparts, les jardins médiévaux sont étroits, et laissent peu de place aux cultures florales, d’ailleurs réduites aux petites fleurs locales du type pâquerettes, jonquilles, violettes, primevères, myosotis, muguets, anémones, églantines. L’espace disponible est en priorité réservé aux cultures utilitaires, légumes et herbes médicinales enclos dans des bordures de buis. L’Europe médiévale ignore alors les bouquets et les décorations florales, souvent assimilés à des survivances païennes douteuses. Les vases à fleurs n’existent pas, et personne n’aurait l’idée de fleurir sa maison.

L’introduction ou la réintroduction de variétés à grandes fleurs spectaculaires et parfumées, sans rapport avec les modestes espèces de bordures connues des jardiniers, révolutionne les sensibilités. Les botanistes sont partagés sur la date exacte de la redécouverte de ces espèces : les uns pensent qu’elles ont été ramenées d’Espagne avant la croisade, les autres repoussent leur introduction au XVe siècle. Cependant, tous s’entendent sur leur origine proche-orientale.

Des jardins arabes nous reviennent le lis blanc, dit lis de la Madone, et la rosa gallica , la petite rose syrienne que les croisés acclimateront à Sens. C’est de là que les jardiniers français, après améliorations constantes, la feront rayonner dans toute l’Europe. Elle n’existe alors qu’en rose, en rouge, en blanc et en jaune, la variété « inta » regardée comme la plus rare et la plus précieuse. Pour leur beauté et leur parfum, lis et rose sont aussitôt assimilés à la dévotion mariale, en plein essor : l’Eglise ne tarde pas à célébrer Marie sous l’appellation de « Rose Mystique » tandis qu’elle apparaît un lis entre les mains dans les représentations artistiques.

Est-ce par les jardins espagnols ou par l’Egypte que le nénuphar conquiert les bassins européens ? On ne le sait pas avec certitude, mais sa vogue sera immédiate. Même incertitude sur le cheminement de l’oeillet ou celui du jasmin, pas sur l’accueil qui leur est réservé. Le pavot, dans sa forme papaver somniferis , est d’abord apprécié pour ses propriétés médicales, et les potions calmantes, anesthésiantes et somnifères que l’on tire de son suc, accessoirement pour ses énormes fleurs rouges, blanches ou orangées. Originaire de Perse – comme son nom, qui signifie « mauve » en persan, l’atteste – le lilas a-t-il pénétré en Occident dès le Moyen Age ? Là encore, pas de certitude.

L’apparence des jardins se trouve profondément renouvelée par cette profusion de plantes fleuries et parfumées. En arts d’intérieur aussi, ces fleurs vont permettre des créations surprenantes : le chapel, autrement dit la couronne florale, dont jeunes gens et jeunes filles aiment à se coiffer, et qui constitue bientôt le cadeau traditionnel des amoureux. Déjà connu à Rome, cet ornement revient en force grâce à la nouvelle abondance des fleurs. C’est de lui que viendra le mot chapelet, pour désigner la récitation de « Je Vous salue Marie », comme l’on tresserait pour elle des couronnes de roses (d’où, pareillement, le mot rosaire pour désigner la récitation continue de trois chapelets).

Autre usage qui se répand dans les riches demeures, celui de joncher le sol des chambres et des pièces de réception de brassées de fleurs fraîches. Grand gaspillage de végétaux précieux qui seront foulés au pied et vite bons à jeter. C’est que le luxe se répand en Europe depuis que l’on a redécouvert en Orient des façons de vivre plus aisées et le goût du superflu. Plus encore que les fleurs, les épices témoignent de ce changement de moeurs.

Les Arabes ne sont pas producteurs d’épices, et les croisés n’ont pas trouvé chez eux à l’état naturel ces denrées rares et coûteuses, mais ils contrôlent le commerce avec les zones de production, en Inde et plus loin encore. C’est précisément pour s’assurer le contrôle du débouché des grandes routes caravanières, au détriment de Constantinople, que les marchands génois et vénitiens vont montrer soudain une passion inattendue pour les lieux saints.

Simple port de l’Adriatique, Venise, en quelques années, deviendra par ce biais, et pour une période de cinq siècles, une super-puissance commerciale. L’aide financière et militaire apportée aux croisés vaut en effet aux Italiens de pouvoir établir en Orient des comptoirs, ou « fondouks », depuis lesquels ils pourront commercer tout et n’importe quoi avec la plupart des grandes villes arabes. A ce titre, l’académicien René Grousset, grand spécialiste de l’Orient dira : « C’était la foi qui avait créé l’Orient latin ; ce fut la recherche des épices qui le maintint debout. » C’est exact.

Non que les épices aient été inconnues en Europe, tout au contraire, mais, excepté le safran, ce très précieux pistil d’un certain crocus que l’on cultive dans tout l’Occident, elles ne sont pas acclimatables. Il faut donc se les procurer ailleurs, et de préférence avec le minimum de taxes. Le poivre, originaire de l’Inde – on dit alors couramment « cher comme poivre » -, va se démocratiser à une vitesse folle. Le clou de girofle chinois, la muscade des Moluques, le gingembre, la cannelle, la cardamome tonkinoise, ramenés à grand péril par les boutres arabes de la mer Rouge, le camphre, tous produits auxquels la médecine médiévale attribue des propriétés miraculeuses, et largement imaginaires, envahissent aussi le marché européen, même si leur prix demeure très élevé. La grande cuisine ne sait plus se passer d’eux, d’autant qu’ils ont le mérite, en un temps qui ne connaît guère de procédés de conservation, de dissimuler le goût souvent très faisandé des viandes qu’ils accommodent. L’hypocras, un vin chaud épicé et miellé, devient la boisson à la mode. On ne peut cependant dire que la croisade est à l’origine du phénomène : elle n’a fait, en provoquant la baisse des prix, que populariser ce qui existait déjà.

Au demeurant, les épices sont loin d’être les seuls produits de luxe importés désormais à flux tendu par l’intermédiaire des républiques commerçantes italiennes.

Les plantes tinctoriales, tel le fameux indigo de Bagdad, ou l’écarlate syrien, vont mettre de la couleur dans les étoffes européennes, concurrencées maintenant dans la clientèle fortunée par les tissus précieux orientaux : mousselines de Mossoul, soies qui ne transitent plus par Constantinople, cendal et brocart d’Antioche et de Damas. Les tapis et les parfums ne sont plus du domaine du superflu. Et pas davantage les pierres précieuses. Il convient de ne pas oublier des objets plus usuels, d’un raffinement pour l’heure supérieur à leurs équivalents occidentaux. Damas a la spécialité des armes blanches dites damasquinées, aux lames ouvragées et somptueuses. La capitale syrienne garde aussi la recette d’un certain savon de toilette à base d’huile au parfum délicat qui va supplanter les savons à base de suif en usage en Europe.

Les verriers, les céramistes et les tapissiers arabes mettent de l’exotisme dans le quotidien et, tandis que leurs ouvrages se répandent, inspirent à leur tour le monde des artisans occidentaux. C’est notamment dans la contemplation des tapis et des meubles ouvragés d’arabesques que les sculpteurs romans et les architectes puisent les nouveaux motifs qui ornent les églises françaises. Pour exemple, c’est peut-être à une semblable influence qu’il faut attribuer la mine, curieusement orientale, de la basilique Notre-Dame du Puy-en-Velay.

Le commerce occidental n’est pas en reste. Les Orientaux manquent de blé, et de fruits secs, dont les Italiens sont grands exportateurs, et apprécient les étoffes de laine, les toiles et les draps des Flandres, de Champagne et de Normandie.

Ce n’est pas dans le monde arabe mais à Constantinople que les croisés ont appris le plaisir du bain – les Grecs ayant conservé l’usage des thermes à la romaine, le hammam n’en étant qu’un avatar. Dans un Paris qui ne compte que soixante-dix mille habitants, l’on recensera au bout d’un siècle d’acclimatation, vingt-six étuves qui proposent à leurs clients bien autre chose que le simple usage d’une baignoire. Si le but premier est de se baigner, souvent à deux – nombre d’établissements sont mixtes et se moquent de la réglementation réservant certains jours aux femmes – dans des cuves d’eaux chaudes, froides ou tièdes mais toujours parfumées d’huiles essentielles ou de pétales de roses, de camomille, de sureau, de romarin, de mélilot, il est également possible, dans la baignoire même, de manger, boire, se faire raser, masser, coiffer, épiler, et même de louer un lit dans une alcôve, et pas uniquement dans le but de se reposer…

Au vrai, certaines étuves ne tarderont pas à ressembler à des maisons de prostitution et c’est pourquoi, au début de la Renaissance, sous l’influence des prédicateurs réformés, et celle des médecins redoutant l’expansion de la syphilis, on les fermera, condamnant l’Européen à deux siècles de crasse.

D’autres échanges Orient-Occident sont d’ordre moins pacifique. Des croisés, les Sarrasins vont apprendre l’usage de machines de guerre qu’ils ignoraient pour une raison pratique : la rareté du bois propre à ce type de construction. En échange, les Francs découvrent ce qui est à l’époque l’arme la plus terrifiante : le feu grégeois, ce paquet d’étoupe imbibé de pétrole enflammé qu’on lance sur les fortifications ou les navires ennemis. Au vrai, comme son nom de grégeois, autrement dit « grec », l’indique, il s’agit encore d’un emprunt aux Byzantins. Seul moyen pour éteindre ces machines infernales : le sable qui permet d’étouffer leurs flammes.

Enfin, en matière de commerce et d’usage, reste un dernier emprunt, de loin le plus fâcheux, au monde arabe : la réintroduction de l’esclavage, en perte de vitesse en Europe mais qui n’avait jamais véritablement disparu. Encore l’Eglise tente-t-elle d’y mettre un frein en limitant aux seuls infidèles le commerce humain et en posant pour règle que la conversion de l’esclave au christianisme entraîne son affranchissement d’office. Comme il y aura des abus compréhensibles, et des conversions trop opportunes, le service du converti, par la suite, pourra être prolongé pour plusieurs années, afin de mesurer la sincérité de son choix.

Cependant, ces biens matériels ne sont pas tout, et, pour les clercs occidentaux, le grand bénéfice de l’ouverture vers l’Orient réside dans l’accès aux savoirs arabes, et d’abord aux grands textes antiques. Même si, en 645, la prise d’Alexandrie par les musulmans a entraîné l’incendie de la célèbre bibliothèque, et la perte d’un patrimoine irremplaçable, nombre d’érudits musulmans ont vite compris l’intérêt de posséder les écrits antiques conservés dans les monastères orientaux. Nombreux sont les textes à avoir été traduits en arabe, et c’est fréquemment par ce biais, et par l’Espagne tout particulièrement, qu’ils reviendront à leurs sources occidentales. Les universités du Caire, de Bagdad, de Cordoue, ont eu la sagesse de se fondre dans le programme préexistant mis au point par les universitaires chrétiens et qui a fait ses preuves. Platon tient là une place d’importance, mais c’est la lecture d’Aristote, presque entièrement perdu pour les Européens, qui représentera l’immense bouleversement des idées. Sans cette rappropriation, ni Albert le Grand ni surtout Thomas d’Aquin n’auraient pu imposer leur vision d’une philosophie entièrement repensée.

Faut-il cependant regretter que ce retour en force de la pensée philosophique entraîne un rapide désintérêt pour la littérature pure, et pour l’usage littéraire de la langue latine, celle des érudits ? Au moins la croisade suscite-t-elle la rédaction de chansons de geste en français racontant la prise de Jérusalem et les grandes souffrances endurées en route. La physique, les mathématiques, l’astronomie, la médecine arabes, dans la mesure où elles ont bénéficié également des précieuses sources antiques, et les ont enrichies d’observations nouvelles, continuent de se répandre, mais là encore, l’influence de l’Espagne musulmane s’avère plus importante, plus ancienne et plus réelle que l’apport de la première croisade.

Ainsi, l’expédition d’outre-mer peut-elle apparaître comme une occasion de redécouverte d’un patrimoine que les invasions et les grandes crises du passé avaient détruit ou occulté, et ce dans tous les domaines, des plus familiers aux plus nobles. Tout ce luxe, toutes ces richesses dont l’Occident avait perdu la mémoire ne doivent pas, cependant, dissimuler l’essentiel : en dépit des profits commerciaux que d’aucuns surent en tirer, la croisade reste, pour ses véritables acteurs, un élan spirituel désintéressé. Une quête du ciel et de Dieu qui, paradoxalement, rapprocha en profondeur les hommes de bonne volonté des deux camps.


* Historienne et auteur de nombreux livres, Anne Bernet est spécialiste d’histoire religieuse. C’est à ce titre qu’elle s’intéresse aux croisades.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »

Les Templiers et l’argent, le Prêt, la Lettre de Change…

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Le prêt

Les Templiers devaient exercer une activité économique, commerciale et financière pour payer les frais inhérents au fonctionnement de l’ordre et les dépenses de leurs activités militaires en Orient. Cependant, il ne faut pas confondre cette activité avec celle de la banque. L’usure, c’est-à-dire une tractation comportant le paiement d’un intérêt, était interdite par l’Église aux chrétiens et de surcroît aux religieux[44].

Comme le dit l’Ancien Testament:

« Tu n’exigeras de ton frère aucun intérêt ni pour l’argent, ni pour vivres, ni pour aucune chose qui se prête à intérêt. »

Les Templiers prêtaient de l’argent à toutes sortes de personnes ou institutions : pèlerins, croisés, marchands, congrégations monastiques, clergé, rois et princes… Le montant du remboursement était parfois supérieur à la somme initiale lorsqu’il pouvait être camouflé par un acte de changement de monnaie. Une façon courante de contourner l’interdit.

Lors de la croisade de Louis VII, le roi de France en arrivant à Antioche demanda une aide financière aux Templiers. Le maître de l’ordre, Evrard des Barrès, fit le nécessaire. Le roi de France écrivait à son intendant en parlant des Templiers, «nous ne pouvons pas nous imaginer comment nous aurions pu subsister dans ces pays [Orient] sans leur aide et leur assistance.(…) Nous vous notifions qu’ils nous prêtèrent et empruntèrent en leur nom une somme considérable. Cette somme leur doit être rendue (…).» La somme en question représentait deux mille marcs d’argent.

La lettre de change

L’activité financière de l’ordre prévoyait que les particuliers puissent déposer leurs biens lors d’un départ en pèlerinage vers Jérusalem, Saint-Jacques de Compostelle ou Rome. Les Templiers inventèrent ainsi le bon de dépôt. Lorsqu’un pèlerin confiait aux Templiers la somme nécessaire à son pèlerinage, le frère trésorier lui remettait une lettre sur laquelle était inscrite la somme déposée. Cette lettre manuscrite et authentifiée prit le nom de lettre de change. Le pèlerin pouvait ainsi voyager sans argent sur lui et se trouvait plus en sécurité. Arrivé à destination, il récupérait auprès d’autres Templiers l’intégralité de son argent en monnaie locale. Les Templiers ont mis au point et institutionnalisé le service du change des monnaies pour les pèlerins.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »

Les commanderies

 

La commanderie de Coulommiers en ancienne Champagne

 

Une commanderie était un monastère dans lequel vivaient les frères de l’ordre en Occident. Elle servait de base arrière afin de financer les activités de l’ordre en Orient et d’assurer le recrutement et la formation militaire et spirituelle des frères de l’ordre. Elle s’est constituée à partir de donations foncières et immobilières.Même si les dons étaient en majorité composés de biens fonciers ou de revenus portant sur des terres, les dons de rentes ou revenus commerciaux n’étaient pas négligeables. Par exemple, Louis VII céda en 1143-1144 une rente de vingt-sept livres établies sur les étals des changeurs à Paris.

Type de dons

Les dons pouvaient être de trois natures différentes :

  • Donation pro anima: il pouvait s’agir d’une donation importante (qui était souvent à l’origine de la création d’une commanderie) ou alors d’un don foncier mineur ne portant que sur quelques parcelles. La motivation du donateur était d’invoquer le salut de son âme ou la rémission de ses pêchés.
  • Donation in extremis: ce type de donation était réalisé en majeure partie par des pélerins agissant par précaution. Ils effectuaient ce don avant de partir en Terre sainte. Peu nombreuses, ces donations ont été vite remplacées par le legs testamentaire.
  • Donation rémunérée : le donateur agissait dans le but de percevoir un contre-don. Il ne s’agissait pas exactement d’une vente mais plutôt d’un don rémunéré, assurant le donateur d’un avoir lui permettant de recevoir de quoi vivre. Le bénéficiaire (à cette occasion l’ordre du Temple) était également gagnant dans ce type de don, le contre-don étant d’une valeur inférieure. Le but de ce type de donation était de faciliter le processus de don, sachant que la cession de tout ou partie d’un bien foncier pouvait sérieusement entamer le revenu du donateur ou celui de ses héritiers. Il n’était pas rare d’ailleurs que certains conflits entre l’ordre et des héritiers surviennent en de pareils cas, le litige se réglant parfois par le biais de la justice.

 

Par essence, on peut citer tous les pays de l’Occident chrétien du Moyen Âge comme terres d’établissement de l’ordre du Temple. Ainsi, il y eut des commanderies templières dans les pays actuels suivants : France, Angleterre, Espagne, Portugal, Écosse, Irlande, Pologne, Hongrie, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas. De même, il existait des commanderies en Orient.

Selon Georges Bordonove, on peut estimer le nombre de commanderies templières en France à 700 La qualité de ces vestiges est très diverse aujourd’hui. Très peu ont pu garder intégralement leurs bâtiments. Certaines commanderies ont été totalement détruites et n’existent plus qu’à l’état archéologique. Seuls les documents d’archives et en particulier les cartulaires de l’ordre du Temple permettent d’attester de l’origine templière d’un bâtiment.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 9 mai, 2007 |Pas de commentaires »

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