Archive pour mai, 2007

TITRES ET QUALIFICATIONS DE LA NOBLESSE EN FRANCE

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TITRES ET QUALIFICATIONS DE LA NOBLESSE EN FRANCE

DUC

Autrefois on ne pouvait porter que le titre qui était attaché à la terre dont on possédait la seigneurie. Comme les fiefs titrés furent longtemps en petit nombre, la plupart des gentilshommes n’avaient que les qualifications de seigneur, dominus; d’écuyer, armiger; de damoiseau, domicellus; ou la dignité personnelle de chevaliers, miles.
Au XVe siècle, nos rois commencèrent à multiplier les érections de terres en marquisats, comtés ou baronnies. Dans l’origine, les lettres patentes ne spécifiaient point, la réservation du fief titré à la couronne, ou défaut d’hoirs mâles; mais, pour arrêter autant que possible l’augmentation de leur nombre, cette réversion fut formellement ordonnée par un édit de Charles IX, en 1564. Les successeurs de ce prince y dérogèrent presque toujours par une stipulation expresse; lui-même en avait donné souvent l’exemple. Le nombre des terres titrées s’accrut de jour en jour.
L’ambition impatiente ou déçue se lassa d’attendre la faveur royale, et l’usage de prendre des titres à volonté s’introduisit peu à peu sous le règne de Louis XIII. Il devint presque général sous Louis XIV.
M. le duc de Fezensac raconte, dans son histoire de la maison de Montesquiou, publiée en 1837, que ses ancêtres de la branche de Marsan s’étaient toujours contentés de s’appeler seigneurs; que son grand-oncle prit le premier le titre de comte de Marsan, et son aïeul celui de comte de Montesquiou. Un paysan, qui passait un acte avec ce dernier, prit la qualité de seigneur; interrogé par M. de Montesquiou, qui manifestait son étonnement, le villageois répondit: « Je suis seigneur comme vous êtes comte ».
Pour mettre un frein aux usurpations de titres, un arrêt de la cour du parlement de Paris, du 13 août 1663, fit défense à tous les propriétaires de terres de se qualifier barons, comtes, marquis, et d’en prendre les couronnes sur leurs armes, sinon en vertu de lettres patentes bien et dûment vérifiées en cour; à tous gentilshommes de prendre la qualité de messire et de chevalier, sinon en vertu de bons et valables titres; et à ceux qui ne sont point gentilshommes de prendre qualité d’écuyers, à peine de 1500 livres d’amende. Cet arrêt fut confirmé par diverses déclarations du roi, notamment par celle du 8 décembre 1699, qui le rend exécutoire dans les provinces d’Artois, de Flandre et de Hainaut, nouvellement réunies à la Couronne, et qui ajoute une amende de cinquante florins pour les nobles, de cent pour les roturiers qui auront usurpé les qualités de marquis, comte, baron et autres.
La négligence qu’on mit à faire exécuter ces défenses laissa accroître le mal à un tel point, que M. de Clairambault, généalogiste des ordres du roi, écrivait le 8 juin 1748 à M. le Tourneur, premier commis de la guerre : « La question que vous me proposez par votre lettre du 6 de ce mois, sur le titre de marquis pour M. de Brehan, me paraît un scrupule nouveau; car ce titre, ainsi que celui de comte ou de baron, sont devenus aussi prodigués et aussi communs pour les militaires, que celui d’abbé pour tous les ecclésiastiques sans abbaye; il est vrai que ces titres, n’étant pas soutenus de leurs vrais fondements, qui sont des lettres patentes d’érection, registrées soit pour le sujet, soit pour ses ancêtres, ne sont utiles que pour les adresses de lettres et les conversations avec des inférieurs; ainsi, je crois, monsieur, que vous pourrez faire là-dessus tout ce que bon vous semblera; l’abus en est si grand depuis longtemps, qu’il serait à présent bien difficile de le réformer. Quoique, dans la règle, je ne dusse passer dans les preuves de MM. les chevaliers des ordres aucun de ces titres de comtes, marquis et barons, etc., qui ne sont pas revêtus de lettres patentes registrées, je me trouve souvent obligé de suivre le torrent, parce que de le refuser à un lieutenant-général, quand il est ainsi qualifié dans ses prévisions, ce serait sembler vouloir le dégrader et me faire une affaire personnelle; cependant cela est, je vous l’avoue, contre toutes règles, de même que les couronnes qu’ils mettent à leurs armes, en conséquence de ces titres imaginaires. Votre question me rappelle un bon propos sur ce sujet : un marquis de l’espèce dont il s’agit, mécontent des plaisanteries d’un quelqu’un, s’échauffa jusqu’au point de le menacer de l’aller chercher et de le trouver dans quelqu’endroit qu’il pût se cacher; le plaisant l’en défia en lui disant qu’il connaissait un endroit où certainement il ne pourrait pas le trouver. – Et quel peut être cet endroit? dit le marquis. – C’est dans votre marquisat, répondit le plaisant.
Ainsi, dès l’année 1748, et de l’aveu de Clairambault, l’abus était devenu, sinon impossible, du moins très-difficile à réformer; et lui-même, généalogiste des ordres du roi, était souvent obligé de suivre le torrent. Un usage qui s’introduisit dans les admissions aux honneurs de la cour, sembla justifier les usurpations en les régularisant en certains cas. Le premier gentilhomme de service, chargé d’introduire la personne présentée, la nommait à haute voix en lui donnant la qualification qui se trouvait portée dans le certificat du généalogiste; et si l’impétrant n’avait pas eu jusqu’alors de titre, il en choisissait un parmi ceux de marquis, comte ou baron, celui de duc excepté. Cette qualification restait personnelle, il est vrai, au gentilhomme admis aux honneurs de la cour; à moins qu’il ne se pourvût en obtention de lettres patentes, et qu’il ne payât le droit de marc d’or prescrit par l’édit royal du mois de décembre 1770. Mais les déclarations et arrêts n’étaient pas mieux suivis sur ce point que sur les autres; et presque toujours les fils conservèrent les titres que leurs pères avaient ainsi obtenus, ou ne s’en dessaisirent que pour les changer contre d’autres plus éminents à leurs yeux. Tels étaient les lois et les usages qui régissaient la possession des qualifications nobiliaires, lorsque la révolution de 89 bouleversa l’ordre social en France.
Un décret de l’Assemblée constituante, du 19 juin 1790, supprima les titres et les armoiries. Mais le sénatus-consulte du 14 août 1806 et l’ordonnance du 1er mars 1808 les rétablirent, et l’article 74 de la charte de 1814, devenu l’article 62 de celle de 1830, est ainsi conçu: « l’ancienne noblesse reprend ses titres; la nouvelle conserve les siens. »
Sous la législation qui nous régit actuellement, nul ne peut prendre d’autres noms que ceux qui lui sont donnés dans son acte de naissance, à moins de s’y faire autoriser par ordonnance royale. Le ministère public, ou les particuliers ayant un intérêt direct, peuvent poursuivre l’exécution de cette clause; mais le nombre de ceux-ci est infiniment petit, et les poursuites faites d’office par celui-là sont extraordinairement rares.
D’ailleurs, le Code pénal ne prononce aucune condamnation contre la personne qui usurpe un nom; et c’est par une procédure purement civile qu’on peut attaquer le violateur de cette loi, et obtenir un jugement en vertu duquel les faux noms pris dans des actes de l’état civil doivent être rayés. Les frais de procédure et la possibilité d’éluder perpétuellement la loi, en changeant le nom qu’on usurpe ou seulement son orthographe, rendent les poursuites presque inutiles et illusoires.
La lacune de la loi est encore plus grande au sujet de l’usurpation de titre; les actes de l’état civil ne peuvent régulièrement la constater. Si l’on se reporte à l’acte de naissance d’un individu ou à l’acte de mariage de ses père et mère pour connaître les qualifications nobiliaires qu’il est droit de prendre, il sera presque impossible d’arriver à un résultat exact et satisfaisant. Car, dans les familles, la hiérarchie des titres amène des variations chaque fois qu’un décès change le chef de famille ou les membres intermédiaires entre lui et les petits-fils ou les cadets.
Il n’y a qu’un seul cas où l’usurpateur d’un titre soit sous le coup de la loi; c’est lorsque le motif qui l’a dirigé est lui-même répréhensible; mais c’est moins alors le fait lui-même que le but qui rend le coupable justiciable du tribunal correctionnel.
Au sein d’un abus aussi général, le titre de duc resta seul à l’abri des usurpations, parce que son importance et cette de la dignité de pair qui lui était presque inséparablement attachée, ne permettaient ni à la tolérance, ni à l’ambition d’aller jusque-là. On ne pensait même pas avoir besoin de prévoir de tels empiètements; et nous remarquons en effet, dans les arrêts ci-dessus mentionnés, que l’énumération des titres qu’il est défendu de prendre sans concession régulière passe sous silence celui de duc.
Le nombre des maisons ducales aujourd’hui existantes en France ne s’élève qu’à soixante, dont à peine la moitié est de création antérieure à 1789. Six ou huit seulement sont en possession de leur dignité en vertu de droits dont on puisse discuter la validité. Ce sont: 1ère, celles dont le titre vient d’une concession primitive, irrégulière; 2ème, celles qui possèdent leur titre par transmission, et dont la substitution n’a pas été revêtue de toutes les formalités nécessaires.
Le rang des ducs, qui a toujours été le premier en France, le petit nombre de personnes qui sont revêtues de ce titre, et l’espèce d’inviolabilité qui l’a mis à l’abri des usurpations, tels sont les motifs qui nous ont fait, dans le cadre de cet ouvrage, consacrer aux maisons ducales une partie spéciale et exclusive.
On donnait autrefois aux ducs les qualifications de Grandeur et de Monseigneur; mais depuis près d’un siècle, ces qualifications n’étant pas obligatoires, on les appelle simplement monsieur le duc. Le roi les traitait de cousins.
Dans la Grande-Bretagne, où les titres, à l’exception de celui de baronnet, sont exclusivement affectés aux pairies, il n’y a que vingt et un ducs anglais, sept écossais et un irlandais.
En Allemagne, on trouve les ducs d’Anhalt, de Brunswick, de Nassau, les grands-ducs de Bade, de Hesse, de Mecklembourg, tous souverains indépendants, faisant partie de la Confédération germanique.
En Espagne, le titre de duc est généralement affecté à la grandesse; en Italie, il est porté par un certain nombre de familles de la haute noblesse.
En Russie, il n’y a pas de duché; les membres de la famille impériale sont seuls qualifiés grands-ducs.

MARQUIS

Le nom de marquis, en vieux français marchis, a pour racine le mot marchio, employé dans la basse latinité. Il fut donné dans l’origine aux gouverneurs qui commandaient sur les marches ou frontières, et devint héréditaire comme leurs fonctions lorsque le régime féodal s’établit à la faveur de la faiblesse des successeurs de Charlemagne. Ainsi les anciens ducs de Lorraine prirent souvent le titre de marchis de Loheraine, comme on le voit dans le codicille de Thibaut III de l’an 1312, dans un acte de 1320, et dans le testament du duc de Jehan 1er, de 1377.
Les premiers comtes de Toulouse s’appelèrent quelquefois marquis de Provence; et les ducs de Savoie se qualifièrent toujours de marquis en Italie, marchio in Italia; mais cette qualification était alors d’un usage extrêmement rare. Elle ne devint plus commune qu’a partir de la fin du XVème siècle; c’est depuis ce temps qu’on a entendu par marquisat certains fiefs érigés sous ce titre par lettres patentes de nos rois, soit en considération de quelque service important, soit par finance. Les effets de cette création cessaient par l’extinction de la famille qui l’avait obtenue. La baronnie de Trans, érigée en marquisat par le roi Louis XII, au mois de février 1505, en faveur de la maison de Villeneuve, est le premier exemple, en France, de l’application de ce titre à des fiefs situés dans l’intérieur du royaume.
Le marquisat de Saint-Sorlin avait été érigé par le duc de Savoie, le 26 février 1460, en faveur de Gaspard de Varax; mais il n’est devenu français que par la réunion du Bugey à la Couronne. Les marquis de Nesle, dont la création est postérieure aux deux créations que nous venons de citer, se sont souvent appelés premiers marquis de France, parce qu’ils étaient les plus anciens de l’Ile-de-France.
Les noms de marquis et de margrave, (margrave, en allemand margraff, est formé des mots mark, frontière, et graf, comte), malgré leur communauté d’origine, ont acquis peu à peu une signification différente: le margrave, dans les temps modernes, est un prince allemand qui jouit de toutes les prérogatives attachées à la souveraineté.
Les premiers présidents du parlement de Bretagne étaient dans l’usage de prendre le titre de marquis.
Il y a quelques marquisats en Italie, comme celui de Final; en Pièmont, comme celui de Saluces; ils sont assez nombreux en Espagne; il n’y en pas en Suède, en Pologne, en Danemark.
Le titre de marquis était inusité en Angleterre, lorsqu’il fut donné en 1385, par Richard II, au comte d’Oxford. Il a été attaché depuis successivement à diverses pairies dont le nombre ne s’élève qu’à trente-sept: dix-neuf pour l’Angleterre, quatre pour l’Écosse et quatorze pour l’Irlande. Aux sept pairies ducales sont aussi attachés des marquisats; car, d’après la hiérarchie établie, pour être créé duc, il faut avoir une pairie au titre de marquis.
Ceux qui prétendent que le titre de marquis était inférieur en France à celui de comte, allèguent en faveur de leur opinion que nos rois n’ont érigé aucun marquisat en pairie. Mais cela s’explique naturellement: car depuis l’introduction des marquisats en France, toutes les créations de pairies nouvelles ont été faites sous le titre ducal.
D’ailleurs la cause a été décidée en faveur des marquis, lorsqu’un arrêt du conseil privé, du 10 mars 1578, régla qu’une terre érigée en châtellenie devait avoir d’ancienneté haute, moyenne et basse justice sur les sujets de cette seigneurie, avec marché, foire, péage, prévôté, église, etc., et qu’elle devait être tenue à un seul hommage du roi; que la baronnie serait composée de trois châtellenies, ou d’une baronnie et de six châtellenies, le tout tenu du roi; et que le marquisat renfermerait trois châtellenies. Quoique cette décision n’ait jamais été rigoureusement exécutée, elle indique la hiérarchie légale des titres; et dans tous les actes officiels émanés de l’autorité royale ou des cours souveraines, le titre de marquis a précédé celui de comte toutes les fois qu’il s’est agi des deux simultanément.
On pourrait tirer aussi un argument matériel de la forme de la couronne: celle des ducs est surmontée de huit fleurons; celle des comtes est rehaussée de seize pointes, terminées par une grosse perle; celle des marquis tient de l’une et de l’autre; elle est ornée de fleurons, séparés chacun par trois perles portées sur une même pointe.
Lorsque Napoléon constitua la noblesse impériale, il la composa de princes, de ducs, de comtes et de barons, à l’exclusion des titres de marquis et de vicomtes. La restauration rétablit l’ancien ordre de choses, et l’ordonnance du roi du 31 août 1847, concernant la chambre des pairs donna la préséance aux marquis sur les comtes. Depuis 1830, on en est revenu aux usages de l’empire, et il n’y a pas eu de concession des deux qualifications exclues par Napoléon.
Nous devons ajouter que, malgré la supériorité du titre de marquis sur celui de comte, aucun prince de la famille royal ne porta le premier, sans doute parce qu’il n’y eut jamais de fief érigé en marquisat assez considérable pour former l’apanage d’un rejeton de la maison de France. Mais cela ne touche en rien à la question de préséance, car
la naissance seule fixe le rang des princes du sang; ainsi les comtes d’Artois et de Provence précédaient, sous Louis XVI, le duc d’Orléans; le prince de Condé précédait le duc de Bourbon.

COMTE

Le nom de comte était connu chez les Romains; mais ce ne fut que sous les derniers empereurs qu’on commença à désigner par ce titre une personne constituée en dignité. Eusèbe dit que Constantin partagea les comtes en trois classes: ceux de la première étaient qualifiés illustres, ceux de la seconde clarissimes ou considérés, et ceux de la troisième très-parfaits. Les derniers avaient certains privilèges; mais les premiers et les seconds composaient seuls le sénat.
A peine le nom de comte devint-il un titre, qu’il fut ambitionné, et qu’en le prodiguant on lui enleva une partie de son prix.
Il y eut des comtes pour le service de terre, pour le service de mer, pour les affaires civiles ou religieuses, pour l’administration des finances et de la justice. Les latins les appelaient comites, du verbe comitari, accompagner, parce qu’ils formaient la suite du prince. C’était parmi eux que les empereurs choisissaient leurs généraux d’armée et les gouverneurs de province. En passant à de nouvelles dignités, ils retinrent leur titre primitif; d’où il arriva que ceux qui leur succédèrent dans ces dignités se firent appeler comtes, quoiqu’ils n’eussent jamais été attachés à la personne de l’empereur. Les anciens comtes du palais, à Rome, portèrent d’abord le nom de comites et de magistri; ils supprimèrent peu à peu cette dernière qualification. Les ducs n’étaient alors distingués des comtes que par la nature de leurs fonctions: ceux-ci étaient pour l’administration de l’intérieur, ceux-là pour la conduite de la guerre.
Les barbares, en s’établissant dans les Gaules et dans les autres provinces de l’empire d’Occident, n’abolirent point la forme du gouvernement romain, et conservèrent les titres de comtes et de ducs que portaient les gouverneurs des provinces et les magistrats des villes. Sous les rois de la seconde race, ces seigneurs, qui avaient été jusque-là amovibles, rendirent leurs fonctions héréditaires. Ils usurpèrent même la souveraineté des pays et des cités où ils commandaient, lorsque Hugues Capet et le comté de Paris, monta sur le trône. Son autorité n’était pas d’abord assez affermie pour s’opposer à ces usurpations; et c’est de là, dit-on, qu’est venu le privilège qu’ils ont encore de porter une couronne dans leurs armes. Peu à peu les comtes sont rentrés sous l’autorité royale, et leur titre n’a plus été qu’une qualification honorifique, laissée ou concédée par le prince, qui se réservait la juridiction et la souveraineté sur la terre qu’il érigeait en comté.
D’abord la clause de réversion du comté à la couronne, à défaut d’enfants mâles, ne fut point mise dans les lettres patentes d’érection; pour obvier à la multiplicité des concessions, Charles IX ordonna en 1564 qu’elle aurait lieu de droit, sauf dérogeance contraire. Cette réversion ne regardait que le titre et non le domaine, qui passa toujours aux héritiers ordinaires, mais sans attribution de la dignité.
Les plus anciens comtés sont ceux qui ont été inféodés par nos rois avant le XIème siècle. C’étaient des grands fiefs ou fiefs immédiats, auxquels on a donné le nom de provinces depuis leur réunion à la couronne. Il n’y avait en France, avant l’usage des érections de terres titrées, aucun duché qui ne fût grand fief; mais il y avait beaucoup de comtés qui ne l’étaient pas: comme ceux de Clermont en Argonne, de Dammartin, de Gien, d’Aumale.
Depuis un siècle, tous ceux qui ont été revêtus du titre de comte n’ont pas eu pour cela des domaines érigés en comté. Le roi accordait ce titre par simples lettres patentes, et de sa pleine volonté. L’enregistrement de ces lettres, par les cours supérieures, était seul indispensable comme mesure financière, bien plus que comme mesure d’ordre.
Nos ambassadeurs et nos plénipotentiaires étaient, au siècle dernier, dans l’usage de se qualifier comtes, pour s’entourer d’un éclat et d’un degré de considération proportionné à l’importance de leurs fonctions.
Les chanoines des chapitres nobles de Lyon, de Mâcon, de Brioude, de Saint-Claude, etc., prenaient le titre de comtes.
Il n’y a pas eu d’érection de pairie sous le titre de comté ou de baronnie, depuis celle de Villefranche en Rouergue, au mois d’août 1480, pour Frédéric d’Aragon, prince de Tarente.
En Angleterre, le titre de comte, carl, s’éteignait originairement avec celui qui l’avait reçu. Guillaume-le Conquérant le rendit héréditaire, l’annexa à plusieurs provinces, et le donna en récompense à quelques grands de sa cour, auxquels il accorda, pour soutenir leur rang, la troisième partie des deniers des plaidoiries, amendes, confiscations et autres revenus de la couronne, dans toute l’étendue de leur comté. Cette somme était payée par l’échevin de la province. Les comtes furent depuis créés par chartes; ils n’avaient ni autorité ni revenus dans le comté dont ils portaient le nom; leur titre comtal ne leur valait qu’une pension honoraire sur l’échiquier. C’est aujourd’hui une qualification nobiliaire attachée à un nombre assez considérable de pairies.
L’investiture de cette dignité se fait en Angleterre avec pompe: le roi, tenant les lettres patentes à la main, ceint l’épée à celui qu’il crée comte, lui met le manteau sur l’épaule, le bonnet et la couronne sur la tête, et le nomme consanguineus noster, mon cousin.
Il y a dans la Grande-Bretagne 226 comtes, dont 110 pour la pairie anglaise, 42 pour celle d’Écosse, 74 pour celle d’Irlande.

VICOMTE

Le mot de vicomte, en latin vice-comes, désigne en général celui qui tient la place du comte et qui remplit ses fonctions, qui vices comitis exsequitur.
Quoique le titre de comte fût en usage chez les Romains, et que quelques auteurs comparent les vicomtes à ces commissaires ou députés que l’on appelait legati proconsulum, il est certain que le titre de vicomte n’était pas connu à Rome, et qu’il n’a commencé à être employé qu’en France.
Les comtes des provinces avaient sous eux des comtes des villes; par exemple, le comte de Champagne avait pour pairs les comtes de Joigny, de Rhétel, de Brienne, de Portien, de Grand-Pré, de Roucy et de Braine; quelques écrivains y ajoutent celui de Vertus.
Cependant, il y avait certaines province où le comte avait sous lui, soit dans sa capitale, soit dans les principales villes de son gouvernement, des vicomtes au lieu de comtes particuliers, comme en Poitou où il y avait quatre vicomtés, qui étaient Thouard, Brosse, Châtellerault et Rochechouart. En Guienne et surtout en Languedoc il existait beaucoup de seigneuries vicomtales.
L’origine de l’institution des vicomtes remonte jusqu’aux temps mérovingiens; il en est fait mention dans le chapitre 36 de la loi des Allemands, publié pour la première fois par Thierry ou Théodoric, fils de Clovis, et roi de Metz et de Thuringe. Ils sont nommés vicecomites, parce que c’étaient des commissaires nommés par les comtes pour gouverner à leur place, soit en leur absence, soit dans les lieux où ils ne résidaient pas, à la différence des vici diminici qui étaient envoyés par le roi dans les provinces et les grandes villes. La loi des Lombards les appelle ministri comitum: ils tenaient la place des comtes dans les plaids ordinaires et aux grandes assises ou plaids généraux, nommés en latin mallum publicum. Ces mêmes officiers sont nommés dans les capitulaires de Charlemagne vicarii comitum, c’est-à-dire lieutenants des comtes; ils étaient au-dessus des centeniers. Leurs fonctions ont donné naissance à la dignité des vicomtes, en suivant la marche que nous allons indiquer.
Les comtes qui avaient le gouvernement des villes, se trouvant chargés tout à la fois du commandement des armées et de l’administration de la justice, et étant, par leur position, beaucoup plus versés dans l’art militaire que dans la connaissance des lois, se déchargeaient des menues affaires de la justice sur des vicaires ou lieutenants que l’on appelait vicomtes, viguiers (vicarii), et aussi prévôts ou châtelains, selon l’usage des provinces. La première de ces trois dénominations semble avoir été particulièrement affectée à ceux qui exerçaient leurs fonctions dans les villes. Cette classe de lieutenants était beaucoup plus éminente que les deux autres, qui administraient de simples châtellenies ou des seigneuries. Comme les fonctions de comte embrassaient le gouvernement et le commandement militaire ainsi que l’administration de la justice, celles des vicomtes s’étendirent aussi en leur absence aux mêmes objets, et comprirent également dans leur juridiction la ville et tout son territoire.
Le nombre des vicomtes, long-temps fort restreint, s’accrut beaucoup à partir du règne de Charles-le-Chauve; c’étaient en général des cadets de race comtale.
Sous les derniers rois carlovingiens, les ducs et comtes s’étant rendus indépendants et héréditaires dans leurs gouvernements, qui n’étaient auparavant que de simples commissions, les vicomtes imitèrent leur exemple.
Les offices des vicomtes furent inféodés comme ceux des ducs, des comtes, etc.; les uns relevèrent directement du roi, les autres furent sous-inféodés par les comtes.
L’historien du Languedoc, dom Vaissète, place dès le Xème siècle les vicomtes au nombre des grands vassaux de la couronne. Brussel, dans son traité de l’Usage des Fiefs, chap. 1er, P; 692, prétend au contraire que les vicomtés ne furent mis au rang des fiefs de dignité que vers le milieu du XIVème siècle; mais ce jurisconsulte a pris par mégarde l’époque même de le leur décadence pour celle de leur institution; car si ce fut alors que commença l’usage d’ériger par lettres patentes une multitude de simples fiefs en vicomtés, ces nouveaux vicomtes n’eurent, des anciens grands feudataires, que le titre; et il est certain, comme l’observe dom Vaissète, que dès le Xème siècle les vicomtes de Narbonne, d’Albi, de Nismes, de Beziers, de Polignac, jouissaient des droits régaliens dans leurs domaines, et de tous les attributs de la souveraineté.
Sous la restauration, la dignité de vicomte n’était qu’un titre, sans érection de terre, que le roi accordait par lettres patentes à des gentilshommes, ou en vertu de l’institution d’un majorat.
Napoléon, lorsqu’il avait constitué la noblesse de l’empire, en avait exclu la qualification de vicomte, comme celle de marquis. Depuis 1830, cette règle paraît avoir été suivie car on n’a pas d’exemple de création nouvelle de ces deux titres.
Dans la Grande-Bretagne, le nombre des vicomtes, viscount, est de 49 pour les pairies d’Angleterre, de 6 pour celles d’Écosse, et de 44 pour celles d’Irlande.

BARON

L’étymologie du mot baron ou ber, en latin baro, a donné lieu à une foule d’hypothèses, dont une des moins absurdes le dériverait du mot grec XXX, fort, puissant. Ce qu’il y a de plus vraisemblable, c’est que cette expression, dont l’origine celtique est incontestable, a pour racine primitive la syllabe bar ou ber, qui signifiait force, éclat, puissance.
Anciennement on entendait en France par barons tous les seigneurs qui relevaient immédiatement du roi; ainsi, ce mot comprenait indistinctement les ducs, marquis, comtes et autres vassaux directs de la couronne, comme on peut le voir par les diplômes et par les autres monuments émanés de l’autorité royale où le prince, s’adressant aux seigneurs de sa cour et de son armée, les appelle ses barons.
Le cartulaire de Philippe-Auguste donne la liste des barons français, au nombre de cinquante-neuf, qui servaient sous ce prince en 1214, et combattirent avec lui à la bataille de Bouvines.
Depuis le XIVème siècle, l’expression barons, prise dans une signification générale, s’appliquait aux principaux seigneurs d’un pays, à ceux qui avaient séance et voix délibérative aux états. Dans certaines provinces méridionales, on les appelait bons hommes, boni homines.
En Bretagne, les barons précédaient les vicomtes. On voit même que le parlement de Rennes, en vérifiant les lettres d’érection du marquisat d’Épinoy, déclara, par arrêt du 18 février 1575, que c’était sans préjudice du rang et des honneurs, droits et prééminences du baron de Vitré, qui siégeait le premier aux états.
Dans les temps modernes, ce terme a été pris dans une acception beaucoup moins générale, puisqu’il n’est plus que le titre affecté au possesseur d’une baronnie, qui ne prend rang qu’après les ducs, les marquis, les comtes et les vicomtes. C’est le dernier titre de la hiérarchie féodale, quoiqu’il y ait en France et en Allemagne d’anciens barons qui ne voudraient pas le céder à des nobles revêtus des autres qualifications.
Les trois premiers barons de France étaient ceux de Bourbon, de Conty et de Beaujeu, dont les fiefs ont été réunis, il y a plusieurs siècles, à la couronne.
Dans le clergé, il y avait des évêques, des abbés et des prieurs barons, soit qu’anciennement les rois leur eussent accordé ce titre, soit qu’ils possédassent, par leurs libéralités, des baronnies, ou qu’ils les tinssent en fief de la couronne.
Le chef de la maison de Montmorency prend le titre de premier baron de France, comme le plus ancien et le plus éminent de ceux du duché de France; quelquefois aussi il est qualifié premier baron chrétien, par corrélation sans doute avec le titre de roi très-chrétien, que porte son suzerain.
Des écrivains font aussi mention des titres de barons accordés à quelques-uns des principaux bourgeois de Bourges et d’Orléans, comme à ceux de Londres, sans emporter avec eux de caractère de noblesse.
La dignité de baron en Allemagne et en Angleterre a subi à peu près les mêmes phases qu’en France. Il y a aujourd’hui dans la Grande-Bretagne 304 pairies revêtues du titre de baron, 25 écossaises et 72 irlandaises.
Outre les titres de duc, marquis, comte, vicomte et baron, dont l’usage s’est conservé jusqu’à nos jours, et qui ont été appelés à faire partie des qualifications de la noblesse reconstituée par la charte de 1844, il y avait plusieurs autres dénominations génériques qui eurent un rôle analogue sous le régime féodal. Nous allons donner ici les principaux.

VIDAME

Les vidames, connus dans la Septimanie dès l’an 828, étaient originairement des officiers qui représentaient les évêques. Ils exerçaient la justice temporelle de ces prélats, de sorte qu’ils étaient à leur égard à peu près ce que les vicomtes étaient pour les comtes, avec cette différence cependant que dans chaque évêché il n’y avait qu’un seul vidame, et qu’il avait haute, moyenne et basse justice.
On les nommait vidames, vice-domini ou vice-domni, parce que l’évêque était appelé lui-même, par excellence, dominis ou domnus: d’où, en vieux français, on avait fait dom ou dam, qui signifiait seigneur.
Comme les vicomtes, ils changèrent leurs charges en fiefs, et de simples officiers ils devinrent vassaux de leur évêque. Il est à remarquer que la plupart des vidames ont pris leur nom des villes épiscopales, quoique leurs seigneuries en fussent souvent fort éloignées, tel que les vidames de Reims, d’Amiens, du Mans, de Chartres.

SIRE

La qualification de sire équivalait primitivement à celle de baron; lorsque cette dernière fut donnée aux gentilshommes qui obtinrent des érections de terre en des baronnies, la qualité de sire prévalut. Elle était prise par les sires de Beaujeu, de Montlhéry, de Coucy, de Bourbon, etc., pour se distinguer des barons inférieurs qui n’étaient point vassaux immédiats de la couronne.
La dénomination de sire, employée devant le nom de fief de cette manière, le sire de Joinville, ou Anseau, sire de Joinville, a toujours exprimé la haute noblesse; mais placée devant le prénom, comme sire Jean, sire Pierre, elle a toujours caractérisé la roture.
Dans le premier cas, on peut avec raison, prétendre que les titres de sire et de prince étaient synonymes; mais il faut remarquer qu’il s’agit alors d’une époque où le nom de prince n’avait pas la valeur et l’importance qu’on lui a attribuées dans les temps modernes.

CHATELAIN

On appelait seigneur châtelain, castellanus, celui qui possédait un château ou maison-forte munie de tours et fossés, et qui y avait justice avec titre de châtellenie.
Les ducs et les comtes ayant le gouvernement d’un territoire fort étendu préposèrent sous eux, dans les principales bourgades de leur département, des officiers qu’on appela castellani, parce que ces bourgades étaient autant de forteresses appelées en latin castella.
Les châtelains avaient dans leurs attributions le maintien des sujets dans l’obéissance et l’administration de la justice, qui formait alors un accessoire du gouvernement militaire. Ainsi, ce n’était primitivement que de simples officiers qui usurpèrent dans les temps de troubles la propriété de leur charge, de sorte qu’elle devint un titre de seigneurie et non plus une fonction personnelle, excepté en Auvergne, en Poitou, en Dauphiné et dans le Forez, où les châtelains étaient encore, au commencement de la révolution, de simples officiers.
On nommait châtelains royaux ceux qui relevaient immédiatement de la couronne, à la différence de ceux qui étaient vassaux d’une baronnie ou d’une autre seigneurie titrée. Pour la plupart ils avaient été originairement les simples gardiens de châteaux dont ils reçurent ensuite l’inféodation de nos rois comme récompense de leur fidélité. Ces châtelains tendant de plus en plus à abuser de leur autorité, Philippe-le-Bel et Philippe-le-Long les destituèrent tous en 1340 et 1346.

COMTOR

Le titre de comtor, qui est resté aux possesseurs de quelques fiefs en Auvergne, en Rouergue et dans le Gévaudan, signifiait, au XIème siècle, un vassal immédiat du comte, inférieur au vicomte, mais supérieur à tous les autres seigneurs. Dom Vaissète en conclut qu’on doit mettre de comtorat au rang des fiefs de dignité.

SATRAPE ET SOUDAN

Quelques membres de la maison d’Anduse et plusieurs seigneurs de Sauve prirent, dans le XIème siècle, le nom de satrapes. D’autres, de la maison de Preissac, en Guienne, portèrent jusqu’au XIVème siècle la qualité de soudans de Latran. On n’a pas besoin de faire remarquer que ces qualifications orientales ont été adoptées à l’occasion des premières croisades.

CAPTAL ET MISTRAL

La qualité de captal, en latin capitalis, que portaient les seigneurs de Buch, de la maison de Grailly, et les seigneurs de Puychagut, près de Marmande, signifiait chef ou capitaine. C’était le nom d’un office qui, comme celui de châtelain, se perpétua dans quelques familles, sans rien conserver de son ancienne signification.
La qualité de mistral, usitée dans quelques familles nobles du Dauphiné, comme celles de Falcos et de Montdragon, était le nom d’un office dont les principales fonctions étaient de percevoir les droits du dauphin et de tenir la main à l’exécution des jugements dans l’étendue de ses domaines. Valbonnais, dans son Histoire du Dauphiné, dit que cet office ne se confiait ordinairement qu’aux nobles qui faisaient profession des armes.

CHEVALIER ET ÉCUYER

La dignité de chevalier, en latin miles, était dans l’origine le grade le plus éminent de la noblesse militaire. Il n’y avait pas de récompense plus ambitionnée et plus capable d’animer et de redoubler le courage des guerriers dans les occasions périlleuses. Cette dignité, toute personnelle et on transmissible héréditairement, se conférait par une espèce d’investiture accompagnée de cérémonies religieuses et d’un serment solennel, excepté en temps de guerre, sur les champs de bataille, où la collation se réduisait à la simple accolade.
Il y avait deux classes de chevaliers: les bannerets, qui possédant de grands fiefs, avaient le droit de lever bannière et étaient tenus de soudoyer cinquante arbalétriers pour le service du roi; les bacheliers, qui, n’étant point barons ou n’ayant pas assez de vassaux pour lever bannière, servaient sous les ordres des premiers, et quelquefois même sous les enseignes des écuyers bannerets.
On rapporte la décadence de cette institution au privilège qu’eurent les prélats et les barons de certaines villes du royaume, comme à Beaucaire et à Limoges, d’anoblir les bourgeois en leur conférant la ceinture militaire, cérémonie en usage pour armer un chevalier. L’invention de la poudre et la révolution qu’elle apporta dans la tactique et la discipline militaire doivent être regardées comme les deux plus véritables causes de l’anéantissement de la chevalerie.
Nos rois introduisirent, à la fin du XIVème siècle, l’usage d’anoblir par la chevalerie, et ce ne fut depuis qu’une simple qualification, d’abord caractéristique d’ancienne noblesse, et dans la suite prodiguée aux familles encore trop récente pour pouvoir s’attribuer des titres de dignité.
Un édit de Louis XIV, du mois de novembre 1702, porta création dans les pays de Flandres, d’Artois et de Hainaut, de 200 chevaliers héréditaires qui se recruteraient parmi les principaux gentilshommes de ces provinces.
En Lorraine, les expressions lettres d’anoblissement ou de chevalerie étaient devenues synonymes, car les ducs avaient pris la coutume d’accorder la qualification de chevalier à tous ceux qu’ils élevaient à l’ordre de la noblesse.
On appelait écuyers, armigeri, les gentilshommes qui n’étaient pas encore parvenus à la chevalerie. Ils ne pouvaient porter, au lieu d’éperons dorés et d’habits de velours, que des éperons argentés et des habits de soir.
Le titre d’écuyer et de chevalier était d’abord affecté à la noblesse faisant profession des armes, à l’exclusion de celle qui devait son origine aux grands offices et aux charges de la magistrature. Aussi, les présidents et les conseillers des cours souveraines ne prirent d’abord que la qualification de maître, équivalente alors à celle de noble; mais dans la suite les gens de robe et autres anoblis prirent les mêmes titres que la noblesse d’épée.
Il y avait certains emplois dans le service militaire et quelques charges qui donnaient le titre d’écuyer, sans attribuer à celui qui le portait une noblesse héréditaire et transmissible. C’est ainsi que la déclaration de 1651 et l’arrêt du grand conseil portaient que les gardes du corps du roi pouvaient se qualifier écuyers. Les Commissaires et contrôleurs des guerres et quelques autres officiers prenaient aussi le même titre.

VARLET

La qualité de valet ou varlet étai autrefois honorable et synonyme de celle d’écuyer. Les fils des princes eux-mêmes prenaient souvent ce titre. Villebardouin s’en sert pour désigner le fils de l’empereur dans plusieurs passages de sa chronique. Du Chesne, en son histoire de la maison de Richelieu, rapporte le titre de l’an 1201, dans lequel Guillaume du Plessis se qualifie valet, mot qui signifie, dit-il, écuyer ou damoisel. Il ajoute que les nobles, en s’intitulant valets donnaient à connaître par là qu’étant issus de chevaliers, ils aspiraient eux-mêmes à le devenir. Il cite plusieurs titres anciens où un personnage noble, qualifié valet, se dit fils d’un chevalier. Wace, dans son roman de Brut, s’exprime ainsi en parlant du jeune Richard, duc de Normandie;
Ni ère mie chevalier, encore ère valeton
N’avoir encore en vis ne barbe, ne grenon.
Ducange dit qu’on a appelé valeti les enfants des grands seigneurs qui n’étaient pas chevaliers, et qu’on a donné ce titre à des officiers honoraires, comme les valets-tranchants, les valets-échansons.
Plusieurs auteurs dérivent l’expression valet de l’hébreu valad, qui signifie enfant; d’autres lui donnent pour racine le mot bar, qui veut dire fils, et que les Espagnols ont reçu des Sarrazins, et en le changeant en varo, d’où l’on a fait varelet et par syncope varlet, comme on disait autrefois. Dans une troisième hypothèse, elle aurait une origine commune avec le mot baron.
Les varlets remplissaient à peu près les mêmes fonctions que les écuyers auprès des chevaliers, et portaient leur écu ou bouclier. Cependant il semble que la condition du varlet se rapprochait plus de celle du page.
Nos cartes à jouer offrent une preuve sensible et péremptoire de l’honneur qui était attaché à cette qualité, car les quatre valets reçurent les noms des guerriers les plus célèbres.

DAMOISEAU

Le titre de damoiseau ou damoisel, en latin domicellus, diminutif de dominus, seigneur, fut, comme ceux d’écuyer et de varlet, porté par les enfants de souverain et de très-grands princes, et réservé en général aux fils de chevaliers. Il est synonyme de donzel, expression usitée jadis en Périgord, en Quercy et dans d’autres provinces méridionales.
Les seigneurs de Commercy prenaient héréditairement la qualité de damoiseau, affectée sans doute à la possession de ce fief. C’était un franc-alleu qui avait conservé de très-beaux droits de souveraineté.

GENTILHOMME

Le gentilhomme est l’homme noble d’extraction, nobilis genere, à la différence de celui qui est anobli par charge ou par lettres du prince, et qui, étant noble sans être gentilhomme, communique la noblesse à ses enfants, lesquels deviennent gentilshommes.
Quelques écrivains pensent que ce mot vient de l’expression latine gentis homines, qui signifie les hommes de l’État, c’est-à-dire dévoués au service du pays, comme l’étaient autrefois les Francs. Tacite, parlant des moeurs des Germains, dit que les compagnons du prince n’abordent les affaires qu’après avoir embrassé la profession des armes, que l’habit militaire est pour eux la robe civile, qu’ils ne sont jusque-là que membres de familles particulières, mais qu’alors ils appartiennent à la patrie et à la nation, dont ils deviennent les membres et les défenseurs.
L’opinion la mieux fondée donne pour racine au mot gentilhomme l’adjectif gentiles, qui signifiait d’abord les rejetons de même famille, et qui devint ensuite l’épithète générique de ceux qui étaient, par leur naissance distinguée, en état de prouver leur origine et leur ancienneté.
La qualité de gentilhomme exprimait autrefois une noblesse féodale dont l’origine remontait aux temps les plus reculés, et ajoutait encore l’idée d’une ancienne extraction celle d’une longue possession de services militaires. Cette qualité fut tellement en honneur que plusieurs de nos rois n’avaient d’autre serment que la foi de gentilhomme. François 1er, dans le lit de justice qu’il tint le 20 décembre 1527, dit qu’il était né gentilhomme et non roi; et Henry IV, lorsqu’il prononça le discours d’ouverture des états à Saint-Ouen de Rouen en 1596, déclara qu’il n’établissait pas de distinction entre les princes du sang et sa brave et généreuse noblesse, la qualité de gentilhomme, ajouta-t-il, étant le plus beau titre que nous possédions.
Lorsque la qualification de gentilhomme devint commune à toute la noblesse, on y ajouta les distinctions de la naissance pour en relever la valeur. De là sont venues les expressions: gentilhomme de nom et d’armes, de haut parage, de sang, etc.
André Duchesne, historiographe de France, dit que les gentilshommes de nom et d’armes sont ceux qui peuvent montrer que le nom et les armes qui leur appartiennent ont été portés de temps immémorial par leurs aïeux, et qu’ils ont toujours fait profession de cette qualité, dont on ne peut découvrir l’origine.
Froissard avait dit auparavant de quelques chevaliers: Ils sont gentilshommes de nom, parce que leur noblesse est aussi ancienne que leur nom, qui les a toujours distingués des autres hommes et des anoblis; gentilshommes d’armes, parce qu’ils ont été les premiers à s’illustrer dans les pays conquis, et parce que les armoiries suivent naturellement les noms.
Le P. Menestrier pense que le gentilhomme de nom et d’armes est celui qui, sans aucun reproche de roture paternelle ou maternelle, a un nom de famille et des armoiries connus soit par le témoignage de gens de même qualité que lui, soit par les tournois, par les registres des hérauts dans lesquels sont inscrits et les noms et les armes des plus illustres familles, soit enfin par les titres. Il dit aussi qu’on peut donner cette qualité aux seigneurs qui avaient le droit de porter bannière dans les armées, d’y représenter leurs armoiries, et d’y crier leur nom pour rallier les troupes.
On peut donc conclure, de toutes ces opinions, que la noblesse de nom et d’armes est celle qu’on appelle de race chevaleresque, c’est-à-dire celle dont l’origine est inconnue et aussi ancienne que l’hérédité des fiefs et que l’usage des noms de famille.
En Bretagne, la noblesse ne prenait souvent aucun titre, mais on reconnaît son caractère dans les partages, où l’aîné prend toujours la qualité d’héritier principal et noble. Cette formule, particulière à la province, tenait à un point de sa législation. Avant l’an 1185, les fiefs se partageaient également entre tous les mâles de la même maison. A cette époque, Geoffroy II, duc ou comte de Bretagne, tint une assise dans laquelle, du consentement des prélats et des barons, il régla que désormais les aînés hériteraient de toutes les possessions féodales de leur maison, à la charge de pourvoir à la subsistance de ses juveigneurs ou puînés, suivant leur condition. Cette ordonnance, qui assurait la conservation des grandes familles et les services militaires dont étaient tenus les vassaux des ducs de Bretagne, est appelée communément l’assise du comte Geoffroy.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 27 mai, 2007 |1 Commentaire »

Chevaliers ! à vos Ordres ….

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De l’Ordre des Chevaliers Hospitaliers du Saint-Esprit de Jérusalem, dit de Montpellier et de Sainte-Marthe.
Le droit d’Hospitalité est si ancien et si agréable à Dieu, que les Patriarches Abraham, Loth, et Tobie l’ayant eu en singulière recommandation, ils méritèrent de loger les Anges chez eux; et dans la naissance de la religion Chrétienne, la famille du Lazare et des deux Maries, Magdeleine et Marthe eurent l’honneur d’exercer la même Hospitalité envers Notre-Seigneur; mais l’une de ces deux soeurs Magdeleine s’appliqua particulièrement à la contemplation des choses Divines, et Marthe s’adonna à l’économie et à l’Hospitalité, ce qui donna lieu aux Chevaliers Hospitaliers de Jérusalem, dont je parle en ce Chapitre, de prendre cette Sainte pour Patronne et protectrice, sous le titre du Saint-Esprit, dont les grâces furent distribuées aux Apôtres assemblés en Jérusalem.
La persécution exercée au Levant par les Infidèles, contre les défendeurs de la Foi, et les charitables Chrétiens, leur fit quitter le séjour de Jérusalem pour s’établir en France, où ils furent favorablement reçus (selon les titres de cet Ordre) en la Province de Languedoc, dans le diocèse de Magalonne, par le Seigneur de Montpellier, qui leur fit bâtir un Hôpital, auquel le Généralat de l’Ordre appelé du Saint-Esprit fut uni.
Le premier Chapitre général fut tenu à Montpellier l’an 1032, où se trouvèrent des Commandeurs de toutes les parties de la France, d’Allemagne, de Pologne, d’espagne, d’Angleterre, et autres lieux.
Jacques Roi d’Aragon Seigneur de Montpellier, s’étant servi de ces Chevaliers pour reconquérir la Murcie, leur fit bâtir plusieurs Maisons dans ses États en 1265 comme rapporte Jean Mariana dans son Histoire d’Espagne: et Eudes Duc de Bourgogne, qui avait beaucoup de zèle pour ces Hospitaliers fit en leur faveur plusieurs fondations.
Il est fait mention dans leurs Archives de quatre Hôpitaux de cet Ordre fondés dans les villes de Dijon, Besançon, de Tonnerre, et de Constances.
L’emploi de ces Chevaliers était d’entretenir les enfants exposés et orphelins de l’un et de l’autre sexe, les estropiés et invalides, les insensés et troublés d’esprit; d’assister les pauvres vieillards, les familles tombées en nécessité par quelque accident de la vie, qu’on appelle pauvres honteux, les malades de peste, c’est pourquoi ils faisaient un voeu de Martyre. Ils logeaient aussi les pèlerins, leur tenaient les passages libres, et sur mer et sur terre, lorsqu’ils allaient aux lieux Saints, rachetaient les Esclaves détenus chez les Infidèles, dotaient les pauvres filles, enseignaient les Arts libéraux et mécaniques aux orphelins, lorsqu’ils y étaient propres, afin qu’ils ne fussent point à charge à personne, et qu’ils pussent servir le public; enfin ils exerçaient, disent leurs statuts, tous les actes de miséricorde et de charité, méprisant leur propre vie pour le salut de leur prochain.
Les Papes ont eu cet Ordre en si particulière recommandation, qu’ils lui ont donné une infinité de grâces et de privilèges: spécialement ils ont permis à tous Religieux et Religieuses d’autres instituts qui se retirent chez eux, de commuer leurs voeux.
Il fut confirmé par deux Bulles du pape Innocent III des années 1198 et 1204 par une d’Honoré III de l’an 1217 et par une autre de Grégoire XI de l’an 1372 qui reconnut la maison de cet Ordre fondée à Montpellier pour Général et pour Chef, en faisant profession de la règle de Saint-Augustin.
En ces derniers temps l’an 1625 le Pape Urbain VIII favorisa de la Bulle les Chanoines Réguliers, les Clercs, les Laïcs, les Officiers, et tous ceux de l’un et de l’autre sexe qui font profession de cette Règle de l’Ordre du Saint-Esprit.
Il y a des Lettres patentes des Rois Henry II de 1553, Charles IX de 1562, Henry IV de 1608 et 1609, Louis XIII de 1610, 1612 et 1618 et du Roi Louis le Grand, données à Paris le 9 Septembre 1647 et à Dunkerque en 1671 enregistrées au Grand Conseil à Paris, le 18 Juin de la même année, pour la direction des Hôpitaux, Maladreries et lieux pieux de cet Ordre et Milice du Saint-Esprit.
La marque de cette institution est une double Croix blanche échancrée et Patriarcale. Outre le voeu que font ces Chevaliers, de résister aux Infidèles et de servir les malades dans les Hôpitaux, ils font preuve de vertu et de Noblesse de quatre lignes.
De l’Ordre des Chevaliers et Hospitaliers de Saint-Lazare de Jérusalem.
L’Ordre de Saint-Lazare prend son nom du Lazare qui fut ressuscité par Notre-Seigneur, comme il se voit dans l’Évangile de Saint-Jean. Et les Lépreux ou Ladres l’ayant pris pour Patron, l’on a communément appliqué aux Hospitaliers de cet Ordre, le titre de Maladrerie, Léproserie, Ladrerie, Lazaret, ou Maison de Saint-Lazare.
Ceux qui étaient infectés de cette maladie contagieuse étaient séparés des autres personnes, selon la Loi de Dieu. Et ils devaient demeurer hors les villes, suivant la Loi établie en Samarie, rapportée par Joseph en ses Antiquités Judaïques.
Les Lépreux étaient tenus par les Règlements de ce Royaume, de prendre la qualité de Ladres dans les Actes publics qu’ils passaient, et il leur était défendu d’aspirer à aucune charge publique, dont ils devaient se démettre en cas qu’ils en fussent pourvus. Il y en a un exemple dans un Arrêt de l’Échiquier de Normandie, pour un Sergent du ressort du Pont-Audemer. Et l’article 274 de la Coutume de cette Province contient que celui qui est jugé devoir être séparé pour maladie de Lèpre, retient l’héritage auquel il succède seulement par usufruit sans le pouvoir aliéner.
Les auteurs qui ont écrit de l’ancienneté de cet Ordre, en établissent le dessein et le fondement dès le premier Concile célébré à Jérusalem par les Apôtres avant leur séparation l’an 34 de la Naissance de Jésus-Christ; où après qu’ils eurent ouï les plaintes qui étaient faites sur l’administration des annonces, et qu’ils eurent considéré que la prédication de la parole de Dieu ne leur permettait pas de vaquer aux ministères extérieurs, et au secours que la miséricorde doit au prochain, ils jugèrent à propos de s’en décharger, comme il est porté dans les Actes des Apôtres. Et pour cet effet, ils élurent en même temps indifféremment du nombre des Juifs et des Gentils, des personnes illustres en vertu, comme Saint-Étienne, Philippe, Procore, Nicanor, Timon, Parmenas, et Nicolas d’Antioche, auxquels ils confièrent la recette et la disposition des charités publiques, et généralement tous les exercices des oeuvres de miséricorde. Tellement qu’on peut compter ceux-ci pour les premiers Hospitaliers de la Religion, qui a depuis porté le nom de Saint-Lazare.
Sans remonter dans les siècles si éloignés, on peut dire que l’établissement de l’Hospitalité et des lieux pitoyables de cet Ordre, a commencé par les soins de Gérard de Thon Provençal, natif de l’Ile de Martigues, qui a été le premier Grand Maître et Commandeur qui favorisa la prise de Jérusalem conduit par la valeur de Godefroy de Bouillon le Vendredi 15 Juillet de l’année 1099.
De Grec cet Ordre se rendit Latin, changeant la règle de Saint-Basile en celle de Saint-Augustin: ce qui fut fait avec l’aveu des Papes Gelase II et Calixte II. Et depuis il fut approuvé par Grégoire IX comme il se voit par leurs Bulles.
Raimond du Puy étant élu Supérieur de cet Ordre, il composa de nouvelles constitutions, qu’il fit approuver l’an 1123 à Calixte II ajoutant à son institut la profession des trois voeux de Religion.
Pendant que ces Chevaliers vivaient dans la Terre Sainte, exerçant avec zèle la fonction de leur Ordre, la nouvelle vint en France d’une irruption que les Egyptiens et les Arabes avaient faite dans la Galilée et dans la Syrie. Cette triste nouvelle émeut le zèle et le courage du Roi Louis VIII dit le Jeune, et le porta à solliciter le Pape Eugène III qui avait été Moine de Cisteaux d’assembler un Concile, et de pourvoir de remède aux violences qu’exerçaient les Infidèles contre les Chrétiens. Ce Concile fut tenu à Vézelay l’an 1145 le Pape et le Roi y assistèrent en personne, Saint-Bernard Abbé de Clervaux y harangua avec véhémence, et d’un commun avis des Prélats et des Princes, on conclut une expédition en la Terre Sainte. Le Roi Louis y alla, et l’an 1148 amena ces Chevaliers Hospitaliers en son Royaume, et leur donna l’an 1150 une Église dans Paris.
Les voyants résolus de faire un Corps de leur Compagnie en France, sans préjudice néanmoins de l’obéissance qu’ils devaient à leur Grand Maître, qui était demeuré dans la Terre Sainte en la ville d’Acre, alors Siège principal de leur Religion; il leur donna son château de Boigny situé près d’Orléans, pour y établir leur Chef et Supérieur deça les mers. François le Maire dans ses Antiquités de la ville d’Orléans, et René Chopin en son livre de Sacra Politia, font mention de cette demeure de Boigny ou Bony. Les Lettres de cette donation paraissent encore aujourd’hui datées de l’an 1154 et signées de plusieurs grands Officiers.
Enfin cet Ordre se trouvant en un déplorable état dans le Levant, il perdit par l’invasion du Turc l’Hôpital de Constantinople, et celui de Saint-Samson qu’ils avaient à Corinthe dans la Morée.
Cet Ordre ne subsiste donc plus que dans l’Europe, et la France a maintenant son Siège principal.
Les Papes notamment Jean XXII, Grégoire X, Paul II et Urbain VI l’affermirent, et le favorisèrent de plusieurs grâces et privilèges. La forme du gouvernement de cet Ordre fut observée jusqu’à la fin du 15 siècle, dans lequel la rigueur des Constitutions fut relâchée par le malheur du temps, et par l’instabilité de toutes les choses humaines que ne sauraient longtemps subsister dans la perfection: les Frères de cet Ordre prenant la liberté de se marier, se prévalurent de la négligence que l’on apportait à maintenir les biens vacants de l’Ordre, et à y pourvoir des Sujets capables, ce qui leur donna lieu de transférer dans leurs Maisons profanes celles de la Religion, et de se les rendre héréditaires.
Il semblait alors, que cet Ordre fut mis en proie au premier occupant: la Bulle du Pape Innocent VIII de l’an 1489 le fait assez connaître; car il le supprima pour l’unir avec ses biens et privilèges, à celui de Saint-Jean de Jérusalem. Ce qui fut confirmé par autre Bulle de Jules II de l’an 1505.
L’Empereur Charles-Quint obtint du Pape Léon X le rétablissement de cet Ordre dans les Royaumes de Sicile et de Naples, et notamment la réunion des Hôpitaux de Capoue, et Messine et de Panorme, nonobstant l’extinction faite par Innocent VIII.
Philippes II Roi d’Espagne, eut recours au Bien Heureux Pie IV pour obtenir la Bulle qui commence inter assiduas, en date de 1565 par laquelle il rétablit absolument l’Ordre de Saint-Lazare; nonobstant la réunion de toutes les Commanderies, Hôpitaux et Chapelles qui se trouveraient dans les États; sous un Chef qu’il fit nommer à sa dévotion, savoir Jeannot de Castillon Milanais son Sujet.
Le même Roi Philippes se prévalant de l’inclination que le Pape Pie IV lui témoignait à cause de la victoire de Lepante remportée par Jean d’Autriche son frère naturel, impetra de lui en faveur de Jeannot de Castillon, une très ample Bulle l’an 1572 qui commence Injunctum nobis.
Jeannot de Castillon étant décédé à Verceil ville de Piémont, où Emanuel Philebert Duc de Savoie l’avait gracieusement attiré, il obtint l’an 1572 la grande Maîtrise du Pape Grégoire XIII auquel il exposa que l’Ordre de Saint-Lazare était presque éteint et ruiné, qu’il était sans Chef et sans appui, et que si sa Sainteté lui voulait accorder l’union de cet Ordre et de ses biens à celui de Saint-Maurice, dont il avait obtenu l’institution un mois auparavant du même Pape: et outre, s’il lui plaisait de lui en attribuer la qualité de Grand Maître et à ses successeurs Ducs de Savoie, il s’obligerait d’entretenir deux Galères au Port de Villefranche de Nice contre les Infidèles et les Pirates, à la disposition du Saint Siège; et promit aussi d’établir, comme il fit, deux demeures pour ces Chevaliers à Nice et à Turin.
Le Pape attiré par ces offres, lui fit expédier une Bulle au mois de Novembre l’an 1572 qui commence pro commissa; par laquelle il lui accorda ses demandes, à l’exception toutefois des biens de Saint-Lazare qui se trouveraient dans les États du Roi Catholique.
Le Duc de Savoie ayant obtenu ce qu’il désirait du Saint Siège, prit possession sans difficulté des Commanderies de Saint-Lazare, qui étaient en sa puissance, et les unit à l’Ordre de Saint-Maurice nouvellement institué par la Bulle du même Grégoire qui commence, Christiani populi corpus, en date du mois d’octobre 1572, s’attribuant le titre de Grand Maître des Ordres de Saint-Maurice de la légion de Thèbes, et de Saint-Lazare de Jérusalem: mais il n’a jamais été reconnu par la France, ni hors de ses États, pour Chef de l’Ordre de Saint-Lazare.
Charles Emanuel Duc de Savoie, fils et successeur de Philebert Emanuel suivant le dessein de son père, obtint une autre Bulle du Pape Clément VIII qui commence Romanum Pontificem, donnée à Rome le 9 Septembre 1603 laquelle confirme tous les privilèges de l’Ordre de Saint-Lazare avec les Bulles de Pie IV et de Grégoire XIII.
Pour découvrir évidemment la nullité de ces procédures, il importe d’observer que toutes les Bulles émanées au préjudice de cet Ordre, tendances à sa suppression, ou à son union avec ceux de Saint-Jean et de Saint-Maurice, ont été accordées in forma gratiosa, et sans ouïr les personnes intéressées. Ce qui répugne aux Constitutions Canoniques, et aux Décrets des Conciles, spécialement de ceux de Constance et de Trente, qui déclarent toutes celles de cette nature subreptices, et qui défendent toutes annexes et unions de bénéfices sans contestation de cause.
Dès l’année 1547, la France commença à découvrir clairement les usurpations qu’on faisait sur l’Ordre de Saint-Lazare, sous prétexte des Bulles d’Innocent et de Jules: le Grand Maître Claude de Mareuil et les Chevaliers de cet Ordre en firent plainte au Roi Henry II et se pourvurent en la Cour de Parlement contre l’extinction de cet Ordre, et son union à celui de Saint-Jean, dont s’ensuivit un Arrêt rendu le premier Mars, qui déclara abusives l’extinction et l’union, et par conséquent les Bulles inutiles et sans effet, pour n’avoir point été exécutées selon la forme des Décrets du Concile de Constance.
On n’ignore pas que les Chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem n’aient obtenu dans Lyon des Lettres patentes du Roi Henry III de l’an 1574 qui était le premier de son règne, confirmatives de la réunion qui s’était faite avec leur Ordre de quelques Commanderies de celui de Saint-Lazare, dont ils jouissaient en vertu des Bulles d’Innocent VIII et de Jules II. Mais depuis, ce Prince révoqua ces Lettres, et nomma Aimar de Chattes Grand Maître de cet Ordre, et le maintint en la Commanderie de Bony contre celui de Malte, qui en avait pourvu un de ses Chevaliers l’an 1586 comme l’a remarqué René Chopin.
Philebert de Nerestang fut appelé par le Roi Henry IV l’an 1606 à la charge de Grand Maître de l’Ordre de Saint-Lazare, et Sa Majesté l’envoya au Pape Paul V pour traiter avec lui du rétablissement et de la conservation de cet Ordre dont il se protestait restaurateur. Le Pape trouva bon pareillement d’ériger à l’instance du Roi l’Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel, ce qu’il fit par sa Bulle qui commence Romanus Pontifex, en date des Calendes de Mars l’an 1607 et fit union du même Ordre à celui de Saint-Lazare; Ensuite de quoi, le Roi donna au même sieur de Nerestang, les provisions de la Charge de Grand Maître des deux Ordres, en date du mois d’Avril 1608.
Enfin le Roi Louis le Grand, par ses Édits du mois d’Avril 1664 et du mois de Décembre 1672 vérifiés au Grand Conseil le 20 Février 1673 unit pareillement à la Communauté de ces deux Ordres de Saint-Lazare de Jérusalem et de Notre-Dame du Mont-Carmel, les Ordres Hospitaliers du Saint-Esprit de Montpellier, de Saint-Jacques de l’Épée, de Saint-Jacques de Lucques, du Saint-Sépulcre, de Sainte-Christine de Somport, de Notre-Dame Teutonique, de Saint-Louis de Bouchereaumont, et autres.
Ces Édits et les Arrêts rendus en conséquence, ont été confirmés par la Bulle de Mr. le Cardinal de Vendosme Legat à latere en France, du Pape Clément IX en date du mois de Juin 1668.
Les Chevaliers de cet Ordre de Saint-Lazare à la différence des Clers peuvent maintenant se marier en observant la chasteté conjugale. Ils font preuves de Noblesse de quatre Races paternelles et maternelles, et portent la Croix d’or à huit pointes pommetées. Le ruban est de soie violette ou amarante.
De l’Ordre des Chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.
La religion de Saint-Jean de Jérusalem a pour Fondateur Gérard, de la Province de Toulouse, en 1099. Le Pape Caliste II, la confirma en 1120 et Honoré III en 1125. Barbosa fait mention de ces Hospitaliers, qui s’érigèrent en forme de milice pour assurer les chemins, et pour garder le Saint-Sépulcre: mais Saladin Prince des Sarrazins en Egypte, s’étant emparé de Jérusalem en 1187, ils furent contrains de se réfugier à Marget en Phénicie, où ayant demeuré quatre ans, ils se retirèrent en 1191 à Ptolemaïde, ou Acre en Syrie, conquise par Philippe-Auguste, et lui donnèrent le nom de Saint-Jean d’Acre. Leur nombre s’étant accru, ils se mirent sous la règle de Saint-Augustin; et outre le soin qu’ils prenaient des malades, ils faisaient aussi la guerre aux Infidèles, sur lesquels ils remportèrent plusieurs victoires. S’étant établis en Espagne, ils y combattirent les Mores. En 1291 ayant été forcés de céder la ville d’Acre aux Sarrazins, et de quitter la Palestine, ils firent leur retraite en l’Ile de Chypre, d’où en 1208 ils passèrent en Ile de Rhodes qu’ils prirent étant aidés des Chrétiens occidentaux, en ayant chassé les Turcs qui la possédaient sous Ottoman leur Empereur. Ils demeurèrent à Rhodes 214 ans, et furent appelés Chevaliers Rhodiens. Les Turcs sous Soliman, reprirent Rhodes le 25 Décembre 1522 après un long siège, mais ces Chevaliers en sortirent avec des conditions honorables. Enfin, l’Empereur Charles-Quint leur donna l’Ile de Malte en 1529 à la charge de l’hommage et reconnaissance d’un oiseau de proie tous les ans, comme Roi de Sicile.
Cet Ordre comprend trois Etats, celui des Chevaliers, celui des Servants d’armes, et celui des Chapelains, suivant la division faite en 1230. Les Chevaliers sont Nobles de quatre races, du côté paternel et maternel, et portent les armes. Les Servants d’armes sont de bonne famille, et souvent Nobles et Gentilshommes: mais n’ayant pas la noblesse de quatre races, ils sont dans ce second rang; Les Chapelains ou Prêtres Conventuels, sont Nobles ou de famille considérable, et sont destinés à l’Eglise.
Il est divisé en huit Langues ou nations, qui sont Provence, Auvergne, France, Italie, Aragon, Allemagne, Castille, et Angleterre. Ces Langues ont chacune leur Chef, appelé Bailly Conventuel. Il y a aussi plusieurs grands Prieurés, et des Baillifs Capitulaires: comme en la Langue de France, le Chef ou Bailli Conventuel, est l’Hospitalier de Malte: les Grands Prieurés sont France, Aquitaine, et Champagne: les Baillifs Capitulaires, sont le Bailly de la Morée, et le Grand Trésorier. Dans chaque prieuré il y a plusieurs Commanderies, dont les unes sont destinées aux Chevaliers, et les autres aux Servants d’armes et Chapelains.
Les Chevaliers portent la Croix échancrée à huit pointes, émaillée de blanc: les Servants d’armes la portent aussi avec permission du Grand Maître. Les Chapelains la portent ordinairement de toile blanche cousue sur leur manteau. Dans leurs armes, les Chevaliers, et les autres aussi, ajoutent en chef, une Croix d’argent, en champ de gueules.
Ceux que l’on appelle Grands-Croix, sont les Baillifs Conventuels, les Grands Prieurs, et les Baillifs Capitulaires. Il y a aussi des Grands-Croix honoraires, comme les ambassadeurs de l’Ordre.
Les preuves de Noblesse que font les Chevaliers, ne sont pas uniformes, et les coutumes sont différentes selon les Langues et les Prieurés. En France ils les font de huit quartiers, qui aillent au-delà de cent ans, sinon il faut remonter jusqu’aux Trisaïeuls et Quartaïeuls. Les Statuts veulent qu’ils soient Gentilshommes de nom et d’armes, non descendus d’infidèles ni de gens trafiquants, et ils excluent tous ceux qui sont nés hors légitime mariage, excepté les enfants naturels des Rois et des Princes souverains.
En Italie et en Espagne, ils demandent quatre lignes paternelles et maternelles; en Allemagne seize quartiers.
La Bulle du Pape Paul V dit qu’en la promotion des Grands-Croix, on doit considérer plutôt le mérite que l’ancienneté, mais cela ne s’observe pas, et les Chevaliers y sont élevés selon le rang que leur donne l’ancienneté de leur réception. Ceux qui aspirent aux Commanderies, doivent avoir fait leurs caravanes sur mer contre les Turcs, si ce n’est qu’ils demeurassent actuellement auprès du Grand Maître, et qu’il les en dispensât. Non seulement les Chapelains, mais aussi les Chevaliers font voeu de Chasteté, d’obéissance et d’Abdication de propres. Ils ne peuvent faire testament: et leurs biens appartiennent à la Religion. Le Grand Maître a la collation des bénéfices, et a la Juridiction spirituelle et temporelle sur tout l’Ordre, comme il s’apprend de la Bulle de Pie IV; Ils sont exemps du paiement des dîmes, et de la taxe du Ban et Arrière-Ban en France à cause de leurs fiefs. Ils peuvent visiter les Paroisses de l’Ordre, comme l’ordonne la Bulle de Paul V qui commence Exposcit; et les Curés qui en dépendent, doivent porter la Croix sur leurs habits. Ils ont reçu de grands privilèges de Richard Coeur-de-Lion Roi d’Angleterre en 1194 de Louis VIII et de Saint Louis Roi de France, père et fils, en 1225 et 1226 de Philippes le Bel en 1304 et de François 1er en 1523 et 1526.
De l’Ordre des Chevaliers Hospitaliers de Notre-Dame du Temple.
Les Templiers prirent ce nom à cause de leur établissement qui se fit proche du Temple de Jérusalem l’an 1118 du temps du Roi Baudoin. Leur emploi était de défendre les pèlerins, et de rendre les chemins sûrs contre les courses des Infidèles. Quelques-uns uns veulent que les premiers fondements de l’Ordre des Templiers furent jetés l’an 1096 par Hugues de Payens, et par Godefroy de Saint-Omer du pays d’Artois, qui reçurent du pape Honoré III et d’Estienne Patriarche de Jérusalem, leur règle et leur habit qui était de couleur blanche avec une Croix rouge, pour signifier l’innocence et le martyre, comme dit Aubert le Mire. Leur titre était de Notre-Dame.
Ils avaient trois Ordres parmi eux, les Grands-Croix, les simples Chevaliers, et les Servants qui portaient une demi-Croix. Cet Ordre fleurit plus de 200 ans: il avait deux millions de revenus, et l’on y comptait 40000 Commanderies. Le Pape Clément V le supprima au Concile de Vienne l’an 1312. Plusieurs Chevaliers furent condamnés à la mort, et les autres dépouillés de leur habit. On leur attribuait plusieurs crimes contre la Foi, la Religion, la Chasteté et les bonnes Moeurs. Ils furent traités plus doucement en Espagne, qu’aux autres lieux de la Chrétienté; car au Concile Provincial célébré à Salamanque, ils furent déclarés innocents et exempts des crimes qu’on leur imposait; Leurs biens furent distribués à plusieurs autres Ordres militaires et Hospitaliers, comme à celui de Saint-Jean, et autres en France, en Espagne et ailleurs.
Crinitus, Pierre Grégoire, Jean Azorius et plusieurs autres, disent qu’ils étaient atteints et convaincus de crimes énormes, et que ce fut le sujet de leur suppression.
Robert Gaguin en a écrit en des termes abominables.
Guillaume de Tyr, Onufrius Panuinus, Platine, Joannes Azor, Vitriacus, Laurentius Maheu, Polydore Vergile, et récemment Mrs du Puy, ont fait des Traités des Templiers, qui représentent leurs crimes et leurs erreurs.
Villaneus, et Saint-Antonin veulent qu’ils fussent accusés par calomnie, en parlant du supplice de Jacques de Molan Bourguignon, Maître Général de leur Ordre, qui soutînt toujours que cet Ordre était saint, juste et orthodoxe.
De l’Ordre militaire et Hospitalier des Teutons de Notre-Dame de Jérusalem.
L’Ordre Teutonique qui porte la Croix noire, prit son origine l’an 1109, sous le titre de Notre-Dame, selon Vitriacus en son Histoire Orientale chap. 66. Et Henry Walpot qui en était chef, le fit confirmer par le Pape Célestin III l’an 1191.
Joseph Michelin qui est d’un autre avis, rapporte que cet Ordre fut plutôt institué par l’Empereur Fridéric 1er lorsqu’il envoya des troupes auxiliaires contre les Infidèles en la ville de Jérusalem; et qu’en l’an 1184, fit bâtir une Eglise sous l’invocation de Notre-Dame, en faveur de la nation Teutonique et Allemande.
Barbosa, dit que cette fondation fut faite dès l’année 1115.
Siffrieus, Raphaël Volaterranus, Trithemius, veulent que ce soit en l’année 1192. Christoforus Broundus et Jacobus Masenius, favorisent cette opinion.
Après la prise de Jérusalem par Saladin Prince des Sarrazins, les Chevaliers de cet Ordre transportèrent leur Hôpital à Acon ou Ptolémaïde; et enfin étant chassés de la Syrie avec les autres Chrétiens, ils s’habitèrent dans l’Occident en Prusse l’an 1226, comme dit Martin Cromerus dans son Histoire de Pologne. Y ayant été appelés par Conrard Duc de Moscovie pour combattre les Prussiens, il leur donna tout ce qu’ils pourraient conquérir en Prusse sous Herman Aza Saltzam leur Chef. Ils combattirent aussi les Lithuaniens et les Tartares qui demeuraient par delà la Vistule, et s’emparèrent de la Livonie et de la Curlande, Sébastien Munster, Tilemanus, Brendobacius, Tyrius, Tortellus, Ernius, Eulpot, Perrus Azor, Aldana, Mennenius, Paulus Morigia, Cathaneus et autres font mention de toutes ces conquêtes.
Cet Ordre a été florissant jusqu’au Grand Maître Alberg de Brandebourg et autres Chevaliers, qui cessant de garder leur Règle, et d’observer le Célibat, se marièrent, embrassant l’opinion de Luther l’an 1525. Ce changement donna prétexte au Roi de Pologne, de leur faire la guerre: ils furent trop faibles pour la soutenir; et après plusieurs combats et plusieurs sièges de villes, ils firent des Traités de Paix qui leur furent néanmoins avantageux: car ce fut à condition que les Grands Maîtres demeureraient Ducs de Prusse et de Livonie, en hommage de la Couronne de Pologne; et en cas qu’ils mourussent sans enfants légitimes, il y aurait reversion.
Les Ducs de Livonie, depuis cet accord, sont morts sans enfants, ainsi ce Duché est venu à la Pologne, et depuis par conquête au Roi de Suède.
Celui de Prusse a été divisé; car le dernier Duc Bogislas eut deux filles; l’Aînée mariée au Duc de Poméranie, l’autre à l’Electeur de Brandebourg: et le partage de ce Duché fut fait de la sorte, que la Prusse qui confine la Poméranie demeurerait au mari de l’Aînée, et l’autre partie au mari de la puînée.
Le dernier Duc de Poméranie étant mort sans enfants durant la guerre que faisait en Allemagne Gustave Adolphe Roi de Suède; cette partie à lui échue par sa femme, vint à la couronne de Pologne, et s’appelle Prusse Royale, pour la distinguer de l’autre appartenante à l’Electeur de Brandebourg qui s’appelle Ducale.
Le Duché de Curlande est encore du débris de l’Ordre Teutonique, car le Grand Maître Jean Kaëlteler Gentilhomme du pays de Clèves, ayant embrassé la religion luthérienne, et étant devenu Duc de Curlande, il a rendu ce pays qui confine la Prusse successif à ses descendants par l’investiture qu’il en reçu.
La Commanderie de Mariembourg est maintenant chef de tout l’Ordre. Le Grand Maître écartèle ses Armes de celles de la Religion, qui sont d’argent à la Croix de sable, de celles de sa propre famille, et de celles de Prusse, en mémoire de la possession qu’en ont eu ses prédécesseurs.
Ces Chevaliers doivent faire preuve de seize quartiers d’ancienne Noblesse; et s’ils se marient, ils font preuve de chasteté conjugale.
De l’Ordre militaire et Hospitalier de Saint-Antoine d’Éthiopie, de Vienne, et de Saint-Russi.
Andreas Menda dans son traité intitulé de Ordinibus militaribus disquisitiones canonica, morales et historicae, du Peyrat et plusieurs autres Auteurs font mention de l’Ordre militaire et Hospitalier de Saint-Antoine d’Éthiopie, qu’on dit être établi dès l’an 370 pour combattre les ennemis de la Foi Chrétienne, et spécialement pour assister et loger les malades du feu Saint-Antoine. C’est faire remonter cet Ordre jusqu’au temps de la mort de Saint-Antoine, qui arriva l’an de notre salut 371 mais la vérité est qu’il est beaucoup plus moderne: aussi Panune demeure d’accord qu’il commença de paraître en Europe en 1095. Gaston et Girard père et fils qui se dévouèrent au soulagement du feu Saint-Antoine, en ayant établi l’institut en Dauphiné, comme l’assurent le Cardinal César Baronius, et Henry Sponde Évêque de Pamiers l’an 1121 ils fondèrent un Prieuré en un lieu appelé la Mote, dans le pays Viennois: cette maison fut convertie en Abbaye l’an 1207 par le Pape Boniface VIII et les personnes malades du feu Saint-Antoine s’y retiraient, comme rapporte Albertus Mireus.
Les Hospitaliers d’Éthiopie ont toujours professé la Règle de Saint-Basile, et s’occupaient dans les armées aux oeuvres de charité envers les malades, et à la sépulture des morts. Ils y font preuve de Noblesse et de vertu: et s’ils ne sont Nobles, le Prince des Abissins les anoblit, et leur donne immédiatement des Armoiries, ce qui est tiré des Archives de cet Ordre.
Ce fut à la diligence d’un nommé Jessé, que les Reliques du corps de Saint-Antoine furent apportées de Constantinople en Dauphiné: néanmoins ceux de Montmajour d’Arles, Ordre de Saint-Benoît, ont contesté ces Reliques, disant qu’elles étaient en leur Abbaye, comme rapporte César Nostradamus en son Histoire de Provence. Il y a eu pour ce différend des armées sur pied, les Dauphinois et les Provençaux soutenant respectivement qu’ils avaient les Reliques de ce Saint Hermite. Quoi qu’il en soit, ceux de Dauphiné ont le Chef d’Ordre chez eux.
Il y en avait deux Commanderies à Paris, dont l’une subsiste, portant le nom de Saint-Antoine. L’autre appelée de Saint-Magloire, est passée dans l’Ordre de Saint-Benoît et enfin en la Congrégation de l’Oratoire pour la Maison seulement, car l’Abbaye ou Commanderie a été réunie à l’Archevêché de Paris pour le revenu. Il y en a un autre à Rouen, qui est l’Hôpital de Saint-Thomas le Martyr, qui appartenait à l’Ordre des Billettes, que le Roi Charles VI donna à l’Ordre de Saint-Antoine l’an 1397 pour recueillir les malades du feu Saint-Antoine; ce que le Roi François 1er confirma l’an 1538 avec le privilège d’une quête que ces Hospitaliers peuvent faire pour la nourriture d’un Pourceau qu’on appelle le Pourceau de Saint-Antoine.
Ces Hospitaliers sont sous la règle de Saint-Augustin, et portent le Tau bleu ou de couleur céleste sur un habit noir, comme ceux d’Éthiopie.
Ce Tau est une lettre Gothique, qui marque qu’en portant ce signe on était préservé de la mort, comme nous apprend le Prophète Ézéchiel et l’ordonnance fut baillée aux Anges d’exempter de la mort le peuple Hébreu qui avait cette marque sur le front; ce qu’on peut lire dans Saint-Chryfostome, Saint-Ambroise et Beda. Mais il y en a qui n’approuvant pas cette interprétation, disent que ce Tau est une potence ou bâton dont se servaient les malades dans les Hôpitaux de Saint-Antoine, pour aider à leur convalescence.
Il y a un autre Ordre Hospitalier sous la règle de Saint-Augustin en Dauphiné dans le Diocèse de Valence, qui porte le titre de Saint-Russi, qu’on dit fils de Simon le Cirenien qui aida à porter la Croix de Notre-Seigneur.
Sous Raimon l’an 1158, la Maison de Saint-Russi commença d’avoir titre d’Abbaye. Ce même Ordre a eu cours dans les Diocèses d’Avignon, d’Arles, et de Lyon: Plusieurs Auteurs en parlent, comme Albertus Mireus, Renatus Chopinus, Oldradrus, Aimarus Falco. Et Petrus Grisius, dit qu’il se tint un Synode Provincial de cet Ordre l’an 1337 pour y faire des Règlements.
Outre ces Hospitaliers, des Ordres d’Éthiopie, de Vienne, et de Saint-Russi, il y a encore d’autres de Chanoines Réguliers, qui professent l’Hospitalité, et qui prennent Saint-Antoine pour leur Patron.
De l’Ordre Hospitalier du Saint-Esprit à Rome.
L’Ordre des Chevaliers du Saint-Esprit de Rome fut érigé par le Pape Innocent III l’an 1198 ils sont nommés Frères Hospitaliers, et sont logés près du Tibre. On met en leur Hôpital les enfants exposés. Ils portent la Croix blanche, selon Daviti. Les autres qui ont écrit des recherches de cet Hôpital, disent qu’il a vingt millions de revenu.
De l’ordre des Chevaliers Hospitaliers du Croissant et de l’Étoile en Sicile.
La Milice du Croissant et de l’Étoile fut instituée par Charles de France Roi de Sicile, Comte d’Anjou, à Messine l’an 1268. Il bailla pour ornement à ces Chevaliers un collier d’or plein de fleurs-de-lis et d’Étoiles d’où pend un Croissant à l’extrémité; c’était pour la défense de la Foi, pour donner l’Hospitalité aux pèlerins, et avoir soin de la sépulture des défunts. On n’y devait admettre que des gens illustres en Noblesse et en valeur. Le Pape Clément IV confirma cet Ordre, dont fait mention Franciscus Mennenius.
De l’Ordre Hospitalier de Sainte Brigide, ou de Brecian en Suède.
Sainte Brigide institua l’Ordre de Brecian en Suède à son retour de Jérusalem l’an 1369 sous la règle de Saint-Augustin. Cet Ordre fut confirmé par le Pape Urbain V. Son institut est de s’opposer aux Hérétiques, d’exercer l’Hospitalité, d’ensevelir les morts, de protéger les veuves et les orphelins.
La marque de cet Ordre est la croix bleue, et une langue de feu, symbole de la charité. Antonius Hianus, et Antonius Boisius, en font mention.
Il y a des Moines de Sainte Brigide aux Pays-Bas qui portent une Croix rouge au pied long, et un besant blanc, ou plutôt une Hostie au milieu des croisillons.
Volateranus parle de cette Sainte et de ses huit enfants. Le Schisme à aboli cet Ordre Hospitalier en Suède; mais il s’est maintenu en Flandres.
De l’Ordre Hospitalier des Martyrs Saint-Côme et Saint-Damian en Palestine.L’Ordre Hospitalier sous le titre de Saint-Côme et Saint-Damian est institué pour assister les pèlerins étrangers qui tombent malades en la terre-Sainte, envers lesquels les Chevaliers exercent toute sorte d’oeuvres de charité. Le Pape Jean XXII en 1410 confirma leur institut suivant la règle de Saint-Basile qu’ils avaient prise. Ils portent la croix rouge et les images de Saint-Côme et de Saint-Damian renfermés dans un cercle. Andreas Mendo, Hieronymus Roman, et Josephus Micheli, remarquent les prérogatives de cet Ordre.
Publié dans:L'ordre des Templiers |on 27 mai, 2007 |1 Commentaire »

Les sigles des Ordres Monastiques

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Ordre abréviation Signification
Bénédictins o.s.b Ordre de St Benoît
Cisterciens s.o.c Ordre de Cîteaux
Trappistes o.c.s.o D° (stricte observ.)
Dominicains
o.p Frères prêcheurs
Franciscains o.f.m Frères mineurs
Capucins o.f.m.cap Fr. mineurs réformés
Jésuites s.j Sté de Jésus
Oratoriens o.f Oratoire France
Carmes
o.c Ordre des Carmes
Carmes déchaux o.c.d Carmes réformés
Augustins  o.s.a Ordre St Augustin
Ursulines  o.s.u Ordre de Ste Ursule
Sulpiciens
 p.s.s Séculiers St Sulpice
Salésiens  s.d.b Sté Dom Bosco
Pères Blancs
 p.b  
Maristes  s.m Sté de Marie
Assomptionnistes
 a.a Augustins Assomption
Serviteurs Jésus Marie  s.j.m  
Visitandines o.d.v  Ordre de la Visitation
Eudistes  c.j.m Congrég. Jésus et Marie
Rédemptoristes
 c.s.s.r Congr. Très St Rédempt.
Lazaristes  c.m Congr. de la Mission
Oblats Marie Imm.
 o.m.j Missionnaires oblats
Crucistes
 s.c Congr. Ste Croix
Publié dans:L'ordre des Templiers |on 27 mai, 2007 |2 Commentaires »

Les Chevaliers de L’ORDRE DE SAINT ANTOINE

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L’ORDRE DE SAINT ANTOINE. Les Chevaliers de cet Ordre sont Ecclésiastiques et Hospitaliers, qui se disent à Rome Chevaliers de Saint Antoine, dont la plupart sont Français, et ont leur Chef d’Ordre à Vienne en Dauphiné, dont le Général porte le titre d’Abbé. Les Principaux de l’Ordre portent sur leurs Manteaux Robes et Soutanes, deux TT de satin bleu l’un sur l’autre, qui signifient Thanatos, Thanatos, Mors, Mors ; les moindres n’en portent qu’une.

Cet ordre peu connu et sur lequel nous possédons peu de renseignements semble avoir été fondé vers 1095 par un élan religieux qui s’était concrétisé par la donation d’une église à la Motte-aux-Bois en Dauphiné par les bénédictins de l’abbaye de Montmajour. Cette église prit le nom de Saint Antoine de Viennois après qu’un chevalier croisé, ait fait le don de restes de St Antoine venant de Constantinople. Les pélerins s’y rendent en grand nombre demander la guérision du mal des Ardents appelé également feu de St Antoine. Une communauté fut créée par Gaston de Valloire pour les accueillir, c’est pour cela qu’on l’assimile à un ordre hospitalier. En 1247, Innocent IV autorise cette communauté à se constituer en monastère sous la règle de St Augustin sous l’appelation de frères de Saint Antoine. Ce Saint Antoine était un moine égyptien, père de l’érémitisme qui vivait au IIIe siècle (251 – 356). Cette méconnaissance de cet ordre est liée à la destruction de ses archives d’abord par un incendie en 1422, et ce qui en restait fut détruit par les Huguenots en 1567. L’Ordre décline au XVIIe siècle, et il est rattaché le 17 décembre 1776 à l’ordre des chevaliers de Malte.

Leur activité charitable s’exerça d’abord à Chambéry, Gap et Besançon, puis en Charente près de Cognac à Boutiers-Saint-Trojan, et en limite de Dordogne et Charente, à Saint Antoine Cumond près d’Aubeterre sur Dronne. Enfin un autre emplacement où les Antonins s’étaient implantés, Lestards près de Treignac (Corrèze), où il reste une charmante église couverte de chaume, la dernière de France, dit-on, et enfin La Chassagne-Saint-Antoine à St Frion (Creuse).

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 27 mai, 2007 |10 Commentaires »

Armoiries de Sa Sainteté le Pape S.S. Benedetto XVI (2007 ) des Symboles Templiers ?

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Des Croix Templières, les couleurs du Beauceant, la coquille de Compostelle…..

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 26 mai, 2007 |3 Commentaires »

Entretien sur l’Ordre du Temple

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 Pourquoi l’Ordre du Temple s’est-il créé ?

Serge Caillet : La réponse à cette question, si simple en apparence, a été si souvent embrouillée que vous me permettrez de recourir d’emblée à une source d’époque. Ce «fragment» vient de Jean de Vitry, chroniqueur contemporain des fondateurs de l’Ordre du Temple, qui écrit : «Certain chevaliers aimés de Dieu et ordonnés à son ser­vice, renoncèrent au monde et se consacrèrent au Christ. Par des vœux solennels, pro­noncés devant le patriarche de Jérusalem, ils s’engagèrent à défendre les pèlerins contre les brigands et ravisseurs, à protéger les chemins et à servir de chevalerie au Souverain Roi». Précisons la date : 1118 lit-on généralement, 1119 plus certainement. Le but de ces nouveaux chevaliers, qui sont cinq, conduits par Hugues de Payens et Geoffroy de Saint-Omer, et dont le nombre sera d’ailleurs vite porté à neuf, est donc bien, tout de démontre, la défense des pèlerins qui se rendent en Terre Sainte. Ce sont avant tout des hommes de combat, des soldats chargés en particulier de la surveillance des routes. Mais ce sont aussi des moines qui, pour commencer, vont suivre la règle de leurs voisins, les chanoines du Saint Sépulcre, inspirée de saint Augustin. Puis Hugues de Payens, et surtout Jehan Michel, mandaté pour cela, rédigent une règle spécifique en latin, qu’on dit primitive pour la distinguer de la règle française qui verra le jour en 1139-1140. Saint Bernard approuvera cette règle, au concile de Troyes, en janvier 1128, en présence notamment du légat du pape et du patriarche de Jérusalem en personne.
Cette règle prévoit notamment l’organisation hiérarchique de l’ordre : à sa tête, un maître (on dit souvent grand maître) assisté de différents officiers, puis les chevaliers, auxquels revient la couleur blanche, les sergents, qui, eux, sont en noir, et enfin les cha­pelains et les frères de métiers, qui sont en fait des domestiques.
Cet ordre nouveau prend pour dénomination : Ordre des pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Salomon, mais, pour tous, celui-ci deviendra bien vite l’Ordre du Temple, ou des templiers… parce que le roi de Jérusalem loge la première communauté de moines-soldats dans son palais, sur l’esplanade du Temple de Salomon, avant que les chanoines du Saint Sépulcre ne leur offrent un terrain, tout près du palais et sur la même esplanade. Voilà du moins pour les raisons historiques qui n’excluent pas des raisons symboliques et spirituelles, parce que l’histoire, où intervient la Providence, est aussi une histoire sacrée, porteuse de sens et de signes. Le but des templiers, ce pourquoi l’Ordre du Temple a été fondé, c’est donc la garde de la Terre Sainte qui est, certes, une région terrestre, mais cette région elle-même symbolise une autre réalité, la Jérusalem céleste.

F. : Est-ce qu’il y a eu une survivance de l’Ordre du Temple après 1314 ? Si oui où et comment ?

S. C. : Sur le plan historique, voire canonique, deux ordres de chevalerie peuvent aujour­d’hui prétendre à la succession directe de l’Ordre du Temple. D’abord, l’Ordre de Montesa, fondé par le roi Jaime II d’Aragon, en lien avec l’Ordre de Calatrava, pour servir de refuge, si je puis dire, aux templiers espagnols, après la dissolution de leur ordre, et d’ailleurs confirmé par le pape Jean XXII, dès 1317. Ensuite, l’Ordre du Christ, constitué par le roi Dinis pour accueillir cette fois les templiers portugais, en 1318, dans les mêmes conditions que leurs frères d’Espagne. J’observe cependant que, depuis le XIXe siècle, cet ordre-là est devenu totalement séculier, de sorte qu’on voit mal comment il pourrait reven­diquer aujourd’hui la plénitude de l’héritage spirituel du Temple. Pour l’Ordre de Montesa, en revanche, c’est indéniable.
Mais j’entends bien que votre question s’applique aussi, et peut-être surtout, à quelque sur­vivance cachée, secrète… Là-dessus, que de balivernes répandues, dont la liste est assuré­ment trop longue pour être ici passée en revue ! Mais vous me permettrez d’en extraire au moins une légende, qui me paraît d’ailleurs tout à fait représentative du folklore «tem­plier». Au début du XIXe siècle, une histoire circula, selon laquelle le dernier maître du Temple, Jacques de Molay, de sa prison même, aurait désigné comme successeur un cer­tain Jean-Marc Larménius… lequel aurait eu à son tour des successeurs réguliers, jusqu’à Bernard-Raymond Fabré-Palaprat, fondateur d’un néo-Temple, patronné par l’empereur Napoléon 1er. Cette organisation a d’ailleurs connu un certain succès au XIXe siècle, et sa decendance a été féconde jusqu’aujourd’hui. Un document, une charte portant la signa­ture de tous les grands maîtres du Temple depuis Larménius a même été produit, qui, natu­rellement, accréditerait la belle légende si ce n’était un faux ! Et les autres soi-disant «suc­cessions» sont encore moins documentées que celle-là ! En tout état de cause, et jusqu’à preuve du contraire naturellement, en dehors des deux ordres hispaniques susdits, qui sont d’obédience catholique romaine, pas le moindre commencement de preuve histo­rique d’une survivance.
Mais je voudrais aussi, et peut-être fallait-il également entendre votre question dans ce sens là, envisager un autre genre de «survivance», de «filiation». Puisqu’il y a eu un esprit spé­cifique du Temple, une réalité spirituelle du Temple, pourquoi cet esprit ne survivrait-il pas ? Et pourquoi certains ne pourraient-ils pas se rattacher à cette réalité spirituelle du Temple disparu, et constituer ainsi une «survivance» de cet ordre, en vertu disons d’une filiation de désir, toute spirituelle, et non plus historique, qui en ferait les «héritiers» du Temple médiéval ? Il faut au moins, n’est-ce pas, se poser la question. Et devant la prolifé­ration des groupes qui, aujourd’hui, se réclament de l’Ordre du Temple, peut-être fau­drait-il aussi essayer de la résoudre. Comment, me direz-vous, la résoudre ? Précisément, il me semble, en jugeant ces groupes néo ou pseudo-templiers – c’est toute la question – en fonction de leur fidélité doctrinale, et même d’abord morale, au Temple médiéval, et pour tout dire à la foi des templiers, voire à l’ésotérisme templier, à condition de savoir de quoi il s’agit et de ne pas désigner sous cette étiquette des doctrines étrangères, quand elles ne sont pas opposées, à celle de l’Ordre du Temple originel.

F. : Comment expliquer l’arrestation d’une organisation aussi puissante que l’Ordre du Temple, sans résistance de sa part ? Pouvons nous en déduire que l’organisation était dégénérée ?

S. C. : Comme toujours, on ne peut rien comprendre hors du contexte. Naturellement, on a beaucoup parlé de la rivalité politique entre l’Ordre du Temple et l’Ordre de l’Hôpital, qui lui était d’ailleurs bien antérieur en Terre Sainte, puisque sa fondation remonte à 1050, quoiqu’il n’ait obtenu son indépendance qu’en 1113. L’Hôpital héber­geait et soignait en cas de besoin les pèlerins que les templiers protégeaient, défendaient.
La chute de Saint Jean d’Acre, en 1291, marque le début de la fin du Temple, parce qu’après la perte de la Terre Sainte les templiers ont tout simplement perdu leur raison d’être ici-bas, ils ne répondent plus à leur vocation initiale. Pour les Hospitaliers c’est dif­férent, parce qu’il y aura toujours des malades à soigner, même en Europe. Mais sans pèle­rins à défendre, plus de templiers. Les commanderies implantées en Europe n’avaient elles-mêmes de raison d’être que dans la mesure où elles permettaient de récolter les sommes considérables nécessaires à la guerre en Orient, par des productions agricoles ou des transactions immobilières notamment. La guerre finie, que font les templiers ? Ils vivent de leurs rentes et une génération suffit pour leur faire perdre leur immense popu­larité. 1305 marque une nouvelle étape décisive, lorsqu’on accuse des templiers d’idolâ­trie, devant le roi Jacques II d’Aragon. Celui-ci s’en fiche, mais les dés sont lancés, la rumeur court, et si l’on ne peut certainement pas parler d’organisation dégénérée, ce qui serait assurément injuste et inexact, il n’en demeure pas moins que les templiers, ayant perdu leur raison d’être, étaient inexorablement appelés à disparaître. Naturellement, cette disparition aurait pu être progressive, ou prendre la forme d’une lente dégénéres­cence, mais Philippe le Bel en avait décidé autrement… Une nouvelle croisade proposée par Jacques de Molay aurait pu, en effet, restaurer l’Ordre du Temple sur ses bases pre­mières, mais Philippe le Bel, lui, souhaitait, pour mener cette croisade, une fusion de l’Ordre du Temple, précisément, et de celui de l’Hôpital, sous sa propre autorité, et Jacques de Molay s’y était farouchement opposé.

F. : Quelles étaient les valeurs de l’Ordre du Temple ?

S. C. : Le père spirituel des templiers, c’est Bernard de Clervaux, et même s’il n’a pas mis directement la main à la rédaction de leur règle, il est clair que celle-ci a été mûrie dans son entourage, et son éloge de la nouvelle milice, en 1130-1136, est un véritable plaidoyer pour les nouveaux chevaliers. Peut-être mon propos va-t-il vous paraître très banal, mais les valeurs du Temple sont celles de la foi chrétienne, d’un catholicisme romain très ortho­doxe, d’une spiritualité toute cistercienne. Leur idéal, si bien vanté par saint Bernard, est celui d’une chevalerie monastique. Sont-ce des moines où des soldats s’interroge Bernard ? Mais le monde, dit-il, est alors rempli de moines. Tandis que ces moines-là sont d’intrépides soldats qui, non seulement guerroient contre les vices et les démons avec l’énergie de l’âme, mais encore mènent une guerre sainte contre les ennemis de la croix, au nom du Christ. Il leur importe peu de mourir puisqu’ils sont au Seigneur, et cette mort qu’ils ne recherchent pas, ils la souhaitent doucement et la reçoivent pieusement. Car tout soldat séculier doit craindre non seulement de perdre sa vie, mais encore de ravir la vie d’autrui et par conséquent d’être homicide. Il en est tout autrement, écrit Bernard, de la milice divine. D’abord, les templiers ne possèdent rien en propre, se contentant du seul nécessaire, tant dans le vêtement que pour la nourriture, et ils cultivent l’obéissance, par­ticulièrement sur les champs de bataille. Ils ignorent les distinctions sociales, et «marchent pacifiquement au combat», l’expression est de Bernard encore, plus doux que des agneaux et plus terribles que des lions, ayant la douceur du religieux et la vaillance du guerrier. J’ai emprunté à peu près à saint Bernard ces propres termes, et voilà, selon la meilleure source, quelles étaient les valeurs du Temple.

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F. : Ces valeurs ont-elles été dévoyées ?

S. C. : Permettez-moi une remarque liminaire. En France, les templiers ont été arrêtés, emprisonnés, torturés, et parfois exécutés. Mais les enquêtes n’ont abouti ni en Espagne, ni au Portugal, ni en Angleterre, ni en Allemagne, ni en Italie, sauf dans un cas isolé à Naples et Florence où l’influence française était forte ! A de très rares exceptions près, les aveux des templiers n’ont donc été obtenus qu’en France. Et comment ont-ils été obte­nus ? Sous la torture, ou par crainte de la torture ! Et qu’ont avoué les templiers torturés ? L’apostasie, la pratique de la sodomie, l’adoration du Malin, le commerce avec les démons, le reniement du Christ et le crachat sur le crucifix au cours de la réception, l’adoration d’une tête, des pratiques magiques, le meurtre rituel d’un enfant… Ces aveux extorqués sous les pires tortures, quel tribunal oserait aujourd’hui les retenir contre un prévenu ? Nous savons bien qu’ils ne valent rien ! Du reste, la liste des griefs est typique, presque cari­caturale. Ce sont les mêmes dont on accuse déjà des chrétiens au IIe siècle, puis dont on accusera ensuite les sorcières, les juifs, les francs-maçons… Tout ceci, naturellement, ne prouve aucunement le caractère hérétique du Temple, pas plus que le commerce avec les démons de soi-disant sorcières, des Juifs ou des francs-maçons. Mais le démon n’est pas toujours du côté où l’on croirait l’avoir trouvé, et ces «aveux» en disent long sur les fan­tasmes des inquisiteurs, ou de Guillaume de Nogaret, dont la bonne foi ne me paraît mal­heureusement pas en cause !

F. : La cohabitation avec les Sarrasins a-t-elle «islamisé» les templiers ?

S. C. : Imaginer que les templiers soient devenus musulmans est évidemment ridicule ! Quelques cas d’apostasie, qui sont individuels, par exemple en captivité, n’y changent rien. Il est vrai qu’en dehors des combats dont il n’est plus nécessaire de rappeler la violence, les templiers ont eu des relations diplomatiques avec les Sarrasins. Ils leur advint même de recevoir, avec beaucoup d’égards, certains chefs musulmans, ce qui n’est ni plus ni moins, comme le souligne je crois Jean-Henri Probst-Biraben, qu’une habile politique coloniale avant la lettre… Mais, paradoxalement, ce sont les Hospitaliers et les Teutoniques, que per­sonne ne songerait à accuser de s’être islamisés, qui ont eu le plus de rapports avec les musulmans, beaucoup plus que les templiers ! L’accusation classique est à ranger dans le même sac que les griefs stéréotypés que nous avons énumérés à l’instant.

F. : Les accusations selon lesquelles les templiers auraient piétiné le crucifix vous parais­sent-elles plausibles ?

S. C. : Le piétinement du crucifix est une pratique, qu’on dirait de nature rituelle, qui apparaît dans les déclarations, disons les «aveux» de certains templiers «questionnés» par l’Inquisition… Dans ces conditions, quel crédit y accorder ? J’imagine mal des templiers mourant sur le champ de bataille au nom du Christ, et beaucoup sont morts ainsi car les batailles ne se gagnaient pas sans verser beaucoup de sang, des templiers auxquels avait été confiée la garde de la vraie croix – c’est-à-dire d’une croix de bois dans laquelle avait été inséré un petit morceau supposé appartenir à la croix sur laquelle le Christ avait été mis à mort – j’imagine mal ces templiers-là piétiner un crucifix ou cracher sur la croix. Donc l’in­terprétation première, à la lettre, de ces aveux, me paraît exclue. Et malgré tout l’immen­se respect que je dois à Robert Ambelain, je suis absolument persuadé que sa thèse d’un secret des templiers selon lequel Jésus ne serait qu’un chef de la résistance juive contre les romains ne repose sur rien de sérieux.
Cela ne veut pas dire pour autant que ces aveux eux-mêmes ne contiennent pas quelque chose, d’autant qu’ils sont, sur ce point, fort nombreux et assez concordants. Mais de quoi s’agit-il ? D’une épreuve rituelle ? De quelque mise en scène en rapport, peut-être, avec saint Pierre reniant le Christ par trois fois ? Ou de tout autre chose encore ? Je ne sais ! Qui le sait ?

F. : Qu’est-il advenu de l’immense fortune accumulée par l’Ordre du Temple au cours de ses deux cents ans d’existence ? Philippe le Bel se l’est-il appropriée ?

S. C. : L’immense fortune avait été engloutie par les guerres pour conserver la Terre Sainte, car toute guerre coûte beaucoup d’argent. C’était vrai au moyen âge aussi ! Les commanderies européennes servaient précisément à récolter cet argent qui était ensuite envoyé en Orient. Donc, lorsque les templiers français sont arrêtés, leur trésor a sans doute déjà disparu depuis longtemps. Cela ne signifie pas pour autant, naturellement, que les caisses étaient totalement vides. Officiellement, presque tous les biens de l’Ordre du Temple ont été confisqués au profit des Hospitaliers de saint Jean de Jérusalem.
Il est vrai aussi que Philippe le Bel avait grand besoin d’argent, en particulier pour condui­re la nouvelle croisade dont il rêvait. De l’argent, il ne s’était d’ailleurs pas gêné pour en prendre aux Juifs, en 1306. En supprimant l’Ordre du Temple, peut-être espérait-il aussi, en effet, mettre la main sur ses richesses, mais ce n’était certainement pas son objectif majeur.

F. : Qu’en est-il de l’homosexualité des templiers ?

S. C. : Qu’il y ait eu, dans l’Ordre du Temple, des cas isolés d’homosexualité, en près de deux siècles d’existence, cela n’aurait rien que de très banal ! Peut-être certains chapelains, qui avaient à entendre des templiers en confession, ont-ils même considéré que c’était un moindre mal que d’avoir pour un moine des rapports sexuels avec un homme plutôt qu’avec une femme ! Mais y a-t-il eu, dans l’Ordre du Temple, plus de cas de sodomie que dans d’autres ordres monastiques ou chevaleresques du même genre ? Voilà au fond toute la question. Et bien, je ne le crois pas ! D’abord, la règle du Temple est formelle sur ce point, et elle condamne naturellement l’homosexualité, ou plutôt la sodomie, de la maniè­re la plus ferme, et prévoit de lourdes peines pour ceux qui y succomberaient. Au cours des interrogatoires, me direz-vous, des templiers – très peu en fait – ont avoué que la sodo­mie était une pratique, sinon générale, du moins courante dans l’Ordre. Mais que valent ces aveux passés sous la torture ou par peur de la torture ? Nous le savons très bien, et j’in­siste un fois de plus sur ce point, ils ne valent absolument rien ! Et le baiser sur la bouche, qui est un baiser rituel et rien d’autre, est de pratique courante, entre hommes, au moyen âge, pas seulement entre moines.
Ce qui est curieux, c’est qu’une organisation à caractère initiatique – toutes réserves faites sur cette initiation – qui se réclame du Temple, l’Ordo templi orientis, l’Ordre des Templiers orientaux, ébauché par un certain Karl Kellner, et véritablement constitué par Theodor Reuss au début du XXe siècle, puis développé par Aleister Crowley, accorde précisément à la sexualité, ou à la magie sexuelle – d’aucuns diraient au tantrisme ce dont je ne suis pas sûr – un place centrale dans sa propre doctrine, dans ses propres rites. Mais il ne s’agit là que d’une magie sexuelle prétendue templière, rien de plus.

F. : Le baphomet induit-il une déviance des mœurs de l’Ordre où est-il l’image du messa­ge ésotérique d’un cénacle secret au sein même de l’Ordre ?

S. C. : D’un cénacle secret au sein de l’Ordre du Temple, jusqu’à preuve du contraire point de trace sûre… en dehors de celles qu’a inventées l’imagination fertile de beaucoup d’auteurs. Le Temple noir n’est qu’une simple hypothèse. Mais sur quoi repose-t-elle ? Et les «Fils de la vallée» sont une invention du XVIIIe siècle maçonnique, fertile en mythes «templiers» ! Quant à l’ésotérisme templier, oui bien sûr, il y a, c’est l’évidence, un ésotérisme templier, comme il y a, par exemple, un ésotérisme cistercien ! Parce que la religion catholique romaine des XIIe et XIIIe siècles est encore porteuse d’un authentique ésotérisme que l’Orient chrétien, Dieu merci, n’a ni renié ni oublié aujourd’hui ! En ce sens on peut en effet parler d’un message ésotérique du Temple…
Mais le fameux baphomet, n’est-ce pas, s’appliquerait à bien autre chose qu’à l’orthodoxie catholique romaine des XIIe et XIIIe siècles ! La question a fait couler tellement d’encre que j’hésite à en rajouter. En particulier, les étymologies les plus fantaisistes ont été for­gées, au point que je me demande parfois si la question du Temple ne fait pas perdre la raison à certains auteurs ! Et je ne parle pas des images fantaisistes qu’on voit partout sous le nom de Baphomet, qui sont le plus souvent des images ou des sculptures élaborées quelques siècles après… la disparition de l’Ordre du Temple ! Quelques templiers, deux ou trois je crois, ont «avoué» – et vous savez ce que j’en pense ! – que dans l’ordre était adoré une idole en forme de bafomet. Je suis bien tenté de suivre sur ce point – comme sur tant d’autres ! – l’interprétation de Robert Amadou pour qui «bafomet» veut dire Mahomet, qui est, vous le savez, le nom commun que l’on donne au prophète de l’Islam au moyen âge. Cette piste-là me paraît de loin la plus sérieuse. Naturellement, nous savons bien que l’Islam condamne toute représentation symbolique, toute image, toute figure du divin. Peut-être s’agissait-il tout simplement de reliquaires en forme de chef, ou même de reliques, de crânes que la peur des templiers questionnés et l’imagination des question­nants aura transformés en je ne sais quelle idole que leur ignorance aura associée au pro­phète de l’Islam. La vénération d’un reliquaire, voire du crâne de quelque saint – car je crois bien qu’il doit s’agir de quelque chose comme cela – ne constitue en rien un acte d’idolâtrie, et même ce genre de dévotion est parfaitement licite, et d’ailleurs commune, au moyen âge chrétien.

F. : Peut-on aujourd’hui établir une filiation entre la franc-maçonnerie et l’Ordre du Temple ?

S. C. : Dès 1723, les fameuses Constitutions d’Anderson, charte de la franc-maçonnerie moderne, réfèrent aux chevaliers du moyen âge, mais sans plus. En 1736, le célèbre Discours de Ramsay va un peu plus loin, en considérant que les ordres équestres de Terre Sainte sont à ranger parmi les ancêtres de la franc-maçonnerie. Mais il ne nomme pas explicitement les templiers… Il faut attendre la seconde moitié du XVIIIe siècle pour voir florir en Europe, à commencer par l’Allemagne, vers 1760, des légendes «templières» qu’il me semble inutile, disais-je tout à l’heure, de recenser ici par le menu. Pour certains, c’est Jacques de Molay lui-même qui aurait fondé la franc-maçonnerie ! Pour d’autres, c’est Robert Bruce, en Ecosse, qui aurait joué un rôle capital en permettant à des templiers de fonder la franc-maçonnerie. Pour d’autres encore, c’est un certain Guillaume de Beaujeu qui, après avoir hérité de la grande maîtrise du Temple, s’enfuit en Suède, portant les cendres de Jacques de Molay, et ainsi serait né le rite suédois qui existe toujours, et qu’il faut ranger parmi les rites maçonniques «templiers», c’est-à-dire, ne nous y trompons pas, parmi les rites qui peuvent revendiquer, disons une filiation de désir avec l’Ordre du Temple médiéval. Car point de filiation historique entre le Temple et la maçonnerie ! Une autre légende encore se rapporte aux origines mythiques d’un autre rite maçonnique, le Rite écossais rectifié, et à ses grades chevaleresques…

F. : Les grades chevaleresques ont-ils, eux, une origine templière ?

S. C. : Pas plus que les grades symboliques de la franc-maçonnerie universelle qu’ils sur­plombent ! Mais, comme je vous le laissais entendre, des grades à caractère «templier» sont apparus dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, comme c’est le cas, par exemple du 30e grade du rite écossais ancien et accepté, le fameux chevalier kadosh, en 1761. A l’origine, c’est un grade chrétien qui met en exergue les valeurs morales et spirituelles de l’Ordre du Temple. Le malheur est qu’au XIXe siècle ce grade a finalement été vidé de son conte­nu au profit d’une soi-disant vengeance templière…

F. : Quels liens peuvent unir l’Ordre du Temple et la Stricte Observance templière ?

S. C. : Parmi les rites maçonniques «templiers», je n’ai fait que mentionner, en passant, le rite écossais rectifié, vous avez raison d’y revenir. La Stricte Observance templière (SOT) apparaît en Allemagne, vers 1750, et ce nouvel ordre maçonnique, propagé, sinon fondé par le baron Karl von Hund, se fixe un double but : réhabiliter la mémoire des templiers médiévaux dont descendrait, via l’Ecosse, la franc-maçonnerie, et obtenir à son bénéfice la restitution des biens matériels du Temple, jadis principalement attribués à l’Ordre de Malte, ce qui n’était, évidemment, pas une mince affaire !
A l’origine de la SOT, ou plutôt validant en quelque sorte cette origine, une légende templière de plus qui dit ceci : un certain comte de Beaujeu, neveu de Jacques de Molay, lui rend visite dans sa geôle où le dernier grand maître du temple lui donne le mandat de pré­server le dépôt sacré. A la saint Jean Baptiste 1313, Beaujeu est élu grand maître en suc­cession de Jacques de Molay. De son côté, un certain Pierre d’Aumont, prenant la tête des templiers d’Auvergne persécutés s’enfuie avec sept compagnons d’infortune sur l’île de Mull, en Ecosse. A la mort de Beaujeu, Pierre d’Aumont lui succède à la grande maîtrise de l’Ordre, et transfère son siège à Aberdeen, en 1361, où l’Ordre du Temple prend désor­mais la forme de la franc-maçonnerie, puis s’implante sur le continent.
Naturellement, ce n’est qu’une légende de plus et, d’ailleurs, le convent général de Wilhelmsbad, en 1782, à considéré qu’il ne s’agissait-là que de «traditions» peu dignes de confiance qui, non seulement, n’autorisaient pas les frères de la SOT à se considérer comme les successeurs légitimes des templiers, mais que la prudence exigeait aussi de renoncer à restaurer un Ordre aboli par deux puissances, dont la forme était désormais inadaptée au siècle. En conséquence, les frères de la Stricte Observance, devenue en la cir­constance l’Ordre des chevaliers bienfaisants de la Cité sainte (CBCS), ont renoncé à se réclamer d’une abusive filiation historique avec l’Ordre du Temple médiéval.
Il n’empêche que tout chevalier bienfaisant de la Cité sainte n’en revendique pas moins l’héritage templier sur le plan spirituel. Un CBCS est un «templier» en ce sens qu’il entend défendre la Cité sainte, non pas la Jérusalem terrestre, mais la Jérusalem céleste dont tout homme est appelé à devenir une pierre vivante.

F. : La Stricte Observance templière est–elle toujours active ?

S. C. : Je sais bien qu’un cercle contemporain se réclame aujourd’hui de la Stricte Observance templière qu’il entend incarner sous sa forme initiale. Je ne puis en garantir la filiation…
Au vrai, au convent de Wilhelmsbad, en 1782, la Stricte Observance templière est officiel­lement devenue l’Ordre des chevaliers bienfaisants de la Cité sainte qui coiffe et se montre comme le sommet visible du Régime écossais rectifié, un rite maçonnique spécifiquement chrétien que pratiquent encore, notamment en France, plusieurs obédiences. Celui-ci à la particularité de compter quatre grades symboliques ou lieu de trois – ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes administratifs – que coiffe le grade d’écuyer-novice, qui n’est lui-même que le stade préparatoire au CBCS, dernier grade visible du rite…

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F. : Quand est-il des degrés de profès et grand profès ?

S. C. : Dans la Stricte Observance, ainsi réformée à Lyon en 1778, sur un plan national, puis à Wilhelmsbad, en 1782, où la réforme a été étendue au monde entier, il y avait en effet un grade de chevalier profès. Jean-Baptiste Willermoz, sur qui reposait principale­ment la réforme du RER, a eu le génie de s’en inspirer pour constituer une double classe secrète, à laquelle il a confié un dépôt extraordinaire. Ce dépôt, c’est la doctrine de la réin­tégration recueillie par lui et quelques autres auprès d’un personnage dont personne, alors, ni depuis, n’a pu faire le tour et dont nous ignorons encore l’identité exacte, mais qui a laissé sa trace dans l’histoire de la franc-maçonnerie illuministe sous le nom de Martines de Pasqually. Vers 1760, celui-ci s’est présenté comme le grand souverain d’une école d’apparence maçonnique, de prière et de vertu : l’Ordre des chevaliers maçons élus coëns de l’univers. Cette doctrine de Martines de Pasqually, qui n’en était lui-même qu’un relais, Willermoz l’a résumée de son mieux dans les instructions secrètes de cette double classe fermée qu’est la profession et la grande profession. Celle-ci, d’ailleurs, s’est heureu­sement perpétuée, comme l’a révélé en 1969, dans les colonnes de la revue Le Symbolisme, une mise au point de Maharba qui avait pleine autorité pour le faire. Je ne puis donc que renvoyer à cette étude et rappeler qu’à cette double classe secrète, le silence sied depuis toujours. Je ne parle pas, naturellement des pseudo-grands profès qui pullulent depuis quelques années…

F. : Le rattachement des templiers à l’Eglise de Jean en fait-il automatiquement des enne­mis de l’Eglise de Pierre ?

S. C. : Il faudrait peut-être préalablement se demander ce qu’est l’Eglise de Jean, et ce qu’est l’Eglise de Pierre ? L’Eglise de Rome du pape Jean-Paul II est-elle encore l’Eglise catholique romaine du XIIe siècle, qui fut celle des templiers ? Quant à l’Eglise de Jean, c’est encore une légende «templière» moderne, qui apparaît notamment autour de l’Ordre du Temple de Fabré-Palaprat, au début du XIXe siècle, sous la forme d’une Eglise johannite des chrétiens primitifs dont les derniers représentants finiront pas se joindre à l’Eglise gnostique de Jean Bricaud, en 1907. De nombreux ordres néo ou pseudo-templiers contemporains revendiquent, tantôt en liaisons avec l’Eglise johannite susdite, tantôt plus vaguement, une affiliation à cette Eglise de Jean, qui serait en quelque sorte intérieure à celle de Rome, à moins qu’elle ne soit appelée à lui succéder… Une légende de plus assu­rément ! Mais celle-ci me paraît, peut-être plus que d’autres en l’espèce, porteuse de sens.
Quel sens ? L’Eglise catholique romaine n’est pas, à son origine, l’Eglise de Pierre, mais l’incarnation, en un lieu donné, Rome, capitale de l’Empire, de la plénitude de l’Eglise une et indivise qui repose toute entière sur le collège des apôtres, au même titre que toutes les autres Eglises locales. Dans ce cadre ecclésiologique, on ne peut parler d’une Eglise de Jean, qui serait soit opposée, soit complémentaire d’une Eglise de Pierre.
Mais les templiers sont hommes du Temple, comme ils sont homme de l’Eglise, quoique le Temple ne soit pas l’Eglise. J’avais commencé par un «fragment», permettez-moi de ter­miner par un autre : «C’est vraiment le temple de Jérusalem qu’eux aussi habitent. Certes il est construit autrement que le très célèbre temple de jadis, celui de l’illustre Salomon ; mais sa gloire n’est pas moindre. Si, toutefois, l’entière splendeur du premier tenait à l’or et à l’argent corruptibles, le second resplendit et sa beauté charme parce que ses habitants cultivent la piété dans le plus régulier des commerces». J’ai cité Bernard de Clervaux, dans son De laude novae militiae.
Le Temple est le lieu d’une présence, celle de la Gloire de Dieu, de la Shekhina, de la Sagesse divine. En ce sens, le Temple incarne un Ordre essentiel comme le dit le Rite écos­sais rectifié, qui n’est autre que l’Eglise intérieure de Lopoukhine, le Sanctuaire intérieur merveilleusement décrit, au XVIIIe siècle, par Karl von Eckhartshausen, à qui je voudrais laisser le mot de la fin : «C’est ainsi que, de tout temps, il y eut une assemblée intérieure, la société des élus, la société de ceux qui avaient le plus d’aptitude pour rechercher et rece­voir la lumière ; et cette société intérieure était appelée le sanctuaire intérieur ou l’Eglise intérieure.
«Tout ce que l’Eglise extérieure possède en symboles, cérémonies et rites, est la lettre dont l’esprit et la vérité sont dans l’Eglise intérieure.»

Serge Caillet

serge.caillet@tiscali.fr

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 26 mai, 2007 |3 Commentaires »

Le Seigneur Templier Boémond

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VERS la fin de l’été, le seigneur Boémond, désirant s’acquitter des sommes considérables qu’il devait à des étrangers, et ramener en même temps un renfort de chevaliers des pays d’outre mer, alla s’embarquer pour se rendre dans la Pouille, et confia au seigneur Tancrède, son parent chéri, l’administration générale de sa principauté, et tout le soin d’exercer sa juridiction. Il emmena aussi avec lui le seigneur Daimbert, patriarche de Jérusalem. Arrivé dans la Pouille, Boémond ne s’y arrêta que peu de temps, et prenant à sa suite une honorable escorte de ses fidèles, il traversa les Alpes et se rendit auprès de l’illustre Philippe, roi des Français. Entre autres bienfaits de ce souverain, il reçut de sa main ses deux filles, l’une qui s’appelait Constance, issue d’un mariage légitime, et avec laquelle Boémond s’unit des mêmes nœuds ; l’autre nommée Cécile, que le roi avait eue, du vivant même de sa femme, de la comtesse d’Anjou, après que celle-ci eut abandonné son mari pour se réfugier auprès de lui. Boémond la destinait à son neveu Tancrède, et la conduisit dans la Pouille, d’où il l’envoya en Orient.

Après avoir terminé s’es affaires auprès du roi des Français, aussi bien que dans plusieurs autres pays ultramontains, Boémond retourna dans la Pouille, conduisant avec lui une immense multitude de gens qui le suivaient tant à pied qu’à cheval, et qui désiraient passer en Orient. Pendant ce temps, le seigneur Daimbert s’était rendu au siège de l’Église romaine. Il y raconta les affronts qu’il avait eus à supporter, les méchancetés et les succès d’Arnoul contre lui, les mauvaises intentions du roi de Jérusalem et ses efforts pour humilier l’Église de Dieu. Tous ceux qui entendirent ses récits furent touchés de compassion, et de toutes parts on lui témoigna une grande bienveillance.

Cet acte, si contraire aux règles de la discipline ecclésiastique, dont se plaignait le patriarche Daimbert, n’était pas le seul que le roi de Jérusalem eût à se reprocher. Oubliant les lois du mariage, il renvoya sans cause, du moins connue, sans l’avoir convaincue d’aucun crime, sans en avoir obtenu aucun aveu, la femme qu’il avait épousée en légitime nœud à Édesse, tandis qu’il y demeurait en qualité de comte, et la contraignit, malgré elle, à se faire religieuse dans le monastère de Sainte-Anne, mère de la Vierge Marie mère de Dieu. Cette maison est située dans le quartier oriental de Jérusalem, pris de la porte dite de Josaphat et du lac qui était anciennement appelé la Piscine probatique. On y montre encore une grotte dans laquelle habitaient, selon les anciennes traditions, Jacob et Anne sa femme, et où l’on dit que naquit aussi la Vierge immortelle. Il y avait dans ce monastère trois ou quatre pauvres vieilles femmes qui y vivaient comme religieuses, et auxquelles le roi accorda des propriétés cet un ample patrimoine en faveur de l’accueil qu’elles firent à sa femme. Il y eut diverses opinions au sujet du renvoi de celle-ci. Les uns disaient que ce prince s’en était séparé afin d’en épouser une antre plus riche et plus noble, d’améliorer ainsi sa condition, et d’échapper à la pauvreté qui le pressait, en recevant par une nouvelle alliance une dot considérable. D’antres affirmaient que la reine, fort légère et peu sage, avait trop oublié le respect dû aux lois du mariage. D’abord elle partit contente d’avoir pris l’habit religieux, et dans les premiers temps de sa profession il sembla qu’elle se conduisait assez décemment dans le monastère où elle habitait. Mais enfin iule occasion favorable s’étant présentée, elle imagina quelque mensonge et se rendit auprès du roi pour lui demander la permission d’aller à Constantinople visiter les parons qu’elle y avait, et travailler, dans l’intérêt de son couvent, à soulager quelque peu la misère où il était plongé. Ayant obtenu, soirs ce prétexte, l’autorisation de sortir du royaume, elle ne tarda pas à se livrer à toutes sortes de dérèglements ; elle quitta l’habit religieux, et finit par se prostituer à tout venant, ne tenant aucun compte de sa considération personnelle, et oubliant entièrement le respect dû à la dignité royale dont elle avait été revêtue.

[1105] L’année suivante, l’an mil cent cinq de l’incarnation du Seigneur, l’excellent seigneur Raimond, comte de Toulouse, de précieuse mémoire, homme rempli de religion et de crainte de Dieu, entra dans la voie de toute chair. Ce véritable confesseur du Christ, dont les actions admirables et la vie illustrée par tant de vertus mériteraient une histoire particulière, mourut le 28 février, dans la forteresse qu’il avait fait construire lui-même en face de la ville de Tripoli, et qu’il avait nommée la Montagne des Pèlerins. Son neveu Guillaume Jordan lui succéda, et poursuivit après lui les travaux du siège de Tripoli ; il persévéra même dans cette entreprise avec assez de courage et de vigueur jusqu’à l’arrivée du comte Bertrand ; mais alors, ayant éprouvé quelques désagréments au sujet de ce qu’il avait fait, il se relâcha un peu de son zèle, ainsi que j’aurai occasion de le rapporter dans la suite. Je pense que le siècle présent aussi bien que les siècles futurs ne sauraient trop exalter l’admirable fermeté d’âme que déploya le vénérable comte de Toulouse, qui, une fois entré pour l’amour du. Christ dans la voie du pèlerinage, ne dédaigna pas de suivre cette route et d’y persévérer avec patience jusqu’au dernier jour de sa vie. Tandis qu’il eût pu vivre dans sa patrie comme un homme illustre et très puissant, au milieu de ses vastes patrimoines et dans l’abondance de tous les biens de la terre, il aima mieux demeurer comme un homme abject, uniquement consacré au service du Seigneur, loin de sa terre natale et de sa famille, plutôt que d’aller habiter parmi les siens, et d’y vivre dans l’abondance et dans le péché. Les autres princes qui avaient pris part au même pèlerinage, lorsqu’ils eurent reconquis la liberté de la ville sainte, s’en allèrent tous chez eux, comme ayant accompli leur vœu ; mais le comte de Toulouse, dès qu’il eut embrassé le service de la Croix, craignit toujours d’y renoncer. En vain ses familiers et ses domestiques firent tous leurs efforts pour l’engager à retourner dans sa patrie qui désirait le revoir ; il aima mieux s’offrir en holocauste au Seigneur que rentrer dans les voies corruptrices du siècle, à l’exemple de son maître divin qui, lorsqu’on lui dit : Descends de la croix, aima mieux consommer l’œuvre de la passion, et être déposé de la croix par des mains étrangères, que renoncer au dessein d’assurer notre salut.

Dans le cours de la même année, un certain Rodoan, seigneur d’Alep et prince très puissant, con vogua des troupes auxiliaires dans les contrées qui l’environnaient, et, ayant levé une armée nombreuse à force de sollicitations et à prise d’argent, il se mit à sa tête, et la conduisit sur le territoire d’Antioche. Toute la province fut désolée de ses incursions, et livrée à diverses reprises au fléau de l’incendie. Aussitôt que le seigneur Tancrède en fait informé, il convoqua tout ce qu’il put rassembler de chevaliers et de gens de pied pour marcher vers le lien où la renommée lui apprit que Rodoan était campé avec son armée. Il sortit d’Antioche, et se dirigea vers Artésie. Arrivé près de cette ville, il trouva en effet une multitude d’ennemis au lieu qui lui avait été indiqué. Invoquant aussitôt les secours du ciel, et les obtenant en récompense de ses mérites, il s’élança vigoureusement sur eux. D’abord ils voulurent opposer quelque résistance ; mais bientôt l’armée de Tancrède les mit en déroute, et les força de prendre la fuite. Les Chrétiens tuèrent un grand nombre d’infidèles, firent encore plus de prisonniers, et s’emparèrent de la bannière de Rodoan. Celui-ci, uniquement occupé du soin de sa personne, s’était enfui l’un des premiers. Les Chrétiens éprouvèrent une véritable consolation en s’emparant de beaucoup de chevaux excellents qui furent pour eux une indemnité pour tous ceux qu’ils avaient perdus auparavant dans de semblables rencontres : aussitôt qu’un ennemi tombait par terre, ils s’emparaient de vive force de son cheval, et en emmenèrent ainsi une grande quantité.

Cette même année encore, quelques-uns des principaux seigneurs de l’Égypte vinrent se présenter devant le calife de ce pays, et lui dirent : Ce peuple de pèlerins qui, depuis peu d’années, se sont établis de vive force dans notre royaume, et qui, prodigues de leur vie, ont jusqu’à ce jour résisté à ceux que vous avez envoyés contre eux, n’ont montré tant d’audace que parce qu’ils se confiaient entièrement aux forces considérables des grandes armées qui sont venues d’abord dans l’Orient. Maintenant ces armées sont retournées, pour la plupart, dans leur pays. Les pèlerins qui arrivent ne peuvent renforcer ceux qui sont demeurés sur notre territoire ; ceux-ci sont beaucoup moins nombreux, et déjà, dans leurs fréquentes expéditions, ils ont entièrement épuisé les ressources qu’ils pouvaient avoir. Il nous semble donc tout à fait convenable, si toutefois votre majesté partage aussi cette opinion, qu’elle veuille bien choisir l’un de ses principaux officiers, et l’envoyer dans le pays occupé, afin qu’il le délivre entièrement de ce misérable peuple. Ce discours plut au calife, et le projet lui parut excellent : il ordonna de convoquer promptement une nombreuse armée, et de préparer une grande flotte. Les chefs de ces deux expéditions furent aussi désignés par lui, et reçurent ordre de se rendre en Syrie. Ils arrivèrent à Ascalon, et la nouvelle de leur approche répandit la consternation dans tout le royaume de Jérusalem. Aussitôt que le roi en fut informé, il se rendit en hâte à Joppé avec toutes les forces dont il pouvait disposer, et publia en même temps un édit par lequel il était ordonné à tous les citoyens des villes de le rejoindre sans retard au même lieu. Tous ceux qui furent ainsi convoqués s’empressèrent de se rendre au lieu indiqué. Le seigneur Ébremar, patriarche de Jérusalem, portant avec lui le bois salutaire de la croix vivifiante, s’y présenta aussi. Après avoir rassemblé toutes ses forces, le roi en fit faire le recensement, et reconnut qu’il avait sous ses ordres cinq cents chevaliers et deux mille hommes de pied. On disait en même temps que les ennemis avaient de leur côté quinze mille combattants, sans compter ceux qui étaient montés sur les vaisseaux. Tandis que la flotte reçut ordre de se diriger promptement vers Joppé leurs troupes de terre partirent d’Ascalon, et, après avoir traversé Azot[1], elles se divisèrent en deux corps d’armée, dont l’un fait destiné à marcher vers Ramla pour aller offrir le combat au roi de Jérusalem, tandis que l’autre corps s’avancerait du côté de Joppé, et chercherait à profiter de l’absence forcée du roi pour attaquer cette place, et s’en emparer avec le secours de la flotte.

Conformément à ce plan, les troupes égyptiennes se divisèrent en deux corps, et l’un d’eux entra sur le territoire de Ramla, annonçant son arrivée avec beaucoup de fracas, et faisant résonner les trompettes et les tambours. Tout ce bruit n’était pas fait sans intention : les ennemis avaient le projet de provoquer le roi, et de l’attirer vers eux avec son adnée, afin que l’autre corps pût continuer sa marelle sur les bords de la mer, et arriver sans obstacle à Joppé ; niais leurs calculs ne tardèrent pas à être déjoués. Aussitôt que les ennemis virent le roi s’avançant vers eux avec ses troupes, leurs cœurs furent glacés d’épouvante ; ils se hâtèrent de rappeler l’autre corps d’armée, et ne parurent pas même suffisamment rassurés par ce nouveau renfort. Au moment où les deux corps opéraient leur jonction, le roi de Jérusalem s’élança vigoureusement sur eux, animant ses troupes par ses paroles autant que par son exemple, et leur inspirant des forces nouvelles. Le patriarche parcourait aussi les rangs, présentant à tous les combattants le bois de la croix vivifiante, les exhortant à se souvenir de celui qui voulut se dévouer sur ce bois au salut des pécheurs, et les invitant à combattre arec ardeur les ennemis de la foi et du nom du Christ, afin d’obtenir la rémission de leurs péchés, et à en espérer la récompense de celui qui d’ordinaire accorde à torts les siens des rétributions centuples.

Ces exhortations enflammèrent le courage des nôtres ; ils s’élancèrent sur leurs ennemis avec la plus grande vigueur, en implorant les secours du ciel ; ils en tuèrent un grand nombre, et forcèrent enfin les autres à prendre la frite. Le gouverneur d’Ascalon périt au milieu de la mêlée, et le général en chef de toute l’armée d’Égypte n’échappa, à la mort qu’en s’enfuyant promptement. On dit que les ennemis perdirent environ quatre mille hommes dans cette journée ; du côté des Chrétiens, on reconnut soixante hommes parmi les morts. Par le bienfait de la clémence divine, les nôtres trouvèrent dans le camp des ennemis, et emmenèrent avec eux des troupeaux innombrables de chameaux, d’ânes et de chevaux ; ils se chargèrent, en outre, de riches dépouilles, et firent un grand nombre de prisonniers. Ils rentrèrent alors à Joppé, et se livrèrent à tous les transports de leur joie. On fit encore prisonniers dans cette journée un certain noble qui avait été autrefois gouverneur de la ville d’Accon. On assure que dans la suite le roi reçut vingt mille pièces d’or pour sa rançon.

Cependant la flotte ennemie occupait encore le port de Joppé : aussitôt qu’elle apprit la défaite de l’armée de terre, elle profita d’un bon vent du sud, et se retira dans le port de Tyr. Voulant retourner de là en Égypte, elle essuya une rude tempête qui dispersa la plupart des vaisseaux : vingt-cinq d’entre eux qui se trouvèrent hors d’état de tenir la mer, vinrent échouer sur la côte, et en cette nouvelle rencontre, les Chrétiens firent encore plus de deux mille prisonniers, rameurs et matelots, sans compter ceux qui furent tués.

Pendant ce temps, le seigneur Daimbert était toujours à Rome, où le retenaient depuis longtemps le seigneur pape Pascal et les chefs de l’Église romaine, afin de voir si le roi de Jérusalem et ceux gui avaient expulsé le patriarche auraient à alléguer contre lui quelque grief qui pût servir à justifier leur conduite à son égard ; mais, comme personne ne se présenta pour proposer des plaintes ou des reproches, et comme il devint dès lors certain que les faits de cette cause se bornaient uniquement à la violence que le roi avait commise contre le patriarche, celui-ci rentra pleinement en grâce, et reçut aussitôt des lettres apostoliques, par lesquelles il lui fut donné ordre de retourner à Jérusalem, et de reprendre possession du siége dont il avait été injustement dépouillé.

[1107] Daimbert, arrivé en Sicile, s’arrêta quelque temps à Messine pour attendre une occasion de s’embarquer. Il y fut pris d’une sérieuse maladie, et entra dans la voie de toute chair le 16 juin. Il avait occupé en paix le siége patriarcal de Jérusalem durant quatre années, et vécut encore trois années dans l’exil. Ébremar, usurpateur de ce siège, ayant appris que celui dont il tenait la place était entièrement rentré en grâce auprès de la cour de Rome, et s’était remis en route pour venir en reprendre possession, résolut, avant d’avoir appris sa mort, de se rendre aussi auprès de l’Église romaine, et d’aller y soutenir son innocence, en justifiant de la violence qui lui avait été faite pour le porter au trône patriarcal, et de la résistance qu’il y avait opposée. Arrivé à Rome, il ne put rien obtenir, sinon qu’on chargerait un légat de retourner avec lui à Jérusalem, et d’aller faire une information approfondie .sur sa cause. On donna cette mission au seigneur Gibelin, archevêque d’Arles, prélat déjà fort âgé. Il reçut du pape l’ordre de se rendre à Jérusalem, et dès qu’il y fut arrivé, il convoqua le conseil des évêques, du royaume, et prit une pleine connaissance des affaires d’Ébremar. Il acquit la preuve, par les dépositions d’un nombre suffisant de témoins irréprochables, que le seigneur Daimbert n’avait dû son expulsion qu’à la faction d’Arnoul et à la violence du roi, sans qu’on pût la justifier par aucun motif légitime ; et comme Ébremar avait occupé le siège d’un pontife encore vivant, et qui était demeuré en Communion avec l’Église romaine, le légat, en vertu de l’autorité dont il était revêtu, le déposa de ses fonctions de patriarche. Cependant, par égard pour l’esprit vraiment religieux et la singulière simplicité du prélat, il lui conféra l’église de Césarée qui se trouvait vacante en ce moment.,

Il fut alors question de donner un nouveau patriarche à l’église de Jérusalem ; le clergé et le peuple se divisèrent sur ce choix ; on fixa positivement un jour pour traiter cette affaire selon toutes les règles ; enfin, après beaucoup de délibérations et de discussions de part et d’autre, on convint unanimement de se réunir en faveur du seigneur Gibelin, légat du siège apostolique, et il fut élevé à la dignité de patriarche. On dit que cette élection fut encore le résultat des malicieuses combinaisons d’Arnoul, qui pensa qu’un homme aussi âgé et aussi décrépit n’occuperait pas longtemps le siège auquel on le portait.

Cette même année — l’an de grâce onze cent sept —, les habitants d’Ascalon, fidèles à leurs habitudes de méchanceté, dressèrent des embûches en un lieu favorable, sur la voie publique qui descend de Jérusalem à la mer, et y postèrent cinq cents cavaliers et mille hommes d’infanterie. Ayant appris qu’un corps des nôtres devait partir de Joppé pour se rendre à Jérusalem, ils voulurent tenter de réussir par la ruse, s’ils ne le pouvaient de vive force. Les Chrétiens, en effet, ignorant complètement les embûches qui leur étaient préparées, suivirent la route saris la moindre inquiétude, et tombèrent dans le piège tout à fait à l’improviste. Ils éprouvèrent un moment de vive anxiété, et hésitèrent à se retirer ou à forcer le passage, mais les ennemis les serrant de près ne leur laissèrent pas le temps de fixer leur choix. Voyant qu’il fallait ou succomber honteusement ou se défendre avec vigueur, et se faisant de nécessité vertu, les nôtres reprirent tout leur courage : ils s’élancèrent avec autant d’audace que d’intrépidité sur ceux qui naguère leur avaient paru si formidables et firent bientôt passer dans lame de leurs ennemis le sentiment d’effroi qui d’abord les avait frappés de stupeur ; dès le premier choc les gens d’Ascalon ne purent résister à la vivacité de l’attaque : il en périt un grand nombre, quelques-uns furent faits prisonniers, et les autres prirent la fuite et frirent quelque temps poursuivis par les nôtres. Enfin, après avoir obtenu de la grâce divine une victoire qui ne leur coûta que trois hommes de leur corps, les Chrétiens reprirent la route de Jérusalem.

La ville de Tyr était encore à cette époque occupée par les ennemis, et opposait toutes sortes d’obstacles aux progrès des Chrétiens. Un homme noble et puissant, d’illustre mémoire dans le Seigneur, Hugues de Saint-Aldémar, qui avait succédé à Tancrède dans le gouvernement de la ville de Tibériade, ne cessait d’inquiéter les habitants de Tyr, soit par de fréquentes attaques, soit par des manœuvres secrètes, autant du moins que le lui permettait la distance qui séparait ces deux villes, et qui était de trente milles environ.  Dans les marches qu’il avait à faire, soit pour se diriger vers la ville de Tyr, soit pour en revenir, ses chevaliers étaient fort souvent exposés à de gravés dangers, attendu qu’on ne trouvait sur toute la longueur de cette route ni ville, ni forteresse, ni asile où il fût possible de se réfugier pour échapper au besoin aux poursuites des ennemis. Le seigneur de Saint-Aldémar entreprit, pour remédier à cet inconvénient, de faire construire un fort sur le sommet des montagnes qui dominent la ville de Tyr, et qui cependant en sont encore à près de dix milles de distance ; il le fit établir sur un point anciennement nommé Tibénis, et lui donna le nom de Toron, en raison de ce qu’il fut placé sur la plus haute sommité d’une montagne extrêmement élevée. Ce lieu était situé dans la tribu d’Aser, entre la mer et le mont Liban, à peu près à égale distance de l’une et de l’autre, comme. aussi des deux villes de Tyr et de Panéade ; il était renommé pour la salubrité et la bonne température de l’atmosphère ; son sol fertile était couvert d’une grande quantité d’arbres et de beaucoup de vignes ; il se prêtait aussi à tous les travaux de l’agriculture, et produisait d’excellents grains. Dès l’époque où il fut fondé, ce fort rendit de grands services à celui qui le fit construire, pour l’accomplissement des projets qu’il avait formés ; depuis lors, et aujourd’hui encore, il est d’une utilité inappréciable pour la ville de Tyr et tout le royaume de Jérusalem, tant à cause de la fertilité du sol qui l’environne que par l’excellence de la position militaire qu’il défend.

Dès qu’il eut fait terminer la construction de sa nouvelle forteresse, le seigneur de Saint-Aldémar entra sur le territoire des ennemis à la tête de soixante et dix chevaliers. Il rencontra un corps de quatre mille hommes venus de Damas, et l’attaqua sans retard ; le premier et le second jour, il fut repoussé par les ennemis avec beaucoup de désavantage. Mais le troisième jour, il reprit l’offensive sous de meilleurs auspices animé d’un courage tout divin, et ayant reçu en outre quelque renfort, grâce à la protection du Seigneur, il battit et mit en fuite ses ennemis. Lui-même cependant fut mortellement blessé d’une flèche, et mourut bientôt après ; c’était un homme sage autant que vaillant, que ses talents avaient rendu extrêmement cher et précieux au roi et à tout le royaume. Les ennemis perdirent deux cents hommes dans cette affaire, et les nôtres leur enlevèrent un même nombre de chevaux.

Quelques jours après, on vit du côté de l’Orient des apparitions et des prodiges célestes. Durant quarante jours et plus, on vit tous les soirs, au commencement de la nuit, une comète qui traînait une longue queue. Le matin, depuis le lever du soleil jusqu’à la troisième heure du jour, cet astre parut aussi avoir auprès de lui cieux satellites d’une égale grandeur, mais qui brillaient d’un moindre éclat. Un arc-en-ciel apparut aussi autour du soleil, avec toutes ses couleurs. Ces prodiges réunis annonçaient certainement aux mortels des événements extraordinaires.

A la même époque, l’empereur de Constantinople, Alexis, homme plein de ruse et de méchanceté, ne cessait de susciter toutes sortes d’obstacles à ceux qui voulaient traverser les pays soumis à sa domination pour se rendre à Jérusalem. J’ai déjà dit que lors de la première expédition chrétienne, qui cependant lui avait été extrêmement avantageuse, il avait soulevé contre elle le très puissant satrape des Turcs, Soliman, et toutes les nations barbares que ses sollicitations avaient pu atteindre dans le vaste Orient. A la seconde expédition, qui avait pour chef le comte de Poitou, l’empereur recommença à envoyer de fréquentes députations aux mêmes nations et à tous les peuples infidèles, afin de les armer contre les Chrétiens, et ce fut par l’effet de sa méchanceté persévérante que cette seconde expédition échoua et fut presque entièrement détruite. Il ne se borna pas même à ces témoignages de sa perfidie dans ces deux grandes circonstances. Toutes les fois qu’il trouvait l’occasion de faire quelque tort aux Chrétiens, de leur ouvrir un précipice, il la saisissait comme une bonne fortune ; cependant et dans le Même temps, lorsque les Chrétiens se présentaient devant lui, il les accueillait avec bonté et les comblait de ses dons, afin de les tromper d’autant plus sûrement, suivant en cela les anciennes habitudes des Grecs, de qui l’on a dit depuis longtemps : Timeo Danaos et dona ferentes. L’empereur redoutait infiniment les progrès des Latins ; il ne voulait souffrir ni que leur nombre s’accrût, ni que leur puissance s’étendît, et il était sans cesse occupé à leur susciter toutes sortes d’embarras, pour s’opposer à leurs succès.

Le seigneur Boémond n’avait point oublié les affronts qu’il en avait reçus. Aussitôt qu’il fut de retour de son voyage dans les contrées ultramontaines ; prenant en main la cause de tous les Latins, et conduisant à sa suite une armée de cinq mille hommes de cavalerie et de quarante mille hommes d’infanterie, il alla débarquer le 2 octobre[2] sur le territoire de l’empereur, s’empara de vive force de la plupart des villes maritimes, et les livra au pillage ; puis il alla dévaster la première et la seconde province d’Épire, mit le siège devant Durazzo, métropole de la première Épire, ravagea par le fer et le feu toutes les contrées environnantes, en usa selon son bon plaisir, et se disposa, pour mieux venger les injures que les Latins avaient souffertes, à pénétrer de vive force, avec l’aide du Seigneur, au centre des provinces de l’empire. Lorsqu’il apprit que Boémond était entré dans ses États à la tète d’une armée considérable de Latins, l’empereur rassembla aussi ses troupes, marcha à leur tète, et alla s’établir non loin du camp de Boémond.

[1108] Là, par suite de l’intervention de quelques amis communs, les deux princes conclurent un traité[3] par lequel l’empereur s’engagea, sous la foi du serment, à prêter de bonne foi et sans aucune fraude ni mauvaise intention, secours et assistance à tous les fidèles Chrétiens qui voudraient passer en Orient, et à ne pas permettre, autant du moins qu’il lui serait possible de l’empêcher, qu’ils eussent à souffrir aucun dommage de la part des autres peuples A la suite de ces conventions, qui frirent confirmées par des engagements d’honneur, le seigneur Boémond prêta serment, et s’engagea envers l’empereur à lui conserver à jamais amitié et fidélité. Boémond fit partir alors la foule des pèlerins qui l’avaient accompagné, et qui étaient tenus, conformément à leur vœu, d’accomplir le voyage de Jérusalem, et il retourna de sa personne dans la Pouille, où des affaires particulières le rappelaient. L’été suivant, il avait déjà préparé tout ce qui lui était nécessaire pour son voyage ; ses navires et les troupes qu’il avait convoquées pour son expédition n’attendaient plus que le signal du départ, et lui-même se disposait à le donner, lorsqu’il fût pris d’une vive maladie qui termina bientôt ses jours[4]. Il ne laissa qu’un fils, héritier de son nom et de sa principauté, qu’il avait eu de son mariage avec Constance, fille de l’illustre Philippe, roi de France. Ce dernier prince, son beau-père, mourut aussi dans le cours de la même année[5].

Vers le même temps et tandis que les nobles seigneurs, le comte Baudouin d’Édesse et son cousin Josselin étaient encore détenus en captivité chez leurs ennemis, une immense multitude de Turcs rassemblés dans tout l’Orient et formant des corps de troupes considérables, cherchant à profiter de l’absence de ces deux guerriers, descendirent en Mésopotamie, et se livrèrent à toutes sortes d’actes d’hostilité dans les environs de la ville d’Édesse. Ils s’emparèrent de vive force de quelques places, incendièrent les faubourgs et les campagnes, firent prisonniers un grand nombre de colons, et cultivèrent les champs à leur place, de telle sorte qu’en dehors des enceintes des villes murées, il n’y avait plus moyen de trouver un asile assuré, et que les vivres manquaient de tous côtés, faute de bras propres à travailler à la terre. Le seigneur Tancrède, à qui le gouvernement de cette contrée avait été confié, se trouvait en ce moment retenu dans les environs d’Antioche, car j’ai déjà dit que Boémond, en partant pour son pays, lui avait aussi remis le soin d’administrer sa principauté. Lorsqu’il apprit cependant à quel point le pays d’Édesse étaie : infesté par les ennemis, il écrivit au seigneur roi de Jérusalem, et après lui avoir fait connaître les motifs de son invitation, il rassembla lui-même tontes les troupes qu’il put trouver dans les villes et forteresses où il commandait. Animé d’une vive sollicitude, il fit tous ces préparatifs en grande hâte ; le roi de Jérusalem le rejoignit aussi au bout de quelques jours ; ils réunirent leurs troupes, et passèrent l’Euphrate.

Ils trouvèrent en effet, comme on le leur avait annoncé, les ennemis répandus dans toute la contrée, et la parcourant en tout sens et en toute liberté ; cependant, clés que les Turcs furent informés de l’arrivée des princes chrétiens, ils commencèrent à se rallier, et se montrèrent beaucoup moins entreprenants dans leurs excursions. Comme ils avaient éprouvé très souvent la force de nos troupes, ils redoutaient d’avoir à se battre contre elles, et cependant ils ne faisaient aucune disposition pour se retirer dans leur pays. Ils savaient que les deux princes qui venaient d’arriver n’auraient pas le loisir de s’arrêter dans cette contrée, et ils cherchaient en conséquence à traîner en longueur, afin de les forcer de guerre lasse à se retirer, et de pouvoir eux-mêmes reprendre ensuite leurs dévastations.

Nos princes cependant, ayant connaissance de leurs projets, délibérèrent entre eux pour examiner ce qu’il y aurait de mieux à faire dans les circonstances, attendu le lieu de temps dont ils pouvaient disposer. Ils résolurent : de faire amasser des approvisionnements et des denrées de toute espèce dans le pays situé sur les rives de l’Euphrate, et qui est lui-même extrêmement abondant en toutes sortes de productions. Puis ils envoyèrent de l’autre côté du fleuve des chevaux, des chameaux, des ânes et des mulets chargés d’immenses approvisionnements qui devaient suffire pour fort longtemps à la consommation des villes et des forteresses dans lesquelles ils les frisaient transporter ; la ville d’Édesse fut particulièrement l’objet de leurs soins, et ils y entassèrent d’immenses provisions. Ayant dès lors beaucoup moins d’inquiétude pour les villes et les places fortes, puisqu’elles étaient abondamment pourvues d’armes, de citoyens et de vivres, et empressés d’aller reprendre d’autres affaires plus importantes, les princes revinrent sur les bords de l’Euphrate. Comme ils venaient de traverser ce fleuve sur de frêles bateaux, qu’ils n’avaient encore qu’en bien petit nombre ; quelques hommes de la classe inférieure, qui attendaient sur la rive que les princes venaient de quitter, afin d’être passés à leur toue, furent attaqués par les ennemis qui avaient suivi les traces de notre armée ; quelques-uns furent tués, et d’autres entraînés prisonniers, sous les yeux mêmes da roi de Jérusalem et du seigneur Tancrède, qui ne purent leur porter secours. Il leur était impossible de passer à gué le fleuve qui les séparait des infidèles, et avec un si petit nombre de bateaux de fort petite dimension, il n’eût pas été facile non plus de transporter l’armée- sur l’autre rive. Les Chrétiens furent extrêmement affligés en voyant ainsi massacrer ou emmener en captivité ces pauvres gens : c’étaient de malheureux Arméniens qui, fuyant les vexations des Turcs, avaient résolu d’aller chercher des retraites plus tranquilles, et qui arrivèrent sur les bords de l’Euphrate pour y être mis à mort ou faits prisonniers. Depuis ce malheureux événement, l’année rentra dans le royaume, et, en passant dans le pays situé en deçà de l’Euphrate, les princes donnèrent ordre, aux principaux chefs qui y commandaient, de frire en toute hâte des préparatifs de défense.

[1109] L’année suivante — l’an de grâce 1109 —, le comte d’Édesse et son cousin Josselin, après avoir langui cinq ans en captivité, réussirent à faire accepter des otages pour une certaine somme d’argent, qu’ils s’engagèrent à payer à titre de rançon, recouvrèrent leur liberté, et revinrent dans leurs possessions. Le Seigneur se montra miséricordieux à leur égard. Les otages qu’ils laissèrent après eux dans une certaine forteresse où ils furent confiés à la garde de quelques hommes, réussirent par hasard à se défaire de leurs gardiens, et les mirent à mort, tandis qu’ils étaient livrés au sommeil ou accablés par le vin ; puis ils s’échappèrent secrètement, errèrent pendant la nuit à travers des chemins détournés, et arrivèrent enfin chez eux.

Lorsque le comte d’Édesse se présenta devant cette ville, on dit que le seigneur Tancrède lui en refusa l’entrée. Cependant il se souvint bientôt du serment qu’il avait prêté quand ce gouvernement lui avait été confié, à l’époque de la captivité de Baudouin, et, revenant de son premier mouvement, il résigna à celui-ci et la ville et toute la contrée environnante. Peu de temps après, Baudouin et son cousin, irrités de cette insulte, déclarèrent la guerre à Tancrède. Josselin surtout, qui avait ses forteresses en deçà de l’Euphrate, et se trouvait par conséquent beaucoup plus rapproché d’Antioche, ne cessait de lui susciter toutes sortes de tracasseries. Une fois il convoqua une grande multitude de Turcs, et, se disposa à faire une invasion sur le territoire du prince d’Antioche. Celui-ci en fut informé, et marcha à sa rencontre. Le combat s’engagea entre eux : d’abord il périt environ cinq cents hommes sur le premier front de l’armée de Tancrède, mais bientôt elle reprit courage, et s’étant reformée, elle attaqua de nouveau les Turcs, en fit un grand carnage, et contraignit enfin Josselin à prendre la fuite avec tous les siens.

Cependant les principaux habitants de cette contrée et les hommes qui avaient le plus d’expérience, voyant à duels dangers les exposaient les haines qui divisaient de si illustres guerriers, et craignant aussi que ces querelles ne tournassent au détriment du peuple Chrétien, interposèrent leurs bons offices, et parvinrent à réconcilier les deux princes.

Vers le même temps, Bertrand, fils du seigneur Raimond, comte de Toulouse, de précieuse mémoire, aborda avec une flotte de Génois dans les environs de Tripoli, au lieu où Guillaume Jordan, son cousin, s’était établi, pour suivre le blocus de cette place, ainsi qu’il avait fait depuis la mort du vénérable comte, qui lui avait laissé le soin de terminer son entreprise. Aussitôt que Bertrand fut arrivé, il s’éleva une contestation entre les deux cousins : Bertrand alléguait les droits de sa naissance pour succéder à son père, et Guillaume réclamait le juste prix de ses efforts, pour les travaux et les dépenses auxquels il s’était livré pendant quatre années consécutives. Le premier voulait se flaire donner toms les biens de la succession de son père, en sa qualité d’héritier naturel et légitime ; le second faisait tous ses efforts pour obtenir que la ville qu’il assiégeait depuis longtemps lui fut acquise en toute propriété. Ces discussions se prolongèrent indéfiniment ; enfin des amis communs se portèrent pour médiateurs, et firent des propositions d’arrangement ; ils convinrent, pour parvenir à rétablir la paix, de faire concéder à Guillaume Jordan les villes d’Archis et de Tortose avec leurs dépendances, et que Bertrand aurait pour lui Tripoli, Biblios, le mont des Pèlerins et tous les territoires adjacents ; ces conditions furent adoptées et confirmées par le consentement des deux parties. Guillaume Jordan devint l’homme du prince d’Antioche, pour la portion de territoire qui lui fût assignée, et lui engagea sa foi en lui donnant la main. Bertrand reçut l’investiture du roi de Jérusalem pour le pays qui lui échut en partage, et lui rendit solennellement foi et hommage. On ajouta encore au traité la clause que, si l’un des deux cousins mourait sans enfants, l’autre lui succéderait entièrement.

Cette transaction assoupit d’abord la querelle ; mais il en survint une nouvelle entre les écuyers des deux seigneurs, sur un motif extrêmement frivole. Le comte Guillaume en ayant été informé, monta à cheval et accourut en toute hâte pour apaiser cette contestation, et au moment on il se présentait, il tomba mort, percé d’une flèche. Quelques personnes dirent alors que Guillaume avait succombé victime de la perfidie et des machinations du comte Bertrand : cependant depuis cette époque et jusqu’à ce moment on n’a pu découvrir le véritable auteur de ce meurtre.

Délivré ainsi d’un rival et d’un compétiteur qui prétendait comme lui à la conquête de Tripoli, Bertrand demeura seul à la tête de cette entreprise. La flotte génoise qui l’avait conduit en Orient se composait de soixante-dix galères, et était commandée par deux nobles Génois, Ansalde et Hugues l’ivrogne. Ceux-ci voyant que leurs opérations de siège devant la ville de Tripoli traînaient indéfiniment, formèrent la résolution de tenter quelque entreprise mémorable. Ils invitèrent amicalement le comte Bertrand à les assister du côté de la terre, et conduisirent leur flotte devant la ville de Biblios.

Biblios, ville maritime de la province de Phénicie, est l’une des églises suffragantes qui ressortissent : à la métropole de Tyr. Le prophète Ézéchiel en a fait mention, en disant : Les vieillards de Biblios, les plus habiles d’entre eux, ont donné leurs mariniers à Tyr, pour vous servir dans tout l’équipage de votre vaisseau[6]. On lit aussi le passage suivant dans le livre des Rois : Ceux de Biblios apprêtèrent le bois et les pierres pour bâtir la maison du Seigneur[7]. Biblios était appelée dans l’ancien langage Évé, et l’on croit qu’elle fut fondée par Évéus, sixième fils de Chanaan. Les Génois et l’armée de terre étant arrivés auprès de cette ville, l’investirent des deux côtés, et les habitants, peu confiants en leurs moyens de défense, ne tardèrent pas à être remplis de crainte. Ils envoyèrent donc des députés à Ansalde et à Hugues l’ivrogne, chefs de la flotte, et leur firent annoncer qu’ils étaient tout prêts à ouvrir leurs portes et à les reconnaître pour leurs seigneurs, pourvu qu’on laissât librement sortir de la ville, avec leurs femmes et leurs enfants, ceux qui voudraient s’en aller, et que tous ceux qui aimeraient mieux ne point abandonner leur domicile eussent la faculté d’y demeurer, et l’espoir d’obtenir de bonnes conditions. Ces propositions ayant été agréées, les habitants de Biblios livrèrent la ville aux deux chefs de la flotte, et l’un d’eux, Hugues l’ivrogne, en prit possession et la garda pendant un certain temps, sous la charge d’une redevance qui devait être versée annuellement dans le trésor des Génois. Cet Hugues fut l’aïeul de cet autre Hugues qui est en ce moment gouverneur de la même ville, et porte lé nom de son grand-père. Aussitôt que cette affaire frit terminée la flotte génoise retourna à Tripoli.

Le roi de Jérusalem ayant appris que cette flotte demeurait encore dans le pays, après la prise de Biblios, se hâta d’aller la rejoindre, pour voir s’il lui serait possible de conclure des arrangements avec les Génois, et de les retenir afin de s’emparer avec leur secours de l’une des villes maritimes. Il en restait encore quatre sur la côte qui résistaient opiniâtrement, savoir, Béryte, Sidon, Tyr et Ascalon, et ces places étaient un grand obstacle à la prospérité de notre nouvel établissement. L’arrivée du roi auprès de Tripoli fut un grand sujet de joie pour tous ceux qui étaient occupés à ce siège, tant par terre que par mer, et sa présence leur inspira une nouvelle ardeur. Il sembla que tous ceux qui naguère poursuivaient péniblement leurs travaux eussent trouvé un soulagement inattendu ; leur courage paraissait redoublé, comme s’ils eussent reçu un renfort considérable. Les assiégés au contraire tombèrent dans la désolation et perdirent tout espoir de résister avec succès ; plus leurs ennemis semblaient se renforcer, plus ils se sentaient faibles et abattus ; tout ce qui arrivait de favorable aux uns tournait à la confusion et au découragement des autres. Cependant les assiégeants recommencèrent à livrer des assauts avec autant de vigueur que s’ils n’eussent eu que des troupes fraîches et récemment arrivées ; ils attaquaient la ville de tous les côtés avec une activité jusqu’alors inconnue, comme s’ils eussent été au premier moment d’un siège, quoiqu’ils en fussent occupés presque sans relâche depuis environ sept ans. Les assiégés voyant que les forces de leurs ennemis s’accroissaient de jour en jour, tandis que les leurs se réduisaient dans la même progression, fatigués d’une si longue résistance, et désespérant d’obtenir aucun secours du dehors, tinrent conseil entre eux, pour chercher les meilleurs moyens de mettre un terme à tant de maux. Ils envoyèrent donc des députés ait roi de Jérusalem ainsi qu’au comte Bertrand, et leur firent proposer de remettre la ville entre leurs mains, à condition que tous ceux qui voudraient sortir pussent, librement et sans aucune difficulté, transporter leurs familles et leurs biens dans les lieux qu’ils auraient choisis et que ceux qui voudraient demeurer eussent la faculté de vivre tranquillement dans leurs maisons et de continuer à cultiver leurs propriétés, à la charge par eux de payer annuellement une redevance fixe au comte Bertrand.

Après avoir reçu ces propositions, le roi de Jérusalem tint conseil avec le comte et les principaux chefs, et déclara qu’il lui paraissait convenable d’accepter au plus tôt les offres des habitants de Tripoli. Son avis fut généralement adopté, et tous ayant donné leur consentement, le roi fit appeler les députés et leur annonça que leurs demandes avaient été accueillies. Le conseil s’engagea sous la foi du serment à observer les conditions stipulées, sans fraude ni mauvaise intention et en toute bonne foi, et les assiégés ouvrirent aussitôt leurs portes. On prit possession de la ville de Tripoli Taie de grâce onze cent neuf, et le .o du mois de juin. Là le comte Bertrand prêta serment de fidélité entre les mains du roi, et devint son homme lige. Depuis lors, et jusqu’à ce jour, ses successeurs sont demeurés liés par le même engagement envers le roi de Jérusalem.

Dans le même temps, Baudouin comte d’Édesse, rétabli dans ses États à la suite de sa longue captivité, avait auprès de lui beaucoup de chevaliers, et ne savait comment s’acquitter envers eux de la solde qu’il leur devait pour prix de leurs fidèles services, et de leurs longs travaux. Il imagina, par une invention assez ingénieuse, d’aller avec ses compagnons d’armes à Mélitène, faire une visite à son beau-père qui était extrêmement riche, et avant de partir il donna ses instructions à ceux qui devaient l’accompagner, pour qu’ils eussent à exécuter son projet après leur arrivée en ce lieu. On fit donc tous les préparatifs, et Baudouin se rendit auprès de son beau-père. Après les salutations d’usage, et les embrassements donnés et reçus de part et d’autre en signe de paix, avec beaucoup de témoignages d’affection, le beau-père reçut son gendre de la manière la plus magnifique, dépassant de beaucoup toutes les lois ordinaires de l’hospitalité, et le traitant comme un homme de sa famille et l’enfant de son affection. Après que le comte eut demeuré quelques jours auprès de lui, comme ils étaient une fois engagés depuis assez longtemps dans une conversation particulière, arrangée peut-être avec intention, les chevaliers de Baudouin se présentèrent et vinrent interrompre l’entretien, ainsi qu’il avait été convenu entre eux par avance. L’un d’eux prenant la parole, comme s’il en avait été chargé par tous ses compagnons, s’adressa au courte et lui dit :

Tu sais, comte, et personne ne sait mieux que toi avec quelle fidélité et quelle bravoure le corps de chevaliers ici présents a combattu depuis longtemps pour toi et est demeuré fidèle à ses engagements. Tu connais ses travaux et ses fatigues et toutes les souffrances de soif, de faim, de froid et de chaud qu’il a endurées afin de défendre des invasions ennemies le pays qui t’a été confié par le Seigneur, et de garantir les habitants et le peuple des attaques et des vexations auxquelles ils étaient sans cesse exposés de la part des infidèles et des ennemis du Christ. Ce corps qui t’a été si utile peut s’en rapporter à ton propre témoignage. Tu sais en outre qu’il y a déjà bien longtemps que nous combattons pour toi, sans avoir reçu aucune solde ; que souvent, forcés par la nécessité, nous t’avons demandé notre paiement ; que tu as tout aussi souvent demandé de nouveaux délais, et que, pleins de compassion pour ta situation, nous les avons accordés avec indulgence, nous soumettant de jour en jour et de la manière la plus généreuse aux délais que tu nous imposais. Maintenant nos affaires en sont venues à un point qu’il nous est impossible d’attendre plus longtemps ; la pauvreté est indomptable : celle que nous souffrons nous prescrit de ne plus accorder de remise. Choisis donc ou de nous payer ce que tu nous dois afin que notre misère en soit soulagée, ou de nous livrer, selon nos conventions, le gage par lequel tu t’es lié envers nous.

Gabriel fut fort étonné en entendant ces paroles prononcées d’un ton solennel, et ne pouvait comprendre où les chevaliers en voulaient venir. Enfin des interprètes lui firent connaître l’objet de la harangue et il demanda aussitôt quel était le gagé que son gendre avait promis à ses hommes, pour leur garantir le paiement de leur solde. Le comte ne faisait aucune réponse, comme si un sentiment de honte l’élit empêché de parler. L’avocat des chevaliers reprit alors la parole et dit que le comte leur avait hypothéqué sa barbe, et qu’il s’était soumis à la laisser raser sans aucune résistance, dans le cas où il lui serait impossible, à un jour fixé d’avance, de s’acquitter envers eux. A ces mots Gabriel, confondu de la bizarrerie d’une telle convention, et frappant des mains en signe d’étonnement, fut saisi d’une sorte de stupeur et parut bientôt rempli de crainte et d’anxiété, et ne respirant qu’avec peine. Les Orientaux, tant les Grecs que tous les autres peuples, sont dans l’usage de laisser croître leur barbe et d’en prendre un soin tout particulier. C’est à leurs yeux le comble du déshonneur et la plus grande offense qui puisse être faite a un homme, qu’un seul poil de la barbe lui soit enlevé, quel que soit d’ailleurs le motif d’une telle insulte. Gabriel demanda au comte si les choses étaient en effet ainsi qu’on venait de le dire, et le comte répondit affirmativement. Alors Gabriel témoigna de nouveau son étonnement et entra dans un accès de fureur. Il demanda de nouveau à son gendre comment il pouvait se faire qu’il eût engagé comme une chose de peu de valeur et à laquelle il fût permis de renoncer sans déshonneur, un bien qu’il importe de conserver avec tant de soin, qui est la marque caractéristique de l’homme, qui fait l’ornement de son visage, et sert principalement à attester son autorité. Le comte lui répondit : Je l’ai fait ainsi parce que je n’avais alors à ma disposition aucun plus digne gage, aucun moyen plus assuré d’apaiser complètement ces chevaliers qui me sollicitaient avec les plus vives instances. Cependant il ne faut point que mon seigneur et père s’exagère le chagrin qu’il ressent en cette occasion. J’espère en la miséricorde du Seigneur qu’ils m’accorderont encore quelque délai, et, lorsque je serai arrivé à Édesse, je satisferai à leur impatience et me dégagerai honorablement de la parole par laquelle je me suis lié. Mais les chevaliers qui avaient reçu leurs instructions se répandirent en nouvelles menaces, et déclarèrent qu’ils partiraient sur-le-champ, si le comte ne les faisait payer au plus tôt. Gabriel, ne se doutant point, dans la simplicité de son cœur, de la ruse dont il était la dupe, hésita quelques instants encore et finit par se décider à payer de son trésor tout ce que les chevaliers réclamaient de son gendre, plutôt que de souffrir que celui qu’il regardait comme son fils eût à subir un si grand affront. Il demanda quelle était la somme due. On lui répondit : trente mille Michel. C’était une pièce d’or alors fort célèbre dans le commerce et qui tirait son nom d’un empereur de Constantinople, Michel, qui avait fait frapper cette espèce de monnaie à son effigie. Le beau-père consentit donc à payer cette somme pour son gendre, mais sous la condition expresse que celui-ci donnerait sa parole de ne plus contracter à l’avenir de semblable engagement envers qui que ce fût, dans quelque circonstance qu’il fût placé, ou à quelque extrémité qu’il se trouvât réduit. L’argent fut aussitôt compté et Baudouin prit congé de son beau-père et s’en retourna à Édesse avec ses chevaliers, la bourse bien garnie, et devenu riche de pauvre qu’il était en arrivant.

[1110.] L’année suivante — l’an 1110 de l’incarnation un Seigneur —, le roi de Jérusalem, plein de sollicitude, sans cesse occupé à chercher les moyens d’honorer le royaume confié à ses soins par l’Éternel, et désireux de lire quelque acte digne d’être agréé par Dieu, son protecteur, résolut, dans la pieuse ferveur de son âme, d’élever à la dignité de cathédrale l’église de Bethléem qui, jusqu’alors, n’avait été qu’un prieuré. Le rescrit publié par ce roi très religieux à la suite de son édit fera mieux connaître les dispositions qu’il prescrivit en cette occasion.

La nation des Francs, inspirée par la grâce divine, a délivré de toute souillure la sainte Cité de Jérusalem qui gémit longtemps sous l’oppression des païens, et dans laquelle avait été détruite, par la mort du Sauveur, cette mort qui établit son empire sur le genre humain après la prévarication de notre premier père. Cette Cité, digne servante du culte divin, fut assiégée par cette nation le 7 juin, et le 15 juillet elle fut prise, parce que le Seigneur combattit pour elle. C’était l’an mil cent du Seigneur agissant sous l’influence de la grâce divine, le clergé et Raimond, comte à Saint-Gilles, les deux Robert, comtes de Normandie et de Flandre, Tancrède et les autres principaux chefs, ainsi que le peuple entier des Francs, se réunirent pour conférer le gouvernement au très pieux et très miséricordieux duc Godefroi, mon frère très chéri. Celui-ci, homme digne de Dieu, gouverneur de la sainte Cité, reposa en paix, par la grâce du Seigneur ; le troisième jour après l’expiration de la première année de sa principauté. Moi, Baudouin, qui ai été choisi pour lui succéder par le clergé plein de joie, par les princes et par le peuple, premier roi des Latins, en vertu de la volonté divine, considérant d’un esprit prévoyant l’excellence de l’église de Bethléem, lieu de la naissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et où ma tête fut ornée pour la première fois d’un diadème éclatant et vénérable, j’avais résolu avant tout de décorer cette église de la dignité épiscopale. Je n’ai cessé de méditer sur le projet que j’avais secrètement formé dans mon cœur. Enfin j’en suis venu à le communiquer à Arnoul ; l’archidiacre, homme très illustre, et au chapitre de Jérusalem, et je les ai suppliés instamment de m’aider à réussir dans cette entreprise. Empressés d’obtempérer à cette juste demande, ils résolurent dans a la suite de se rendre à Rome, pour y traiter cette affaire ainsi que celle du siége de Jérusalem, qui se trouvait alors dépourvu de pasteur. Arnoul, l’archidiacre, et Aichard, le doyen, se chargèrent de remplir cette mission et allèrent en effet à Rome. Après avoir, avec l’assistance du Saint-Esprit, arrêté d’honorables résolutions avec le seigneur pape, Pascal II, pontife de l’Église universelle, nos députés revinrent à Jérusalem. Le seigneur pape Pascal envoya ensuite à Jérusalem Gibelin, archevêque d’Arles, homme dont la sagesse et les hautes vertus brillent du plus vif éclat, et qu’il chargea comme son légat de s’adjoindre à Arnoul et à Aichard. Aussi fut-il accueilli avec joie par moi aussi bien que par le clergé et par le peuple : il disposa et arrangea toutes choses de sa propre autorité, en vertu des ordres qu’il avait reçus du seigneur pape Pascal et de mon consentement libre et volontaire, aussi bien que de l’avis du chapitre de Jérusalem et avec l’assentiment de tout le conseil. Aschetin, homme illustre qui gouvernait l’église de Bethléem, dont il était chantre, et que le chapitre de Jérusalem avait élu et institué évêque d’Ascalon, avec mon consentement et celui de nos seigneurs et du peuple, fut élevé, par décision du légat, à la dignité d’évêque primat de l’église de Bethléem, et l’église d’Ascalon fut réunie, à titre de paroisse, au siège de Bethléem, en considération de ma personne et des ordres que j’avais donnés. Enfin, moi Baudouin, par la grâce de Dieu, premier roi latin de Jérusalem, j’ai confirmé formellement tous les arrangements ci-dessus rapportés, et j’ai positivement et librement donné et concédé à l’évêque de Bethléem et à ses successeurs, pour être à jamais tenus et possédés par eux, la ville de Bethléem que j’avais déjà concédée à l’église, pour le salut de mon âme, de celle du très miséricordieux duc Godefroi, mon frère, comme encore pour celles de tous mes parents ; plus une propriété, située dans le territoire d’Accon, nommée Bedar, une autre, dans le territoire de Naplouse, nommée Scylon, une autre, près de Bethléem, nommée Bethbesan, deux autres, dans le territoire d’Ascalon, l’une nommée Zéophir, l’autre Caicapha, avec toutes leurs dépendances. J’ai aussi entièrement affranchi la susdite église de l’accusation dont l’église de Jérusalem la poursuivait au sujet de l’échange des terres et des vignes situées dans la banlieue de Jérusalem et qui faisaient partie de mon domaine. Maintenant je décrète et déclare que si quelqu’un, clerc ou laïc, entraîné par la plus criminelle cupidité, osait tenter, après ma mort, de violer l’une des dispositions qui ont été faites sur ma demande et avec l’aide du Saint-Esprit, en faveur de l’église de Bethléem, illustrée par la naissance de Notre-Seigneur, dispositions arrêtées par Gibelin, légat du pape et archevêque d’Arles, et confirmées solennellement par le Seigneur pape Pascal, souverain et vénérable pontife de l’Église romaine, cet homme serait coupable du crime d’envahissement, à moins qu’il ne se retirât sur la première sommation, et qu’il se trouverait ainsi exposé à être jugé sévèrement et expulsé à jamais de tout notre royaume. Je permets en outre à tous nos grands, à tout chevalier ou à tout bourgeois qui, inspirés par la grâce de Dieu, voudraient faire des dons à la même église pour le salut de leur âme ou des âmes de leurs parents, de suivre en toute liberté leurs pieuses intentions, et l’ordonne que les donations légitimes de tous biens soient valables à perpétuité.Cet acte, portant concession, confirmation et relation de tout ce qui s’est passé jusqu’à ce jour, a été fait l’an de l’incarnation de Notre-Seigneur onze cent dixième et à la troisième indiction, le seigneur pape Pascal II étant chef souverain de l’église romaine, et Gibelin, archevêque d’Arles et vicaire du siège apostolique, ayant été récemment promu au patriarcat de Jérusalem. Les témoins de cet acte sont Arnoul, archidiacre, Aichard, doyen, Eustache Garnier, Anselme, gardien de la tour de David, Raoul de Fontenai, Piselles, vicomte, Simon, fils du duc, Onfroi, religieux, Gérard, officier de la chambre, et beaucoup d’autres encore.

Cette même année le roi de Jérusalem, fidèle serviteur de Dieu et puissant vainqueur, occupé sans relâche du soin d’accroître le royaume que le Seigneur lui avait confié, voulut profiter de l’occasion favorable d’employer quelques galères qui passaient l’hiver dans le pays, et rassembla, au mois de février, toutes les forces qu’il lui fut possible de réunir dans les diverses parties de ses États, pour aller mettre le siège devant la ville de Béryte.

Béryte, port de mer, situé dans la province de Phénicie, entre Biblios et Sidon, est l’une des églises suffragantes de la métropole de Tyr. Cette ville fut jadis traitée avec beaucoup de bienveillance par les Romains qui accordèrent à ses habitants les droits de cité et l’admirent au rang de colonie. Ulpien en parle dans le Digeste, à l’occasion de la province de Phénicie : On trouve dans la même province la colonie de Béryte, qui fut comblée des bienfaits d’Auguste ; et le divin Adrien dit, dans un de ses discours, que Béryte était une colonie d’Auguste et jouissait du droit italique. En outre de ce droit Auguste accorda encore à la ville de Béryte l’autorisation d’avoir des écoles publiques, autorisation qui n’était concédée que très rarement. On en trouve l’indication dans le premier livré du Code, à la constitution qui commence par ces mots : Cordi nobis est, et où on lit cette phrase : et Dorothée, docteur des habitants de Béryte. On croit que cette ville fut anciennement appelée Gersé, et les anciennes histoires montrent qu’elle fut fondée par Gersée, cinquième fils de Chanaan.

Le roi de Jérusalem y étant arrivé fit inviter le seigneur Bertrand, comte de Tripoli, à se joindre à son expédition et s’occupa avec ardeur de l’investissement de la place. Quelques navires, remplis de guerriers robustes et valeureux, étaient venus de Tyr et de Sidon pour porter secours à la ville, et il est certain que, s’ils avaient pu pénétrer dans le port et en sortir librement, tous les efforts des assiégeants eussent été en pure perte. Mais la flotte sur laquelle le roi, avait compte pour le succès de son entreprise étant aussi arrivée, les navires ennemis n’osèrent plus se confier à la mer et se renfermèrent aussitôt dans l’intérieur du port, en sorte qu’il fut dès lors possible de fermer toutes les avenues de la ville aussi bien par mer que par terre.

Il y avait dans les environs une forêt de pins qui pouvait fournir en grande abondance aux assiégeants toutes sortes d’excellents matériaux propres à la construction des échelles et des diverses machines de guerre. Ils firent faire des tours en bois, des machines à lancer des traits et beaucoup d’autres instruments tels qu’on en a besoin pour de semblables opérations ; puis ils livrèrent à la ville des assauts continuels, de telle sorte que les habitants ne pouvaient jouir d’aucun moment de repos, ni de nuit, ni de jour ; les nôtres se partageaient le temps et se relevaient les uns les autres dans les travaux d’attaque, en sorte que les assiégés étaient écrasés de fatigues insupportables. Après avoir travaillé avec la même vigueur pendant cieux mois de suite, les assiégeants, lassés de tant de retards, attaquèrent un jour avec iule ardeur plus qu’ordinaire et livrèrent assaut sur plusieurs points en même temps : quelques-uns de ceux qui occupaient les tours de bois qu’on avait poussées et appliquées de vive force contre les murailles s’élancèrent sur les remparts ; d’autres les suivirent aussitôt par le même chemin, ou, en montant à l’aide de leurs échelles, ils pénétrèrent sans retard dans la ville et allèrent ouvrir la porte. Tandis que toute notre armée entrait sans aucun obstacle, les assiégés se retirèrent du côté de la mer, et la ville se trouva bientôt entièrement occupée. Ceux nies nôtres qui étaient sur leurs vaisseaux, ayant appris que le roi de Jérusalem venait de se rendre maître de la place, descendirent à terre, prirent eux-mêmes possession du port, et, repoussant par le glaive les habitants qui venaient chercher un refuge auprès d’eux, Ils les forcèrent à se replier vers leurs ennemis. Ainsi les malheureux Bérytiens, pressés entre deux troupes également hostiles, et repoussés alternativement par les uns et par les autres, succombaient sans se défendre. Le roi, voyant cet horrible carnage et accueillant les supplications de ceux qui vinrent implorer sa miséricorde, fit donner- l’ordre par des hérauts d’armes de mettre un terme au massacre, et accorda la vie aux vaincus. La ville de Béryte fut prise l’an onze cent onze de l’incarnation du Seigneur et le vingt-sept du mois d’avril[8].

Cette mémo année des hommes sortis des îles occidentales, et principalement du pays de l’Occident qui est appelé Norwège, ayant appris que les fidèles Chrétiens s’étaient emparés de la sainte Cité de Jérusalem, résolurent d’y venir faire leurs dévotions, et firent en conséquence préparer une flotte. Ils s’embarquèrent, et, poussés par de bons vents, ils traversèrent la mer Britannique, passèrent au détroit de Calpé et d’Atlas, par lequel se forme notre mer Méditerranée ; et, après avoir suivi celle-ci dans toute sa longueur, ils vinrent aborder à Joppé. Le chef suprême de cette expédition était un grand et beau jeune homme, frère du roi de Norwège. Aussitôt qu’il eut débarqué à Joppé avec tous ceux qui le suivaient, ils poursuivirent tous leur route et se rendirent à Jérusalem, objet de leur entreprise et de leurs vœux. Le roi, dès qu’il fait instruit de l’arrivée du noble prince de Norwège, se rendit en toute hâte auprès de lui, l’accueillit avec beaucoup de bonté, s’entretint familièrement avec lui, et se mit aussitôt en mesure de reconnaître si ce prince était disposé à s’arrêter quelque temps dans le royaume, avec son armée navale, et à consacrer au Christ le fruit de ses travaux, afin de parvenir avec son secours à étendre la domination du peuple fidèle, et à s’emparer de quelque autre ville. Les Norwégiens, ayant tenu conseil entra eux, répondirent qu’ils étaient venus avec l’intention expresse de s’employer utilement au service du Christ, et qu’en conséquence ils étaient tous disposés à se rendre sans le moindre délai par la route de nier vers celle des villes maritimes due le roi voudrait attaquer avec son armée, ne demandant : pour toute solde que les vivres nécessaires à leur entretien.,Le roi accepta ces propositions avec la plus grande ardeur, et rassemblant aussitôt : toutes les forces de son royaume, et tous les chevaliers qu’il fut possible de réunir, il se mit en marche pour Sidon. Dans le même temps, la flotte sortit du port d’Accon, et se dirigea également vers Sidon, où les deux armées de terre et de mer arrivèrent presque simultanément.

Sidon, ville maritime située entre Béryte et Tyr, sa métropole, fait une partie considérable de la province de Phénicie ; elle est dans une position fort avantageuse : l’Ancien de même que le Nouveau Testament en ont fait mention très fréquemment. On lit dans le livre des Rois, que Salomon écrivit à Hiram : Donnez donc ordre à vos serviteurs qu’ils coupent pour moi des cèdres du Liban, et mes serviteurs seront avec vos serviteurs, et je donnerai à vos serviteurs telle récompense que vous me demanderez ; car vous savez qu’il n’y a personne parmi mon peuple qui sache couper le bois comme les Sidoniens[9]. On voit aussi dans l’Évangile de Matthieu que le Seigneur a fait mention de Sidon, en disant : Si les miracles qui ont été faits au milieu de vous avaient été faits dans Tyr et dans Sidon, il y a longtemps qu’elles auraient fait pénitence[10] ; et ailleurs, dans l’Évangile de Marc : Jésus partit ensuite de là, et s’en alla sur les confins de Tyr et de Sidon[11]. On lit dans les anciennes histoires que cette ville fut fondée par Chanaan, ce qui fait qu’elle a aussi porté et porte encore aujourd’hui quelquefois le nom de son fondateur. Son église est l’une des suffragantes de la métropole de Tyr. Les deux armées assiégeantes l’ayant investie de toutes parts, les habitants furent remplis de terreur, et voyant qu’il leur serait impossible de résister à de telles forées, et d’échapper aux périls qui les menaçaient, ils voulurent rechercher par la ruse un succès qu’ils ne pouvaient attendre de leur courage. Il y avait à la suite du roi de Jérusalem un certain Baudouin, son familier et presque son valet di chambre. Cet homme, autrefois païen, avait sollicité le sacrement du baptême, et le roi, dans son zèle pieux, l’avait présenté sur les fonts sacrés ; il lui avait donné aussi son nom, et l’avait admis au nombre clé ses domestiques. Les nobles de la ville voulant se délivrer à quelque prix que ce fût, parvinrent à négocier secrètement avec cet homme, et lui promirent des sommes considérables en argent et d’immenses propriétés dans la ville, s’il voulait les sauver du danger qui les menaçait, en assassinant le roi. Ce Baudouin vivait dans une telle intimité avec le roi et lui était si cher qu’il lui arrivait souvent de l’accompagner absolument seul, jusque dans les lieux les plus cachés, où l’homme se retire pour satisfaire à ses besoins. Il reçut cependant avec joie les propositions qui lui furent faites, et promit aux assiégés d’accomplir leurs intentions. Dés ce moment, il ne fût plus occupé que d’attendre une occasion favorable à l’exécution de son crime.

Cependant quelques fidèles qui habitaient dans la ville, ayant eu connaissance de cette réponse, et craignant que l’imprudence du roi ne l’exposât à tomber bientôt dans ce détestable piége, écrivirent une lettre anonyme, qui fut attachée au bout d’une flèche, et lancée ainsi au milieu de notre armée. La lettre contenait le détail exact de tout le complot. Le hasard la fit parvenir entre les mains du roi, qui fut douloureusement affecté, et non sans de justes motifs, en apprenant une telle trahison. Il convoqua aussitôt les chefs de l’armée, et mit en délibération ce qu’il y avait à faire en de telles circonstances. Le coupable fuit appelé ; il confessa son crime, et condamné par les princes à être pendu, il subit son supplice.

Après ce mauvais succès d’une première tentative, les assiégés cherchèrent d’autres moyens de se tirer d’affaire : ils adressèrent au roi une députation, par laquelle ils firent demander pour les nobles la faculté de sortir de la ville, et pour le peuple l’autorisation d’y demeurer comme par le passé, sous de bonnes conditions, et de continuer à se livrer aux travaux de l’agriculture. Ces propositions ayant été agréées, ils rendirent la ville, et ceux qui voulurent sortir partirent avec leurs femmes et leurs enfants, et s’acheminèrent sans obstacle vers les lieux où ils avaient désiré se retirer. Le roi ne mit aucun délai à concéder la ville de Sidon à l’un de ses seigneurs, Eustache Grenier, et la lui donna généreusement pour être possédée à titre héréditaire. Les gens de la flotte reçurent du roi des présents, prirent congé de lui, et retournèrent dans leur patrie, comblés des bénédictions de tous les Chrétiens. La ville de Sidon fut occupée l’an de grâce onze cent onze[12], et le dix-neuf de décembre.

[1111] Le seigneur Gibelin, patriarche de Jérusalem, de précieuse mémoire, mourut vers la même époque. Il fait remplacé par un choix qui ne pouvait être approuvé du Seigneur, du moins à ce que nous pensons, par Arnoul, dont j’ai eu souvent occasion de parler, archidiacre de Jérusalem, et que l’on appelait vulgairement mauvaise couronne. Mais Dieu permet que l’hypocrite règne, en punition des péchés élu peuple. Arnoul, continuant à se conduire comme il avait fait jusqu’alors, se livrait beaucoup de mauvaises œuvres. Entre autres actions de ce genre, il donna sa nièce en mariage au seigneur Eustache Grenier, l’un des plus grands princes du royaume, et seigneur des deux nobles villes de Sidon et de Césarée, et lui concéda les meilleures portions du patrimoine de l’Église ; savoir, Jéricho et toutes ses dépendances, dont le revenu annuel est, dit-on, aujourd’hui de cinq mille pièces d’or. Il mena d’ailleurs une vie fort irrégulière durant tout le cours de son pontificat, et se couvrit d’ignominie. Afin de cacher ses désordres, il changea entièrement les arrangements que les premiers princes avaient faits avec beaucoup de soin, et à la suite de longues délibérations, dans l’église de Jérusalem, en instituant .les chanoines réguliers. Ce fuit aussi sur son instigation que le roi épousa une autre femme du vivant de celle qu’il avait, ainsi qu’on le verra dans la suite de ce récit.

Immédiatement après la prise de Sidon, de nombreux essaims de cavalerie ennemie furent levés en Perse, et vinrent dans les pays occupés par les Chrétiens faire l’épreuve clé leurs forces, et chercher des occasions de triomphe. Dès les premiers moments de l’arrivée des Latins, et jusqu’à la quarantième année environ de leur établissement, ils ne cessèrent d’être tourmentés de cette peste, qui semblait se multiplier comme l’hydre, et se fortifier à mesure que ses têtes étaient abattues. Presque toutes les années le golfe Persique vomissait sur eux des bataillons innombrables de ce détestable peuple, tels qu’ils eussent presque suffi à couvrir la surface de la terre. Dieu cependant, dans sa clémence miséricordieuse en faveur des siens, suscita de puissants rivaux aux Perses trop enorgueillis des forces de leur empire, en soulevant contre eux la nation des Ibères. Celle-ci, parla grâce du Soigneur, acquit chaque jour de nouvelles forces, et parvint par des soins soutenus à abattre l’orgueil des Perses. D’abord ces derniers avaient été formidables aux Ibères ; mais ils leur devinrent à leur tour très inférieurs en force et en habileté dans la guerre. Après avoir pendant longtemps porté la terreur de leurs armes dans les royaumes étrangers, même les plus éloignés, ils en sont venus enfin à s’estimer heureux !le pouvoir vivre tranquilles, ou obtenir quelque trêve dans les limites de leur empire. Le pays des Ibères, autrement nommé Avesguia, est situé au nord de la Perse, dont il est limitrophe ; il est habité par des hommes de haute taille, et remarquables par la force du corps et par une extrême bravoure. Leurs irruptions fréquentes sur le territoire des Perses, et les succès qu’ils obtinrent habituellement dans ces guerres détruisirent,les troupes de ce dernier empire ; et les Perses forcés de reconnaître leur infériorité, et de prendre soin de leurs propres États, ont cessé de tourmenter les provinces du dehors.

Cependant les troupes de cavalerie dont j’ai parlé tout à l’heure sortirent de leur pays, traversèrent la Mésopotamie, passèrent le grand fleuve de l’Euphrate, dévastèrent à leur tour tout le pays situé en deçà de ce fleuve, et vinrent mettre le siége devant Turbessel, la plus forte place de toute cette contrée. Ils y demeurèrent un mois entier, poursuivant leur attaque sans relâche ; mais enfin voyant qu’ils ne pouvaient réussir, ils se dirigèrent vers Alep, se confiant en leur multitude, et voulant tenter d’attaquer le seigneur Tancrède à l’improviste, et de l’engager malgré lui dans une bataille. Mais Tancrède, toujours plein de sagesse et de prudence, écrivit et envoya des exprès au roi de Jérusalem pour l’inviter à venir en toute hâte à. son secours. Le roi convoqua aussitôt beaucoup de chevaliers, prit avec lui le seigneur Bertrand, comte de Tripoli, et les troupes dont il pouvait disposer, et se mit en marche sans retard. Arrivé auprès du bourg de Rugia[13], il y trouva Tancrède avec son armée. Ils se réunirent tous ensemble, et se rendirent en bon ordre de bataille à Césarée, où les ennemis avaient établi leur camp. Lorsque les deux armées se trouvèrent en présence, et après qu’elles se Parent bien reconnues mutuellement, les Turcs refusèrent le combat et abandonnèrent le pays. Les Chrétiens, de leur côté, prirent congé les uns des autres, et s’en retournèrent chacun chez soi.

La ville de Tyr restait seule encore sous le joug des infidèles, parmi toutes celles qui sont situées sur les bords de la nier, depuis Laodicée de Syrie jusqu’à Ascalon — la dernière qui ait été réunie au royaume —. Le roi, après avoir conquis toutes les autres avec l’aide du Seigneur, résolut aussi, dans le cours de la même année, de s’emparer de celle-là. Il rassembla sur toute l’étendue de la côte tous les navires qu’il put trouver, et tâcha d’en composer une flotte tant bien que mal. Il donna des ordres pour que les navires se rendissent devant Tyr en toute hâte, et lui-même convoquant toutes les troupes que son peuple put lui fournir dans l’étendue du royaume, les conduisit sous les murs de Tyr, et investit aussitôt la place.

La ville de Tyr, située au sein même de la mer, qui l’enveloppe comme une île, est la métropole, et en quelque sorte la tête de la province de Phénicie. Cette : province s’étend depuis le ruisseau de Valénia jusqu’à Pierre-Encise, limitrophe de Dora, et contient dans son ressort quatorze villes suffragantes de Tyr. Je me réserve de parler avec plus de détail des agréments et des avantages de la position de cette ville, lorsque je rapporterai le siège qu’elle eut à subir postérieurement, et qui finit par sa reddition, grâce à la protection du Seigneur. Le roi, dès qu’il eut entrepris ce premier siége, se montra, selon sa coutume, plein de zèle pour en assurer le succès ; il y consacra tous ses soins, et fit les plus grands efforts pour écraser de fatigue les assiégés, et les amener ainsi à se rendre. Employant successivement tous les artifices par lesquels on peut nuire à une ville assiégée, il ne négligeait rien pour parvenir à s’en emparer. Il livrait de fréquents assauts et des combats presque continuels ; Il faisait battre aussi à coups redoublés les murailles et les tours, et lancer sans interruption des grêles de traits et de flèches. Pour mettre le comble aux maux des assiégés, il fit construire en outre deux tours en bois, plus élevées que les édifices en pierre qui étaient dans la ville, en sorte que, du liant de ces tours, on dominait toute la place, et qu’on pouvait faire la guerre aux habitants qui s’y trouvaient renfermés, sans qu’ils eussent aucun moyen d’éviter ces attaques.

De leur côté, les assiégés, s’ils n’avaient pas une connaissance aussi complète de tous ces artifices de la guerre, se conduisaient cependant en gens sages et pleins de valeur, opposant ruses contre ruses, et employant les moyens mêmes qu’ils voyaient inventer pour repousser toutes les agressions. Ils firent transporter beaucoup de pierres, et rassembler une grande quantité de mortier auprès de deux tours qui se trouvaient précisément en face des machines construites par les Chrétiens, et ils firent élever de nouvelles constructions sur ces tours, de telle sorte qu’au bout de peu de jours leurs tolus se trouvèrent dépasser en hauteur les machines en bois qui leur étaient opposées. Alors ils lancèrent des feux. sur ces machines, et firent toutes sortes de préparatifs pour lis brûler sans difficulté. Le roi, voyant tous ses artifices déjoués, et fatigué à l’excès des longs travaux et des dépenses considérables auxquels il s’était livré depuis quatre mois et plus, se vit forcé de renoncer à ses espérances, et d’abandonner son entreprise : il leva le siége de la place, se rendit de sa personne à Ptolémaïs, et tous ceux qui étaient avec lui retournèrent chacun chez soi.

Vers le même temps, le seigneur Tancrède, guerrier de pieuse et illustre mémoire, acquitta sa dette envers la mort. Toute l’Église des Saints racontera à perpétuité les œuvres charitables et les libéralités qui honorent son souvenir. Tandis qu’il était étendu sur son lit de mort, il avait auprès de lui et à son service le jeune Pons, fils du seigneur Bertrand, comte de Tripoli. Lorsqu’il se vit près de son dernier jour, il Gt appeler sa femme Cécile, fille du roi des Français Philippe, ainsi que le jeune homme que je viens de nommer, et leur conseilla, dit-on, à tous les deux de s’unir après sa mort par les liens du mariage. En effet, après la mort de Tancrède et après celle du seigneur Bertrand, comte de Tripoli, Pons, fils de ce dernier, épousa Cécile, veuve de Tancrède. En vertu de ses dernières dispositions, Tancrède eut pour successeur dans sa principauté un de ses cousins, Roger, fils de Richard, sous la condition cependant que, si jamais, et à quelque époque que ce fût, le jeune seigneur Boémond., fils de Boémond l’Ancien, venait redemander la ville d’Antioche et toutes ses dépendances, Roger les lui restituerait en entier, et sans faire aucune difficulté. L’illustre Tancrède fut enseveli sous le portique de l’église du prince des apôtres, l’an clé l’incarnation onze cent douze[14].

[1113] L’année suivante et dans le courant de l’été, la Perse, semblable à une fontaine pernicieuse d’où ne découlent jamais que des eaux empoisonnées, lança de nouveau une immense multitude d’infidèles qui marchaient sous la conduite d’un prince très puissant et illustre par l’éclat de sa naissance, nommé Menduk[15]. Il traînait à sa suite une si grande affluence de combattants qu’il eût été impossible d’en connaître le nombre ou d’en voir la fin. Ils traversèrent les régions centrales, arrivèrent sur les bords de l’Euphrate, et se dirigèrent alors d’après de nouveaux conseils. Ceux de leurs compatriotes qui les avaient : précédés dans clé semblables expéditions, allaient d’ordinaire essayer d’abord leurs forces dans les environs d’Antioche. Ceux-ci, ainsi que l’événement le prouva parla suite, avaient formé d’autres projets, et suivirent un plan tout différent : ils traversèrent toute la Cœlésyrie, laissèrent Damas sur la gauche ; de, là ils allaient passer à Tibériade, entre le Liban et les bords de la mer, et vinrent établir leur camp auprès du pont sous lequel coule le Jourdain.

Le roi, dès qu’il en fut instruit, et qu’il eut appris que les ennemis étaient pleins de confiance en leur immense multitude, appela aussitôt à son secours le seigneur Roger, prince d’Antioche, et le comte de Tripoli ; niais, avant que ceux-ci pussent se réunir à lui il a !la de sa personne et avec ses propres troupes établir son camp datas le voisinage des ennemis. Dès qu’ils en eurent connaissance, ceux-ci, jugeant bien qu’il leur importait davantage d’user d’artifice que de déployer toutes leurs forces, choisirent dans leur armée deux mille hommes de cavalerie, dont quinze cents récurent ordre d’aller se poster en embuscade, et les cinq cents autres de se porter en avant, comme s’ils s’engageaient trop imprudemment, afin d’exciter le roi de Jérusalem à se mettre à leur poursuite. L’événement arriva à peu près comme ils l’avaient projeté. Le roi reconnut les cinq cents hommes de cavalerie ennemie qui semblaient marcher sans aucune précaution, et gui s’avançaient de plus en plus. Aussitôt, et dans son premier mouvement d’impétuosité, il convoque tous les siens, marche à la rencontre des ennemis, les met en fuite, les poursuit, et tombe imprudemment dans le piège qui l’attendait. Les infidèles, sortant alors des lieux où ils s’étaient cachés, et formant un corps beaucoup plus considérable, rallièrent les cinq cents hommes qu’ils avaient lancés en avant, et tous ensemble se précipitèrent vivement sur les nôtres. Ceux-ci voulurent d’abord essayer de résister, et de repousser leurs ennemis avec le glaive ; mais, serrés de près et accablés par le nombre, ils ne tardèrent pas à prendre la fuite, et ne trouvèrent pas même dans la retraite un moyen d’échapper au péril qui les menaçait. Un grand nombre d’entre eux furent massacrés le roi lui-même, forcé d’abandonner la bannière qu’il avait en main, Arnoul le patriarche, qui le suivait de près, et les autres princes du royaume qui abandonnèrent le camp et tous les équipages, eurent tous grand’peine à se sauver. Les ennemis s’emparèrent du camp des Chrétiens à la suite de leur victoire, et le peuple de Dieu éprouva une grande confusion en expiation de ses péchés.

La faute en fut entièrement attribuée au roi qui s’était jeté en avant avec trop d’impétuosité, et par une confiance excessive en son propre courage, sans vouloir attendre les secours qu’il avait demandés, quoique Roger, prince d’Antioche, et le comte de Tripoli ne fussent plus bien loin, et dussent arriver sans aucun doute le lendemain ou le surlendemain de cette affaire. L’armée chrétienne perdit en cette journée trente chevaliers et douze cents fantassins. Après ce malheur, les deux grands et puissants chefs arrivèrent en effet : ayant appris le désastre qui venait d’arriver, ils accusèrent le roi de trop de précipitation, et ensuite, ayant réuni toutes leurs troupes en un seul corps d’armée, ils retournèrent sur leurs pas, et allèrent dresser leur camp dans les montagnes voisines, d’où l’on pouvait voir l’armée ennemie occupant le fond de la vallée.

Les infidèles cependant, sachant bien que toutes les autres parties du royaume se trouvaient dégarnies de défenseurs, envoyèrent de tous côtés des détachements qui se mirent à parcourir toute la contrée, attaquant et massacrant ceux qu’ils rencontraient sur les grandes routes, incendiant les campagnes et les habitations éparses, faisant prisonniers les colons, et agissant en pleine liberté partout où ils portaient leurs pas, comme s’ils étalent entièrement maîtres de tout le pays. Les nôtres avaient, eu outre, perdu tous leurs domestiques et tous les Sarrasins habitants et cultivateurs de leurs propriétés rurales. Ils s’étaient réunis aux cohortes ennemies, et les instruisaient aux dépens des Chrétiens : il leur était d’autant plus facile d’y réussir qu’ils avaient une connaissance complète de l’état du pays et des affaires, car un ennemi domestique est le plus grand fléau possible, puisqu’il est plus en situation de nuire. Marchant sous la conduite de tels guides, et fortifiés par l’assistance qu’ils en recevaient, les infidèles visitaient les maisons de campagne et les châteaux forts, et enlevaient partout de riches dépouilles et de nombreux esclaves. Le royaume entier était livré au plus horrible pillage, et ceux qui étaient renfermés dans les villes n’osaient pas même se hasarder hors des murailles.

Pour comble de malheur, et pour ajouter a la terreur publique, les habitants d’Ascalon, tels que des vers toujours remuants, sachant que le roi était retenu dans les environs de Tibériade avec toutes les forces de son royaume, et que les ennemis occupaient d’ailleurs la plus grands partie du pays, sortirent en forces de leur ville, se dirigèrent vers les montagnes, et vinrent mettre le siège devant Jérusalem qui se trouvait alors entièrement dégarnie de troupes. Quelques citoyens qu’ils surprirent hors de la ville furent faits prisonniers ou mis à mort. Les produits des récoltes que les agriculteurs avaient entassés sur les aires devinrent la proie des flammes. Enfin, après qu’ils eurent demeuré quelques jours devant la place, voyant qu’au lieu de sortir, tous les habitants continuaient à se tenir étroitement enfermés à l’abri de leurs remparts, et craignant le retour du roi, les Ascalonites retournèrent chez eux.

L’été allait faire place à l’automne, saison oit, selon la coutume, arrivaient les vaisseaux qui portaient des pèlerins. Ceux qui abordèrent, ayant appris que le roi et le peuple chrétien se trouvaient réduits aux plus dures extrémités, débarquèrent en toute hâte, et allèrent, tant fantassins que chevaliers, rejoindre l’armée qui de jour en jour recevait par ce moyen des renforts considérables. Les chefs de l’armée ennemie en ayant été informés, commencèrent à craindre que les Chrétiens, en retrouvant de nouvelles forces, ne cherchassent à tirer vengeance des maux qu’ils venaient de souffrir, et ils prirent le parti de se retirer dans les environs de Damas. Alors l’armée chrétienne se sépara aussi, et chacun retourna chez soi. Le général en chef des armées ennemies, qui avait si cruellement affligé le royaume de Jérusalem, arriva à Damas, et y fut assassiné par quelques meurtriers[16], du consentement, à ce qu’on croit, du roi de Damas, qui se nommait Doldequin[17], et qui, selon ce qu’on rapporte, craignait que ce prince, devenu plus puissant, ne lui enlevât sa couronne.

Après que .l’armée chrétienne se fut séparée, et que chacun fut rentré dans ses Mats, on vit arriver à Jérusalem un messager chargé d’annoncer au roi que la comtesse de Sicile venait de débarquer dans la ville d’Accon. Cette comtesse avait été femme du seigneur comte Roger, surnommé La Bourse, et qui était frère du seigneur Robert Guiscard[18]. Elle était noble, puissante et riche. L’année précédente, le roi de Jérusalem lui avait envoyé quelques nobles de sa cour pour lui demander avec les plus vives instances de vouloir bien s’unir à lui par les nœuds du mariage. La comtesse avait fait part de cette proposition à Roger, son fils, qui fut dans la suite roi de Sicile, et ils en avaient délibéré ensemble. Ils jugèrent l’un et l’autre que, si le roi de Jérusalem voulait accepter les conditions qu’ils lui feraient proposer, il leur conviendrait aussi de souscrire à sa demande. Ces conditions étaient que, si le roi avait un enfant de la comtesse, cet enfant hériterait du royaume de Jérusalem après la mort de son père, sans contradiction ni difficulté aucune, et que si, au contraire, le roi venait à mourir sans héritier légitime né de la comtesse, le comte Roger, fils de celle-ci, deviendrait son héritier, et lui succéderait au trône sans obstacle. Le roi, en faisant partir ses députés, leur avait expressément ordonné de consentir à toutes les demandes qui seraient faites, et d’employer tous leurs soins à ramener la comtesse avec eux. Il avait appris et il savait d’une manière positive qu’elle était fort riche, qu’elle vivait de plus en très bon accord avec son fils, et qu’elle avait ainsi toutes choses en grande abondance. Lui, au contraire, était fort pauvre et si dénué de ressources qu’il avait à peine de quoi suffire à ses besoins de tous les jours et à la solde de ses frères d’armes ; dans cette situation, il avait surtout à cœur de soulager sa misère à l’aide des trésors de la comtesse de Sicile. En conséquence, ses députés acceptèrent avec joie les conditions qui leur furent offertes, et prêtèrent serment, ainsi qu’on le leur demanda, que cette convention serait maintenue et exécutée par le roi et par les princes, de bonne foi, sans fraude ni mauvaise ruse. La comtesse, toujours guidée par son fils qui lui fournit tout ce qui lui était nécessaire, se disposa à entreprendre le voyage ; elle fit charger les navires de grains, de vin, d’huile, de viandes salées, d’armes et d’équipements de toute espèce ; elle emporta aussi de grandes sommes d’argent, et, suivie de toutes ses troupes, elle vint débarquer, ainsi que je l’ai déjà dit, sur les côtes de notre royaume.

C’était, comme je l’ai annoncé, le patriarche Arnoul qui avait conduit cette méchante intrigue, par, laquelle une femme noble et honorable fut indignement trompée, car on ne saurait nier que c’était une grande tromperie que de l’amener, dans la simplicité de son cœur, à croire que le roi se trouvait en mesure de l’épouser légitimement, tandis que, dans le fait, il n’en était rien, puisque la femme qu’il avait épousée bien légitimement à Édesse était encore vivante.

Lorsque la comtesse de Sicile eut débarqué, les promesses et les serments qu’elle avait reçus d’abord en Sicile lui furent renouvelés dans la même forme, en présence du roi ; du patriarche et des principaux seigneurs du royaume. Mais comme cette négociation avait été d’abord entreprise dans de mauvaises pensées et avec duplicité de cœur, le Seigneur, considérant les intentions, n’accorda point-le don de la fécondité à la nouvelle femme du roi, quelque innocente qu’elle fût elle-même. On verra par la suite de ce récit que les joies causées d’abord par cet événement furent, remplacées par le deuil, car il est difficile qu’une entreprise mal commencée soit amenée à. une heureuse fin. En attendant, l’arrivée de la comtesse de Sicile l’ut pour le royaume de Jérusalem la source de toutes sortes de précieux avantages, en sorte qu’il y avait lieu de dire comme l’apôtre saint Jean : Nous avons tout reçu de sa plénitude[19].

Vers le même temps, il s’éleva dans le pays d’Édesse une horrible famine, qui provenait à la fois de l’intempérie de l’atmosphère, et de la situation même du pays. Entourés de toutes parts d’ennemis, et redoutant sans cesse les attaques de leurs voisins, les habitants de cette contrée ne pouvaient se livrer en liberté aux travaux de l’agriculture. La famine qui survint à cette époque fut telle que les citoyens de la ville aussi bien que les habitants des campagnes se virent réduits, dans leur misère, à ne manger que dit pain d’orge, dans lequel même il entrait un mélange de glands. Le territoire où commandait le seigneur Josselin, situe ; en deçà de l’Euphrate, se trouvait à l’abri de cette calamité, et possédait en abondance des grains et toutes sortes de denrées. Quoique sa province fut ainsi richement pourvue de toutes choses, Josselin, moins sage que de coutume, et se rendant coupable d’ingratitude, ne s’empressa point d’offrir la moindre partie de son superflu à soit seigneur, à son parent, des bontés duquel il tenait cependant toutes ses richesses, et quoiqu’il lui fût impossible d’ignorer à quelles dures extrémités le comte et son peuple se trouvaient réduits. Au milieu de ces circonstances, le comte Baudouin fit obligé de faire partir des messagers qu’il chargea d’aller traiter de quelques affaires avec le seigneur Roger, fils de Richard, prince d’Antioche, auquel il avait, dans le temps, donné sa sœur en mariage. Ses députés passèrent l’Euphrate, suivirent leur route en traversant le territoire du seigneur Josselin, qui leur donna l’hospitalité, et les traita avec assez d’humanité, tant à leur première arrivée qu’à leur retour. Quelques hommes de la maison du seigneur Josselin, s’abandonnant imprudemment à leurs pensées, se mirent à attaquer dans leurs entretiens les députés du comte Baudouin, leur reprochèrent la pauvreté de leur seigneur, et vantèrent en même temps les immenses richesses de celui auquel ils étaient attachés, parlant des grands approvisionnements qu’il avait en grains, en vin, en huile, en toutes sortes de denrées, de ses vastes trésors, tant en or qu’en argent, et des nombreuses troupes de chevaliers et de gens de pied qui servaient sous ses ordres ; ils allèrent même jusqu’à dire, dans l’intempérance de leur langue, que le comte était peu propre à gouverner le pays qu’il possédait, et qu’il ferait beaucoup plus sagement de vendre soir, colleté au seigneur Josselin, et de s’en retourner ensuite en France avec les fortes sommes d’argent qu’il en pourrait recevoir.

Les députés de Baudouin dissimulèrent dans le premier moment, mais les paroles qu’ils avaient recueillies pénétrèrent jusqu’au fond de leur cœur ; et, quoiqu’elles eussent été prononcées par des hommes légers et imprudents, elles leur parurent contenir l’expression des pensées du maître : ils prirent congé de Josselin, et retournèrent auprès du comte. Dès qu’ils furent arrivés, ils ne manquèrent pas de raconter tout ce qui s’était passé dans le cours de leur voyage, et principalement les discours qu’ils avaient entendus dans la maison même du seigneur Josselin. Le comte fut irrité en entendant ce récit ; il réfléchit mûrement sur tout ce qui lui était rapporté, et se persuada qu’un tel langage ne pouvait être attribué qu’à Josselin lui-même. Un profond sentiment d’indignation remplit son âme ; lorsqu’il reconnut que c’était celui-là même auquel il avait procuré tant de richesses qui lui reprochait si rajustement sa misère, et lui en faisait un vice, au moment où il eût été au contraire de son devoir de venir à son secours, et de lui faire part de son superflu. Baudouin n’avait point à se reprocher d’être tombé dans cet état de détresse par aucune imprudence ; une nécessité inévitable l’y avait seule poussé, et sa libéralité seule l’avait dépouillé des biens et des richesses dont Josselin se glorifiait maintenant à son détriment.

Agité de ces sentiments, le comte feint d’être malade, se met au lit, et mande à Josselin de venir le trouver en toute hâte. Aussitôt qu’il a reçu le message, Josselin se dispose à partir, sans rien craindre, et sans soupçonner le moindre piège. Il arrive à Édesse, et trouve le comte dans la citadelle de la ville, et dans ce quartier de la citadelle qui est appelé le Rangulath. Il était couché dans son lit. Josselin s’approche, lui fait le salut qu’il doit à son seigneur, et lui demande aussitôt comment il se trouve. Beaucoup mieux, grâce à Dieu, que tu ne le voudrais, lui répond le comte. Un moment après, reprenant la parole : Josselin, lui dit-il, possèdes-tu quelque chose que je ne t’aie donné ? A quoi celui-ci repartit : Non, Seigneur, rien. — D’où vient donc qu’ingrat envers moi, et oubliant tous mes bienfaits, quoique enrichi par-là et vivant dans l’abondance, tu n’aies aucune compassion de ton bienfaiteur devenu indigent, non par sa faute ni par imprudence, mais par une cause à laquelle aucun sage, aucun savant n’aurait pu échapper, car il n’y a pas de conseil contre le Seigneur ? Pourquoi ne me rends-tu pas une portion de ce que je t’ai donné en entier ? En outre, tu me reproches comme un vice cette pauvreté à laquelle le Ciel même m’a condamné, et tu m’en fais un crime ! Suis-je donc un homme si impuissant que je doive te vendre ce que l’Éternel m’a accordé, et prendre la fuite, comme tu le dis ? Résigne ce que je t’ai donné ; restitue les biens dont je t’ai enrichi, puisque tu t’en es rendu indigne. A ces mots, il ordonna de se saisir de sa personne, de le charger de fers, et le fit accabler de toutes sortes de maux et de tourments, par un revers de fortune non moins étonnant que déplorable, jusqu’à ce qu’il eût renoncé à tout le pays qu’il gouvernait, et remis entre les mains du comte tous les dons qu’il en avait reçus.

Alors, sortant du territoire d’Édesse, et dépouillé de toute sa fortune, Josselin se rendit auprès du seigneur Baudouin, premier roi de Jérusalem, lui raconta en détail tous les malheurs qu’il venait d’éprouver, et lui annonça le dessein de retourner dans sa patrie. A ce récit, le roi, jugeant que Josselin pourrait rendre de grands services à son royaume, et voulant se fortifier de son assistance, lui donna la ville de Tibériade avec tout son territoire, pour être possédée par lui à perpétuité. Ou dit que, tant qu’il occupa cette ville et ses dépendances, Josselin les gouverna avec autant de vigueur que de sagesse, et qu’il agrandit considérablement ses possessions. La ville de Tyr était encore au pouvoir des infidèles. A l’exemple de son prédécesseur, Josselin ne cessa, dit-on, de fatiguer les habitants de cette cité par les expéditions qu’il dirigeait contre eux. Quoiqu’il en fût séparé par les montagnes, qui semblaient encore accroître la distance, il pénétrait souvent sur leur territoire, et cherchait à leur faire toutes sortes de dommages.

[1114] L’an onze cent quatorze de l’incarnation du Seigneur, la Syrie entière fut ébranlée par un tremblement de terre si violent, qu’un grand nombre de villes et de bourgs en furent renversés de fond en comble, principalement dans la Cilicie, l’Isaurie et la Cœlésyrie. En Cilicie, la ville de Mamistra et plusieurs bourgs furent entièrement détruits : il ne resta que quelques faibles vestiges de la ville de Marésie et de sa banlieue. Les tours et les remparts étaient fortement secoués ; les édifices les plus élevés tombaient en ruines et écrasaient dans leur chute lui grand nombre de citoyens ; les villes les plus vastes ne présentaient plus que des monceaux de pierres, sous lesquels les malheureux habitants trouvaient leur tombeau. Le petit peuple, frappé de consternation, fuyait le séjour des villes, et abandonnait ses résidences ordinaires, de peur d’entre écrasé sous les ruines ; chacun espérait trouver le repos sous la voûta des cieux : mais alors même les malheureux, frappés d’un sentiment de terreur, ne pouvaient goûter un sommeil tranquille, et voyaient dans leurs songes les catastrophes qu’ils avaient redoutées dans leurs veilles. Cet horrible fléau ne se renferma point flans une seule contrée, et les provinces les plus reculées de l’Orient en furent également atteintes.

[1115] L’année suivante, Bursequin[20], très puissant satrape des Turcs, rassembla de nouveau une immense multitude de gens de sa nation, pénétra en ennemi sur le territoire d’Antioche, et, traversant toute cette province, alla établir son camp entre Alep et Damas, pour attendre les occasions favorables de diriger ses invasions vers l’une ou l’autre des contrées occupées par les Chrétiens. Cependant Doldequin, roi de Damas, ne voyait pas sans inquiétude cette expédition des Turcs : il craignait qu’ils ne se fussent rassemblés avec l’intention de l’attaquer ou de le troubler dans la possession de ses États, plus encore que pour combattre les Chrétiens, dont ils avaient souvent éprouvé les forces. Ses craintes étaient d’autant plus vives que les Turcs lui imputaient la mort de celui de leurs illustres chefs, dont j’ai déjà parlé, assassiné à Damas, et paraissaient croire qu’un tel meurtre n’avait pu être commis que de son consentement. Ayant donc appris leur arrivée, et se croyant pleinement assuré de leurs intentions, Doldequin envoya des députés chargés de présents magnifiques, tant au roi de Jérusalem qu’au prince d’Antioche, pour leur demander la paix avec les plus vives instances pendant un temps déterminé, s’engageant par serment, et même en livrant des otages, à se montrer fidèle allié des Chrétiens, tant du royaume de Jérusalem que de la principauté d’Antioche, durant tout le temps qui serait fixé par le traité.

Dans le même temps, le prince d’Antioche, voyant les Turcs établis fort près de ses États, et averti par quelques rapports qu’ils se disposaient à envahir son territoire, demanda au roi de venir promptement à son secours, et invita aussi Doldequin à s’avancer avec ses troupes, conformément au traité d’alliance qu’ils venaient de conclure. Le roi de Jérusalem, toujours plein de sollicitude pour le salut public, convoqua aussitôt ses chevaliers, et marcha en toute hâte, suivi d’une honorable escorte ; il rallia sur son chemin, le comte gons de Tripoli, et arriva en peu de jours au lieu où le prince d’Antioche avait rassemblé toutes ses forces. Doldequin, qui s’était trouvé plus voisin, était arrivé avant le roi, et avait réuni ses troupes à celles des Chrétiens, comme un fidèle allié. Les divers détachements, s’étant alors formés en un seul corps d’année, se dirigèrent tous ensemble vers la ville de Césarée, où l’on avait appris que les ennemis s’étaient rassemblés. Mais les Turcs, jugeant qu’ils ne pourraient soutenir une telle attaque sans courir les plus grands dangers, feignirent un mouvement de retraite, et parurent ne devoir plus revenir. L’armée coalisée se sépara, et chacun rentra dans ses propres domaines.

Tandis que le roi était retenu par cette nouvelle expédition dans les environs d’Antioche, les habitants d’Ascalon, se confiant en son absence, et assurés qu’il avait emmené à sa suite la plus grande partie des forces du royaume, saisirent cette occasion favorable pour aller mettre le siége devant la ville de Joppé. l’eu de temps auparavant, une flotte de soixante et dix navires était arrivée d’Égypte pour seconder leur entreprise ; ils la firent partir en avant, et lui donnèrent ordre d’aller occuper les rivages aux environs de Joppé, puis ils se mirent en marche, bannières déployées, au nombre de plusieurs milliers, et arrivèrent subitement sous les murs de la place. Les gens de la flotte, dés qu’ils eurent connaissance de l’approche de leurs alliés, débarquèrent sur le rivage pour se disposer à attaquer de plus près. Aussitôt la ville se trouva investie de tous côtés, et au premier signal, ils commencèrent à livrer assaut avec la plus grande vigueur. Les assiégés résistèrent bravement, quoiqu’ils fussent très peu nombreux, et n’eussent que des forces très inférieures à celles de leurs ennemis ; mais ils combattaient pour leurs femmes et leurs enfants, pour leur liberté, et surtout pour leur patrie, pour laquelle tout bon citoyen se fait honneur de mourir. Ils fortifièrent leurs tours et leurs murailles alitant que possible, et travaillèrent sans relâche à en défendre l’approche ou à repousser les assaillants, employant tour à tour les arcs et les balistes, et faisant pleuvoir sur eux des grêles de pierres qu’ils lançaient avec la main. Les Ascalonites se virent bientôt entièrement déçus dans leurs espérances. Ils avaient cru trouver une ville dépeuplée ; ils avaient fabriqué des échelles en longueur et en quantité suffisantes, dans la confiance de pouvoir s’en servir sans le moindre obstacle pour s’élancer sur les remparts. Mais comme les habitants de Joppé résistaient vigoureusement, les assiégeons n’avaient aucun moyen de dresser leurs échelles, et à peine leur était-il possible de lancer des traits contre ceux qui occupaient les tours. Ainsi, par la grâce du Seigneur, et s’appuyant sur ce puissant secours, les assiégés n’éprouvaient pas le moindre sentiment de crainte en présence de cette multitude d’ennemis. Les portes de la ville étaient en bois, et aucune d’elles n’avait de doublure en bronze ou en fer. Les assiégeons lancèrent des feux sur elles et les brûlèrent en partie, irais pas assez cependant pour faire violence aux habitants, ou : seulement rendre leur position plus critique. Enfin, au bout de quelques jours, voyant que leurs opérations n’avançaient pas, et craignant que le peuple des environs ne se soulevât pour porter secours aux assiégés, les Ascalonites levèrent le siège et retournèrent chez eux. La flotte en même temps profita d’un vent favorable pour se retirer dans le port de Tyr.

Dix jours après, les gens d’Ascalon voulant de nouveau tenter s’ils ne pourraient surprendre à l’improviste ceux de Joppé, sortirent secrètement de leur ville, après avoir muni toutes leurs forces, marchèrent avec précaution et sans bruit, et vinrent inopinément se présenter une seconde fois sous les murs de Joppé. Mais les habitants de cette ville, accoutumés à de pareilles agressions, étaient salis cesse sur la défensive, et avaient toutes les nuits des patrouilles de garde qui se relevaient successivement et se tenaient toujours prêtes à la résistance. Dés qu’ils reconnurent que les ennemis venaient de nouveau leur apporter la guerre, tous les citoyens s’élancèrent à l’envi dans les tours et sur les murailles, et se disposèrent d’autant plus vigoureusement à se défendre, qu’ils furent bientôt assurés que les forces des assiégeants étaient cette fois fort inférieures à celles qu’ils avaient lors de leur première attaque. La flotte qui, précédemment, avait mis la ville en grand péril, n’était pas revenue, et il lui eût cité difficile de faire une seconde tentative. On annonçait aussi la prochaine arrivée du roi, et c’était pour les assiégés un nouveau motif de confiance. Ils se montrèrent donc animés d’un extrême courage, résistèrent avec plus de vigueur encore, et tuèrent beaucoup de monde à leurs ennemis qui les attaquaient avec vigueur. Après avoir livré assaut pendant sept heures consécutives sans pouvoir obtenir le moindre avantage, les Ascalonites donnèrent le signal de la retraite et s’en retournèrent chez eux.

Tandis que ces événements se passaient au centre même du royaume, Bursequin, dont j’ai déjà parlé, qui avait feint un mouvement de retraite et de fuite lors de l’arrivée du roi et des autres nobles réunis dans les environs d’Antioche, voyant qu’à la suite de son mouvement le roi, le prince d’Antioche et Doldequin s’étaient séparés pour rentrer chacun dans ses États et se livrer au soin de leurs affaires particulières, et présumant qu’il leur serait plus difficile de se rassembler une seconde fois ; Bursequin, dis je, recommença à ravager le territoire d’Antioche ; il parcourait tout le pays, incendiait les campagnes et les faubourgs, enlevait tout ce qu’il pouvait trouver en dehors des places fortifiées, et en accroissait son butin ; puis il divisait ses forces en détachements qu’il envoyait de tous côtés pour répandre partout la désolation et le carnage, et tous ceux que ces détachements rencontraient, marchant sans moyens de défense dans les champs ou sur les grands chemins, étaient aussitôt mis à mort ou emmenés en captivité. D’autres fois, dans le cours de leurs irruptions, ils occupaient les villes dépourvues de murailles, et souvent même ils allaient jusqu’à s’emparer de vive force des villes fermées. A Marrah et à Cafarda[21], ils firent tous les habitants prisonniers, tuèrent les uns, chargèrent les autres de fers, et rasèrent ensuite ces deux villes ; occupant ainsi tout le pays, chaque jour ils augmentaient leur butin ou emmenaient des Chrétiens en esclavage.

Cependant le prince d’Antioche, ayant appelé à son secours le comte d’Édesse, sortit de la place le 12 du mois de septembre, et arriva en toute hâte devant le bourg de Rugia avec les troupes qu’il avait levées. Il. expédia aussitôt des éclaireurs pour reconnaître exactement la position des ennemis, et lui-même s’occupa de disposer ses troupes en bon ordre, d’organiser ses bataillons, et de faire tons ses préparatifs pour combattre vigoureusement. Tandis qu’il se livrait avec zèle à ces arrangements, selon les règles de la science militaire, et avec l’assistance du fidèle comte d’Édesse, un exprès arriva en toute hâte et vint lui annoncer que les ennemis étaient campés dans la vallée de Sarmate. Toute l’armée accueillit cette nouvelle avec des transports de joie, comme si déjà elle était assurée de la victoire. Bursequin, de son côté, ayant appris l’arrivée de ses ennemis, organisa ses bataillons, fit prendre les armes à ses troupes et les exhorta à combattre avec vigueur. Voulant en même temps pourvoir à sa sûreté personnelle, il alla avec son frère et quelques-uns de ses familiers occuper une montagne voisine nommée Danis, avant que les nôtres fussent arrivés. De ce point élevé il lui était facile de suivre les mouvements de ses troupes, et de leur expédier, selon les circonstances, les ordres qu’il croirait nécessaires.

Tandis qu’il était occupé à ces dispositions préliminaires, notre armée commença à se montrer, marchant bannières déployées. Aussitôt qu’il reconnut les ennemis, le seigneur Baudouin, comte d’Édesse, qui formait l’avant-garde, à la tête de sa cohorte, s’élança vivement sur eux sans s’arrêter à compter leurs forces, et l’impétuosité de sa première attaque ébranla toute l’armée des infidèles. Les autres corps le suivirent de près, animés par un tel exemple, et se précipitèrent au milieu des rangs ennemis, les pressant dit glaive, et cherchant avec ardeur à tirer vengeance de tous les maux qu’avaient soufferts tous les pauvres habitants des campagnes et des villes. Les infidèles espérèrent d’abord résister au premier choc, et firent tous leurs efforts pour repousser les nôtres ; mais les forces qui les attaquaient, l’impétuosité et l’admirable vigueur des Chrétiens les frappèrent bientôt de stupeur ; le désordre se mit dans leurs rangs, et enfin ils prirent la fuite. Bursequin, voyant la défaite de ses troupes et les succès progressifs des nôtres du haut de la montagne où il s’était établi avec son frère et ses familiers, abandonna aussitôt sa bannière, son camp et tons ses bagages, et prit la fuite, pour sauver du moins sa personne. Les nôtres cependant, après avoir rompu les rangs de leurs ennemis, se mirent vivement à leur poursuite et les chassèrent devant eux sur une longueur d’environ deux milles, renversant et massacrant un nombre considérable de fuyards. Le prince d’Antioche, vainqueur, demeura sur le champ de bataille avec une partie des siens, et s’y maintint pendant deux jours pour attendre ceux de son armée qui avaient poursuivi l’ennemi dans diverses directions. Lorsqu’ils firent tous revenus, le prince fit rassembler sous ses yeux les dépouilles, et en fit une distribution équitable entre tous ceux qui avaient eu part à la victoire. Les ennemis, en abandonnant leur camp pour prendre la fuite, y avaient oublié et laissé des approvisionnements et des richesses de toutes sortes. Nos soldats rapportèrent aussi de tous côtés d’immenses dépouilles ; ils reprirent tous les Chrétiens que les ennemis avaient faits prisonniers et les renvoyèrent dans leurs domiciles, tous remplis de joie et ramenant avec eux leurs femmes, leurs enfants et leurs bestiaux. On dit que les ennemis perdirent plus de trois mille hommes dans cette affaire. Après cet heureux événement, le prince d’Antioche envoya en avant les chevaux, les mulets, tous les prisonniers qu’il avait faits et le riche butin dont il s’était emparé, et lui-même rentra en vainqueur dans Antioche aux applaudissements et aux cris de joie de toute la population.

Vers le même temps, le seigneur pape ayant appris les énormes malversations du patriarche Arnoul, et parfaitement instruit de toute l’irrégularité de sa conduite, envoya en Syrie, comme son légat, l’évêque d’Orange, homme vénérable et illustre par sa haute piété. Ce prélat, arrivé dans notre pays, convoqua aussitôt le conseil des évêques du royaume, cita Arnoul devant lui, et le déposa enfin de son siège pontifical en punition de ses péchés et en vertu, de l’autorité du siège apostolique. Arnoul, toujours plein de confiance en ce talent de séduction par lequel il parvenait à subjuguer presque tous les esprits, forcé de passer la mer, se hâta de se rendre au siège même de l’Église romaine. Là, trompant la religion du seigneur pape et de tous les membres de l’Église, tant à force de douces paroles qu’en prodiguant les plus riches présents, il parvint à rentrer en grâce auprès du Saint-Siège, revint à Jérusalem, se remit en possession du patriarcat, et continua de mener le genre de vie qui lui avait valu naguère sa déposition.

A cette époque le peuple chrétien ne possédait au-delà du Jourdain aucun point fortifié. Le roi, désirant reculer les limites de son royaume de ce côté, résolut de faire construire, avec l’aide du Seigneur, un fort dans la troisième Arabie, autrement appelée Syrie de Sobal, et d’y établir des habitants dont la présence servît à défendre le territoire adjacent, tributaire du royaume, contre les invasions de l’ennemi. Voulant accomplir au plus tôt ce dessein, il convoqua toutes, ses troupes, passa la mer Morte, traversa la seconde Arabie, qui a Pétra pour métropole ; et entra dans la troisième Arabie. Ayant trouvé, une colline qui lui parut propre à l’exécution de ses projets, il y fit construire une forteresse que sa position naturelle et les travaux d’art qu’il y ajouta rendaient également redoutable ; et dès que les ouvrages furent terminés, il assigna cette résidence à des compagnies de gens de pied et de chevaliers qu’il enrichit par la concession d’un vaste territoire. La nouvelle ville fût entourée de murailles, de tours, de remparts avancés, de fossés ; on l’approvisionna avec soin en armes, en vivres et en machines de guerre, et le roi, pour lui donner un nom qui rappelât la dignité de son origine et le titre de son fondateur, voulut qu’elle fût appelée Mont-Réal. Le lien où elle est située est remarquable par la fertilité élu sol, qui fournit en grande abondance du grain, du vin et de l’huile ; l’air y est sain, la position très agréable, et la forteresse domine et commande toute la contre environnante.

A peu près vers la même époque, le roi, vivement occupé des intérêts de la ville sainte et agréable à Dieu, autant due de toutes les autres affaires de son royaume, voyant cette cité dégarnie d’habitants, et souhaitant de la repeupler de manière qu’elle fût au moins en état de défendre ses tours et ses murailles contre les invasions subites de l’ennemi, cherchait avec anxiété les moyens d’y attirer une population d’hommes fidèles et dévoués au culte du Seigneur. Il méditait souvent sur ce sujet, et souvent s’en entretenait avec ceux qui l’entouraient. Lorsque la ville fut prise de vive force par les Chrétiens, les Gentils, qui y habitaient succombèrent presque tous sous le glaive ; et ceux qui échappèrent au massacre n’eurent pas la permission de demeurer dans l’intérieur de la cité. Les princes dévoués au service de Dieu pensèrent que ce serait une sorte de sacrilège d’accorder à ceux qui ne professaient pas la foi chrétienne l’autorisation de résider dans un lieu si vénérable, et cependant nos fidèles étaient si peu nombreux et si pauvres qu’à peine pouvaient-ils suffire à remplir l’une des rues de la ville. Les Chrétiens de Syrie qui, dès longtemps, habitaient à Jérusalem, et y étaient comptés comme citoyens, avaient éprouvé tant ale tribulations, supporté tant et tant de maux durant les hostilités, que leur nombre était extrêmement diminué et se trouvait presque réduit à rien depuis l’époque de l’entrée des Latins en Syrie, et ‘plus particulièrement encore depuis le moment ‘où l’armée des Croisés se mit en marche pour Jérusalem. Après la prise d’Antioche, les concitoyens de ces fidèles serviteurs de Dieu commencèrent à les accabler de toutes sortes de vexations ; sur la moindre parole, ils en faisaient périr un grand nombre, saris aucun égard pour Page ou pour le rang, et les tenaient dans un état continuel de suspicion, sous prétexte qu’ils ne cessaient, par lettres ou par messagers, d’inviter les princes d’Occident, dont on annonçait l’arrivée, à venir s’emparer de leur pays.

Le roi, souhaitant vivement de mettre un terme à cette désolation, cherchait avec le plus grand zèle les moyens d’y parvenir, lorsqu’il apprit qu’il y avait au-delà du Jourdain et en Arabie beaucoup de fidèles qui habitaient dans les campagnes, payaient tribut aux ennemis et vivaient sous des conditions très onéreuses. Il leur fit proposer de venir à Jérusalem, en leur promettant un sort plus doux. Attirés parle respect qu’ils avaient pour les lieux Saints, par leur affection pour leurs frères et par l’amour de la liberté, un grand nombre d’entre eux vinrent en peu de temps, conduisant à leur suite leurs femmes, leurs enfants, leur gros et menu bétail et toute leur famille : le roi les accueillit avec empressement. D’autres encore, qui n’avaient point été appelés, fuyant le joug d’une dure servitude, accoururent également pour venir habiter dans la ville que le Seigneur avait jugée digne de lui. Le roi leur assigna les quartiers qui paraissaient avoir le plus besoin de ce renfort de population et donna à chacun un domicile assuré.

Le roi, vers le même temps, s’arrêta aussi à une résolution qui peut-être lui avait été d’abord inspirée par le clergé. Il envoya vers l’église de Rome des députés qu’il chargea de présenter quelques demandes au seigneur pape. Sa pétition avait pour objet d’obtenir que toutes les villes, toutes les provinces que le roi parviendrait à conquérir avec l’aide du Seigneur, et que, dans sa royale sollicitude, il soustrairait au pouvoir des ennemis par la force de ses armes, fussent entièrement soumises à l’autorité et au gouvernement de l’église de Jérusalem : Le siège apostolique lui transmit, au sujet de cette proposition, un rescrit que je crois devoir insérer dans cette histoire.

Pascal, serviteur des serviteurs de Dieu, au glorieux roi de Jérusalem, Baudouin, salut et bénédiction apostolique ! 

Les limites et les possessions des églises qui ont existé et qui existent encore dans votre pays ont été entièrement confondues par la longue et tyrannique domination des infidèles. Comme il nous est impossible de faire, de notre seul avis, des délimitations précises, nous avons jugé convenable de nous rendre à vos prièresattendu que vous n’avez cessé de vous dévouer de votre personne et en vous exposant aux plus grands dangers, affin de travailler à l’accroissement de l’église de Jérusalem, et de vous accorder en conséquence que toutes les villes que vous prendrez on que vous avez prises sur les infidèles soient soumises à l’autorité et au gouvernement de cette même église. Qu’ainsi donc les évêques de ces villes aient soin de rendre obéissance au patriarche comme à leur métropolitain ; que celui-ci s’appuie de leurs suffrages, de même qu’eux aussi puiseront une nouvelle force dans cette unanimité, et que leur union tourne au plus grand honneur de l’église de Jérusalem, afin que le Dieu tout-puissant soit glorifié par ces œuvres.

Donné à Saint-Jean-de-Latran, le cinq des ides de juillet[22].

Déjà, sur la demande du même roi, le seigneur pape Pascal avait accordé antérieurement un privilège sur le même sujet par lui rescrit adressé au patriarche Gibelin et à ses successeurs à perpétuité, et qui était rédigé dans les termes suivants :

Pascal, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son très vénérable frère Gibelin, patriarche de Jérusalem, et à ses successeurs qui seront canoniquement pourvus à perpétuité ! 

Les mutations qui surviennent par la suite des temps changent aussi les royaumes de la terre, en sorte qu’il convient égaleraient, dans la plupart des provinces, de changer et de transporter sur d’autres points les limites des paroisses ecclésiastiques. Les circonscriptions des églises d’Asie furent déterminées dans les temps antiques ; elles ont été confondues par les irruptions des nations diverses qui professaient des cultes différents. Grâces soient rendues à Dieu de ce que, de notre temps, les cités d’Antioche et de Jérusalem, ainsi que les campagnes et les régions environnantes, ont été soumises à la puissance de princes chrétiens. Comme cet événement nous impose le devoir de concourir aussi à ces changements venus du ciel et de disposer, selon le temps, toutes les choses qu’il importe de mettre en ordre, nous concédons à l’église de Jérusalem toutes les villes et les provinces conquises par la grâce de Dieu et par le sang du très glorieux roi Baudouin et de ceux qui ont composé son armée. Ainsi, mon frère très chéri et co-évêque Gibelin, le présent décret vous confère à vous et à vos successeurs, et par vous à la sainte église de Jérusalem, le droit de diriger et gouverner, avec la puissance patriarcale ou métropolitaine, toutes les villes et les provinces que la grâce divine daignera à l’avenir soumettre à la domination du susdit roi, ou qu’elle lui a déjà soumises. Il est convenable en effet que l’église du sépulcre du Seigneur obtienne, selon les vœux des fidèles chevaliers, les honneurs qui lui sont dus, et que, délivrée du joug des Turcs ou des Sarrasins, elle soit dignement exaltée entre les mains des Chrétiens.

Le vénérable seigneur Bernard, patriarche d’Antioche, ayant appris ces nouvelles et jugeant que ces rescrits semblaient contenir une offense envers son église, éprouva un vif sentiment d’indignation et envoya des députés auprès de l’Église romaine, afin de porter ses plaintes à ce sujet, accusant, dans les lettres qu’il écrivit, le seigneur pape et l’église de Rome de l’affront qui était fait publiquement à son élise. Le pape, voulant calmer ce premier mouvement de colère, adressa au patriarche un rescrit conçu en ces termes :

Pascal, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son vénérable frère Bernard, patriarche d’Antioche, salut et bénédiction apostolique ! 

Quelque élevé que soit au dessus de tous les autres le siège apostolique que Pierre l’apôtre daigna distinguer et illustrer par la mort de son corps, on sait cependant que jadis les évêques de Rome et d’Antioche étaient unis par des liens de charité si puissants que jamais il ne survenait entre eux le moindre différend. Le même Pierre, en effet, avait illustré l’une et l’autre de ces églises. Il s’est écoulé depuis lors beaucoup de temps, pendant lequel la domination des infidèles a mis des obstacles à cette union dans l’a personne des chefs clés églises. Grâces soient rendues à Dieu de ce que de notre temps la principauté d’Antioche est rentrée sous la domination des Chrétiens ! Il est digne de nous, mon frère très chéri, que cette union de charité subsiste constamment entre nous, et nous désirons que votre esprit ne soit pas secrètement préoccupé de la crainte que nous voulions jamais opprimer l’église d’Antioche ou ne pas l’honorer suffisamment. Si donc nous avons écrit, soit à l’église d’Antioche, soit à celle de Jérusalem, quelque chose qui peut-être n’eût pas dû être écrit au sujet des circonscriptions des paroisses, ce ne saurait être ni par légèreté, ni par malice, et vous n’auriez point lieu d’y trouver un sujet de scandale à notre égard, mais ce serait plutôt parce que l’extrême éloignement des lieux et les changements de noms anciens, survenus dans les villes et dans les provinces, nous auraient peut-être trouvés ignorants ou induits dans quelque erreur. Au surplus nous avons toujours désiré et nous désirons toujours être pour tous nos frères un ministre de paix, et non de scandale, et conserver à toutes les églises les droits et les honneurs qui leur appartiennent.

Donné à Saint-Jean-de-Latran, le 7 des ides d’août[23].

Afin d’expliquer encore mieux sa pensée et de faire bien connaître les intentions qu’il avait eues en adressant au seigneur roi et à l’église de Jérusalem le rescrit que j’ai déjà rapporté, le pape expédia un nouveau rescrit au même patriarche Bernard ; il était conçu comme je vais le transcrire.

Pascal, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son co-évêque Bernard, patriarche d’Antioche, salut et bénédiction apostolique ! 

Ainsi que nous avons déjà écrit à votre fraternité dans une autre lettre, nous chérissons avec une entière charité et votre personne et l’église qui vous est confiée ; et, loin que nous voulions diminuer en rien les honneurs dus à votre dignité, nous désirons que la prééminence du patriarcat d’Antioche soit conservée, à l’aide du Seigneur, comme elle l’a été dans les temps passés, et qu’elle soit transmise intacte aux siècles futurs. Les concessions que nous avons faites à notre fils Baudouin, roi de Jérusalem, qui nous a intercédé par ses députés, ne doivent nullement alarmer votre charité, si vous voulez examiner avec soin le sens intime de nos lettres. Nous avons dit dans ce rescrit que les limites et les possessions des églises qui ont exista et qui existent encore dans ce pays ont été entièrement confondues par la longue et tyrannique, domination des infidèles. Comme il nous est impossible, avons-nous ajouté, de fixer, de notre seul avis, des délimitations précises, nous avons jugé convenable de nous rendre à vos prièresattendu que vous n’avez cessé de vous dévouer de votre personne et en vous exposant aux plus grands dangers, afin de travailler à l’accroissement de l’Église de Jérusalem, et de vous accorder en conséquence que toutes les villes que vous prendrez ou que vous avez prises sur les infidèles soient soumises à l’autorité et au gouvernement de cette même église. C’est encore dans le même sens qu’il faut entendre les paroles que nous avons adressées dans un autre écrit à Gibelin, patriarche de Jérusalem, de bienheureuse mémoire, au sujet des villes et des provinces conquises par la grâce de Dieu, par la sagesse du roi Baudouin, et par le sang des armées qui ont marché sous ses ordres. Quant aux églises auxquelles, on peut assigner des limites exactes, dont la circonscription et les possessions n’ont pas été confondues par une longue et tyrannique domination, et quant aux villes qui appartiennent à ces églises, nous voulons qu’elles demeurent soumises à l’église dont on sait qu’elles dépendent, en vertu d’un droit antique ; car nous ne voulons ni rabaisser la dignité de l’Église au profit du pouvoir des princes, ni mutiler le pouvoir des princes au profit de la dignité de l’Église.

Donné à Bénévent, le quinze des calendes d’avril[24].

En même temps le pape écrivit aussi au roi de Jérusalem, pour lui exposer flans quelle intention il avait donné son consentement aux demandes qu’il lui avait fait présenter et lui annoncer en outre qu’il n’entendait point que l’église d’Antioche fût injustement tracassée. Voici les termes de ce rescrit :

Pascal, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à son très chéri Baudouin, illustre roi de Jérusalem, salut et bénédiction apostolique ! 

La concession que nous vous avons faite, sur votre demande, à l’effet que les villes quelconques que vous prendrez ou que vous avez prises sur les infidèles soient soumises à l’autorité et au gouvernement de l’église de Jérusalem, n’a pas médiocrement inquiété notre frère Bernard, le patriarche, aussi bien que toute l’église d’Antioche. Tandis que nous n’avons fait cette concession que pour les églises dont les limites et les possessions ont été confondues par la longue et tyrannique domination des infidèles, ils se plaignent que le patriarche de Jérusalem a envahi, de concert avec vous, les églises au sujet desquelles il est hors de doute qu’elles ont constamment appartenu au siége d’Antioche, même au temps des Turcs ou des Sarrasins, puisque leurs évêques, même opprimés sous la tyrannie des infidèles, ne cessaient pas de rendre obéissance au patriarche d’Antioche. En écrivant an susdit patriarche, nous avons maintenu l’indépendance de son patriarcat, et désirant qu’il demeure intact à l’avenir, tel qu’il a été institué depuis longtemps par nos ancêtres et qu’il s’est conservé dans les temps passés, nous invitons donc votre Vaillance, et par cette invitation nous l’engageons formellement à ne pas souffrir que de tels envahissements se renouvellent à l’avenir en une chose sur laquelle la vérité des faits est évidente. Que chaque église exerce donc ses droits dans l’étendue de sa juridiction. Il est certain en effet que nous ne pouvons agir contre les saintes constitutions de nos pères, et nous ne voulons pas non plus rabaisser la dignité de l’Église au profit du pouvoir des princes, ni mutiler le pouvoir des princes au profit de la dignité de l’Église, de peur que ; dans l’une on l’autre de ces circonstances, la paix de l’Église ne fût troublée, ce que Dieu veuille écarter ! Nous ordonnons aussi par le présent écrit à ceux qui composent le clergé de Jérusalem et qui eux-mêmes ont abandonné leurs possessions paternelles et leur propre patrie, pour se consacrer, à ce qu’on pense, au plus grand bien de l’Église et à des œuvres religieuses, de se contenter des droits qui appartiennent à l’église de Jérusalem et de ne point chercher, par injustice ou par audace, à usurper ceux qu’ils sauront de science certaine appartenir à l’église d’Antioche. Que le Seigneur tout-puissant vous protège de sa droite en toutes choses et vous, donne de triompher des ennemis de l’Église !

Donné à Saint-Jean-de-Latran, le quinze des calendes d’avril[25].

 [1116] L’année suivante[26], le roi, désirant prendre une connaissance plus exacte des contrées adjacentes, et examiner avec soin la position et l’état des provinces, prit avec lui des hommes qui connaissaient bien les localités, et l’escorte qu’il jugea nécessaire, et passa le Jourdain. Il traversa toute la Syrie de Sobal, franchit de vastes déserts, descendit vers la mer Rouge, et se rendit à Hélis, ville très antique, jadis très fréquentée par le peuple d’Israël, et où il y avait, suivant ce qui est écrit, douze fontaines et soixante-dix palmiers. Les habitants de ce lieu, instruits de la prochaine arrivée du roi, montèrent sur leurs petits navires, et se rendirent dans la mer voisine pour éviter la mort qu’ils redoutaient. Le roi, après avoir examiné ces lieux avec la plus grande attention, reprit la route qu’il venait de parcourir, et se rendit au Mont-Réal, forteresse qu’il avait fondée peu de temps auparavant. Il retourna de là à Jérusalem, où il fut saisi à l’improviste d’une maladie violente qui lui enleva bientôt toutes ses forces, et lui fit craindre de succomber à son mal. Sa conscience était bourrelée au sujet du second mariage qu’il avait contracté, après avoir injustement renvoyé sa femme légitime. Le cœur plein de componction, et repentant de cette conduite, il s’en ouvrit à des hommes religieux et craignant Dieu, confessa son crime, et promit d’en donner satisfaction. On lui conseilla alors de renvoyer sa seconde femme, de rappeler celle qu’il avait rejetée, et de la rétablir dans sa dignité royale. Il y consentit, et fit vœu de se conduire ainsi qu’on le lui prescrivait, s’il lui était permis de vivre plus, longtemps. En conséquence, il fit appeler la reine, et lui déclara tout ce qui s’était passé. Celle-ci avait déjà, quelque connaissance des mêmes faits pour en avoir ouï parler à plusieurs personnes ; cependant elle parut douloureusement affectée d’avoir été si audacieusement invitée à ce mariage, et séduite par les tromperies des princes chargés de lui en aller faire la proposition. Triste et profondément affligée, tain de l’affront qu’elle avait subi que de la perte de ses richesses, elle fit tous ses préparatifs pour retourner dans sa patrie, trois ans après être venue à Jérusalem pour s’unir au roi. Son retour plongea son fils dans la plus brande consternation, et lui inspira polir jamais une violente haine contre le royaume de Jérusalem et ses habitants. Tandis due tous les autres princes chrétiens de l’univers n’ont cessé de faire les plus grands efforts, soit de leur personne, soit par leurs immenses libéralités, pour protéger et faire prospérer notre royaume, comme une plante récemment sortie de terre, ce prince et ses successeurs n’ont pas même cherché jusqu’à ce jour à nous adresser une parole d’amitié ; et cependant ils pourraient nous assister, dans nos besoins, de leurs conseils ou de leurs secours plus facilement et plus commodément que tous les autres princes. Ils paraissent avoir conservé à jamais le souvenir de cette offense, et font injustement peser sur tout un peuple la peine d’une faute qu’ils ne devraient imputer qu’à un seul homme.

Le roi, s’étant relevé de sa maladie, voulut encore, dans le cours de la même année, chercher les moyens de réunir à son empire la ville de Tyr, la seule des villes maritimes qui fût encore occupée par les ennemis. Dans ce dessein, il fit construire un fort entre Ptolémaïs et Tyr, sur l’emplacement où Alexandre le Macédonien fit aussi, à ce qu’on rapporte, élever une citadelle qu’il nomma, de son nom, Alexandrie, et qu’il destina également à servir au siège de la même ville. Ce lieu était riche en sources, et se trouvait placé sur les bords de la mer, à cinq milles tout au plus de la ville de Tyr. Le roi fit rebâtir cette forteresse dans l’intention de pouvoir attaquer les Tyriens avec plus de succès, et de les harceler sans relâche. Ce lieu a presque changé de nom, et s’appelle aujourd’hui, par corruption, Scandalium. Alexandre est nommé Scandar en langue arabe, et Alexandrie Scandarium. Les gens du peuple ont changé l’r en l, et ont fait ainsi Scandalium.

[1117] L’année suivante[27], le roi, afin de rendre aux Égyptiens les maux qu’ils avaient fait souvent à son royaume, descendit en Égypte à la tête d’une nombreuse armée, s’empara de vive force de l’antique ville de Pharamie, et la livra au pillage à ses compagnons d’armes. Pharamie, ville très ancienne, est située sur les bords de la mer, non loin de l’embouchure du Nil que l’on appelle Carabeix[28]. Au dessus de cette embouchure, est la ville de Lampuis, également très ancienne, et qui fut souvent témoin des miracles que le Seigneur opéra par Moïse, son serviteur, en présence de Pharaon. Après avoir pris la ville de Pharamie, le roi se rendit vers les bouches du Nil, admira ses eaux qu’il n’avait point encore vues, et les examina avec d’autant plus d’intérêt que le Nil — dont la branche près de laquelle il se trouvait porte une partie de ses eaux jusqu’à la mer — est, dit-on, et selon une croyance commune, l’un des quatre fleuves du Paradis. Après avoir fait pêcher des poissons qui se trouvaient là en grande abondance, le roi retourna dans la ville que les troupes avaient occupée, fit préparer son repas, et mangea des poissons qu’on avait apprêtés. Au moment où il sortit de table, il se sentit pris de douleurs intérieures, une ancienne blessure se rouvrit, et bientôt il vit croître rapidement son mal, et commença à désespérer de sa vie. Des hérauts portèrent dans tout le camp l’ordre du départ. Le roi, se sentant de plus en plus souffrant, et ne pouvant monter à cheval, tant il était déjà affaibli, se fit faire aussitôt une litière, dans laquelle on l’établit, et où il demeura toujours fort agité. On continua cependant à marcher ; on traversa en partie le désert qui sépare l’Égypte de la Syrie, et l’on arriva à Laris[29], ville antique, située sur les bords de la mer, et chef-lieu de ces vastes solitudes. Le roi, vaincu par son mal, fut bientôt à toute extrémité, et mourut dans cette ville. Ses légions en deuil, et ne pouvant presque s’avancer, tant elles étaient accablées de douleur, transportèrent son corps à Jérusalem. On le fit entrer dans la ville le dimanche qu’on appelle des Rameaux, en passant par la vallée de Josaphat, dans laquelle le peuplé s’était rassemblé, selon sa coutume, pour célébrer ce jour de fête. Le roi fut enseveli avec la magnificence qui convenait à son rang, à côté de son frère, en dessous du Calvaire, et sur l’emplacement appelé Golgotha. Il mourut l’an onze cent dix-huit de l’incarnation du Seigneur et la dix-huitième année de son règne.

 

 

 Le Seigneur Templier Boémond dans L'ordre des Templiers Croisades


[1] Azet ou Asdod, jadis l’une des principales villes du pays des Philistins, située au bord de la mer, et réduite aujourd’hui à un misérable bourg qui porte le nom d’Esdud. Il parait qu’il y avait dans l’intérieur des terres, à peu de distance d’Asdod, une autre ville de même nom, mais moins considérable.

[2] En 1108.

[3] Au mois de septembre 1107.

[4] Il mourut à Canosa, vers la fin de février 1111, selon l’Art de vérifier les Dates, tandis que Guillaume de Tyr le fait mourir en 1109.

[5] Il y a ici une erreur ; Philippe Ier mourut le 29 juillet 1108.

[6] Ézéchiel, chap. 27, v. 9.

[7] Rois, liv. 3, chap. 5, v. 18.

[8] Le 17 mai 1109, selon l’Art de vérifier les Dates.

[9] Rois, liv. 3, chap. 5.

[10] Évangile selon S. Matthieu, chap. 11, v. 21.

[11] Évangile selon S. Marc, chap. 7, v. 24.

[12] L’an 1110, selon l’Art de vérifier les Dates.

[13] Aujourd’hui Rniah.

[14] Le 6 décembre 1112.

[15] Mandoud, sultan de Mosul.

[16] En 1113.

[17] Toghteghin, sultan de Damas, de l’an 1103 à l’an 1127.

[18] Roger, dit Bursa, ou La Bourse, était le fils, et non le frère de Robert Guiscard ; il fut duc de Pouille et de Calabre, de l’an 1085 à l’an 1111, mais la comtesse de Sicile dont il s’agit ici, et qui épousa le roi de Jérusalem, avait été femme de Roger Ier, comte de Sicile, frère de Robert Guiscard, et non de Roger La Bourse, son fils. Elle s’appelait Adèle ou Adélaïde, et était fille de Boniface Ier, marquis de Montferrat.

[19] Évangile selon S. Jean, chap. I, v. 16.

[20] Bourski.

[21] Dans la province d’Apamée, à quelques lieues de la rive droite de l’Oronte ; Cafarda est l’ancienne Caparreæ, et s’appelle aujourd’hui Kefar-tab.

[22] Le 11 juillet.

[23] Le 7 août.

[24] Le 18 mars.

[25] Le 18 mars.

[26] En 1116.

[27] En 1117.

[28] Près de l’ostium pelusiacum.

[29] El-Arish, sur l’emplacement de l’ancienne Rhinocorura.

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Du supplice des templiers et de l’extinction de cet ordre.

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Parmi les contradictions qui entrent dans le gouvernement de ce monde, ce n’en est pas une petite que cette institution de moines armés qui font vœu de vivre à la fois en anachorètes et en soldats.

On accusait les templiers de réunir tout ce qu’on reprochait à ces deux professions : les débauches et la cruauté du guerrier, et l’insatiable passion d’acquérir, qu’on impute à ces grands ordres qui ont fait vœu de pauvreté. Tandis qu’ils goûtaient le fruit de leurs travaux, ainsi que les chevaliers hospitaliers de saint Jean, l’ordre teutonique formé comme eux dans la Palestine, s’emparait au treizième siècle de la Prusse, de la Livonie, de la Courlande, de la Samogitie. Ces chevaliers teutons étaient accusés de réduire les ecclésiastiques comme les païens à l’esclavage, de piller leurs biens, d’usurper les droits des évêques, d’exercer un brigandage horrible ; mais on ne fait point le procès à des conquérants. Les templiers excitèrent l’envie, parce qu’ils vivaient chez leurs compatriotes avec tout l’orgueil que donne l’opulence, et dans les plaisirs effrénés que prennent des gens de guerre qui ne sont point retenus par le frein du mariage. La rigueur des impôts, et la malversation du conseil du roi Philippe le Bel dans les monnaies, excita une sédition dans Paris. Les templiers, qui avaient en garde le trésor du roi, furent accusés d’avoir eu part à la mutinerie ; et on a vu déjà que Philippe le Bel était implacable dans ses vengeances.

Les premiers accusateurs de cet ordre furent un bourgeois de Béziers, nommé Squin De Florian, et Noffo Dei Florentin, templier apostat, détenus tous deux en prison pour leurs crimes. Ils demandèrent à être conduits devant le roi, à qui seul ils voulaient révéler des choses importantes. S’ils n’avaient pas su quelle était l’indignation du roi contre les templiers, auraient-ils espéré leur grâce en les accusant ? Ils furent écoutés. Le roi sur leur déposition ordonne à tous les baillis du royaume, à tous les officiers, de prendre main forte, leur envoie un ordre cacheté, avec défense, sous peine de la vie, de l’ouvrir avant le 13 octobre. Ce jour venu, chacun ouvre son ordre ; il portait de mettre en prison tous les templiers. Tous sont arrêtés. Le roi aussitôt fait saisir en son nom les biens des chevaliers jusqu’à ce qu’on en dispose. Il paraît évident que leur perte était résolue très longtemps avant cet éclat. L’accusation et l’emprisonnement sont de 1309 mais on a retrouvé des lettres de Philippe le Bel au comte de Flandres, datées de Melun 1306 par lesquelles il le priait de se joindre à lui pour extirper les templiers.

Il fallait juger ce prodigieux nombre d’accusés. Le pape Clément V créature de Philippe, et qui demeurait alors à Poitiers, se joint à lui après quelques disputes sur le droit que l’église avait d’exterminer ces religieux, et le droit du roi de punir des sujets. Le pape interrogea lui-même soixante et douze chevaliers ; des inquisiteurs, des commissaires délégués procèdent partout contre les autres. Les bulles sont envoyées chez tous les potentats de l’Europe pour les exciter à imiter la France. On s’y conforme en Castille, en Aragon, en Sicile, en Angleterre ; mais ce ne fut qu’en France qu’on fit périr ces malheureux. Deux cent et un témoins les accusèrent de renier Jésus-Christ en entrant dans l’ordre, de cracher sur la croix, d’adorer une tête dorée montée sur quatre pieds. Le novice baisait le profès qui le recevait, à la bouche, au nombril, et à des parties qui paraissent peu destinées à cet usage. Il jurait de s’abandonner à ses confrères. Voilà, disent les informations conservées jusqu’à nos jours, ce qu’avouèrent soixante et douze templiers au pape même, et cent quarante et un de ces accusés à frère Guillaume cordelier inquisiteur dans Paris, en présence de témoins. On ajoute que le grand-maître de l’ordre même, le grand-maître de Chypre, les maîtres de France, de Poitou, de Vienne, de Normandie, firent les mêmes aveux à trois cardinaux délégués par le pape.

Ce qui est indubitable, c’est qu’on fit subir les tortures les plus cruelles à plus de cent chevaliers, qu’on en brûla vifs cinquante-neuf en un jour près de l’abbaye saint Antoine de Paris, et que le grand-maître Jean de Molay, et Gui frère du dauphin d’Auvergne, deux des principaux seigneurs de l’Europe, l’un par sa dignité, l’autre par sa naissance, furent aussi jetés vifs dans les flammes à l’endroit où est à présent la statue équestre du roi Henri IV. Ces supplices dans lesquels on fait mourir tant de citoyens d’ailleurs respectables, cette foule de témoins contre eux, ces nombreuses dépositions des accusés mêmes, semblent des preuves de leur crime, et de la justice de leur perte. Mais aussi que de raisons en leur faveur !

Premièrement, de tous ces témoins qui déposent contre les templiers, la plupart n’articulent que de vagues accusations. Secondement, très peu disent que les templiers reniaient Jésus-Christ. Qu’auraient-ils en effet gagné en maudissant une religion qui les nourrissait, et pour laquelle ils combattaient ? Troisièmement, que plusieurs d’entre eux, témoins et complices des débauches des princes, et des ecclésiastiques de ce temps-là, eussent marqué quelquefois du mépris pour les abus d’une religion tant déshonorée en Asie, et en Europe ; qu’ils en eussent parlé dans des moments de liberté, comme on disait que Boniface VIII en parlait ; c’est un emportement de jeunes gens dont certainement l’ordre n’est point comptable. Quatrièmement, cette tête dorée qu’on prétend qu’ils adoraient, et qu’on gardait à Marseille, devait leur être représentée. On ne se mit seulement pas en peine de la chercher, et il faut avouer qu’une telle accusation se détruit d’elle-même.

Cinquièmement la manière infâme dont on leur reprochait d’être reçus dans l’ordre, ne peut avoir passé en loi parmi eux. C’est mal connaître les hommes de croire qu’il y ait des sociétés qui se soutiennent par les mauvaises mœurs, et qui fassent une loi de l’impudicité. On veut toujours rendre sa société respectable à qui veut y entrer. Je ne doute nullement que plusieurs jeunes templiers ne s’abandonnassent à des excès qui de tout temps ont été le partage de la jeunesse ; et ce sont de ces vices qu’il vaut beaucoup mieux ignorer que punir. Sixièmement, si tant de témoins ont déposé contre les templiers, il y eut aussi beaucoup de témoignages étrangers en faveur de l’ordre.

Septièmement, si les accusés vaincus par les tourments qui font dire le mensonge comme la vérité, ont confessé tant de crimes, peut-être ces aveux sont-ils autant à la honte des juges qu’à celle des chevaliers. On leur promettait leur grâce pour extorquer leur confession.

Huitièmement, les cinquante-neuf qu’on brûla vifs, prirent Dieu à témoin de leur innocence, et ne voulurent point la vie qu’on leur offrait à condition de s’avouer coupables. Neuvièmement, soixante et quatorze templiers non accusés entreprirent de défendre l’ordre, et ne furent point écoutés.

Dixièmement, lorsqu’on lut au grand-maître sa confession rédigée devant les trois cardinaux, ce vieux guerrier qui ne savait ni lire ni écrire, s’écria qu’on l’avait trompé, que l’on avait écrit une autre déposition que la sienne, que les cardinaux ministres de cette perfidie, méritaient qu’on les punit, comme les turcs punissent les faussaires en leur fendant le corps et la tête en deux. Onzièmement, on eût accordé la vie à ce grand-maître, et à Gui frère du dauphin d’Auvergne, s’ils avaient voulu se reconnaître coupables publiquement, et on ne les brûla que parce qu’appelés en présence du peuple sur un échafaud pour avouer les crimes de l’ordre, ils jurèrent que l’ordre était innocent. Cette déclaration qui indigna le roi, leur attira leur supplice, et ils moururent en invoquant en vain la vengeance céleste contre leurs persécuteurs.

Cependant, en conséquence de la bulle du pape et de leurs grands biens, on poursuivit les templiers dans toute l’Europe, mais en Allemagne ils surent empêcher qu’on ne saisit leurs personnes. Ils soutinrent en Aragon des siéges dans leurs châteaux. Enfin le pape abolit l’ordre de sa seule autorité, dans un consistoire secret, pendant le concile de Vienne. Partagea qui put leurs dépouilles. Les rois de Castille et d’Aragon s’emparèrent d’une partie de leurs biens, et en firent part aux chevaliers de Calatrava. On donna les terres de l’ordre en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, aux hospitaliers nommés alors chevaliers de Rhodes, parce qu’ils venaient de prendre cette île sur les turcs, et l’avaient su garder avec un courage qui méritait au moins les dépouilles des chevaliers du temple pour leur récompense. Denis roi de Portugal institua en leur place l’ordre des chevaliers du Christ, ordre qui devait combattre les maures, mais qui étant devenu depuis un vain honneur, a cessé même d’être honneur à force d’être prodigué.

Philippe le Bel se fit donner deux cent mille livres, et Louis Hutin son fils prit encore soixante mille livres sur les biens des templiers. Le sincère et l’exact Dupuis dit que le pape ne s’oublia pas dans le partage. Il faut considérer un événement qui se passait dans le même temps, qui fait plus d’honneur à la nature humaine, et qui a fondé une république invincible.

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De Philippe le Bel et de Boniface VIII.

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Le temps de Philippe le Bel, qui commença son règne en 1285 fut une grande époque en France, par l’admission du tiers état aux assemblées de la nation, par l’institution des tribunaux suprêmes nommés parlements, par la première érection d’une nouvelle pairie faite en faveur du duc de Bretagne, par l’abolition des duels en matière civile, par la loi des apanages restreints aux seuls héritiers mâles. Nous nous arrêterons à présent à deux autres objets, aux querelles de Philippe Le Bel avec le pape Boniface VIII et à l’extinction de l’ordre des templiers.

Nous avons déjà vu que Boniface VIII de la maison des Caietans, était un homme semblable à Grégoire VII, plus savant encore que lui dans le droit canon, non moins ardent à soumettre les puissances à l’église, et toutes les églises au saint siége. Les factions gibeline et guelfe divisaient plus que jamais l’Italie. Les gibelins étaient originairement les partisans des empereurs ; et l’empire alors n’étant qu’un vain nom, les gibelins se servaient toujours de ce nom pour se fortifier et pour s’agrandir. Boniface fut longtemps gibelin quand il fut particulier, et on peut bien juger qu’il fut guelfe  quand il devint pape. On rapporte qu’un premier jour de carême, donnant les cendres à un archevêque de Gènes, il les lui jeta au nez, en lui disant ; souviens-toi que tu es gibelin, au lieu de lui dire, souviens-toi que tu es homme. La maison des Colonnes, premiers barons romains, qui possédait des villes au milieu du patrimoine de saint Pierre, était de la faction gibeline. Leur intérêt était avec les papes le même que celui des seigneurs allemands avec l’empereur, et des français avec le roi de France. Le pouvoir des seigneurs de fief s’opposait partout au pouvoir souverain.

Les autres barons voisins de Rome étaient dans le même cas ; ils s’unissaient avec les rois de Sicile, et avec les gibelins des villes d’Italie. Il ne faut pas s’étonner si le pape les persécuta, et en fut persécuté. Presque tous ces seigneurs avaient à la fois des diplômes de vicaires du saint siége, et de vicaires de l’empire, source nécessaire de guerres civiles, que le respect de la religion ne put jamais tarir, et que les hauteurs de Boniface VIII ne firent qu’accroître.

Ces violences n’ont pu finir que par les violences encore plus grandes d’Alexandre VI plus de cent ans après. Le pontificat du temps de Boniface VIII n’était plus maître de tout le pays qu’avait possédé Innocent III de la mer Adriatique au port d’Ostie. Il en prétendait le domaine suprême : il possédait quelques villes en propre : c’était une puissance au rang des plus médiocres. Le grand revenu des papes consistait dans ce que l’église universelle leur fournissait, dans les décimes qu’ils recueillaient souvent du clergé, dans les dispenses, dans les taxes. Une telle situation devait porter Boniface à ménager une puissance qui pouvait le priver d’une partie de ces revenus, et fortifier contre lui les gibelins. Aussi dans le commencement même de ses démêlés avec le roi de France, il fit venir en Italie Charles de Valois frère de Philippe, qui arriva avec quelque gendarmerie : il lui fit épouser la petite-fille de Baudouin second empereur de Constantinople dépossédé, et nomma solennellement Valois empereur d’orient ; de sorte qu’en deux années il donna l’empire d’orient, celui d’occident, et la France ; car nous avons déjà remarqué (au chapitre 42e) qu’en 1303 ce pape réconcilié avec Albert d’Autriche, lui fit un don de la France. Il n’y eut de ces trois présents que celui de l’empire d’Allemagne qui fût reçu, parce qu’Albert le possédait en effet.

Le pape avant sa réconciliation avec l’empereur, avait donné à Charles de Valois un autre titre, celui de vicaire de l’empire en Italie, et principalement en Toscane. Il pensait, puisqu’il nommait les maîtres, devoir à plus forte raison nommer les vicaires. Aussi Charles de Valois, pour lui plaire, persécuta violemment le parti gibelin à Florence. C’est pourtant précisément dans le temps que de Valois lui rend ce service, qu’il outrage, et qu’il pousse à bout le roi de France son frère. Rien ne prouve mieux que la passion et l’animosité l’emportent souvent sur l’intérêt même.

Philippe Le Bel, qui voulait dépenser beaucoup d’argent, et qui en avait peu, prétendait que le clergé, comme l’ordre de l’état le plus riche, devait contribuer aux besoins de la France sans la permission de Rome. Le pape voulait avoir l’argent d’une décime accordée pour le secours de la terre sainte, qui n’était plus secourable, et qui était sous le pouvoir d’un descendant de Gengis Khân ; le roi prenait cet argent pour faire en Guyenne la guerre qu’il eut en 1301 et 1302 contre le roi d’Angleterre Édouard. Ce fut le premier sujet de la querelle. L’entreprise d’un évêque de la ville de Pamiers aigrit ensuite les esprits. Cet homme avait cabalé contre le roi dans son pays, qui ressortissait alors de la couronne, et le pape aussitôt le fit son légat à la cour de Philippe. Ce sujet, revêtu d’une dignité, qui, selon la cour romaine, le rendait égal au roi même, vint à Paris braver son souverain, et le menacer de mettre son royaume en interdit. Un séculier qui se fût conduit ainsi, aurait été puni de mort. Il fallut user de grandes précautions pour s’assurer seulement de la personne de l’évêque. Encore fallut-il le remettre entre les mains de son métropolitain l’archevêque de Narbonne.

Aussitôt arrive cette bulle du pape, dans laquelle il est dit que le vicaire de Jésus-Christ est établi sur les rois et les royaumes de la terre avec un plein pouvoir. L’ordre du pape est intimé à tous les évêques de France de se rendre à Rome. Un nonce, simple archidiacre de Narbonne, vient présenter au roi cette bulle et ces ordres, et lui dénoncer qu’il ait à reconnaître, ainsi que tous les autres princes, qu’il tient sa couronne du pape. On répondit à cet outrage par une modération qui paraissait n’être pas du caractère de Philippe. On se contenta de jeter la bulle au feu, de renvoyer le nonce dans son pays, et de défendre aux évêques de sortir de France. Il y en eut pourtant au moins quarante, et plusieurs chefs d’ordre qui allèrent à Rome. Le roi fut donc obligé de convoquer les états généraux, pour faire décider en effet que l’évêque de Rome n’était pas roi de France. Le cardinal Le Moine, français de naissance, qui n’avait plus d’autre patrie que Rome, vint à Paris pour négocier ; et s’il ne pouvait réussir, pour excommunier le royaume. Ce nouveau légat avait ordre de mener à Rome le confesseur du roi, qui était dominicain, afin qu’il y rendit compte de sa conduite et de celle de Philippe. Tout ce que l’esprit humain peut inventer pour élever la puissance du pape, était épuisé ; les évêques soumis à lui ; de nouveaux ordres de religieux relevant immédiatement du saint siége, portant partout son étendard ; un roi qui confesse ses plus secrètes pensées, ou du moins qui passe pour les confesser à un de ces moines ; et enfin ce confesseur sommé par le pape son maître d’aller rendre compte à Rome de la conscience du roi son pénitent. Cependant Philippe ne plia point. Il fait saisir le temporel de tous les prélats absents. Les états généraux appellent au futur concile et au futur pape. Ce remède même tenait un peu de la faiblesse. Car appeler au pape, c’était reconnaître son autorité ; et quel besoin les hommes ont-ils d’un concile et d’un pape pour savoir que chaque gouvernement est indépendant, et qu’on ne doit obéir qu’aux lois de sa patrie ?

Alors le pape ôte à tous les corps ecclésiastiques de France le droit des élections, aux universités les grades, le droit d’enseigner, comme s’il révoquait une grâce qu’il eût donnée. Ces armes étaient faibles ; il voulut en vain y joindre celles de l’empire d’Allemagne. Albert d’Autriche n’était pas assez puissant. Le roi de France eut toute la liberté de traiter le pape en prince ennemi. Il se joignit à la maison des Colonnes. Guillaume de Nogaret passe en Italie sous des prétextes plausibles, lève secrètement quelques cavaliers, donne rendez-vous à Sciarra Colonna. On surprend le pape dans Anagnie, ville de son domaine, où il était né ; on crie ; meure le pape, et vivent les français ! Le pontife ne perdit point courage. Il revêtit la chape, mit sa tiare en tête, et portant les clefs dans une main et la croix dans l’autre, il se présenta avec majesté devant Colonna et Nogaret. Il est fort douteux que Colonna ait eu la brutalité de le frapper. Les contemporains disent qu’il lui criait, tyran, renonce à la papauté que tu déshonores, comme tu as fait renoncer Célestin. Boniface répondit fièrement, je suis pape, et je mourrai pape. Les français pillèrent sa maison et ses trésors. Mais après ces violences, qui tenaient plus du brigandage que de la justice d’un grand roi, les habitants d’Anagnie, ayant reconnu le petit nombre des français, furent honteux d’avoir laissé leur compatriote et leur pontife dans les mains des étrangers. Ils les chassèrent. Boniface alla à Rome, méditant sa vengeance ; mais il mourut en arrivant.

Philippe le Bel poursuivait son ennemi jusque dans le tombeau. Il voulut faire condamner sa mémoire dans un concile. Il exigea de Clément V né son sujet, et qui siégeait dans Avignon, que le procès contre le pape son prédécesseur fût commencé dans les formes. On l’accusait d’avoir engagé le pape Célestin V son prédécesseur à renoncer à la chaire pontificale, d’avoir obtenu sa place par des voies illégitimes, et enfin d’avoir fait mourir Célestin en prison. Ce dernier fait n’était que trop véritable. Un de ses domestiques nommé Maffredo, et treize autres témoins, déposaient qu’il avait insulté plus d’une fois à la religion qui le rendait si puissant, en disant, ah que de biens nous a fait cette fable du Christ ! Qu’il niait en conséquence les mystères de la trinité, de l’incarnation, de la transsubstantiation. Ces dépositions se trouvent encore dans les enquêtes juridiques qu’on a recueillies.

Le grand nombre de témoins fortifie ordinairement une accusation, mais ici il l’affaiblit. Il n’y a point du tout d’apparence qu’un souverain pontife ait proféré devant treize témoins ce qu’on dit rarement à un seul. Clément V fut assez sage pour faire évanouir dans les délais une entreprise trop flétrissante pour l’église. Quelque temps après, un évènement qui eut encore sa source dans cet esprit vindicatif de Philippe le Bel, étonna l’Europe et l’Asie.

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Suite de la prise de Constantinople par les croisés.

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Ce gouvernement féodal de France avait produit, comme on l’a vu, bien des conquérants. Un pair de France duc de Normandie, avait subjugué l’Angleterre ; de simples gentilshommes la Sicile : et parmi les croisés, des seigneurs de France avaient eu pour quelque temps Antioche et Jérusalem. Enfin Baudouin, pair de France et comte de Flandres, avait pris Constantinople. Nous avons vu les mahométans d’Asie céder Nicée aux empereurs grecs fugitifs. Ces mahométans même s’alliaient avec les grecs contre les francs et les latins leurs communs ennemis ; et pendant ces temps-là les irruptions des tartares dans l’Asie et dans l’Europe empêchaient les musulmans d’opprimer ces grecs. Les francs, maîtres de Constantinople, élisaient leurs empereurs ; les papes les confirmaient.

Pierre de Courtenay, comte d’Auxerre, de la maison de France, ayant été élu, fut couronné et sacré dans Rome par le pape Honorius III. Les papes se flattaient alors de donner les empires d’orient et d’occident. On a vu ce que c’était que leur droit sur l’occident, et combien de sang coûta cette prétention. à l’égard de l’orient, il ne s’agissait guère que de Constantinople, d’une partie de la Thrace et de la Thessalie. Cependant le patriarche latin, tout soumis qu’il était au pape, prétendait qu’il n’appartenait qu’à lui de couronner ses maîtres, tandis que le patriarche grec siégeant tantôt à Nicée, tantôt à Andrinople, anathématisait et l’empereur latin, et le patriarche de cette communion, et le pape même. C’était si peu de chose que cet empire latin de Constantinople, que Pierre De Courtenay, en revenant de Rome, ne put éviter de tomber entre les mains des grecs, et après sa mort ses successeurs n’eurent précisément que la ville de Constantinople et son territoire. Des français possédaient l’Achaïe ; les vénitiens avaient la Morée.

Constantinople autrefois si riche, était devenue si pauvre, que Baudouin II (j’ai peine à le nommer empereur) mit en gage pour quelque argent entre les mains des vénitiens la couronne d’épines de Jésus-Christ, ses langes, sa robe, sa serviette, son éponge, et beaucoup de morceaux de la vraie croix. Saint Louis retira ces gages des mains des vénitiens, et les plaça dans la sainte chapelle de Paris, avec d’autres reliques, qui sont des témoignages de piété plutôt que de la connaissance de l’antiquité. On vit ce Baudouin II venir en 1245 au concile de Lyon, dans lequel le pape Innocent IV  excommunia si solennellement Frédéric II.

Il y implora vainement le secours d’une croisade, et ne retourna dans Constantinople que pour la voir enfin retomber au pouvoir des grecs ses légitimes possesseurs. Michel Paléologue, empereur et tuteur du jeune empereur Lascaris, reprit la ville par une intelligence secrète. Baudouin s’enfuit ensuite en France, où il vécut de l’argent que lui valut la vente de son marquisat de Namur qu’il fit au roi saint Louis. Ainsi finit cet empire des croisés. Les grecs rapportèrent leurs mœurs dans leur empire. L’usage recommença de crever les yeux. Michel Paléologue se signala d’abord en privant son pupille de la vue et de la liberté. On se servait auparavant d’une lame de métal ardente : Michel employa le vinaigre bouillant, et l’habitude s’en conserva ; car la mode entre jusques dans les crimes.

Paléologue ne manqua pas de se faire absoudre solennellement de cette cruauté par son patriarche et par ses évêques, qui répandaient des larmes de joie, dit-on, à cette pieuse cérémonie. Paléologue se frappait la poitrine, demandait pardon à Dieu, et se gardait bien de délivrer de prison son pupille et son empereur. Quand je dis que la superstition rentra dans Constantinople avec les grecs, je n’en veux pour preuve que ce qui arriva en 1284. Tout l’empire était divisé entre deux patriarches.

L’empereur ordonna, que chaque parti présenterait à Dieu un mémoire de ses raisons dans sainte Sophie, qu’on jetterait les deux mémoires dans un brasier béni, et qu’ainsi la volonté de Dieu se déclarerait. Mais la volonté céleste ne se déclara qu’en laissant brûler les deux papiers, et abandonna les grecs à leurs querelles ecclésiastiques.

L’empire d’orient reprit cependant un peu de vie. La Grèce lui était jointe avant les croisades ; mais il avait perdu presque toute l’Asie Mineure et la Syrie. La Grèce en fut séparée après les croisades, mais un peu de l’Asie Mineure restait.

Tout le reste de cet empire était possédé par des nations nouvelles. L’Égypte était devenue la proie de la milice des mamelucks, composée d’abord d’esclaves et ensuite de conquérants. C’étaient des soldats ramassés des côtes septentrionales de la mer Noire : et cette nouvelle forme de brigandage s’était établie du temps de la captivité de saint Louis. Le califat touchait à sa fin dans ce treizième siècle, tandis que l’empire de Constantin  penchait vers la sienne. Vingt usurpateurs nouveaux déchiraient de tous côtés la monarchie fondée par Mahomet, en se soumettant à sa religion. Et enfin ces califes de Babylone, nommés les califes abbassides, furent entièrement détruits par la famille de Gengis Khân.

Il y eut ainsi dans les douzième et treizième siècles une suite de dévastations non interrompue dans tout l’hémisphère. Les nations se précipitèrent les unes sur les autres par des émigrations prodigieuses, qui ont établi peu à peu de grands empires. Car tandis que les croisés fondaient sur la Syrie, les turcs minaient les arabes ; et les tartares parurent enfin, qui tombèrent sur les turcs, sur les arabes, sur les indiens, sur les chinois. Ces tartares conduits par Gengis Khân et par ses fils, changèrent la face de toute la grande Asie, tandis que l’Asie Mineure et la Syrie étaient le tombeau des francs et des sarrasins.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 20 mai, 2007 |1 Commentaire »
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