Archive pour janvier, 2007

Liste complète des 6.363 Chevaliers Hospitaliers de Saint Jean

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http://site.voila.fr/prieuredefranceosj/Listechevaliershospitaliers.pdf

 

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 28 janvier, 2007 |7 Commentaires »

En Mémoire de l’ Abbé Pierre :Prière de St François d’Assise!

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Prière de St François d’Assise!

Seigneur,

Faites de moi un instrument de votre paix.

Là où est la haine, que je mette l’amour. 
Là où est l’offense, que je mette le pardon. 
Là où est la discorde, que je mette l’union. 
Là où est l’erreur, que je mette la vérité. 
Là où est le doute, que je mette la foi. 
Là où est le désespoir, que je mette l’espérance. 
Là où sont les ténèbres, que je mette la lumière. 
Là où est la tristesse, que je mette la joie.

Faites que je ne cherche pas tant à être consolé que de consoler, 
D’être compris que de comprendre. 
D’être aimé que d’aimer.

Parce que 
C’est en donnant que l’on reçoit, 
C’est en s’oubliant soi-même qu’on se retrouve 
C’est en pardonnant qu’on obtient le pardon. 
C’est en mourant que l’on ressuscite à l’éternelle vie.

Saint François

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 26 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

Les transports maritimes genois vers la Terre Sainte

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Publié dans:L'ordre des Templiers |on 24 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

La poliorcétique des Croisés lors de la Premiere Croisade

 

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http://www.deremilitari.org/resources/pdfs/balard2.pdf

 

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 24 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

Les Croisades de Nicopolis (1396) et de Varna (1444) : une comparaison

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Les Croisades  de Nicopolis (1396) et de Varna (1444) : une comparaison

 
 
                                                                                         

                                                                                                       Emanuel Constantin ANTOCHE          

                                                                                                        

                                                                                                   

        Le chercheur qui entreprend l’étude de l’expédition chrétienne de Nicopolis (1396) ou de Varna (1444) a le privilège de découvrir que sa tâche sera malaisée. Du moins disposons-nous sur ce sujet d’une bibliographie abondante puisqu’une pléiade d’érudits de nationalités différentes ont rivalisé de travaux concernant ces deux événements d’une commune histoire, parfois avec une méticulosité et un esprit critique qui mérite les éloges de tout spécialiste ou non de la période1.

        Nous n’allons pas réécrire ce qui a été déjà écrit. Nous nous bornons, en échange, à observer, à souligner et à attirer l’attention du lecteur sur quelques aspects diplomatiques ou militaires liés aux deux expéditions, car en feuilletant avec soin les sources ou la bibliographie en question, on risque de trouver des ressemblances plus ou moins troublantes, certaines dues, sans doute au  hasard, mais qui nécessiteront par la suite une étude plus approfondie, même si dans les présentes pages nous nous limitons simplement à les énumérer.      
 

     L’importance de l’événement et ses conséquences historiques : Quatre expéditions majeures que certains historiens ont pris au fil du temps l’habitude d’appeler des croisades2, furent entreprises par la chrétienté orientale avec

le soutien plus ou moins évident de l’Occident, pour délivrer la cité de Constantinople de l’encerclement ottoman et

 chasser du continent européen ce nouvel adversaire coriace arrivé de l’Asie  : l’expédition de Nicopolis (1396), la longue campagne (sept.1443-janv.1444)3, l’expédition de Varna (1444) et celle de Kossovopolje (1448)4.

          

Parmi ces quatre expéditions, deux sortent particulièrement en évidence et attirent constamment l’attention des historiens : celles de 1396 et de 1444. Il  existe à cela deux causes principales :

- ensemble, elles représentèrent l’échec cuisant d’une entreprise diplomatique et militaire conçue à l’échelle européenne, en étant, d’ailleurs, les seules ripostes militaires d’envergure que les forces coalisées du vieux continent ont opposé à l’Empire ottoman.

- les deux se sont soldées par des défaites retentissantes sur le champ de bataille qui ont enflammé l’imaginaire des historiens et des écrivains de l’époque tout en créant une fausse auréole de légende qui a traversé les siècles.

        Le 25 septembre 1396, les bannières réunissant des combattants originaires de la plupart des pays et royaumes chrétiens, affrontèrent pour la première fois au cours de l’histoire dans les plaines de Nicopolis, l’armée ottomane commandée ce jour-là par le sultan Bayazid Ier Ildîrîm (Coup de tonnerre) (1389-1402). Evénement unique dans son

genre au moins pour les Hongrois, les Byzantins et les peuples de l’Europe balkanique qui voyaient enfin arriver à leur secours les contingents de la chevalerie occidentale, afin de mener une lutte commune contre la menace de plus en plus grandissante des Ottomans. L’importance primordiale de cette alliance chrétienne, de cette coopération militare devenue un fait réel même pour les esprits les plus pessimistes, ne pouvait pas être saisie et comprise entièrement à l’époque par des chevaliers arrivés au bord du Danube en quête de butin, d’aventure et de gloire. Autrement pensèrent cependant, le roi de Hongrie Sigismond de Luxembourg ou l’empereur de Byzance Manuel II Paléologue (1391-1425), directement confrontés au péril turc, et dont les efforts diplomatiques d’impliquer aussi l’Occident étaient enfin pleinement récompensés5.

        La bataille de Nicopolis, première confrontation militare d’ampleur entre l’Europe et les Ottomans avait fini par la victoire de ces derniers. Or, la première bataille, sinon décisive reste toujours primordiale pour n’importe quel belligérant. Les souvenirs demeurent inoubliables et les conséquences en cas de défaite sur le moral d’une armée, d’un peuple ou d’une civilisation sont difficilement maîtrisables. A Nicopolis, les forces chrétiennes avaient les chances de l’emporter, car c’était pour la première fois qu’elles affrontaient unies cet ennemi redoutable sur le champ de combat. Occasion unique qui fut manquée, d’où la méfiance et la prudence de revenir à la charge une seconde fois6.        

          En revanche, Nicopolis fut une victoire de prestige pour les Ottomans, symbole de leur installation définitive et irréversible sur le continent européen. Elle éloigna pour quelques décennies la menace croisée des frontières de l’empire, facilita l’implantation et la consolidation du pouvoir étatique dans la péninsule des Balkans tout en encourageant les nouvelles conquêtes. Malgré la grave crise politique et à l’anarchie survenues après la défaite subie face aux Mongols de Timur Lenk (Timur Lang) à Ankara en 1402, période de troubles qui prit fin en 1413 avec l’avènement au pouvoir du sultan Mehmed Ier (1413-1421), l’Europe se contenta de regarder et d’observer l’évolution

de son adversaire sans réagir militairement, une des causes pour le moins subjective étant, sans doute, les traces laissées par le mauvais souvenir de 1396. 

        Si Nicopolis consolida les assises de la présence ottomane dans les Balkans, la bataille de Varna (le 10 novembre 1444) le fit de même, mais pour plusieurs siècles à venir en scellant définitivement le sort de Byzance. L’expédition de 1444 fut, à son tour, une occasion unique dans son genre de chasser les Turcs du continent européen. Les défaites militaires subies par l’armée ottomane durant la longue campagne et la menace constante des Karamanides en Asie Mineure, qui obligea l’Empire à concentrer ses meilleures troupes dans cette zone de l’empire, suivie par l’abdication du sultan Murâd II (1421-1444 ; 1446-1451) ont crée une conjoncture favorable à une revanche chrétienne dont la mobilisation fut à nouveau sans précédent autour des personnages remarquables comme Jean Hunyadi voïvode de Transylvanie (1441-1446 ; 1448), le pape Eugène IV, son légat en Hongrie Julien Cesarini ou l’empereur de Byzance Jean VIII Paléologue (1425-1448).     

        Vladislav III Jagellon Warneńczyk roi de Pologne (1434-1444) et de Hongrie (1440-1444, sous le nom de Vladislav Ier) qui se rendit compte malgré son jeune âge de cette situation politique et militaire avantageuse, oscilla de

sa propre volonté au cours de l’année 1444 entre la paix avec les Ottomans – qu’il ratifia d’ailleurs à Szeged (Seghedin) à une date non encore établie avec exactitude, certainement entre le 26 juillet et le 1er août – et la guerre. Le 4 août il

dénonça la traité et Cesarini le releva de son serment. En train de rassembler ses forces armées, il reprit au début de septembre les opérations militaires contre les Turcs en déclenchant l’expédition militaire qui se solda avec la défaite du 10 novembre 14447. Il réussit néanmoins à endormir pour quelque temps la vigilance de Murâd II, d’où le péril pour

l’ensemble des troupes ottomanes de ne pouvoir plus franchir les Détroits et de passer en Roumélie à un moment décisif pour l’existence de l’empire. Cette faiblesse passagère des Ottomans, cette crise survenue en 1443-1444 qui faillit leur coûter la perte des provinces européennes ne se renouvellera à nouveau qu’au cours des guerres russo-turques du  XIXe siècle.

        La bataille de Varna se révéla à la longue décisive par ses conséquences dans l’histoire des peuples balkaniques. Elle représenta aussi l’échec d’une « entreprise européenne avec la participation du Saint-Siège, de Venise, de Raguse, des Français de Bourgogne, des Polonais, des Hongrois, des Roumains et des Byzantins. C’était là une entreprise conçue sur une échelle très vaste et conduite jusqu’à un certain point par une collaboration pan-chrétienne »8. Le renseignement stratégique que les Ottomans avaient appris était de ne plus jamais se laisser

surprendre sur la défensive à l’intérieur de leurs frontières, notamment aux approches de la ville capitale et de leur bases logistiques. Ce fut aussi la dernière bataille dans laquelle ils ont du défendre l’épicentre de leurs conquêtes dans la Roumélie. Quatre ans plus tard à Kossovopolje ( le 17-19 octobre 1448), malgré un combat acharné de trois jours marqué par la résistance héroïque des troupes hongroises et de ses alliés, la supériorité militaire des Ottomans est plus que jamais évidente. Ils l’emportent à nouveau, victoire qui représente à son tour un tournant dans le rapport des forces entre les Chrétiens et l’Islam sur le front européen, car l’empire passe militairement à partir de cette date à une offensive continuelle, notamment sous les règnes des sultans Mehmet II (1451-1481), et Soliman le Magnifique (1520-1566).

        Les échecs des expéditions chrétiennes à Nicopolis et à Varna consolidèrent, sans doute, la présence de l’Etat ottoman dans les Balkans jusqu’à la fin du XIXe siècle, une période qui s’étend sur presque un demi millénaire

d’histoire. Géographiquement la Turquie est-elle toujours présente en contrôlant les précieux Détroits de Bosphore et de Dardanelles. Pour l’Europe que nous bâtissons aujourd’hui il s’agit d’une région située à la périphérie, proche du monde asiatique dont nous saisissons encore difficilement la richesse et les tragédie de son histoire. Ceci signifie la méconnaissance de notre propre passé, d’ignorer le Byzantion des anciens Grecs, le Constantinople de la romanité tardive, le savoir culturel de Byzance qui contribua à l’épanouissement de la Renaissance à travers notre continent, l’Istanbul des architectes, des chroniqueurs et des poètes ottomans, en somme, le berceau, les origines, et les fondements de notre civilisation. 

        La composition ethnique et les effectifs des armées chrétiennes : Les expéditions de 1396 et de 1444 sont caractérisées par une large participation européenne ce qui ne fut pas le cas en 1443 ou en 1448, étant les seules dans lesquelles l’Occident s’impliqua militairement d’une manière significative.      

           A Nicopolis on remarque la participation :  

  - de la chevalerie française et bourguignonne commandée par le jeune comte Jean de Nevers, fils de Philippe le Hardi duc de Bourgogne. Le contingent qui arriva de France comptait environ 1.000 chevaliers et écuyers9 au sein duquel

figuraient les noms les plus illustres de la noblesse du royaume : Jacques de Bourbon comte de la Marche, l’amiral Jean de Vienne, le maréchal Jean le Maingre dit Boucicaut, le connétable Philippe d’Artois comte d’Eu, Guillaume de Bordes porte oriflamme de France, Jean de Cadzaud grand amiral de Flandre, Jacques d’Heilly chambellan de Bourgogne, Jean de Coligny seigneur de Crescia, Enguerrand VII seigneur de Coucy, Guillaume VI de la Tremouille seigneur de Sully, Jean de Roye seigneur du Plessis, de Muret, et de Buzancy, Regnault de Roye, chambellan du roi Charles VI (1380-1422), etc.10

  - on note aussi la présence de Philibert de Naillac Grand-Maître des Hospitaliers de Rhodes à la tête d’une centaine de chevaliers de l’ordre.

  - environ 1.000 chevaliers et écuyers  arrivés de Bavière, de Styrie et d’autres provinces de l’Empire (Jean de Zollern burgrave de Nürnberg, le comte palatin Ruprecht Pipan fils du duc de Bavière Robert III, Hermann II comte de Cilly, etc.), mais aussi d’Angleterre11, de Pologne, de Bohême, d’Italie12, et même d’Espagne, selon la chronique de Dlugosz13.

    – l’armée hongroise sous les ordres de Sigismond de Luxembourg et du palatin Nicolas de Gara (environ 4-5.000 hommes), cavalerie lourde et légère, qui comprenait aussi quelques détachements de mercenaires polonais et tchèques mais aussi des contingents croates.

    – l’armée de Transylvanie (Hongrois, Roumains, Szeklers et Saxons) commandée par le voïvode Stybor de Styboricz (1395-1401 ; 1410-1414)14, cavalerie lourde et légère, à peu près 3-4.000 combattants.

    – un contingent de cavalerie (environ 1.000-1.500 hommes) amené par le prince de Valachie Mircea l’Ancien (1386-1395 ; 1397-1418)15.

    – une escadre appartenant à la flotte vénitienne (environ 30 navires de transport)16 mais aussi quelques galères génoises et byzantines17 qui de la mer Noire en remontant le Danube prirent part aux sièges de Rahova et de Nicopolis.

     On ne connaît pas exactement, le nombre total des vaisseaux qui participèrent à l’expédition de 1444. Selon M. Chasin, au mois de septembre dans les Détroits étaient rassemblés une trentaine des navires : dix pontificaux sous les ordres du François Condulmer, neveu du pape Eugène IV, huit vénitiens commandées par Alvise Loredano, deux appartenant à la république de Raguse et dix bourguignons dont quatre ayant comme capitaine Walerand de Wavrin, quatre Geoffrey de Thoisy et deux Alphonse d’Oliveria18. A la demande de Wavrin qui surveillait semble-t-il, le Bosphore, Jean VIII mit à la disposition de la flotte deux galères byzantines19. On observe à nouveau la participation

des Bourguignons, des Vénitiens et des Byzantins.

        L’armée terrestre était composée de :

  - 5.000 Transylvains (Hongrois, Roumains, Szeklers, Saxons) amenés par Jean Hunyadi20.

  - la cavalerie lourde et légère qui réunissait les bannières de certains magnats hongrois (Emeric Tamási, Etienne Báthory, Michel Szilágyi, etc.)21, des évêques du royaume (Jean Dominic évêque d’Oradea, Simion Rozgonyi évêque d’Eger (Erlau), Raphaël Herczeg évêque de Bosnie)22 ainsi que les Croates et les Bosniaques de Franko Tálloczi le

gouverneur de ces provinces (3-4.000 hommes).

  - 500 chevaliers hongrois et polonais qui formaient la garde du roi Vladislav, parmi lesquels l’humaniste Nicolas Lasocki, Jean Koniecpolski et Pierre Szczekociny, respectivement le chancelier et le vice – chancelier du royaume polonais23.

  - un contingent de volontaires croisés amenés par le cardinal Cesarini environ 1.000 chevaliers, écuyers, aventuriers : des Hongrois, des Allemands, des Autrichiens, des Italiens24.

  - les mercenaires enrôlés de Pologne (cavalerie et infanterie sous les ordres de Lesko de Bobricz), de Bohême et de Slovaquie (commandés par Adam Budovec de Budova Roztokách, Jean Čapek de San et Jenik de Mečhova et même des combattants appartenant à Jean Jiškra de Brándýs) un total de 5-6.000 hommes25.

  - un contingent de 4.000 cavaliers de Valachie commandés par Mircea II le fils aîné du prince Vlad Dracul (1436-1442 ; 1443-1447). Son vieux percepteur avait participé à la bataille de Nicopolis et il est possible qu’il accompagna aussi Mircea à Varna26.

  - quelques centaines de Bulgares enrôlés sur le trajet.

        Autant en 1396 qu’en 1444 on enregistre la participation de Bourguignons, des Vénitiens, des Allemands, des Autrichiens, des Polonais, des Tchèques, des Hongrois, des Croates, des Byzantins et des Roumains de Transylvanie et de Valachie.

        Les effectifs des armées chrétiennes qui participèrent aux expéditions de Nicopolis et de Varna furent moins élevés que ceux qui prirent part à la longue campagne ou à la deuxième bataille de Kossovopolje. Cette remarque est valable aussi pour les armées ottomanes. Durant la longue campagne l’armée croisée forte d’environ 30 à 35.000 hommes dut affronter une armée turque d’à peu près 70.000 combattants. A Kossovo, Hunyadi avait disposé de 25 à 30.000 soldats face à 50-60.000 Ottomans commandés par Murâd II. Dans les deux cas, les belligérants ont disposé du temps nécessaire pour effectuer leurs préparatifs militaires, les Turcs étant aussi informés d’avance sur les intentions offensives de l’ennemi d’où le délai qui leur avait permis de rassembler des forces tellement importantes.

        Les travaux de Kling, Delbrück et Lot ont corrigé de manière définitive les estimations exagérées des chroniqueurs concernant les effectifs des armées qui se sont affrontées le 25 septembre 1396 sous les murs de Nicopolis27. Ayant visité le célèbre  champ de bataille, le Général Radu Rosetti avait conclu à son tour que les forces

chrétiennes ont dû compter entre 9.000 et 16.000 soldats face à un ennemi dont le nombre variait entre 10.000 et 20.000 combattants28.  

        Quarante-huit ans plus tard à Varna, les forces de Jean Hunyadi comptaient à peu près 20-21.000 hommes (contingent valaque et volontaires bulgares inclus)29, tandis que dans le camp opposé, Murâd II réussit à rassembler

une armée d’environ 40.000 soldats. 

        Géopolitique et stratégie chrétienne lors des opérations militaires en 1396 et 1444. L’itinéraire des deux expéditions : Dans un article riche en suggestions, Franz Babinger relevait le rôle du Danube comme force géopolitique  pour les Ottomans tout le long de leur histoire. Les efforts que les premiers sultans consentirent pour s’assurer le flanc nord de leur empire, amorcés sous Bayazid Ier et continués par Murâd II, Mahomet II et Soliman le

Magnifique ne faisaient, en fait, que reproduire la politique romaine et byzantine, confrontée, bien avant la venue des Ottomans, aux mêmes impératifs géopolitiques et stratégiques30.

         De Belgrade conquis en 1521 jusqu’au littoral de la mer Noire, les frontières septentrionales de l’empire étaient protégées par le Danube sur un axe horizontal allant de l’ouest à l’est. A la même période, lorsque les armées ottomanes commencèrent à s’emparer des plaines hongroises tout en menaçant les approches de Vienne, elles suivirent en amont le grand fleuve sur un axe qui partant de Belgrade montait vers le nord jusqu’à Buda pour obliquer ensuite vers le nord-ouest jusqu’à la capitale des Habsbourg. Le flanc droit de leur offensive était couvert par l’axe horizontal, dont un réseau des forteresses et des châteaux bâties jadis par les Romains puis par les Byzantins assuraient constamment la défense. Les Ottomans construisirent d’autres, tout en améliorant les anciens mais ils s’emparèrent aussi, dès la première moitié du XVe siècle d’une partie du système défensif valaque situé sur la rive gauche du

Danube.

        Les forces chrétiennes qui devaient prendre l’offensive en direction de Constantinople, via Andrinople, ne disposaient que d’un choix restreint de stratégies à suivre, car au sud de la plaine danubienne se dressait la chaîne montagneuse des Balkans, deuxième obstacle naturel qui gênait considérablement toute progression vers la capitale byzantine. L’alternative la plus envisageable était une offensive qui ayant comme point de départ la Serbie était dirigée directement vers le sud-est à travers les montagnes sur l’ancienne voie romaine qui reliait autrefois Belgrade à Andrinople par Niš et Plovdiv (Philippopolis). Pour  cela il fallait cependant franchir le col d’Ihtiman où ceux de Zlatica et de Trajan, opération qui par temps d’hiver était pratiquement impossible si l’ennemi en contrôlait les accès. L’offensive devait être menée avec rapidité pour empêcher les Turcs à concentrer leurs troupes en temps voulu, tout en évitant les harcèlements et les attaques des garnisons du Danube, car lors d’une avance vers le sud la gauche chrétienne restait découverte ce qu’aurait permis aux détachements ottomans de déboucher sur les arrières de l’armée en offensive.

        Ce fut l’itinéraire suivi par les forces croisées pendant la longue campagne pour plusieurs raisons d’ordre stratégiques et politiques31. Ayant débuté tardivement au mois de septembre 1443, elle échoua face à la résistance

acharnée de l’adversaire, mais aussi à cause des rigueurs climatiques. Après avoir occupé la ville de Sofia en Bulgarie, les troupes chrétiennes furent définitivement stoppées par l’ennemi devant le col de Zlatica au cœur des Balkans. A l’automne de 1448, Hunyadi prit à nouveau l’offensive à travers la Serbie jusqu’au Champ des Merles dans la région de Kossovo, mais cette fois-ci il visait la jonction avec les forces albanaises de Georges Castriota Skanderbeg pour continuer ensemble l’offensive vers la capitale byzantine.

        Il existait cependant une deuxième alternative stratégique pour arriver aux approches de Constantinople. Suivre en aval  le cours du Danube jusqu’au littoral de la mer Noire, puis descendre vers le sud en longeant la côte afin de sortir dans la plaine d’Andrinople. Si un pareil itinéraire favorisait la coopération avec les forces navales, il nécessitait en échange le siège et la prise de toutes les forteresses et des villes défendues par les garnisons ottomanes de la région32.       

           Selon le traité conclu avec l’empereur Manuel Paléologue pendant l’hiver 1395-1396, Sigismond devait entrer en campagne dans la région du Danube en mai 1396 pour arriver avec ses troupes à Constantinople au cours du mois suivant33, distance impossible à franchir pour une armée dans un délai de quatre semaines même si elle ne devait

rencontrer qu’une résistance faible de la part de l’adversaire.  En 1396, les opérations des forces terrestres furent soutenues par la flotte vénitienne, génoise et byzantine qui remonta le fleuve jusqu’à Nicopolis pour assurer une partie de la logistique de l’expédition. On avait projeté aussi de bloquer les Détroits afin de séparer la rive anatolienne de la Roumélie34, une ressemblance frappante avec le plan de la croisade de 1444 conçu par Jean VIII qui fut exposé au

Concile de Florence en 1439 par le Crétois Yannakis Torcello, ambassadeur de l’empereur byzantin. On se rappelle que l’ensemble des pays chrétiens devait réunir une armée de terre forte de 80.000 hommes qui allait se diriger vers Andrinople et Constantinople à travers les Balkans et une flotte de guerre capable de bloquer en même temps les Détroits afin d’empêcher le passage des forces opérationnelles turques d’Anatolie en Europe35.

        Nous ne pouvons pas établir avec exactitude la date de l’arrivée du contingent occidental à Buda, lieu de rassemblement de l’armée croisée en 1396. Les chevaliers firent leur entrée dans la capitale du royaume hongrois fin juin – début juillet de l’année36. Lors du premier conseil de guerre, Sigismond « prince non moins illustre par sa piété que renommé par sa vaillance »37 proposa à ses alliés une stratégie défensive, car il attendait depuis fin mars l’attaque des forces ottomanes sous les ordres du sultan Bayazid38. Ses arguments qui conseillaient la prudence et la modération

prenaient en compte la fatigue du contingent croisé suite à une longue marche à travers l’Europe mais aussi la saison déjà avancée pour entamer des opérations offensives d’envergure contre l’ennemi. A en croire Froissart, son plan fut repoussé par l’ensemble des chefs occidentaux. Enguerrand VII de Coucy leur porte-parole avait répondu au roi  que les chevaliers n’avaient pas parcouru un si long chemin sans rien faire et que leur désir était d’aller « pour conquerir toute la Turqui et pour aller en l’empire de Perse…, le royaulme de Surie et la Sainte Terre »39. Un objectif

extrêmement ambitieux qui démontre clairement le manque de réalisme de certains participants à l’expédition. Coucy réussit cependant à convaincre Sigismond de se joindre à eux pour « voyagier et faire d’armes »40.

        Une grave décision fut prise et il était évident que le monarque de Hongrie devait céder devant les exigences de ses précieux alliés. Malgré son rang le plus élevé, il ne pouvait plus user de sa propre volonté pour prendre les décisions les plus importantes. Dès le début de l’expédition son autorité fut contestée d’où les graves problèmes de commandement qui arrivèrent par la suite41. Ainsi dans la dernière semaine de juillet ou au début du mois d’août 1396,

l’armée chrétienne partit en guerre contre les Ottomans. On ne disposait d’aucun plan de campagne et la saison touchait à sa fin, mais les troupes savaient au moins que leur route devait passer par Constantinople.       

        Le plan de l’offensive de 1444 était basé en échange sur la supposition que les forces ottomanes de Roumélie ne pourraient résister à l’armée du roi Vladislav Jagellon si les galères papales, bourguignonnes et vénitiennes occupaient les Détroits afin de bloquer Murâd en Anatolie42. Le départ « accéléré » vers le Bosphore d’une partie de la flotte joua, semble-t-il un rôle important dans la décision finale du monarque hongrois43. Il avait su jusqu’au dernier moment

qu’il ne pouvait plus reculer et qu’il devait en effet reprendre les opérations militaires contre les Ottomans car cette fois-ci les forces navales ne manquèrent pas au rendez-vous mais par contre elles précédèrent l’offensive terrestre des chrétiens. Le 17 juin 1444, le gros de la flotte se préparait à lever l’ancre, ce qu’elle fit cinq jours plus tard44.

        Selon son manifeste du 4 août, le roi Vladislav aurait dû commencer la campagne sans retard afin de pouvoir franchir le Danube, le 1er septembre. « Mais aux six mois perdus en négociations de paix avec l’ennemi vient

s’ajouter maintenant un nouveau retard de trois semaines en raison de la lenteur des préparatifs, retard qui devait avoir des conséquences fort graves sinon fatales pour le sort de la croisade »45. A cause du temps perdu avec les préparatifs, le commandement allié abandonna à Orşova une partie des bagages et l’artillerie de siège46 car il fallait

arriver le plus vite possible au bord de la mer Noire pour faire la jonction avec la flotte qui gardait les Détroits. Dès le début des opérations militaires, les croisés avaient donc décidé d’éviter les forteresses turques puissamment défendues et qui auraient opposé une farouche résistance à leur avance.

        Itinéraire de l’expédition de 1396 : le 20 juillet – départ de Timişoara (Témésvar) ; le 13 août – le Danube fut franchi à Orşova puis par Cladova les troupes arrivent à Vidin (rencontre avec Sracimir le tsar de Vidin) ; début septembre – siège et prise de Rahova ; le 10-11 septembre, les troupes campent devant la forteresse de Nicopolis ; le 10-24 septembre – siège de Nicopolis ; le 25 septembre – bataille de Nicopolis.

           Itinéraire de l’expédition de 1444 : après le 28 août – le gros des forces se dirige par Timişoara vers Orşova, lieu prévu pour la traversée du Danube (ici arrive Hunyadi) ; le 9 septembre – l’armée chrétienne bivouaque aux environs de la ville et attend sur place jusqu’à 20, date à laquelle elle commence à franchir le grand fleuve ; le 26-28 septembre – les croisés s’emparent de Vidin mais n’attaquent pas la garnison ennemie retranchée dans le château ; Le 15-16 octobre – après avoir occupé Rahova, les troupes arrivent en vue de  Nicopolis où elles sont attendues par le prince de Valachie Vlad Dracul ; le 24 octobre, le roi Vladislav envoie un ultimatum aux garnisons turques de Şumla, Matrovac, Petrec, Varna, Cavarna et Galata, les sommant à se rendre ; le 25-26 octobre – après la prise de Jeni-Bazar les forces chrétiennes s’emparent de Şumla, après un siège de trois jours ; entre le 4 et 7 novembre, l’armée occupe la ville de Provadia ; le 9 novembre – arrivée à Varna, au bord de la mer Noire ; le 10 novembre – bataille de Varna.

        De Timişoara jusqu’à Nicopolis, les deux expéditions suivent le même itinéraire (voir la carte stratégique des opérations). Si pour l’armée de 1396, l’aventure s’arrête sous les murs de la ville le 25 septembre, date à laquelle elle subit une cruelle défaite face aux troupes ottomanes commandées par le sultan Bayazid, l’armée de 1444 continue sa route jusqu’à Varna sans réussir à remporter le combat face aux forces turques du sultan Murâd II. 

            Les Serbes et les expéditions de Nicopolis et de Varna : Vassaux de l’Empire ottoman après la défaite de Kossovopolje (1389), les Serbes furent obligés de participer aux campagnes du sultan Bayazid chaque fois que celui-ci avait besoin de leur concours militaire. La cavalerie du despote Stéphane Lazarević (1389 – 1427) chargea sans succès à  Rovine (le 17 mai 1395), bataille remportée par l’armée valaque sous les ordres du prince Mircea l’Ancien. Le 25 septembre 1396 elle fut présente aussi à Nicopolis pour jouer un rôle décisif à la fin des combats et porter le coup de grâce aux troupes chrétiennes en déroute47.

            On se souvient de la participation du despote Georges Branković à la longue campagne en 1443-1444, suite à laquelle il avait réussi à libérer le territoire de son royaume des conquérants turcs. Entre huit et dix mille cavaliers serbes prirent part à cette expédition au sein de l’armée chrétienne commandée par Jean Hunyadi.       Pendant les deux premières semaines d’août 1444, Branković avait mis tout en œuvre pour dissuader Vladislav Jagellon de violer le traité d’Andrinople signé au début  juin, dont certaines clauses étaient si favorable à la Serbie : la reconstitution du royaume sous suzeraineté ottomane ; la retraite des garnisons ottomanes des villes et forteresses du pays, dont Semendria, Golubac, Kruševac dans un délai de huit jours. « Le vieux despote qui incarnait dans une personnalité remarquable le destin tourmenté de sa nation »48, n’ayant pas réussi à convaincre le roi, conclut le 15 août une paix séparée avec le sultan Murâd II, son gendre. Les dernières garnisons turques quittèrent là-dessus ses possessions49,

tandis que l’armée chrétienne qui se préparait à partir en expédition fut privée du contingent serbe qui avait participé à la longue campagne50. En route vers Varna le commandement croisé reçut une autre mauvaise nouvelle concernant le

contingent albanais envoyé par Scanderbeg pour prendre part aux opérations militaires contre les Ottomans. Ayant signé cette paix séparée, Branković interdit aux troupes de Georges Castriota le passage à travers la Serbie51.    

        Fuite des informations et trahison génoise : Ce furent, selon Froissart, les communications du Duc de Milan Jean Galéas Visconti, mécontent d’avoir vu traverser par les Français ses projets contre Gênes, qui instruisirent Bajazet des mouvements de l’ennemi52. Cependant le chroniqueur turc Sa’adeddin attribue ce résultat à une lettre de l’empereur Manuel adressée au roi de Hongrie qui fut interceptée par les cavaliers ottomans53. « Sans prêter

entièrement foi à cette accusation contre Galéas, il est néanmoins certain que le duc de Milan entretenait avec les Turcs des rapports amicaux, et il n’est pas impossible qu’il les ait informés de l’expédition des Chrétiens »54.

        Quant à Murâd II, il ne crut pas à la possibilité d’une attaque chrétienne, mais l’arrivée de plusieurs messagers d’Europe avec des nouvelles inquiétantes l’avait convaincu du danger qui menaçait son empire55. Il rassembla en hâte

une partie de son armée anatolienne estimée à 20-25.000 hommes et se dirigea ensuite vers les Détroits avec la ferme intention de rompre le blocus instauré par la flotte ennemie et de faire passer ses forces sur la rive européenne. Le sultan profita d’une forte tempête qui se déclencha dans la Marmara, dans la soirée de 26 octobre et qui dispersa les navires ennemis. Avec l’aide des Génois, rivaux des Vénitiens, qui lui fournirent les embarcations nécessaires, il franchit le Bosphore durant deux jours et deux nuits, le 27-28 octobre 1444. Les galères chrétiennes qui eurent du mal à manoeuvrer leur rassemblement furent empêchées d’intervenir par l’artillerie d’Anadolu Hisar qui ouvrit un feu violent56. 

        Nicopolis forteresse maudite du Danube : Nicopolis était protégée par des tours, de fortes murailles57 et par

une garnison ottomane commandée par Dogan bey, un officier vieux et expérimenté qui avait participé à de nombreuses campagnes en Europe et Asie.  « A revenir a ma matiere, quant le roy de Honguerie et son ost fu arrivez devant la ville de Nicopoly, il se logia par grant ordonnance, et tantost fist commencier .II. belles mines par dessoubz terre, les quelles furent faites et menees jusques a la muraille de la ville, et furent si larges que .III. hommes d’armes pouoient combatre tout d’un front. Si demoura a cellui siege bien .XV. jours »58 

        Tous les assauts de vive force échouèrent devant la résistance acharnée des défenseurs. Le commandement croisé dut se résigner à changer le siège en blocus, et à attendre de la faim le résultat que les attaques violentes n’avaient pu donner. Et c’est ainsi que les chrétiens s’abandonnèrent dans leur camp à une vie licencieuse : « Nos chevaliers qui l’emportaient sur tous les autres par leur puissance et leur noblesse, faisaient bonne chère et s’invitaient tour à tour à des splendides festins dans leurs tentes ornées de peintures…..Ils se plongeaient avec ardeur dans des plaisirs coupables, au mépris de la discipline militaire et au risque de compromettre le succès de l’expédition »59.

        C’est dans cette atmosphère de fête perpétuelle que Bayazid « prince sage et avisé, qui craignait Dieu, selon les croyances superstitieuses des Turcs »60 marcha sur Nicopolis à la tête d’une puissante armée pour livrer bataille

aux forces ennemies. La forteresse fut sauvée.         

    Le 15-16 octobre 1444, après avoir occupé Rahova, l’armée chrétienne arriva en vue de Nicopolis61. Ce fut ici que le commandement croisé rencontra le prince de Valachie Vlad Dracul62. La veille, en route vers le lieu du rendez-vous,

celui-ci avait été conduit chez une vieille diseuse de bonne aventure bulgare qui lui avait prédit que le roi n’aurait pas de chance durant cette expédition63. D’ailleurs, en regardant l’état de l’armée qui se dirigeait vers Andrinople il aurait dit à

Vladislav que le sultan partait à la chasse avec plus de rabatteurs que le roi ne possédait de soldats pour la bataille et il lui aurait conseillé de rebrousser chemin, car il ne pourrait battre les Turcs avec des effectifs si réduits. Une discussion orageuse eut lieu entre le voïvode valaque, Jean Hunyadi, et Cesarini64 dont Bielski nous a laissé un récit plus complet.

Cesarini aurait répondu à Vlad Dracul en l’interrompant : « Jusqu’à ce que nous arrivions à l’Hellespont nous trouverons assez d’hommes qui se joindront à nous contre les Turcs », à quoi Vlad aurait répliqué : « Dieu veuille que les choses se passent comme le dit ce prêtre »65. Ce fut aussi à Nicopolis que le commandement croisé avait reçu

la mauvaise nouvelle concernant le contingent albanais envoyé par Scanderbeg, bloqué aux frontières serbes par Branković.

        Lors de la marche vers Razgrad, Şumla et Jeni-Bazar, l’arrière-garde de l’armée fut harcelée par la cavalerie de Firuzbeioglu Mehmed, le commandant de la garnison de Nicopolis, forteresse que l’armée chrétienne avait renoncé à assiéger66. Un détachement de cinq cents cavaliers envoyé probablement en reconnaissance vers Tîrnovo fut taillé en pièces par les Turcs, et laissa plus de la moitié de son effectif sur le champ de bataille67. Selon Teodor Nicolau et Ilie

Minea, il paraît que les cavaliers chrétiens furent taillés en pièces par les troupes ottomanes appartenant au bey de Nicopolis68. 

        L’armée ottomane surprend stratégiquement les forces chrétiennes et les obligent à livrer bataille : Dans les deux cas la supériorité de la stratégie ottomane est évidente.

        Dès le début du siège de Nicopolis, le commandement croisé croyait que l’armée ottomane sous les ordres de Bayazid campait de l’autre côté des Détroits en Asie Mineure69. En réalité, le sultan avait déjà franchi les Dardanelles et à la tête de ses troupes s’apprêtait à marcher sur Constantinople70. Ayant reçu la nouvelle de l’offensive chrétienne

il changea d’itinéraire et avec toutes les forces dont il disposait sur le champ, il prit la direction du Nord pour arriver sur la frontière danubienne menacée. De Andrinople il se dirigea vers Plovdiv (Philippopolis). Les Balkans furent traversés par le col de Shipka d’où il continua la marche vers Tîrnovo, dernière localité importante avant Nicopolis. Selon Atiya ce fut à cet endroit que Bayazid effectua la jonction avec le contingent serbe de Stéphane Lazarević71, tandis que Delaville Le Roulx affirme que la rencontre eut lieu auparavant dans la vallée de l’Osma72. De toute manière la rapidité

de l’avance ottomane surprit totalement les forces chrétiennes bien obligées à livrer bataille plutôt qu’elles avaient prévu.

        Entre le 4 et 7 novembre 1444, l’armée croisée avait occupé Provadia tandis que les Valaques se distinguèrent à la prise de Petrec en découvrant le passage souterrain par lequel la garnison ottomane essayait à échapper73. Ce fut

vraisemblablement vers ce moment que Cesarini avait reçu de la part de François Condulmer la nouvelle concernant le passage de l’armée turque en Europe74.

        Après la traversée, les forces ottomanes se dirigèrent directement vers Andrinople où elles arrivèrent début novembre. Selon la chronique de Lufti Pacha, Firuzbeioglu Mehmed envoya à Murâd II quelques cavaliers chrétiens en armures capturés lors du raid sur Tîrnovo. Pour le sultan ce fut un signe de bon augure ; il proclama le djihad et renforça ses effectifs avec les troupes ruméliotes et la population mâle mahométane des environs de la capitale en état de porter les armes75. Le plus dur restait à faire : anéantir l’armée ennemie qui menaçait l’existence de l’empire. Avec

toute la puissance militaire dont il disposait à ce moment-là, environ 40.000 soldats, Murâd II marcha par le défilé de Nadir Derbent et passa par les villes de Şumla et de Provadia à la rencontre des forces croisées76. Ce fut le fait du

hasard ou plutôt les renseignements fournis par ses guetteurs qui dirigèrent l’avant-garde commandée par le beylerbey d’Anatolie77 sur les traces de l’ennemi. En effet, plusieurs jours avant la bataille, en interceptant les communications de l’adversaire, les Ottomans avancèrent vers Varna par le même trajet que celui emprunté par les chrétiens78. Dans la

nuit du 9 novembre, l’armée turque campait à proximité du futur champ de bataille.

     

        Un vent léger de panique et d’inquiétude traverse les rangs de l’armée chrétienne à la nouvelle de l’approche des forces ottomanes : L’avance des forces turques fut précédée par plusieurs écrans d’akîndjis en avant-garde qui envoyèrent des reconnaissances au nord de Tîrnovo. Comme d’habitude ils commencèrent à harceler et à attaquer les cavaliers chrétiens qui s’aventuraient vers le Sud. « Cependant les soldats, qui étaient obligés de courir les alentours pour fourrager, s’étaient déjà plusieurs fois aperçus de la présence de l’ennemi ; surpris par des détachements qu’on avait placés en embuscade, ils avaient été taillés en pièces ou mis en fuite. Comme à leur retour dans le camp, ils avaient raconté ce qui leur était arrivé, le maréchal les avait fait battre ou mutiler, les traitant de larrons et de traîtres, qui voulaient, disait-il, effrayer l’armée par leurs récits mensongers »79.  

        Le commandement chrétien ne pouvait pas cependant ignorer leurs récits. Le 23 septembre le roi Sigismond décida à envoyer le comte Jean de Maroth avec un puissant détachement de cavalerie pour effectuer une reconnaissance vers Tîrnovo. Celui-ci revint le lendemain en rapportant que l’armée ottomane au complet se trouve bel et bien à une journée de marche des positions chrétiennes80. « Ce fut le dernier dimanche du mois de septembre

qu’on acquit dans le camp la certitude de l’arrivée des Turcs. Nos soldats effrayés levèrent le siège…. Si l’on en croit des personnes dignes de foi, ils en furent tellement irrités. Oubliant les devoirs de la foi jurée, ils égorgèrent sans pitié les prisonniers qui s’étaient livrés à leur merci »81. Il s’agissait d’un millier des Turcs capturés à Rahova, geste qui provoqua la colère du sultan82. Ce jour de dimanche Bayazid fit avancer son armée sur la route de Nicopolis

et établit son campement derrière les collines qui surplombent la ville.     

        Presque le même scénario dut se passer dans l’après-midi du 9 novembre 1444, lorsque des rumeurs commencèrent à circuler dans les rangs de l’armée chrétienne au sujet des forces ennemies qui avançaient à leur rencontre. La nouvelle provoqua une certaine angoisse parmi les soldats fatigués après de longues semaines de marche à travers les Balkans. La nuit s’installa assez vite dans cette période de l’année et bientôt le camp croisé se trouva envahi par les ténèbres et par le froid glacial qui venait du côté de la mer. Vers le nord-ouest l’horizon s’enflamma. Des milliers de feux attestaient la présence d’un ennemi qui à un moment où on le croyait encore loin, vers Andrinople où sur le rivage asiatique de la Marmara. Les chrétiens regardèrent éblouis le spectacle des flammes qui annonçait pour le lendemain une bataille décisive83.

        Tout le monde se rendit alors compte de la gravité du danger. Après avoir franchi le Bosphore, Murâd II avec toute sa puissance militaire se trouvait à peine à quelques kilomètres du camp chrétien. On n’avait pas de nouvelles de la flotte et le lendemain matin il fallait livrer un combat qui s’annonçait décisif. Probablement, ce n’était pas la supériorité numérique de l’adversaire qui inquiétait le plus le commandement allié. A la bataille de Sibiu (le 22 mars 1442), ou à la bataille de Ialomiţa (le 2 septembre 1442), durant la longue campagne, les Turcs ont été chaque fois plus nombreux que les croisés et chaque fois ont été vaincus. Mais cette fois-ci l’armée du roi Vladislav se laissa surprendre stratégiquement par son adversaire qui arriva soudainement à un moment et dans une position où elle n’était pas préparée à livrer bataille. Cette lutte était imposée par le sultan et non par les chrétiens. Mais le fait le plus important était que les Ottomans tenaient les hauteurs et occupaient maintenant les meilleures positions de combat. 

        Reconnaissance roumaine avant la bataille : On peut considérer que l’incursion menée par le comte de Maroth dans la journée du 23 septembre en direction de Tîrnovo fut une reconnaissance stratégique qui permit au commandement chrétien de se rendre compte de la présence des forces ennemies dans la région.

        Cependant, les sources mentionnent une deuxième reconnaissance qui se déroula probablement dans l’après-midi, ou plutôt dans la soirée du 24 septembre. Johann Schiltberger, qui participa à la campagne de 1396, écrivit dans ses mémoires que le prince de Valachie nommé Mircea demanda à Sigismond la permission d’aller reconnaître les positions de l’armée turque. A la tête d’environ 1.000 cavaliers du contingent qu’il avait sous ses ordres, le voïvode réussit à s’approcher en silence du camp ottoman84. Grâce à cette reconnaissance tactique on découvrit que les troupes

commandées par Bayazid étaient supérieures numériquement aux effectifs de l’armée chrétienne.

        A la tête de sa garde et d’un détachement de cavalerie valaque, Hunyadi chevaucha aussi dans la soirée de 9 novembre 1444 dans la direction des positions turques. Il s’approcha tellement qu’il entendit les battements du tambour qui rassemblait les escadrons orientaux. Le voïvode décida de laisser sur place les cavaliers roumains pour espionner les éventuels mouvements de l’adversaire car une attaque de nuit était à craindre85. Une fois rentré au camp il avertit ses

compagnons de la position défavorable dans laquelle les forces croisées devaient affronter l’ennemi.    

        Position de l’armée chrétienne avant la bataille : A Nicopolis Bayezid réussit à s’emparer des hauteurs qui descendent lentement vers le Danube en obligeant les chrétiens à combattre avec les arrières bloqués par le grand fleuve et par la forteresse sous le contrôle de la garnison commandée par Dogan bey. L’armée alliée ne disposait d’aucune voie de retraite vers le nord à part les navires de la flotte ancrés devant la ville assiégée.

         En 1444, Jean Hunyadi affronta les troupes de Murâd II dans une position tactique tout à fait semblable. La gauche du camp croisé était bloquée par le lac de Devna et par des marécages qui se prolongeaient jusqu’aux murs de Varna. L’armée chrétienne devait combattre le dos à la ville et à la mer, donc toute possibilité de retraite dans cette direction lui était interdite. En face et sur la droite se trouvaient plusieurs collines connues sous le nom de Planova qui descendaient lentement vers la plage et dont les crêtes étaient contrôlées par les Ottomans. Vers le centre, flanquée par les hauteurs, l’ancienne route qui venait de Provadia en passant par le village de Kadikioi se prolongeait jusqu’à Varna. La seule ligne de retraite se trouvait semble-t-il sur la droite et passait par les collines qui bordaient la mer vers le nord. Il s’agissait d’une région désertique qui menait dans la direction de Cavarna et de Dobroudja86 (voir les cartes tactiques de la

bataille).

 

            Le dispositif de combat de l’armée ottomane : Les Turcs redoutaient fortement les charges de la chevalerie chrétienne. Les spahis étaient protégés par des côtes de mailles du type à graine d’orge renforcées avec des cuirasses en cuir ou métalliques. Ils étaient munis aussi des boucliers et des casques, la cervelière, simple calotte de fer couverte d’un capuchon de mailles, ou le capeline qui combinait une calotte ronde avec un couvre nuque de mailles, cette dernière étant le casque caractéristique des cavaleries de l’Europe de l’Est et d’Asie. Il s’agissait d’une cavalerie lourde dans le vrai sens du terme, mais dont l’équipement était plus léger et plus vulnérable face à la chevalerie croisée bardée de fer qui attaquait toujours en rangs serrés avec une telle puissance que rien ne pouvait résister à sa force de frappe.

            Les Ottomans ne disposaient pas leur infanterie en schiltron comme les Ecossais, leur troupes n’étaient pas équipées du goedendag flamand ni du longbow anglais. Ils ne combattaient pas à l’abri des forêts et des montagnes comme les Suisses et les Roumains et n’étaient pas protégés par le tábor comme les Hussites à partir du 1420. Leur système défensif face aux évolutions de la cavalerie lourde était plus complexe en combinant plusieurs tactiques : les archers à cheval (les akîndjis), les archers à pied (les azaps), les fantassins d’élite munis de la longue pique acérée, de la massue de combat et du cimeterre (les janissaires) et le champ de pieux.

            A Nicopolis, Bayezid avait formé son dispositif de bataille sur un plateau dont les pentes descendaient lentement vers la plaine du Danube et la ville de Nicopolis. Il avait choisi les hauteurs pour dominer les troupes adverses et masquer les siennes en les échelonnant en profondeur87. Toute la longueur du front de combat fut couverte par un champ dense de pieux dont les pointes étaient plantées dans la direction de l’ennemi88. Derrière cet obstacle

infranchissable pour la cavalerie, il plaça plusieurs lignes d’archers à pied soutenues à l’arrière par le corps de janissaires, infanterie d’élite dévouée corps et âme au sultan qui n’avait jamais le droit de reculer sur le champ de bataille89. Elle formait un mur de piques protégé par des grands boucliers enfoncés dans la terre. Le dernier échelon de

combat était formé par les spahis d’Anatolie et de Roumélie sous le commandement personnel du sultan. Nous ne connaissons pas la position exacte de la réserve constituée par la cavalerie serbe de Lazarević : elle aurait du être placée légèrement en arrière sur le flanc gauche du dispositif ottoman.

            Il nous reste à mentionner les akîndjis qui jouèrent, paraît-il, un rôle important pendant la bataille. Leurs détachements formaient un rideau compact devant le front de l’armée qui masquait complètement le champ de pieux aux regards des forces chrétiennes. Les akîndjis devaient servir aussi d’appât afin d’attirer sur le plateau les lourdes escadrons de la cavalerie croisée.                

             Le matin de 10 novembre 1444,  après le déploiement des forces ennemies, Murâd II ordonna à ses troupes de rejoindre leurs positions de combat. Durant trois heures l’armée turque déploya ses escadrons sur les hauteurs qui dominaient la ville de Varna. Tous les mouvements furent exécutés dans un ordre parfait sous les regards attentifs de l’adversaire90. Le sultan choisit son poste de commandement au centre de son dispositif entre deux mamelons appelés

Murâd-Tepè et Sandjac-Tèpe, et garda avec lui les janissaires et la cavalerie kapïkulu (la garde impériale). Le carré des janissaires était protégé par de grands boucliers de fer qu’on enfonçait dans la terre, par des chameaux91 dont

l’odeur effrayait les chevaux et par plusieurs lignes de pieux plantés comme à Nicopolis pour faire échouer les charges menées par la cavalerie cuirassée des Hongrois et des Polonais. Sur un des mamelons fut déployée la grande bannière de l’empire, signe que Murâd II se trouvait au milieu de l’armée, tandis que sur l’autre, empalé dans une pique, fut exposé l’exemplaire turc du traité de Seghedin92. Le flanc droit était occupé par la cavalerie ruméliote de Davud Pacha,

tandis que la couverture du flanc gauche était assurée par la cavalerie anatolienne sous les ordres du beylerbey Karadja Pacha. Plus loin encore, sur la route qui menait au village de Goliama Franga, le sultan avait déployé les akîndjis soutenus par les azaps et les eshkîndjis afin de concentrer son effort sur la droite chrétienne. Les mouvements de ce dernier corps de l’armée furent masqués par les hauteurs et par le terrain boisé de la région. 

            Querelles et discussions contradictoires au sein du commandement chrétien avant la bataille : Ce fut dans la soirée du 24 septembre 139693 ou le lendemain avant l’aube94 que les chefs de l’armée alliée s’étaient réuni

pour préparer le plan de combat. Selon Schiltberger témoin oculaire des événements après le retour de sa mission de reconnaissance, le prince de Valachie proposa au roi Sigismond de mener la première attaque contre les lignes ottomanes, ce que le monarque hongrois accepta avec empressement95. Il nous semble que la demande faite par

Mircea l’Ancien concordait d’ailleurs avec la tactique envisagée par le commandant des forces chrétiennes, connaisseur lui aussi des évolutions de l’armée turque. Cependant le voïvode valaque était le seul parmi les chefs de la croisade qui avait déjà vaincu l’ennemi en rase campagne en remportant les batailles de Karînovasi pendant l’hiver de 1393-1394 (aujourd’hui Karnobat en Bulgarie)96 et de Rovine (le 10 octobre 1394)97.

            Le 25 septembre avant l’aube, Sigismond se présenta au camp de la chevalerie française pour convaincre ses alliés d’accepter le plan qu’il avait envisagé à la veille en compagnie du prince de Valachie, du voïvode de Transylvanie et des autres capitaines du contingent hongrois. La scène nous fut décrite dans la chronique du Religieux de Saint-Denys : « Le lendemain, avant le lever du soleil, le roi de Hongrie se rendit seul à toute bride dans le camp des Français, les informa de cette nouvelle98, et les supplia encore une fois de placer à l’avant-garde les quarante mille

hommes d’infanterie qu’il avait amenés avec lui. Les plus sages appuyaient cette proposition. Mais le connétable et le maréchal repoussèrent leur avis avec plus d’acharnement, et s’emportèrent jusqu’à leur dire d’un ton insultant : « Puisque de vaillants hommes que vous étiez, vous êtes devenus temporisateurs, laissez aux plus jeunes le soin de combattre. Vos paroles sentent la peur et la lâcheté ». Le roi, déplorant cette obstination, se retira pour ranger son armée en bataille. Il pressentait bien qu’une entreprise, commencée la veille sous d’injustes et de funestes auspices, n’aurait qu’une mauvaise fin »99. Schiltberger affirme en échange que la proposition de la première attaque concernait

plutôt le prince de Valachie que « les quarante mille hommes d’infanterie », évaluation sans doute fortement exagérée. Quant à la réplique du commandement français, elle fut donnée par Jean de Nevers qui avait répondu qu’en tenant compte du fait qu’il avait amené de loin une armée de six mille hommes avec des grosses dépenses, c’était à son honneur de mener la première charge contre les forces ennemies100.   

            Aussi importante nous semble la relation postérieure appartenant au moine allemand Johann Trittheim présente dans son ouvrage Annales Hirsaugienses. Même s’il reproduit la version de Schiltberger, il ajoute certains détails non dénués d’intérêt101 : « Cumque inter principes oriretur contentio, qui eorum belli cocteris praeberet ducatum,

Sigismundi sententia fuit preficiendum aliquem ex iliis qui et mores consuetudinesque novissent hostium et antea cum iis dimicassent. Et propterea constituit  belli ducem Walachiae principem, virum beliicosum, industrium et fortem, qui saepius cum Turcis dimicans gloriose triumpharet.

      Joannes igitur Burgundiae princeps nimium indignatus, quod sibi hunc honorem videret praeruptum, quem se multitudine exercitus sui et longo itinere simul et multis impensiis jure promeruisse putabat, contra voluntatem regis Sigismundi et omnium qui aderat principum cupiens sibi usurpare honorem, cum sex millibus armatorum quos adduxerat, ante omnes in bellum contra Turcas prorupit et nimis infeliciter dimicavit, ipse namque cum suorum pluribus in Turciam captivus abducitur, caeteri paene omnes quos adduxerat, ab hostibus trucidantur »102.

            La chronique de Froissart nous décrit, en échange, les divergences et les dissensions qui se manifestèrent au sein du commandement français à la veille de la bataille, car certains chefs comme le seigneur de Coucy, le maréchal Boucicaut ou l’amiral Jean de Vienne se rangent-ils à l’avis du roi Sigismond103. Cette querelle fut reconstituée d’ailleurs par Jean Delaville le Roulx dans son ouvrage concernant l’expédition de 1396104.

            Le Livre des Faits… nous offre une autre version tout à fait erronée, selon laquelle la chevalerie française accepta sans contestation le plan de Sigismond et qu’elle se rangea pour la bataille d’après l’ordonnance proposée par le monarque hongrois : « Et est assavoir sus ce pas cy que, sauve la grace des diseurs qui ont dit et rapporté du fait de la bataille que noz gens y fuyrent et alerent comme bestes sans ordonnance, puis .X., puis .XII., puis.XX., et que par ce furent occis par troppiaulx au feur que ilz venoient, que ce n’est mie voir. Car, si comme ont rapporté à moy, qui après leurs relacions l’ay escript, des plus nottables en vaillance et foy chevaliers qui y fussent, et qui sont dignes de croire, sans faille le conte de Nevers et tous les seigneurs et barons françois, avec tous les Françoiz que ilz avoient menez, arriverent devers le roy tout a temps pour eulx mettre en tres belle ordonnance, laquelle chose ilz firent si bien et si bel que a tel cas appartient ; et la baniere de Nostre Dame, que les François ont accoustumé de porter en bataille, bailla le conte de Nevers a porter a messire Jehan de Viennne, amiral de France, pour ce que il estoit le plus vaillant d’entr’eulx et que plus avoit veu ; et fu mis ou milieu d’entr’eulx, si que il devoit estre. Et de toutes choses tres bien s’abillerent, si comme faire on doit en tel cas »105. A la suite du récit on se rend compte que  

Le Livre des Faits… constitue une des sources de la campagne qui essaye de jeter la responsabilité de la défaite sur l’armée hongroise de Sigismond106.           

            Dans la nuit de 9 au 10 novembre 1444, le commandement chrétien rassemblé dans la tente royale prépara le plan de bataille. Le compte-rendu des discussions est relaté principalement par Callimachus, certains passages ayant été compilés ultérieurement par Bonfinius107. Selon Callimachus : « Iuliano (Julien Cesarini), muniri castra intra currus

placebat, dispositis circum machinis, tormentisque, quorum aut fragor terreret, aut impetus arceret hostem, si munitionibus insultare voluisset. Nihil prius in aperto aggrendiendum, quam praecognitae praetentataeque esset hostium vires : verisimile videri, maritimas copias, quarum nullus iam usus in classe esset, secuturas a tergo Turcos, daturasque operam, ut aut coniungerent se suis, aut distraherent hostem, ex parte altera lacessendo. In eoque, omne momentum rationemque vincendi, reponebat. Quam sententiam, Franco Banus (Franko Tallóczi), Agriensisque episcopus (l’évêque d’Eger), et plerique alli ex Hungaris et Polonis sequebantur ; rege nom tam probante, quam non reprehendente dimicationis moram : quum lenito interim dolore, quo forte eo die grauius quam unquam alias premebatur, speraret fore, ut suis integer adesse posset »108.

  Lorsque Hunyadi prit la parole en tant que chef de l’armée, il montra les défaillances du plan présenté par Cesarini : « In celeritate transigendae rei, salutem consistere : agendo, audendoque, id genus hostium terreri, non artibus. Quid futurum, si clausos munitionibus, Turci circumstetissent, neque pugnandi copiam facerent, quum tolerandae illic obsidioni, nihil omnino foret praeparatum ? Nam quod de naualibus copiis diceretur, ridiculum omnino esse. Quo enim gentium visum, auditumue aliquando, mediterranea bella, classiariis peditibus geri, quorum non alius usus in terra esse posset, quam equitum in mari. Quibusque suas artes, suamque esse disciplinam ; eaque in re valere quosque plurimum, ad quam studium exercitationemque adhibuissent. Quod si etiam, contra institutum, et certum suum munus, de classe descenderent : praeter quam quod vix possent, nisi per longum tempus, tam longum terrae spatium pedibus emetiri ; ad terestre certamen, contra equites, in peditatu, codemque naualibus armis instructo paruum omnino, aut potius nullum usum fore. Atque ideo, et serum, et vanum esse, quidquid e classe subsidii speraretur. In qua, si quid momenti esse posset terrestribus pugnis committendis, totum impensum in id oportuisse, ut postquam hostis in Europam transfretaret, saltem circa litorra retinerentur, dum rex eo peruenisset.Non quam multi ex diuerso essent, referre ; sed quo animo et audacia. Quantumlibet innumerabiles, in proelium nihil aliud allaturos, quam qui victi essent, conscientiam, et formidinem. Non assuefaciendos milites, tuendis se vallo, et curribus, quae dissidentium armis praesidia sint, quorumque ut nullus usus euniat, in primis adeo sit expetendum : tunc, quando integrum sit, aut ui atque armis hostem inuadere, aut imbellis multitudinis more, septis, ac munitionibus se includere. Flagitiosissimum fore, viros fortes, plus in curribus et vallo, quam in armis ad se tuendum praesidii positum credidisse »109.

        Le discours de Hunyadi dont Ferdinand Lot met en doute l’authenticité110 fut approuvé par le roi et par les autres

membres du commandement chrétien. On laissa au voïvode de Transylvanie, de loin le plus expérimenté dans les questions militaires, la tâche d’organiser pour le lendemain le dispositif de combat. Comme tous les récits de bataille laissés par divers chroniqueurs à travers les siècles, celui de Callimachus représente un témoignage important concernant la pensée militaire qui existait dans l’Europe de l’Est au XVe siècle. Pour Hunyadi la bataille hussite qui

eut beaucoup de réussite contre les troupes des féodaux en Bohême entre 1419 et 1434 ne pouvait pas être appliquée avec la même efficacité contre une armée nombreuse et manœuvrière comme celle des Ottomans. A Ialomiţa (le 2 septembre 1442)111, les chariots constituèrent un complément du dispositif de bataille qui protégea les flancs et servit

ensuite d’arme de contre-attaque tandis que le gros de l’effort fut mené par les unités de cavalerie et d’infanterie. Adversaire des positions statiques et de la défensive prolongée, il opta à Varna pour un dispositif ouvert qui aurait permis à la cavalerie lourde et légère d’exploiter la moindre faille du front ennemi afin de mener la charge décisive tandis que les chariots, l’artillerie et l’infanterie devaient couvrir les arrières et le flanc droit qu’il jugea sensible à une attaque ottomane. 

        Les charges de la chevalerie française à Nicopolis et de la garde du roi Vladislav Jagellon à Varna, cause principale de la défaite chrétienne : Le chef du contingent de la chevalerie française à la bataille de Nicopolis était le jeune comte Jean de Nevers âgé de 24-25 ans, fils du Duc de Bourgogne Philippe le Hardi. Grâce à l’influence de son père auprès du roi de France Charles VI, il avait obtenu sans grande difficulté le commandement de l’expédition112. Quant au roi Vladislav Ier Jagellon il ne devait dépasser l’âge de vingt ans, lorsqu’il perdit la vie sur les sables de Varna113.

        Ces deux personnages furent les principaux responsables de la défaite des armées croisées dans les deux batailles que nous sommes en train d’analyser. Mal entourés par des gens de même âge, assoiffés de gloire et d’exploits héroïques sur le champ de combat ils n’écoutèrent pas les conseils donnés par des capitaines plus expérimentés qu’eux dans l’art militaire qui réclamaient la sagesse et la prudence.

        Le matin du 25 septembre 1396 environ 700 chevaliers français et bourguignons divisés en deux corps de bataille114 s’élancent dans les cris de Vive saint Denis, Vive saint Georges à la charge du plateau occupé par les

forces ottomanes de Bayazid. A la vue des escadrons bardés de fer qui avancent, les akîndjis attendent le moment propice pour esquiver le choc et découvrir le champ de pieux qu’ils avaient préparé pour contrer cette menace. Lorsque les chrétiens s’approchent à la distance convenue les azaps ouvre le tir en lançant plusieurs nuées de flèches, tandis que les akîndjis exécutent dans un ordre parfait la manœuvre de retraite prévue, en se repliant par les deux flancs derrière le dispositif défensif formé par les azaps et les janissaires115. A la vue des lignes de pieux, la chevalerie française freine

son élan. Certains combattants réussissent à cabrer au dernier moment leurs destriers, tandis que d’autres s’effondrent par terre renversés par les chevaux blessées à mort. La grêle de traits disperse et désorganise la charge, les gens d’armes  hésitent à avancer davantage. Une partie des chevaliers descend des montures pour attaquer à pied, certains s’efforcent à franchir l’obstacle non sans essuyer des nouvelles pertes116.

        Nous ne disposons que des sources françaises pour décrire la suite des combats qui se déroulèrent sur le plateau entre l’armée ottomane au grand complet et la poignée des croisés qui réussit à atteindre et à mettre en déroute l’infanterie légère des azaps. En étudiant attentivement les récits, nous ne pouvons que nous rallier aux propos de Delbrück, Kling, Oman et Lot, selon lesquels la tentative de percée des chevaliers échoua par la suite, devant la résistance inébranlable des janissaires. Ce fut le moment où les akîndjis, et l’infanterie d’élite du sultan encerclèrent les chrétiens isolés au milieu des lignes turques. Comme nous l’indiquent Froissart, le Religieux de Saint-Denys, ou le biographe de Boucicaut, entourés de toutes parts par les Turcs, les Français et les Bourguignons combattirent avec une bravoure légendaire à l’instar de l’amiral Jean de Vienne qui releva à six reprises l’étendard de la Vierge renversé par terre jusqu’à ce qu’il succomba sous les coups de l’adversaire en serrant dans ses mains la bannière mutilée117.

        Selon Froissart à la vue de la chevalerie française lancée à la charge, le roi Sigismond aurait déclaré au Grand Maître des Hospitaliers de Rhodes qui se trouvait à ses côtés : « Nous perdrons huy la journee par le grant orgueil et beubant de ces François ; et, se ils m’euissent creu, nous avions gens a plenté pour combatre nos ennemis »118.

        Il était vrai que dans cette bataille l’affaire fut mal engagée dès le début. Un de meilleurs contingents de l’armée chrétienne avait chargé imprudemment les lignes turques : isolé et encerclé  il fut taillé en pièces par les forces ottomanes. Le deuxième échelon de combat du dispositif allié comprenant les troupes hongroises, polonaises et tchèques sous les ordres de Sigismond, renforcées par les Allemands et les Hospitaliers, chargea à son tour pour percer jusqu’à la chevalerie française en essayant à la sauver du désastre. Il faut noter cependant les propos des certains historiens occidentaux selon lesquels, le prince de Valachie et le voïvode de Transylvanie ayant sentis que la journée était déjà compromise, replièrent leurs contingents de la bataille afin d’éviter la débâcle qui menaçait le camp allié et le massacre inutile de leurs hommes119.

        Bayazid fit avancer les spahis d’Anatolie et de Roumélie pour contrer la menace. Il disposait encore des azaps, des akîndjis et des janissaires qui réformèrent leur dispositif de combat après l’anéantissement de la première attaque ennemie. Il était évident que les chrétiens n’avaient aucune chance de l’emporter devant un adversaire toujours supérieur en nombre, discipliné avec un moral élevé. Lorsque la mêlée entre les Ottomans et les troupes chrétiennes devint générale sur tout le front de combat, la cavalerie serbe de Lazarević jusqu’alors tenue en réserve, chargea à son tour afin de porter le coup de grâce aux forces croisées qui sous le choc et la surprise de l’attaque commencèrent à se replier en déroute vers les rives du Danube.

        Si à Nicopolis la charge fatale se déroula au début de la bataille, à Varna, le 10 novembre 1444 le roi Vladislav Jagellon changea une victoire déjà acquise dans une défaite qui se montra par ses conséquences, décisive pour la chrétienté orientale. Vers le début de l’après-midi, après l’anéantissement et la mise en déroute des flancs du dispositif ottoman, la partie était pratiquement gagnée pour l’armée commandée par Jean Hunyadi. Mais cette sensation de victoire qui poussait déjà dans les âmes de certains soldats croisés qui croyaient vraiment avoir accompli l’impossible fut de courte durée car le hasard, ce dieu maître du champ de bataille, en décida autrement.                                                        

        Pendant que les Hongrois et les Roumains de Transylvanie excités par le sang et la tuerie semaient la mort sur l’aile gauche parmi les Ruméliotes en fuite, Vladislav décida à son tour de mener une charge décisive vers la position du sultan. Or, probablement selon le plan de Hunyadi, les escadrons du roi devaient rester encore immobiles pour fixer la garde de Murâd et l’empêcher d’intervenir dans la bataille. Une fois la droite ottomane anéantie, la totalité des forces chrétiennes pouvaient converger vers le centre turc pour engager dans un combat décisif ce dernier corps de l’armée ennemie120. Nous ne savons pas avec certitude qui poussa le jeune souverain à prendre une telle décision hasardée. Il

existe plusieurs variantes concernant le mobile de son acte. Est-ce la fougue et l’ardeur qui caractérisaient son tempérament à pareil âge ? Ou le désir d’accomplir à son tour des prouesses qui auraient auréolé davantage une image déjà légendaire au sein de la chrétienté121 ?

            A ce moment de la bataille il était vraisemblablement conscient du fait que l’armée qu’il avait sous ses ordres venait de remporter une victoire historique contre l’ennemi ottoman. Il est très intéressant de pénétrer à l’intérieur de son imaginaire de comprendre le jugement qu’il pouvait avoir sur l’évolution du combat. Comment pouvait-il apprécier le nombre et la qualité des troupes qui entouraient encore la position du sultan dans la fumée, la poussière et le vacarme qui couvrait le champ de combat ? Savait-il que Murâd II était défendu par environ 5.000 janissaires et par les escadrons kapïkulu ? Avec à peine 500 chevaliers que comprenait sa garde personnelle, Vladislav chargea le centre du dispositif ottoman. Groupés en rangs serrés, les lances pointées en avant, les chrétiens s’approchèrent dans un galop fou des premières lignes ennemies qui déclenchèrent une pluie de flèches dense et meurtrière. Lorsqu’ils furent obligés de traverser le champ de pieux, plusieurs chevaliers tombèrent de leurs montures éventrées, certains étant blessés à mort durant leur chute ou immobilisés à cause de la lourdeur de leurs armures. En suivant le roi qui se trouvait à sa tête, le reste de la troupe réussit à franchir malgré les pertes tous les obstacles pour tomber comme la foudre sur le premier échelon de janissaires qui ne pouvant pas résister au choc fut rompu et dispersé122.

        Les épées et les sabres furent sortis de leurs fourreaux et un corps à corps acharné commença avec les fantassins d’élite turcs. Ce fut dans la fureur du combat qu’il se rendirent compte du danger de mort qui les guettait étant donné le grand nombre d’adversaires que chacun d’eux devaient affronter. Etienne Báthory avec son escadron suivit le détachement du roi pour le sortir du piège mais ce fut trop tard car la masse des fanatiques janissaires entoura Vladislav et ses hommes qui tombaient à présent les uns après autres en parant et en donnant des coups jusqu’au dernier souffle. A un certain moment, dans la mêlée, le souverain chrétien se trouva seul séparé de ses gardes. Grâce à l’armure qu’il portait, il attira l’attention des ennemis. Quelqu’un parmi les janissaires jeta habilement une hache aux pieds du destrier royal qui trébucha et ayant les tendons blessés renversa par terre son cavalier. Immobilisé, le roi ne put se relever pour affronter son adversaire. D’un coup de sabre celui-ci lui coupa la tête et la mit au bout d’une pique123.

        La mort tragique de Vladislav et de ses compagnons dont très peu réussirent à s’échapper de l’étau ennemi représenta le tournant de la bataille et le commencement de la débâcle chrétienne124. La tête royale avec ses longues

boucles noires fut reconnue par les Ottomans qui la promenèrent parmi leurs rangs. Le sultan fit rassembler les fuyards et avec les restes de ses troupes dont le moral était toujours élevé se prépara à contre-attaquer l’armée croisée. Pendant la charge menée par le roi, Hunyadi se trouvait toujours sur le flanc gauche. Lorsqu’il se rendit compte de ce qui se passait, il été déjà trop tard pour sauver la vie de son souverain. Il se déplaça vers le centre où la panique gagna vite les hommes qui criaient à la trahison.  Il aurait jeté un regard vers la tête du roi enfoncée dans une pique derrière laquelle les janissaires avançaient lentement vers les lignes chrétiennes. Les nerfs des soldats alliés mis à rude épreuve durant toute la journée cédèrent aussi à la vue de ce spectacle macabre. On savait que la bataille était maintenant perdue et personne n’essaya d’encourager ses semblables pour arrêter la vague ennemie. L’apparition des débris de la cavalerie ruméliote et anatolienne qui poursuivaient et massacraient sans pitié les chrétiens sur le champ de bataille mit fin à toute tentative d’opposition de la part des troupes qui essayaient de poursuivre la lutte.

        En France et en Pologne on rejette la responsabilité de la défaite sur les troupes hongroises :  « Nychopoly, cité de payennie, / A ce temps la ou li sieges fut grans, / Fut delaissiez par orgueil et folie ; / Car les Hongres, qui furent sur les champs / Avec leur roy fuitis et recreans, / Leur roi meisme en mainent par puissance / San assembler. Ayons tuit souvenance / Des prisonniers qui tient Basach soubz lame, / Des mors aussi, pour garder no creance : / De chascun d’eulx ait Dieu mercy de l’ame ! »125.

        Tel était le récit dressé par les troubadours qui sillonnaient la France quelques années après la débâcle chrétienne de Nicopolis : l’image d’une chevalerie vaillante, abandonnée à son cruel sort par les alliés hongrois qui s’enfuirent du champ de bataille au lieu de combattre avec la même bravoure. Le biographe de Boucicaut évite lui aussi de raconter les querelles qui divisaient le camp de Français pour mettre en évidence leur discipline, et le fait qu’ils avaient accepté sans protestations la tactique envisagée par Sigismond. Les chevaliers du royaume attaquèrent ensemble avec les Hongrois et les autres contingents alliés, mais devant le champ de pieux sous la pluie de flèches ottomanes, les troupes hongroises lâchèrent pied pour prendre la fuite en laissant les combattants français affronter à eux seuls l’armée ennemie126.

        Toutes ces fausses accusations ont été corrigées au fil du temps par les spécialistes, car elles contredisent l’ensemble des sources que ce soit byzantines, polonaises, allemandes, hongroises et mêmes ottomanes127. On

ne peut accuser de la défaite seulement le contingent hongrois, il faut alors inclure les autres contingents alliés (les Hospitaliers, les Allemands, les Tchèques, les Polonais etc.) qui ne participèrent pas à la première attaque et qui restèrent auprès de Sigismond. Outre, nous disposons de nombreuses chartes de privilèges accordées par le monarque de Hongrie aux nobles chevaliers du royaume qui se distinguèrent à Nicopolis pendant la deuxième phase de la bataille, lorsqu’ils avaient chargé à leur tour pour sauver la cavalerie française encerclée sur le plateau128.

        Sacré à Rome en mai 1433 Empereur germanique, Sigismond de Luxembourg maria sa fille unique Elisabeth avec Albert V de Habsbourg duc de la Basse-Autriche (branche Albertine) qui lui succéda au pouvoir à partir de 1438, non seulement sur le trône impérial mais aussi en Hongrie, ouvrant ainsi la voie sur laquelle se fondèrent en partie les candidatures ultérieures des princes appartenant à cette maison prestigieuse129. La

disparition subite et prématurée d’Albert en octobre 1439 provoqua une crise dynastique sans précédent dans le royaume de saint Etienne car quelques mois plus tard, Elisabeth de Luxembourg mit au monde un garçon connu dans l’histoire sous le nom de Ladislas V le Posthume qui va régner en Hongrie entre 1452 et 1457.

        Cependant, le royaume aurait eu besoin d’un monarque capable de gouverner, en âge d’assumer les hautes responsabilités dont il serait investi parmi lesquelles notamment, la défense des frontières face au danger ottoman. Une partie de la noblesse (les Héderváry, les Tallóczi (de Talovac), les Marczali, l’évêque d’Eger Simion Rozgonyi, Jean Hunyadi etc.) soutint donc l’union avec la Pologne et le couronnement de Vladislav III Jagellon à la place du petit Ladislas. Après une guerre  civile qui se prolongea jusqu’en 1442, le roi polonais l’emporta finalement face aux partisans d’Elisabeth qui dut se réfugier avec son fils auprès de l’empereur Frédéric III de Habsbourg (1440-1493) en emmenant avec eux la couronne de saint Etienne en contravention avec toutes les lois fondamentales du royaume130.

        A partir de 1441 Vladislav Jagellon tint promesse et consacra ses efforts à la lutte contre les Turcs. Entouré par la noblesse qui l’avait amené au pouvoir dans ce nouveau pays, confronté à d’innombrables responsabilités politiques et militaires – il était d’ailleurs le fer de lance de la croisade anti-ottomane préparée par le pape Eugène IV – le roi dut négliger en partie les affaires polonaises131.

        En même temps, il faut souligner que les intérêts géopolitiques et diplomatiques de la  Pologne ne correspondaient pas à ceux du voisin hongrois. Les frontières de l’Etat n’étaient pas directement menacées par les Ottomans, tandis que les principaux ennemis demeuraient toujours l’Ordre teutonique agenouillé pourtant à la bataille de Grunwald (1410) et les seigneuries tatares nées de la désintégration de la Horde d’Or qui menaient souvent leurs expéditions dans les contrées lituaniennes et plus loin encore à l’intérieur du royaume non seulement pour des simples raisons de butin et pillage mais aussi pour contrecarrer l’expansion de la Pologne et de la Lituanie en direction de le mer Noire132.

        Pendant l’été de 1443 lors des préparatifs militaires en vue de la longue campagne, malgré les efforts du roi, le secours que lui apporta l’Etat polonais n’eut pas de caractère officiel et consista en détachements composés de volontaires133, chevaliers et mercenaires inclus. Même situation en 1444, « la Pologne déjà

mécontente de l’expédition, lui était décidément hostile, et cette hostilité devait finalement agir sur l’état d’esprit de la Hongrie »134. D’ailleurs la diète de Piotrków avait manifesté une certaine satisfaction, lorsque le roi lui

avait envoyé un exemplaire du traité de Szeged, dont les clauses était tellement favorables au camp chrétien135. Cette trêve de dix ans demandée par le sultan  allait amener la paix et le calme sur la frontière

danubienne et en Europe orientale, tandis que Vladislav Jagellon libéré des obligations concernant la guerre contre les Turcs aurait pu ensuite regagner la Pologne. Lorsque après la ratification du traité le monarque changea brusquement d’avis quelques jours plus tard (le 4 août) en déclenchant une nouvelle guerre, son geste dont on évite encore de lui faire porter la responsabilité entière, provoqua un mécontentement général à travers le royaume. « La Pologne, sentant la nécessité de la présence de son roi au pays alors que tant d’affaires attendaient son retour, se prononçât contre l’expédition turque »136.

        Cette atmosphère de malaise fut accentuée par la nouvelle du désastre de Varna et par la mort du monarque sur le champ de combat. Des rumeurs et des légendes étranges commencèrent d’ailleurs à circuler en Europe de Buda par Vienne ou les cités italiennes jusqu’à Dijon à la cour bourguignonne137. En Pologne le

désarroi fut à son comble car non seulement Vladislav Jagellon perdit sa vie dans la bataille mais aussi le chancelier et le vice-chancelier du royaume, ainsi que de nombreux chevaliers illustres qui avaient accompagné leur monarque jusqu’à Varna et qui avaient assuré sa garde pendant la journée du 10 novembre 1444. Le malheur fut raconté à sa manière dans les chroniques de l’époque en commençant par Historiae Polonicae de Dlugosz et De Rebus A Vladislao Polonorum Atque Hungarorum Rege Gestis, de Callimachus Buonacorsi pour en finir avec les études appartenant aux historiens du XIXe-XXe siècle comme Prochaska ou Halecki138. On

trouve un récit partiellement déformé de la campagne du 1444, dès l’analyse des préparatifs diplomatiques jusqu’aux questions militaires relatives à la bataille décisive de Varna. L’image mise en évidence est celle d’un jeune roi âgé d’à peine vingt ans, poussé à la croisade par le cardinal Cesarini l’homme du pape Eugène IV et par le parti de la noblesse hongroise favorable à la guerre contre les Turcs, dont Jean Hunyadi était la figure emblématique. A Szeged il n’y a pas eu de traité ratifié (donc, il n’y a pas eu de parjure !), le sujet de prédilection de Halecki, tandis qu’en ce qui concerne la bataille de Varna, la seule source fiable demeure le récit de Palatio qui prit part personnellement aux événements139. La défaite ne fut pas provoquée par la

charge de la chevalerie sous les ordres de Vladislav Jagellon, mais suite aux erreurs du commandement de Hunyadi et au comportement défaitiste des troupes hongroises et de leurs alliés. Il s’agit bien sûr de la version due à Prochaska dans son étude qui, malgré ses limites demeure encore un classique dans la matière, étant fondé sur une analyse poussée des sources dont on disposait au début du siècle140.

        Il est toujours difficile de comprendre non seulement au sein de l’historiographie polonaise mais aussi parmi les savants d’autres pays, comment un jeune roi arrivé de Pologne put réussir en seulement deux années et demi de règne sur le trône hongrois à s’entourer des meilleurs capitaines, à triompher d’une guerre civile, à mener victorieusement une expédition contre les Ottomans jusqu’aux cols des Balkans et à négocier une paix tellement avantageuse pour la Hongrie et la chrétienté orientale. Il est encore plus difficile d’expliquer comment il a pu commettre deux graves erreurs politiques et militaires en seulement quatre mois, dénoncer un traité qu’il avait signé de sa propre main quelques jours auparavant et perdre dans l’après-midi une bataille remportée au cours de la matinée, dont les conséquences politiques ont marqué d’une manière décisive le destin de l’Europe balkanique.

        Le problème de la retraite prématurée du contingent valaque aux batailles  de Nicopolis et de Varna : Personnalité politique insignifiante dans ce coin perdu de l’Europe Orientale soupçonné de trahison à Nicopolis, tel fut le portrait de Mircea dressé par certains historiens occidentaux ayant étudié l’expédition de 1396. C’était lui qui replia son contingent de la bataille au moment où Sigismond de Luxembourg était en train de préparer l’attaque contre le dispositif ottoman. Le manque des sources qui aurait pu renseigner davantage sur les mobiles d’un pareil acte, oblige les historiens à accuser Mircea de félonie bien avant le début des combats141.

        Une analyse critique qui réfute toutes ces accusations à été faite dès 1942 par Francisc Pall dans une étude qui reste encore une référence dans la matière mais qui à cause de la guerre en Europe demeura inconnue aux historiens occidentaux 142. A notre tour, même si nous prenons en compte leur point de vue, nous ne pouvons

voir dans la retraite présumée de Mircea qu’une sage décision puisque le prince de Valachie, considérant la bataille comme perdue, réservait l’avenir.

        Dès le début il faut savoir que depuis septembre-octobre 1395, il n’était plus le seul maître dans la principauté, ayant été renversé du pouvoir par un prétendent au trône qui régna à sa place jusqu’au début de l’année 1397. Il s’agissait de Vlad Ier, vraisemblablement un bâtard du prince Vladislav Ier Vlaicu (1364-1377)143, qui reçut le soutien des régions occidentales du pays (l’Oltenie, le Banat de Severin) mais aussi l’appui

ottoman.

        Pour la première fois dans l’histoire valaque, un prince était détrôné de la sorte, mais cette action contre Mircea était en vérité antihongroise et anticatholique. Bien avant l’installation de la puissance turque au Danube, le principal danger pour la principauté, venait de la part du royaume de Hongrie qui à maintes reprises avait essayé d’étendre ses conquêtes en direction du Bas Danube jusqu’au  littoral de la mer Noire, dont l’importance stratégique et commerciale étaient primordiales pour les pays de l’Europe Centrale et Orientale. La Valachie dut s’opposer à plusieurs reprises par les armes pour défendre ses frontières : 1330 contre Charles Robert d’Anjou (1308-1342), 1368 et 1377 contre Louis Ier d’Anjou (1342-1382)144.

        La politique confessionnelle de ce dernier, « qui avait fait de son mieux pour ramener sous l’autorité de l’Eglise romaine ses sujets de rite oriental, la dureté des moyens qu’il employa à cet effet, éloignèrent de l’Union avec Rome non seulement Byzance, mais aussi les peuples « schismatiques » qui partageaient l’enseignement et le rituel de l’Eglise orientale : Roumains, Bulgares, Serbes »145. En 1373, les peuples orthodoxes avait pris

d’ailleurs les armes contre la Hongrie et sa politique d’assimilation confessionnelle, lutte qui fut encouragée par le Patriarcat de Constantinople mais aussi par les Ottomans146.

        L’offensive du sultan Murâd Ier (1359-1389) et de son successeur Bayazid Ier vers la ligne du Danube,

l’écrasement de la Serbie à la première bataille de Kossovopolje (le 14-15 juin 1389), la conquête des principautés bulgares, unifièrent progressivement à partir du 1391 les liens entre la Hongrie, la Valachie et le Byzance147. Ayant vaincu le 10 octobre 1394 à Rovine les troupes ottomanes, Mircea signa le 7 mars 1395 à

Braşov (Kronstadt) en Transylvanie, un traité d’alliance politique et militaire avec la Hongrie. La politique autoritaire et centralisatrice du prince valaque conjuguée selon Octavian Iliescu avec la conclusion du traité, provoqua le soulèvement en Oltenie qui amena par la suite Vlad au pouvoir148.

        L’année 1395 fut jalonnée par plusieurs échecs militaires subis par Mircea et Sigismond en Valachie face aux partisans de Vlad qui avaient reçu l’aide ottomane149. A Nicopolis, l’allié de la Hongrie ne put amener

avec lui qu’un nombre limité de combattants, ceux qui lui restèrent fidèles jusqu’au bout pendant les moments difficiles de 1395-1396. Rapporté aux circonstances de la bataille livrée le 25 septembre, l’ordre de retraite donné par Mircea aurait épargné la vie de ses hommes qui au lieu de se faire massacrer inutilement pouvaient lui servir à reconquérir le trône valaque et à continuer le combat contre les Ottomans dans une autre conjoncture militaire, peut-être plus favorable.

        Ce qu’il a fait d’ailleurs, car en décembre 1396-janvier 1397 aidé par les troupes transylvaines du voïvode Stybor, il chassa du pouvoir Vlad150 pour continuer son règne jusqu’en 1418, année de sa mort. En 1403 à Silistra sur le Danube il battit encore une fois les armées turques151 pour demeurer ensuite le principal arbitre

dans les luttes pour la succession au trône de l’empire ottoman, conséquence de la défaite et de la capture de Bayazid Ier par Timur Lenk à la bataille de Tchïbukova (1402), luttes qui prirent fin en 1413 avec l’avènement au pouvoir du sultan Mehmed Ier (1413-1421)152. Dans la compilation des anciennes chroniques ottomanes,  

Historiae musulmanae Turcorum de monumentes ipsorum exscriptae, libri XVIII, Francfort, 1591, de Hans Lövenklau (Leunclavius), le prince de Valachie est caractérisé comme « princeps…inter christianos fortissimus et accerrimus », (col. 418). Un éloge qui venait de la part de ses adversaires.    

            Le 15-16 octobre 1444, lors de l’entrevue de Nicopolis le prince de Valachie Vlad Dracul, malgré ses réserves concernant le dénouement de l’expédition, envoya à l’aide des croisés un corps de 4.000 cavaliers commandé par son fils Mircea II. Selon Callimachus il conseilla en même temps à l’héritier au trône de quitter le futur champ de combat si le sort était défavorable aux chrétiens153 afin de protéger la vie de ses hommes.

        Le contingent valaque joua un rôle important pendant la première phase de la bataille du 10 novembre, lorsque sous le commandement personnel de Hunyadi il dut charger avec la garde royale et l’escadron d’Etienne Báthory, la cavalerie anatolienne, qui suite à une attaque en force avait désorganisé et mis en fuite l’aile droite du dispositif chrétien. Dans la mêlée Karadja Pacha fut tué avec plusieurs de ses officiers154 ce qui désorganisa complètement la

capacité combative dont les forces turques du flanc gauche firent preuve tout au long de cette première phase des combats. Beaucoup parmi eux furent poursuivis et massacrés jusqu’aux hauteurs tandis que les survivants prirent la fuite dans plusieurs directions, certains vers le nord-est155, ou vers la position occupée par le sultan. Certains

détachements de spahis eurent le courage de revenir à la charge mais furent définitivement dispersés et battus. Environ trois mille cavaliers anatoliens gisaient morts ou blessés sur le champ de bataille.

        Tandis que Hunyadi envoyait le roi et Tallóczi reprendre leur place au centre et sur le flanc droit et essayait de réorganiser les lignes de bataille dans ce secteur du front, les Valaques continuèrent leur poursuite vers les positions ottomanes. Ils débouchèrent sur les arrières du dispositif turc et commencèrent à piller le camp ennemi défendu par une poignée de troupes auxiliaires. Dlugosz influencé vraisemblablement par le récit de Palatio nous dit que les Valaques tuaient davantage de chameaux que de soldats ennemis156. Comment Palatio qui se trouvait à l’autre bout du champ

de bataille pouvait observer l’évolution de la cavalerie valaque ? Plus objective nous semble l’information laissée par Hans Magest selon laquelle Murâd II, voyant la fureur avec laquelle les Valaques combattirent les Anatoliens ainsi que leur percée vers son campement, aurait demandé à Mircea II de se retirer du combat, en le menaçant, si le jeune prince continuait à se battre, de tuer ses deux frères otages chez les Turcs157. Après avoir pillé le trésor et les richesses du sultan, les Valaques retournèrent dans le camp allié afin de reprendre leur place à l’arrière du dispositif158.

        Ils jouèrent aussi un rôle important, lors de la débâcle chrétienne après la charge de la garde royale menée par Vladislav Jagellon. Chalcocondylas et Bonfinius nous disent que les Valaques protégèrent la retraite de Hunyadi et des survivants de l’armée croisée159.  

        La supériorité des armées ottomanes par rapport à leurs adversaires européens : Les historiens et les écrivains militaires ayant étudié la bataille de Nicopolis avaient d’ailleurs conclu que la défaite des troupes chrétiennes relevait aussi de l’esprit combatif et de la discipline rigoureuse qui régnait au sein des forces turques. Selon Aziz Suryal Atiya : « The victory was won by the party that possessed an unflinching unity of purpose, a strict and even ruthless discipline, prudent tactics and wise leadership »160. Hans Delbrück  avait souligné à son tour : « The excellent

coordination on the Turkish side and the ingenious leadership, both tactical and strategic, would be completely sufficient to explain their victory, in view of the complete lack of leadership on the part of the Christians….Because of the steadfastness of the janissaires without support from the knights and because of the offensive of the Turkish horsemen, this victory, in its skill and power, was even more brillant than the victories of the English at Crécy and Agincourt »161.Quant à Jean Delaville le Roulx, il nous offre une intéressante description de l’armée ottomane à cette

époque : « L’armée de Bajazet était loin de ressembler à celle des croisés. Excepté les Serbes qui en faisaient partie et dont le nombre était peu considérable, elle consistait exclusivement en soldats musulmans, qu’enflammait le fanatisme religieux, et que des guerres continuelles en Asie et en Europe, toujours heureuses, avaient singulièrement aguerris. Les progrès incessants de la puissance ottomane avaient été pour elle une école excellente. Tant qu’il pouvait porter les armes, le soldat turc restait à l’armée. Pendant sa vie, sa condition était privilégiée ; après sa mort, Mahomet lui promettait les félicités de son paradis, félicités d’autant plus complètes que les souffrances endurées pour le service du prophète avaient été plus grandes. On pouvait demander beaucoup à des hommes que soutenait une pareille foi.

        L’organisation de l’armée musulmane développait encore ces qualités, et en tirait un merveilleux parti. Elle comprenait en effet des corps permanents de cavalerie et d’infanterie, les spahis et les janissaires, et cette circonstance contribua beaucoup pendant deux siècles à assurer la supériorité de la Porte sur les armées européennes »162.

        Murâd II n’était pas un chef de guerre de la taille de Jean Hunyadi. Dans les moments difficiles de son règne, le sultan fit preuve en échange d’une détermination sans faille tout en montrant ses qualités d’organisateur et meneur d’hommes. Ce fut le cas de la « longue campagne » (1443-1444),  mais aussi pendant l’expédition de Varna. Il ressembla ses troupes en Anatolie, profita de la tempête qui ravagea le Bosphore pour traverser le détroit sous le nez de la flotte chrétienne. Le 10 novembre 1444 il était décidé à jouer le sort de la Roumélie dans une seule bataille qu’il finit par emporter.           

        Il eut pourtant ce jour-là un moment de faiblesse lorsque la défaite subie par les cavaleries anatolienne et ruméliote sur les deux flancs préfigurait au début de l’après-midi une éclatante victoire de l’armée adverse. Le bey Tati-Karadja l’encouragea en lui disant que s’il avait l’intention de quitter le champ de combat, l’ennemi aurait la route libre jusqu’à Andrinople et que la bataille pouvait être encore gagnée avec l’aide d’Allah. Puis le bey chevaucha en direction des fuyards ruméliotes en essayant de les ramener à l’avant. La grande bannière de l’empire continua de flotter sur la colline et le roulement des tambours attestait encore la présence de Murâd au milieu de ses hommes. En agitant au-dessus de sa tête le traité de Szeged, le sultan parcourut les rangs de janissaires et de kapïkulu pour leur montrer la preuve de la trahison chrétienne et les encourager ainsi à résister jusqu’au dernier homme. L’excitation guerrière gagna à nouveau les cœurs de ses hommes décidés à mourir pour lui163. Au même moment dans l’autre camp, le roi

Vladislav Jagellon entouré de sa garde se préparait à mener la charge de cavalerie dont l’échec fit basculer la victoire du côté ottoman. Quatre ans plus tard, lors de la deuxième bataille de Kossovo, après des combats qui avaient durées trois jours successifs (le 17-19 octobre 1448) ce fut toujours la détermination montrée par Murâd II qui eut gain de cause face à la meilleure armée que l’Europe chrétienne réussit à ressembler pour affronter la puissance turque. 

                                                          xxx 

        A la fin de mars 1445, quelques navires appartenant à la flotte croisée qui se trouvait toujours à Constantinople, levèrent l’ancre pour enquêter sur le sort de Vladislav Jagellon dans les villes portuaires de la mer Noire. Les péripéties du voyage à travers les colonies génoises de Trapezunt et les côtes ensablées de la Dobroudja nous furent relatés par Walerand de Wavrin, le neveu de Jehan de Wavrin164.

        De Chilia (Licostomo), le chevalier bourguignon envoya à Buda son confrère d’armes espagnol Pierre Vasque de Saavedra, son secrétaire Robert Lobain et plusieurs chevaliers hongrois, tombés prisonniers chez les Turcs à Varna et rachetés par les chrétiens. Le but de leur mission était d’inciter Jean Hunyadi et son armée à reprendre l’offensive contre les Ottomans, cette fois-ci secondé de près par une flottille de 7-8 galères bourguignonnes et papales165.      

        Au début de mai, les messagers arrivèrent dans la capitale hongroise. Le voïvode de Transylvanie accepta la proposition de Wavrin et donna rendez-vous aux navires croisés à Nicopolis au mois d’août, date à laquelle il pouvait compter aussi sur une armée de 8 à 10.000 hommes. Il demanda à Pierre Vasque de s’arrêter en Valachie et d’inviter Vlad Dracul de se joindre avec ses troupes à l’expédition. La concentration de la flotte s’effectua dans la première moitié d’août à Brăila, au bord du Danube. Il s’agissait de cinq galères bourguignonnes sous les ordres de Wavrin, secondé par Jacques de Thoisy, Gauvin Quieret et par Regnauld de Confide166 et de trois galères papales commandées

par le cardinal François Condulmer le neveu du pape Eugène IV. Déjà vers la fin de juillet le voïvode de Valachie était prêt lui aussi de participer à la campagne avec 5-6.000 cavaliers167.

        A Brăila arriva aussi la nouvelle concernant le retard de l’armée hongroise qui ne pouvait marcher sur Nicopolis avant le 8 septembre : « Et si vint illec aussi, en ce tempore, ung messagier de Hongrye, qui leur noncha que le vaivode amassoit le plus de gens d’armes qu’il povoit, mais il ne seroit pas devant Nycopoly qu’il ne feust la Nostre Dame en septembre. Et, pour ce, nos seigneurs, avec le filz de la Vallaquye, conclurrent d’aller assaillir les villes et forteresses qu’ilz trouveroient, depuis là où ilz estoient jusques à Nicopoly : c’est à scavoir la ville de Triest (Silistra, Dîrstor), Tour Turcain (Turtucaia, Toutrakan), Georgye (Giurgiu) et Rossico (Rusciuk), et que le seigneur de la Vallaquye yroit par terre, costoiant la riviere et les gallees, atout sa puissance, pour leur donner secours et vittailles »168.

        Les opérations des forces chrétiennes furent dirigées cette fois-ci dans la direction opposée à l’itinéraire suivi presque une année auparavant par l’armée de Varna. Aux environs de 16 août 1445, la flotte occidentale secondée par les Valaques passa devant la forteresse de Silistra située sur le rivage bulgare du Danube. Comme elle disposait d’une nombreuse garnison qui se préparait à riposter en déclenchant un tir d’artillerie sur les navires, les croisés décidèrent d’abandonner le siège pour se diriger ensuite sur Turtucaia moins défendue que Silistra. Après deux jours de combat, le 29 août, les Valaques et les Bourguignons s’emparèrent de la forteresse et massacrèrent la petite garnison ottomane qui leur opposa une farouche résistance169.

        Le prochain objectif de la vengeance chrétienne fut le château de Giurgiu, bâti par Mircea l’Ancien sur une île au milieu du Danube. Wavrin nous raconte les péripéties du siège dans lequel des chariots de transport, trouvés à côté de la forteresse, furent utilisés par les croisés pour se rapprocher de l’enceinte. Après la chute de Giurgiu, l’expédition continua sa route en passant par Rusciuk, forteresse abandonnée et incendiée par les Ottomans170.

        Le 12 septembre, les croisés arrivèrent devant Nicopolis, lieu de rendez-vous avec les troupes de Jean Hunyadi : « Ladite ville de Nycopoly est longue et estroite, seant en montagne, à ung  fort chastel dessus ; et, à deux costez de la ville, y a deux grans pans de murs, en descendant dudit chastel jusques à la riviere. Lesquelz murs sont bien garnis de grosses tours rondes. Et n’y avoit que une grande pallissade de bois en la riviere, qui alloit de l’un pan de mur jusques à l’autre. Et, là, il y avoit VI gallees que galliottes, que les Turcqz avoient effonsees en l’eaue joignant la pallissade : si ne veoit-on que les pupes dehors. Et, en ceste nuitié que les gallees furent arrivees devant Nicopoly, le seigneur de la Vallaquye fist scavoir au cardinal et au seigneur de Wavrin que les nobles hongrois venoient à grant puissance, qui estoient à moins de deux journees prez de là »171.

        Le lendemain matin, le siège de la forteresse commença de plus belle sous les yeux de Wavrin et d’un vieillard noble valaque de quatre-vingts ans, « le gouverneur du filz de la Vallaquye », Mircea II, qui lui montra le lieu de la bataille de 1396 et lui raconta l’histoire de la défaite chrétienne : « Il y a maintenant L ans, ou environ, que le roy de Hongrye et le duc Jehan de Bourguoigne estoient à siege devant ceste ville de Nycopoly que veez là, et à moins de trois lieues d’ycy est le lieu où fut la battaille. Se vous poviés lever le chief, et venir à ceste fenestre, je vous moustreroie le lieu, et comme le siege estoit ». Et lors ledit seigneur de Wavrin, envollepé en une robe de nuit, se fist porter à la frenestrelle. Si luy dist le gouverneur : « Veez là où le roy de Hongrye et les Hongres se tenoient. Là estoit le connestable de France, et là se tenoit le duc Jehan », qui estoit contre une grosse tour ronde, laquele, comme il disoit, ledit duc Jehan avoit fait miner : sy estoit toute estagié pour y bouter le feu, le jour que nouvelles vindrent de la battaille. Disant, oultre que lors estoit serviteur au seigneur de Coucy, qui tousjours voullentiers retenoit vers lui les gentilz compaignons vallaques qui scavoient les aguez du pays de Turquye. Et prisoit ledit gouverneur grandement le seigneur de Coucy ; lequel, comme il lui dist, avoit, le jour devant la bataille, rué jus bien VIm Turcqz qui estoient venus en intencion de sourprendre les fourrageurs crestiens. Et, pour habregier, il

conta au seigneur de Wavrin toute la maniere de la bataille, et comment il fut prisonnier aux Turcqz, vendu esclave aus Genevois, où il avoit aprins le languaige qu’il parloit. Sy veoit et oioit voullentiers le seigneur de Wavrin ce que ledit gouverneur lui moustroit et disoit. Et, endementiers que le Vallaque parloit à luy, il entendy ceulz des gallees qui cryoient :  « Veez cy les Hongres quy viennent»172.

        Quelques heures plus tard, Wavrin reçut la visite de Jean Hunyadi « tout armé de plain harnas, à la mode de Hongrye ; avecques lui messire Pietre Vaast. Et pour ce que son harnois estoit large par dessoubz, il ne polt entrer en la chambrette dudit seigneur Wavrin »173. Blessé au bras durant le siège de Turtucaia, le chevalier bourguignon reçut « du vert gingembre, des dragiés, espices et de diverses manieres de drogueries »174 de la part de son hôte qui

lui donna lui-même à boire.              

    Le siège de Nicopolis dura environ une semaine sans que la forteresse fût prise. Le commandement allié était mal renseigné sur les forces ottomanes qui rodaient autour des fortifications. Hunyadi proposa de continuer l’expédition et de traverser le Danube dans un endroit plus tranquille. Le 28 septembre, les forces chrétiennes, poursuivies de l’autre côté du fleuve par la garnison turque de Nicopolis, arrivèrent à l’embouchure de la rivière de Jiu devant la forteresse de Rahova, détruite depuis 1396. Retranchés dans les ruines, les marins bourguignons couvrirent deux jours et deux nuits le passage des forces terrestres. Le voïvode de Transylvanie disposa les troupes en formation de combat mais les Turcs, en évitant le moindre engagement, se replièrent vers le sud dans l’espoir d’attirer l’ennemi vers l’inconnu, loin de ses bases175.

        C’était déjà le 1er octobre. L’hiver était proche et la flotte avant de faire demi-tour pour arriver dans les eaux de

la mer Noire risquait d’être bientôt bloquée par la glace qui commençait de couvrir le fleuve à cette période de l’année. On ne trouvait pas dans les parages un port sûr où elle pourrait séjourner jusqu’au printemps. Les provisions commencèrent aussi à manquer dans une région de frontière inhospitalière souvent infestée par les maraudeurs turcs. Ce furent quelques raisons parmi d’autres qui obligèrent Hunyadi à arrêter la poursuite des opérations : « Il me souvient comment, l’annee passee, à la battaille de Varne, nous perdismes nostre roy, avec grant plenté de seignourie et de peuple de Hongrye. Duquel royaulme, noblesse et peuple j’ay maintenant la charge : si ne les voeil pas mettre en hazart. Car, se j’estoye rué jus, le royaulme seroit perdu. Et est necessité de combattre les Turcqz soubtillement et malicieusement quy les voelt vaincre ; car ilz sont gens cauteleux »176.

        « Quant le cardinal et le seigneur de Wavrin oyrent teles nouvelles, ils furent bien esbahis, et demanderent au Vaivode de Hongrye qu’il lui sambloit de ce que ilz avoient à faire, et s’il n’y avoit point au dessus de la riviere quelque bonne ville où ilz, et leurs gallees, peussent sceurement sejourner jusques au printemps. A quoy il leur respondy que nennil, et qu’il n’y avoit ville ne chastel où leurs gallees peussent estre saulvement que, quant la riviere seroit engellee, les Turcqz, à grant puissance, ne les venissent ardoir ; et que desja la Saint Remy estoit passee : si aprouchoit la saison que, coustumierement, la riviere se engelloit. Si les admonnestoit qu’ilz s’en retournassent le plutost qu’ilz pourroient ; car, comme il disoit, ce serroit bien venu s’ilz povoient estre hors d’ycelle riviere avant qu’elle se engellast ; car on en veoit dès maintenant l’aparence aux rives.

        Adont, lesdis cardinal et seigneur de Wavrin, quy ne scavoient mettre bonnement conseil en eulz, prindrent congié aux seigneurs de Hongrye et de Vallaquye, courouchiés et doullentz de ce qu’ilz n’avoient peu mieulx faire. Et, lors, le plutost qu’ilz peurent, pour la grant froidure, se tyrerent hors de la riviere de Dunoue. Si entrerent en la Mer Majour et s’en retournerent à Constantinoble, où ilz ariverent lendemain du jour de la Toussains, qu’on fait commemoration de toutes ames, en l’an mil quatre cens qurante et chincq. Ouquel lieu ilz furent honnourablement recheus par l’empereur de Constantinoble, quy leur fist grant chiere et reverence »177.

        C’est ainsi que prit fin, l’expédition de l’année 1445 qui rassembla encore une fois Français de Bourgogne, Italiens, Hongrois, Roumains de Transylvanie et de Valachie dans ce coin perdu des frontières danubiennes ou leurs ancêtres avait subi l’inoubliable défaite de 1396 et qui resta aussi vive dans les mémoires que la récente tragédie qui venait de se consommer une année à peine sur les sables de Varna. 
 

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 24 janvier, 2007 |3 Commentaires »

La Chevalerie par Pierre Dujols,

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L’histoire n’a vu dans la chevalerie qu’un ordre militaire destiné à livrer le bon combat. Elle n’a saisi que la forme extérieure, que le corps physique de l’institution. En réalité, la Chevalerie était une organisation très complexe basée sur le ternaire et comprenait le corps, l’âme et l’esprit.

L’esprit était constitué par un aréopage de hauts initiés, prêtres-philosophes héritiers de la Sagesse et de la Science égyptiennes des Mages, de Pythagore, de Platon et des Druides du Celtisme. Ils conservaient dans leur collège les traditions mystèriales de l’antiquité et imprimaient le mouvement à l’organisme par l’intermédiaire des troubadours et des trouvères. Ceux-ci, bardes, ménestrels, jongleurs, constituaient le corps médian qui servait de lien entre les deux extrêmes. Ils recevaient d’en haut la doctrine et la transmettaient en bas au moyen de poèmes et de chansons allégoriques, dont le sens intime échappait souvent à l’auditoire composé de la gent bardée de fer, matière rude, grossière, rempart du dogme, qui prenait à la lettre les belles histoires des poètes et y puisait les vertus et l’héroïsme indispensable à l’action séculière que devaient accomplir les guerriers de la Corporation.

Sous son aspect un, la Chevalerie était donc triple. Les Historiens n’en ont retenu que l’enveloppe encuirassée. Cette enveloppe avait nécessairement la couleur propre au milieu où elle se développait, c’est-à-dire était chrétienne. C’est une loi de nature. Mais le christianisme n’était pas alors ce qu’il est aujourd’hui et dans tous les cas n’exerçait encore qu’une action relative sur la société civile. Qu’on ne perde pas de vue qu’au XI° siècle l’Eglise éprouvait les plus grandes difficultés à contenir le brigandage des temps féodaux. L’Europe était un immense coupe-gorge . L’invasion des barbares avait profondément altéré les moeurs. L’autorité ecclésiastique imposait bien aux puissants barons La Trêve de Dieu, mais elle devait faire la part de ces lions déchaînés en leur abandonnant trois jours de la semaine pour leurs nobles rapines. La Masse n’était pas d’avantage pénétrée par le ferment théologique de Rome et conservait toujours les coutumes, les usages et les croyances du Paganisme.

Jésus-Christ ne faisait guère qu’un dieu de plus, supérieur sans doute aux dieux de l’Olympe qu’il avait vaincus et détrônés, mais aussi incompris des adeptes de la foi nouvelle.

Il est donc impossible d’admettre la Chevalerie comme une création réellement orthodoxe. Elle était plutôt un prolongement des ordres équestres grecs et latins. Tout y trahit, du reste, des origines étrangères à la religion qui s’étendait progressivement sur le pays. Le présent n’est fait que du passé, de même que l’avenir se compose du passé et du présent. On ne crée pas un monde d’un coup de baguette féerique. Les choses évoluent lentement et se succèdent par filiation. A la suite des siècles elles changent de visage. Les générations actuelles ne ressemblent plus aux générations primitives qui les engendrèrent.

Ce travail de transformation qui échappe souvent à l’historien doit être analysé par le Philosophe. C’est à cette étude profonde qu’une pléiade d’écrivains déçus par l’artifice des opinions conventionnelles qui ont prévalu jusqu’à nos jours, ont consacré leur labeur, étudiant les dessous des histoires, fouillant les décombres, remuant des poussières séculaires, ils ont exhumé, à l’étonnement des Pontifes, une Chevalerie toute différente de celle de la Tradition.

Ces auteurs, Ugo Foscolo, Gabriele Rossetti, E.J. Delécluze « Dante Alighiéri : la vie nouvelle « , Philarète Chasles « Galiléo Galiléi, sa vie, son procès « , Eugène Aroux « La Comédie de Dante « , « Dante hérétique « , « Clé de la comédie anti-catholique de Dante Alighiéri « et même Antony Rhéal, auxquels il convient d’associer Grasset d’Orcet, ont jeté les plus vives lumières sur ce point obscur de la vie médiévale, et à leur clarté il nous sera permis de restituer la physionomie réelle de l’ordre chevaleresque, de ses paladins, de ses troubadours, de leurs gestes, de leurs chants et des récits légendaires qui constituent le Cycle du Graal.

La caractéristique de la Chevalerie, suivant les Classiques, est la galanterie, l’amour des preux pour les dames. Les célèbres cours d’amour de Romanin et d’ailleurs, les lois qui les régissaient, les jugements et procédures qui en émanèrent seraient autant de preuves de l’esprit érotique de l’institution. Si l’on consulte les Pandectes [recueils de décisions d’anciens jurisconsultes romains] de ces tribunaux singuliers, les difficultés apparaissent. Il est difficile et même impossible d’accorder la vertu de ces nobles figures avec les sanctions peu honorables qui les frappent et les avilissent. Il faudrait donc admettre alors qu’il fut un temps où nous n’avions plus de moeurs et ce serait justement ce temps-là qu’on nous proposerait comme modèle ?

L’amour n’est pas toujours une vertu, et l’on a dit nos chevaliers gens vertueux. Qu’on nous explique les articulations infamantes dont les assises d’amour ont fait état et qu’on les concilie, si l’on peut, avec l’honneur conjugal. Ces hommes de fer à qui rien ne résistait, faisaient-il à ce point bon marché du sang d’une race dont ils se montraient si jaloux et abandonnaient-ils leur lit aux pires aventures ?

L’Amour ! Mais c’est sur la valeur de ce mot que les avis se sont partagés. L’amour chevaleresque devenu un parangon de pureté était-il l’inclination vulgaire qui porte un sexe vers l’autre. N’y avait-il pas, au contraire, dans ce terme, une intention mystique, étrangère au doux commerce des coeurs et des sens ? C’est l’opinion qui commença à prévaloir et que nous partageons. Elle est appuyée de preuves pragmatiques. Rossetti, le premier, a établi sa démonstration dans ce sens en cinq gros volumes formant environ deux milles pages et intitulés : Il Mistero d’ell Amor platonico del Medio Evo, derivato da Mysteri antichi. L’érudit professeur de littérature italienne, né à Gondrise, malgré la violence que la vérité faisait à ses sentiments catholiques, s’incline devant les faits.

Dans cet ouvrage monumental, d’une érudition historique et littéraire immense, dit Delécluze, l’exilé italien développe le système de l’amour platonique ou allégorique, qu’il fait remonter à l’origine des mystères de la Grèce et à la secte des soufis de l’Inde.

L’auteur de Dante Alighieri et la Poésie amoureuse, qui échappe à toute suspicion par son attitude de distance des conflits , reconnaît lui-même que la poésie érotique des troubadours découle de la même source. Il la retrouve chez la grande prêtresse de Mantinée, Diotime de Mégare, qui aurait initié Socrate à la Religion d’Amour. Socrate y aurait admis Platon, l’Académie l’aurait répandue et, passant par Alexandrie, elle aurait fait son apparition en Italie et en France avec l’entrée des Isiaques et des Philosophes dans la ville de Rome.

En d’autres termes, la Religion d’Amour serait la même que celle des Inititations antiques.

Mais parvint-elle dans nos régions par cette seule voie ? N’y avait-il point déjà chez nous un foyer ardent du même culte ? Grasset d’Orcet, le perspicace sphinx qui a débrouillé l’énigme du Songe de Polyphile, nous donne l’explication d’un texte stéganographique dont le sens avait défié jusqu’alors la sagacité des meilleurs cryptographes.

« Le Druide ne rend de culte qu’au vrai seul amour. Il est la clef ouvrant aux âmes le ciel et le roi du monde. Il est le maître qui fit le soleil au ciel qui y domine comme vrai seul seigneur. Le Franc-Maçon tient pour principe universel le Brouillard d’où sort le Principe du Vrai régnant seul. « On sera surpris de lire ici ce terme de Franc-Maçon qui semble un anachronisme au milieu des Philosophes, des Druides et des chevaliers du moyen-âge. Mais Grasset d’Orcet nous transporte justement à ces époques. Il envisage les associations des Architectes et Constructeurs de Cathédrales qui se reliaient vraisemblablement aux pontifes païens, ou constructeurs de ponts. Il étend même plus haut les ramifications maçonniques. Il nous révèle l’existence d’une Chevalerie du Brouillard. Cette manchette, qui évoque la basse littérature de certains feuilletonistes, correspond à un principe de haute métaphysique du domaine de la Gnose. Le Brouillard dont il s’agit est l’inconnaissable, le Pater Agnostos des ésotéristes. Il est peut-être encore autre chose d’aussi inaccessible que les Philosophes hermétistes savent bien, mais qui n’entre point dans notre sujet.

« On remarquera dans ce texte, dit Grasset d’Orcet, le mot néphès (qu’il traduit par brouillard ainsi que le veut le grec). C’est le nom de deux poèmes célèbres, les Niebelungen et les Nuées d’Aristophane. Le Brouillard ou l’Inconnu, principe universel, était, en effet, le grand dieu de la franc-maçonnerie grecque aussi bien que de la moderne, la nue qui embrassait Ixion et que les grecs nommaient gryphé d’embrouillée, avec une tête de boeuf pour hiéroglyphe. Nous allons voir, du reste, que cette profession de foi, que les Francs-Maçons disaient tenir des Druides, était exactement conforme à celle de Platon « Or Platon disait que l’Amour est le plus ancien Dieu du monde.

M. G. D’Orcet se complaît-il dans une erreur nécessaire à sa thèse hardie ? Les Francs-Maçons contemporains qui se piquent de détenir les véritables traditions, penseraient-ils différemment ? Cédons leur la parole : « Montrons-nous, s’écriait le F. : Bailleul, dans un discours prononcé au G.O le 19 octobre 1847, montrons-nous digne d’être les continuateurs de cette vénérable institution qui a travers tant de siècles depuis la mission mission mystique de notre frère Platon. »

Mais le F. : Bailleul pourrait s’abuser peut-être sur les lettres de noblesse de l’ordre auquel il est si fier d’appartenir.

L’américain MacKey, auteur d’ouvrages considérables sur les origines de la maçonnerie, déclare avoir retrouvé au siège primitif de l’Académie Platonicienne de Florence, fondée en 1480, les fresques murales originales illustrées des symboles pythagoriciens. Notons en passant que les maîtres, après Dante, dans les sciences d’amour, L. Arioste, Pétrarque, Le Tasse, Boccace, Michel-Ange, Gravinne et Marsile Ficin, le savant humaniste, prêtre et chanoine de l’église de Rome, en faisait partie. Ce dernier nous a laissé un témoignage écrit de la nature de ses croyances. On lit dans un de ses ouvrages, sorte de Banquet, cette indication singulière sous la plume d’un ecclésiastique :

 » Que le Saint-Esprit, amour divin qui nous a été soufflé par Diotime, dit-il, nous éclaire l’intelligence. « 

Ce n’est plus le Paraclet orthodoxe.

Il est vrai que toutes les sources qui proviennent plus ou moins du Bâtiment ou de certaines coteries peuvent paraître suspectes et intéressées.

Récusera-t-on celles de l’Histoire officielle ?

M. Henri Martin, qui fait autorité, raconte lui-aussi la Maçonnerie et la Chevalerie, et (celle-ci) au druidisme. Il reconnaît que le Roman du Saint Graal en est l’expression authentique. Nous verrons plus loin à attacher la Table-Ronde aux mystères de la Grèce. Voici le texte de l’historien Henri Martin.

« Dans le Titurel, la légende du Graal atteint sa dernière et splendide transfiguration sous l’influence d’idées que Wolfram semblerait avoir puisées en France et particulièrement chez les Templiers du Midi de la France (les Albigeois). Un héros, appelé Titurel, fonde un temple pour y déposer le Saint Vaissel et c’est le prophète Merlin qui dirige cette construction mystérieuse, initié qu’il a été par Joseph d’Arimathie en personne au plan du temple de Salomon. La chevalerie du Graal devient ici la Massenie, c’est-à-dire une franc-maçonnerie ascétique dont les membres se nomment Templistes, et l’on peut saisir ici l’intention de relier à un centre commun, figuré par ce temple idéal, l’Ordre des Templiers et les nombreuses confréries de constructeurs qui renouvellent alors l’architecture du moyen-âge. On entrevoit là bien des ouvertures sur ce que l’on pourrait renommer l’histoire souterraine de ces temps, beaucoup plus complexe qu’on ne le croit communément.

M. G d’Orcet, qui parait avoir remué des montagnes de livres à ce point de vue, nous assure « que le nombre d’ouvrages qui traitent de l’ancienne maçonnerie est prodigieux et non moins prodigieux par la variété des formes, car il n’est pas jusqu’à l’ordre des Jésuites qui n’y ait apporté son contingent, et même l’un de ses types les plus complets, est l’ouvrage du jésuite (Villalpanie) sur le temple de Salomon. Que la chevalerie du moyen-âge nous vienne des initiations grecques ou druidiques, cela ne parait plus guère un point très discutable. Mais au cas ou elle dériverait plus particulièrement d’une formation celtique, on pourrait néanmoins la faire rebondir bien au delà. Arthur, le Roi-Chevalier et le (penteyrn) des Bretons, prétendait tirer son origine de Troie et sa généalogie d’Ascagne, fils d’Enée l’Initié. Il fonde l’ordre de la Table Ronde sur des traditions antiques.

Le point de départ de l’institution se perd donc dans la nuit des temps, mais ce qui s’impose par l’évidence même, c’est que toutes les associations chevaleresques étaient étrangères à la doctrine chrétienne, encore qu’elles eussent revêtu par la force des choses la livrée de l’Eglise régnante. Et encore formulerions nous la plus expresse réserve au sujet du dogme chrétien.

Nous n’insisterons pas. Il semble bien démontré que la chevalerie est un ordre mystèrial, prolongement de Memphis, de Thèbes et de la Grèce. Le docte (Goerres) convient lui-même qu’elle formait une vaste société secrète, et il en identifie tous les rites avec ceux des mystères païens. La chevalerie est venue mourir dans les loges maçonniques de nos jours, où l’on rencontre encore une profusion de titres chevaleresques qui décorent des Frères dont l’ignorance vaniteuse rappelle l’âne de la fable, porteur de reliques. Henri Martin s’en fait garant : « Ce qui est bien curieux, et ce dont on ne peut guère douter, dit-il, c’est que la Franc-Maçonnerie moderne ne remonte d’échelon en échelon jusqu’à la Massenie du Saint-Graal. « Le Graal est la clef du mystère chevaleresque. C’est le masque chrétien de la foi antique, le Palladium de l’ordre qui le met à l’abri du soupçon d’hérésie. Le Graal des légendes de la Table Ronde est, pour le profane et l’Eglise jalouse, le Saint Vaissel dans lequel Jésus a célébré la dernière cène la veille de sa mort et institué le sacrement de l’eucharistie. En réalité, pour les adeptes, c’était autre chose, ou plutôt le symbole spirituel de l’arcane matérialisé par Rome. Le mot Graal a mis dans le plus grand embarras les étymologistes. Diez s’est approché de la racine en faisant dériver ce dernier du grec crater qui, dit-il, aurait pu devenir cratale. Il, en effet, le cratère – le mot est rentré dans notre langue – désigne bien une grande coupe.

Mais cette coupe – la Coupo Santo que chantent encore nos félibres albigeois et chevaliers du Graal sans le savoir, est le vase païen du feu sacré. Camille Duteil, ancien conservateur du Louvre, section égyptologique, sans soupçonner qu’il avait retrouvé le Graal de la Table Ronde, nous révèle à la page 143 de son inestimable « Dictionnaire des Hiéroglyphes « que les égyptiens nommaient gradal un vase en terre cuite dans lequel on conservait le feu dans les temples. Le provençal, surtout le languedocien montagnard, moins corrompu, appelle grasal un certain vase. Il est à propos ici de rappeler que les chevaliers continuateurs des rites égyptiens parlaient et écrivaient le provençal. Ce mot (est) passé dans la langue des troubadours. Le gardal, en écriture hiéroglyphique, ajoute cet auteur, exprime l’idée du feu (le contenant pour le contenu). Sérapis portait le gardal sur la tête. Les vierges consacrées des temples de Memphis entretenaient le gardal sur l’autel de Ptha, comme l’emblème du feu éternel qui perpétue la vie dans l’univers. L’Igne Natura Renovatur Integra des Rose-Croix, à notre sentiment, est une traduction phonétique de ce symbole, que la chevalerie gardait soigneusement sous le voile. Tous les anciens temples vénéraient cette figure. Le Temple de Vesta à Rome en fut une des dernières expressions. Mais pourrait-on affirmer que l’allégorie en est entièrement disparu ? La lampe qui brûle perpétuellement devant le Saint-Sacrement dans les sanctuaires catholiques est un souvenir du gardal égyptien, et ce n’est pas le seul. Nous démontrerons un jour que le catholicisme est la seule religion qui ait conservé dans la liturgie la véritable tradition des mystagogies orientales.

Le Gardal est devenu, par contraction, Grâal, avec un accent circonflexe, puis Graal qu’on a écrit sans tenir compte du signe de la contraction.

La légende chrétienne dont on enveloppait cet arcane, le patronage de Joseph d’Aritmathie [N-O de Jérusalem] qui avait offert le sépulcre au Sauveur, couvraient suffisamment les origines suspectes de ce rite. Il est vrai que toute l’église chrétienne repose sur le même fondement, mais celle-ci, matérialisant le symbole, n’en expose que l’exotérisme aux fidèles tandis que la chevalerie en révélait l’ésotérisme. Au surplus il ne serait pas difficile d’établir que le nom des personnages qui évoluent autour du Graal n’ont rien d’hébraïque ; Joseph d’Arimathie sonne grec. Arimathie est visiblement formé de airemahesis, science de démonstration. Le radical air du verbe aireio, démontrer, nous a donné airetist , hérétique. C’était un titre de maîtrise ou un surnom initiatique. Ainsi les Compagnons modernes se désignent encore entre eux par certains vocables : X- la clef des Coeurs, Agricol Perdiguier était surnommé Avignonnais la Vertu. Arimathie était un mot tout-à-fait en situation mais propre à donner le change aux chefs de l’église temporelle qui n’y voyaient que l’arimathaïn de Palestine . Titurel, le fondateur du Temple du Graal, est encore un nom tiré de titrain qui signifie trouer, percer. Il correspond à Perceval, Parsifal, Perceforest qui sont une traduction manifeste de Titurel. Ces aperçus ajoutent quelque poids à l’opinion des écrivains dont nous avons fait état.

Dans une exposition sommaire de l’histoire secrète de la Chevalerie il serait superflu d’insister. Du reste, la preuve des origines mystèriales de la Chevalerie a été faite avec une ampleur impressionante par un homme de grande culture, d’esprit religieux large, Eugène Aroux, ami de l’historien clérical Cesare Cantu, et traducteur de son Histoire universelle. Eugène Aroux a consacré à cette démonstration une série d’ouvrages d’une érudition insoupçonnable que nous énumérons par ordre de date : Dante hérétique, révolutionnaire et socialiste. La comédie de Dante traduite en vers selon la lettre et commentée selon l’esprit. Le paradis de Dante illuminé à Giorno. Dénouement maçonnique de la Comédie albigeoise. Preuves d’hérésie de Dante, notamment au sujet d’une fusion opérée vers 1312 entre la Massénie albigeoise, le Temple et les Gibelins pour constituer la Franc-Maçonnerie. Clef de la comédie anti-catharique de Dante. L’hérésie de Dante démontrée par Francesco de Rimini et Coup d’oeil sur les romans du Saint-Graal. La Clef da la Langue des Fidèles d’amour et enfin Les mystères de la Chevalerie et de l’amour platonicien au Moyen-âge.

L’auteur de ce travail de bénédictin sacrifie une partie de sa fortune et toute son existence pour faire prévaloir historiquement dans l’église et les universités ce fait patent et irréfutable que Dante fut un hiérophante de la Massénie chevaleresque et le fondateur de la Maçonnerie moderne. Cette opinion est recevable au moins dans les grandes lignes, car le fond hermétique de l’institution chevaleresque a échappé aux investigations d’Eugène Aroux insuffisament instruit des choses de l’occulte. Le point de vue d’Aroux diffère sensiblement du nôtre. Nous tâcherons de trouver un moyen de conciliation car il ne comporte aucune incompatibilité absolue.

« Il y avait réellement, dit-il, dans la civilisation du midi comme celle du nord, bien moins avancée, et il ne pouvait y avoir qu’une seule chevalerie. Elle était purement féodale et nullement amoureuse. Celle des Tristan, des Lancelot du Lac, des Amadis et des Galaor n’a jamais existé que dans les romans et dans les assemblées secrètes de la Massénie albigeoise. C’est dans cette dernière qu’il faut chercher les chevaliers du Cygne, de l’Aigle noir et blanc, d’Orient et d’Occident, etc… ainsi que les poursuivants d’amour à tous les degrés.

Qu’est-ce à dire ? Cette tradition de bons chevaliers errants et amoureux prêts à rompre une lance pour le triomphe de l’honneur et du bon droit ne reposerait que sur une fiction mystagogique et n’aurait eu de vigueur que dans des réduits souterrains , nombreux à la vérité, mais trés distants des hauts manoirs et fiers castels perchés sur des cimes trop élevées ? Eugène Aroux tombe ici dans une erreur regrettable. Il confond noblesse et chevalerie. Les deux choses pourraient se combiner somme toute, mais n’étaient pas de même nature. Quand il nous parle d’une chevalerie féodale et d’une chevalerie amoureuse il fait montre d’une inconséquence assez singulière chez un homme aussi averti.

M. Aroux se trompe. Il n’y avait qu’une chevalerie ; celle des mystères. Tous les nobles, même les plus grands feudataires n’y étaient pas admis. Le titre de chevalier était recherché comme le plus grand honneur qui pût échoir à un homme sur terre et le couronnement de la noblesse. Cette dignité était même refusée aux rois. Certains monarques l’acquirent, il est vrai, à une époque de décadence où la chevalerie n’était plus qu’un mot creux dont l’esprit s’était envolé. Et même si pour les besoins de la cause on en était réduit à accueillir un souverain régnant dans le temple, c’était à titre profane comme Napoléon ou Louis XVIII ont pu être reçus Maçons.

Le titre de chevalier n’était point décerné à la légère. Il fallait faire ses preuves. On s’est imaginé à tort que ces preux se bornaient à de rudes estocades et à des prouesses de bravoure. Il en allait tout autrement. Pour être armé chevalier il fallait être homme de bien dans toute l’acceptation du terme, renoncer à la vie de rapine des hauts barons routiers et détrousseurs et protéger la veuve et l’orphelin, en un mot être régénéré et né à une vie nouvelle. L’eglise, au XI° siècle, ne pouvait qu’opposer une faible barrière aux déprédations des grands seigneurs et ne put guère avoir exercé une influence suffisante pour que l’on puisse lui faire l’honneur d’un tel revirement dans les moeurs féodales.

Il fallait pour une oeuvre aussi considérable un levier plus puissant que celui de la force cléricale faite surtout d’éléments temporels. Nous ne dénierons pas absolument à l’église romaine une action morale qu’il serait injuste de ne pas admettre. Mais la chevalerie, encore qu’elle se soit développée sous son patronage, avait surtout un habile maquillage, leurrer la puissance des papes et entreprendre (sous le masque) la guerre de sape qui s’est prolongée jusqu’à nos jours.

Pour être au fait de ce qu’était alors l’église officielle, il suffit de lire l’horrible peinture qu’en retrace le véhément Pierre Damien. Jamais on vit pareil étalage de pourriture.Est-il raisonnable de considérer un clergé avili à ce point comme l’instigateur du mouvement chevaleresque ? Le Vatican en serait bien embarassé d’en produire la preuve, et il sait bien aujourd’hui qu’il avait d’autres raçines. Eugène Aroux, si avisé par ailleurs, se montre ici mal informé. Si l’on admettait sa pétition de principe, sa thèse s’écroulerait par la base.

Une objection se pose tout de suite : à la bonne époque la chevalerie n’était pas héréditaire tandis que la noblesse de race l’était. Ce trait distinctif démontre que la chevalerie consacrait une évolution morale toute personnelle. Ce qui a créé ce malentendu dans l’esprit d’Aroux tient à ce fait administratif : il y avait dans la noblesse une organisation militaire forcément équestre puisque l’on combattait alors à cheval. Mais ces chevaliers étaient des gens de cheval qui portaient le glaive de la force et non celui de la loyauté. Jamais l’histoire ne prouvera que les cavaliers aient été armés chevaliers par une investiture régulière. Le titre de chevalier (bannerit) cause de cette erreur esr une pure homophonie sans conséquence tirée du mot cheval. La chevalerie légendaire qui est aussi celle de l’histoire exigeait une pèriode de probation fort longue.

A l’origine elle durait vingt et un ans. Elle était conférée au milieu d’un cérémonial symbolique qui frappe le moins prévenu . Des parrains ou jurants étaient indispensables et ce n’étaient point des comparses de pure forme. Le candidat passait d’abord par des bains fréquents puis demeurait plusieurs nuits dans une chapelle obscure sans lumière. C’était la nuit du tombeau dans lequel le vieil homme allait être inhumé puis rentrer en putréfaction pour ressusciter à une vie nouvelle ( la Vita nuova de Dante). Ensuite il reparaissait au jour tout vêtu de blanc pour témoigner de la résurrection morale. Il accomplissait alors les rites de la religion officielle. Après ce devoir il recevait l’épée, celle du bon combat, et l’on procédait à la vêture. Un discours initiatique accompagnait chaque pièce de l’armure qui murait en quelque sorte le récipiendaire dans les devoirs de sa charge. M. Roy, dans un petit livre, imprimé autrefois chez Marne, a recueilli quelques unes des allocutions prononcées pour la circonstance. L’intention ésotérique y est manifeste : l’armure n’est plus qu’une allégorie. Tout les sabreurs profanes ignoraient le sens philosophique.

Fauriet, dans son Cours de littérature provençal, reconnaît au milieu des plus grandes perplexités que la chevalerie, en recrutant dans la menue noblesse, vivant à l’abri des écarts criminels de la noblesse de proie : « Ces hommes qui prenaient l’amour sur un ton si exalté n’étaient ni de grands barons ni de puissants feudataires. C’étaient, pour la plupart, de pauvres chevaliers sans fiefs (l’auteur parle ici la langue de la noblesse actuelle pour laquelle le titre de chevalier est le plus bas dans la hiérarchie). Le plus grand nombre appartenait aux rangs inférieurs de la féodalité et plusieurs sont expressément cités pour leur grande pauvreté et le peu de figure qu’ils faisaient dans le monde. »

L’on s’étonnera peut-être que l’église n’ait point éventé la supercherie ? Mais « maints couvents, tant d’hommes que de femme, étaient envahis par l’hérésie « dit Aroux. M. (Aidre Tieberg), dans son excellent ouvrage sur la Route Sociale signale certains monastères de Champagne qui, au moyen-âge, célébraient les rites symboliques de la Maçonnerie. Ils finirent par disparaître par la suite, et pour cause. Non, la chevalerie dont l’Europe s’honore et se glorifie a tenu trop de place dans la vie réelle pour qu’on puisse la réduire à une chevalerie purement allégorique comme celle des (trages). L’une aurait-elle débordé l’autre au point de la faire oublier et de donner le change à tel enseigne qu’on la prenne pour l’autre ? Le fait tiendrait de la nature du prodige, car la noblesse extrêmement jalouse de ses prérogatives n’aurait pas souffert un empiètement qui aurait diminué son prestige.

La chevalerie s’inspirait de principes trop élevés pour n’être qu’une institution guerrière, car même celle que E. Aroux considère comme héraldique témoigne des plus nobles aspirations.

A notre avis elle est l’émanation des hautes personnalités du temps qui professaient le christianisme philosophique. S’il en était autrement et s’il fallait nécessairement confondre la chevalerie avec l’albigéisme, le catharisme et le Vaudoiserie il conviendrait d’aller jusqu’au bout de la logique et de dire que tous les membres de ces sectes étaient chevaliers.

Nous ne nous refusons pas à leur reconnaitre des liens de famille avec la chevalerie ; mais celle-ci occupait l’étage au dessus de l’hérésie embrassée par le peuple et dirigée par un sacerdoce de même condition. Au lieu de troubadours portant les bonnes paroles les manants avaient les colporteurs, les marchands, les pèlerins et les baladins de carrefour. Cet état de chose découle nécessairement de l’influence régénératrice de la caste supérieure mais s’ils professaient intimement la même doctrine, la manière différait.

Nous faisons les mêmes réserves en ce qui concerne le christianisme des chevaliers. E. Aroux que c’était celui qu’on entend de nos jours ramené à son état de pureté originelle. Nous pensons, au contraire, que lorsque l’église pactisa avec le pouvoir temporel et donna aux fidèles la chair matérielle du christ pour unique nourriture, les hiérophantes du christianisme philosophique, pour préserver de la ruine qui menaçait la Religion de la sagesse, suscitèrent le mouvement chevaleresque pour réagir sur les hautes classes et suivre le dogme des anciens mystères qui est la nourriture de l’âme par la science. Après avoir remonté en une seule et unique pièce la chevalerie que M. Aroux avait coupée en deux, nous croyons utile de reproduire quelques pages très instructives des Mystères de la chevalerie de cet auteur, la Massénie du Saint-Graal et les cours d’Amour.

Goërres fait une étude comparative des initiations aux mystères et de l’ancienne chevalerie. Un extrait de ce travail devrait trouver sa place. Vous pourrez peut-être vous le procurer. Ce document vient à l’appui de ma thèse contre celle d’Aroux. Il ferait donc bonne figure et documenterait plus sérieusement ce travail.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 24 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

Approche d’une Vison Chrétienne de la Chevalerie

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Jean-Pierre Bonnerot

« Nous savons que nous sommes de Dieu et que le monde entier gît dans le mauvais ». (I Jean V, 19) ; cette certitude de l’apôtre pourrait résumer les raisons de la chevalerie chrétienne ; le chevalier dans la révélation biblique opère une fonction réparatrice, sa lutte, c’est l’action permanente qu’il doit mener pour que la cité terrestre, devienne, redevienne, cité sainte, un instant partiellement en désharmonie, et ainsi annihiler l’action des facteurs de chute ; voilà pourquoi l’apôtre déclare : « Pour finir, fortifiez-vous dans le Seigneur, mes frères, et dans la puissance de sa force ; couvrez-vous de la panoplie de Dieu, afin de pouvoir tenir fermes contre les manœuvres du diable. Car notre lutte, n’est pas contre un être de chair et de sang, mais contre les archées, contre les extériorisations, contre les forces cosmiques de ce monde de ténèbres, et contre les mauvais esprits des espaces célestes. C’est pourquoi il vous faut prendre la panoplie de Dieu, afin que vous puissiez résister, au moment du Mal, et rester debout avec Victoire complète. Et donc, tenez-vous droit, vos reins ceints de la Vérité, votre poitrine revêtue de la Justice, les pieds chaussés tout prêts pour l’Evangile de la paix. En toute occurrence, prenez le bouclier de la foi qui vous permettra d’éteindre les traits du feu du Malin ; et coiffez le casque du salut, et brandissez l’épée de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu ; et en tout temps priez en esprit par toutes les formes de prières et de supplication ». (Ephésiens VI, 10-19).

Cette dimension spirituelle de la Chevalerie ; qu’un Bernard de Clairvaux n’entreverra pas exactement, – Guigues le Chartreux la précisera dans une admirable lettre à Hugues de Païens – nous amène à prendre conscience de la vraie et seule perspective de ce que certains appelèrent le huitième sacrement et que l’on trouve présent en de multiples lieux de l’Ancien Testament.

Lors, dans une vision, Zacharie déclare « qu’un homme était monté sur un cheval roux, il se tenait entre les myrtes qui sont dans la fondrière et il y avait derrière lui des chevaux roux, des rosés, des blancs » (Zacharie I, 8), ceux qui les montent sont envoyés par lahvé pour circuler sur la terre et les cavaliers ayant accompli leur mission disent alors à l’ange de lahvé : « Nous avons circulé sur la terre et voici que la terre est paisiblement habitée » (Zacharie I, 11).

La tradition juive nous enseigne que l’Ange de lahvé, c’est lahvé lui-même, et nous ne saurions être surpris comme Théodore de Mopsveste que Didyme d’Alexandrie déclare en son commentaire sur Zacharie : « l’homme qui monte le cheval roux, c’est le Sauveur fait homme. Le cheval roux c’est le corps dont il est revêtu, car la chair humaine est naturellement rouge à cause du sang qui y circule ».

Cette fonction réparatrice du cavalier biblique est toujours présente quand en réponse à Zacharie I, 12, la vision du chapitre VI, montrant quatre chars attelés à des chevaux roux, noirs, blancs et rougeâtres, fait dire à l’Ange : « Vois ceux qui sont partis vers le pays du nord, ils ont apaisé mon esprit au pays du nord » (Zacharie VI, 8).

Lorsque lahvé dit à Moïse : « Voici que la main de lahvé sera sur ton troupeau qui est dans la campagne, sur les chevaux, sur les ânes, sur les chameaux, sur le gros bétail et sur le petit bétail » (Exode IX, 3), Elie Munk, en son commentaire du Pentateuque, signale que selon l’exégèse grammaticale de ce verset, se trouve en « la main de lahvé sera » l’expression du principe d’amour mais aussi son contraire, celui de la justice rigoureuse (2) et il appartiendra en effet au cavalier dans la tradition biblique et au chevalier dans la tradition chrétienne, d’accomplir ce double office qui n’en fait d’ailleurs qu’un.

Le Christ est le Divin Réparateur, s’il est préfiguré par l’homme monté sur un cheval roux de Zacharie, il convient en premier lieu d’examiner la fonction chevaleresque et royale du Sauveur dans ce monde de la chute.

Dossier Complet : http://www.esoblogs.net/IMG/chevalerie.pdf

 

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 24 janvier, 2007 |Pas de commentaires »

LES POSSIBILITÉS D’UN CHEVALIER

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LES POSSIBILITÉS D’UN CHEVALIER 

  

  

La première est d’ouvrir sa maison et de transmettre les enseignements de l’Ordre selon le rite et les textes officiels. 

  

Cette maison qui dépendra de la Commanderie du secteur ou de la Commanderie Régionale, à défaut de la Commanderie Générale. 

  

Toute Maison peut disposer de vassalités appelées Loges, Banques, Fermes, Granges ou Ateliers sur lesquels elle gouverne. 

  

Il n’existe aucune condition sauf à déclarer vouloir transmettre fidèlement les idéaux, principes et préceptes et à n’utiliser à cette fin que des éléments fournis par la Commanderie Générale. Dès sa demande, tout Chevalier reçoit patente valant commande d’agir. 

  

Les éventuels membres de la maison concernée seront des novices jusqu’à leur admission définitive qui ne peut intervenir que lorsqu’ils auront été faits frères du Temple ou chevaliers puisqu’on ne peut entrer au Temple que sous cette première condition. 

  

Lorsqu’un membre de la maison nouvelle aura suivi assidûment les enseignements et qu’il a prouvé par des actes qu’il est digne, il sera alors intronisé frère du Temple et après un nouveau temps d’observation, il sera fait chevalier sur la proposition du maître de maison qui devient son parrain et assurera sa défense. 

  

Toute Maison peut devenir Commanderie selon les possibilités du secteur géographique. Les Commandeurs ont mission de développer et de gérer une commanderie et commandent à toutes les Maisons se son secteur. Tout Chevalier peut porter sa candidature à une Commanderie. 

  

Les Commanderies et Maisons, pour se développer peuvent créer des activités à caractère artisanal ou servir de relais à des possibilités mises à sa disposition par l’Ordre ou par le réseau des autres membres. 

  

Un Chevalier habile et motivé peut vivre de son activité et développer et créer des emplois. 

  


 

  

Ordre du Temple est une Marque Déposée Propriété de l’Ordre Régulier et Souverain du Temple

Organisation Associative Déclarée Loi 1901 N°2/04137 S/Préf. RAMBOUILLET – 78 – J.O. Réf 142134 801 

Siège Social France : Commanderie des Templiers – Domaine des Templiers – 77890 Elancourt 

Division Française de ORST, EST et ODT International – Siège Social Larnaca Chypre 

X e-mail : ordre-du-temple@ifrance.com 

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 22 janvier, 2007 |3 Commentaires »

LE BEAUCEANT

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LE BEAUCEANT 

( ou BAUSSANT) 

  

C’est l’oriflamme de l’Ordre, mi parti de sable et de sinople, c’est à dire moitié blanc, moitié noir. Son symbolisme est à rapprocher de celui du Yin et du Yang, mais au delà, il est symbole « d’épaisseur » et d’inverse.

  

C’est aussi le symbole de la permanente opposition du bien et du mal. Le Bien pouvant être à tout moment le mal de quelqu’un, comme c’est le cas par exemple dans une croisade où certaines victimes sont bien innocentes… C’est aussi pour le noir la somme de toutes les couleurs et pour le blanc la soustraction de celles-ci, et donc leur réunion à part égale. C’est le symbole parfait de l’Harmonie entre Lumière et Ténèbres, sachant que la Lumière jaillit ou naît des Ténèbres. Dans le beauceant, les Ténèbres dominent la Lumière pour lui permettre de naître, ceci implique aussi que l’inconnu – de l’homme en tout cas, augmente au fur et à mesure que sa connaissance s’accroît, ce qui signifie que c’est le noir que l’on cherche à comprendre.

  

Cela implique pour un vrai Chevalier une poursuite ( quête ) des Ténèbres ( dans le sens positif du terme ) pour les vaincre et les transformer en lumière, et non pas une quête de la lumière en temps que telle. Cela implique aussi que tout Chevalier vrai « est lumière » ou, pour le moins, la porte, la transmet, l’offre, mais ne la cherche plus au sens premier du terme.

  

Une légende véhicule que le Beauceant aurait été vu avec deux faces, l’une blanche, l’autre noire, évoquant ainsi un ordre dual. De tels étendards, s’ils ont existé avaient certainement une raison simplement décorative ou encore, peut-être pour tromper un ennemi connaissant trop bien la puissance de l’armée qui avançait derrière le Beauceant.

La dualité évoquée symbolisait aussi le combat permanent entre bien et mal, mais aussi le fait qu’une face cache l’autre et vice-versa dans une dualité parfaitement équilibrée, dualité qui, par ailleurs, a toujours existé au fond, tout autant que en rapport avec l’extérieur ou encore de manière interne à un ordre au sein duquel il ne fait nul doute qu’il y a deux niveaux d’adeptat: il y a de « simples soldats » et des Chevaliers.

  

Cette situation est comparable sinon commune avec celle de l’Ordre de Malte où les adhérents ne sont pas membres de l’Ordre Souverain, et c’est ainsi d’une part que l’on peut être membre de l’Ordre sans être Chevalier et Chevalier sans être de l’Ordre Souverain.

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 22 janvier, 2007 |3 Commentaires »

LE 2° CAVALIER DU SCEAU DES TEMPLIERS

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LE 2° CAVALIER DU SCEAU

  

Le deuxième cavalier du sceau des Templiers, est le KAH des Anciens Egyptiens du rite de Mitsraïm, c’est à dire le double de l’être, en réalité le double « astral » qui rend invincible. C’est aussi, par extension symbolique le Chevalier disparu, frère d’arme, héros réel ou de légende auquel le Chevalier s’identifie ou duquel il attend assistance morale. Dans ce second sens, c’est à ce « double » qu’est relié le Chevalier par sa cordelette comme dans une union de forces. 

  

Les deux boucliers constituent le double symbole de foi et de fraternité. 

  

La double lance, elle-même, représente l’union des croyances d’orient et d’occident, en quelque sorte l’union judéo-chrétienne et islamiste, considérée comme « idéal », c’est à dire comme objectif d’action et d’union pour le bien de l’humanité, et, par-delà, symbole d’union et de paix. 

  

Un seul cheval est symbole d’une même vie contenant par -delà les différences une même origine, une même foi et une même destinée. 

  

La forme même du sceau symbolise sur le plan ésotérique l’Axe Zodiacal reliant les Gémeaux au Centaure. 

  

Le symbolisme est complexe : tout d’abord l’allusion vise la dualité. Les gémeaux sont deux c’est à dire un double. Il sont aussi rapides, habiles et audacieux et savent frapper avec précision et au bon moment, comme doit le faire un vrai chevalier. 

  

Le symbole de l’être double est très complexe et induit aussi la dualité des sentiments. 

  

L’axe avec le Centaure vise le rappel au bénéfice de la sagesse. Le Centaure, Chiron, symbolise non seulement la sagesse nécessaire au vrai chevalier mais il est aussi le gardien qui doit sans cesse rappeler à l’esprit du guerrier  en même temps qu’il doit veiller à ce que le vrai chevalier n’oublie jamais, au-delà de la dualité de l’être, ses origines et ses liens au chaînage de la vie, notamment par la mixité homme et animal qui indique aussi l’évolution de la vie. 

  

Cet axe zodiacal est aussi celui qui indique Orion, la Constellation du rêve transcendé en perfection que nous devons toujours avoir en objectif. C’est en quelque sorte un axe de vie. 

  

Publié dans:L'ordre des Templiers |on 22 janvier, 2007 |4 Commentaires »
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