La Prise d’Antioche par les Croisés

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 Maxime GOEPP et Benjamin SAINTAMON
et la référence au site web source http://maxime.goepp.free.fr 

 

La Prise d’Antioche

 Le siège d’Antioche apparaît être le véritable climax de la Première Croisade : les croisés, éprouvés par une difficile traversée de l’Anatolie, se heurtèrent durant sept mois à la farouche résistance des habitants de la ville et aux tentatives de dégagement opérées par les forces d’Alep et de Damas. En proie à une terrible disette, leur situation devint tragique à l’annonce de l’approche de la grande armée de Mossoul.
Il fallut la trahison d’un renégat arménien et toute la ruse de Bohémond de Tarente pour que cette première expédition franque organisée en Terre Sainte ne se solde par un complet désastre…
Antioche la belle

Quittant Marasch à la mi octobre de l’année 1097, les croisés prirent la grande route qui file au Sud par Ravendel et Azaz jusqu’à l’Oronte, où les attendait le « Pont de Fer » (Jisr al-Hadid).
Cet imposant ouvrage défendant le gué de l’Oronte était garni de deux tours pouvant contenir chacune cinquante arbalétriers. Il fut emporté de haute lutte le 20 octobre, permettant ainsi aux forces chrétiennes de déferler dans la vaste plaine d’Antioche. L’ost arriva finalement devant ce verrou de la Terre Sainte le lendemain, en milieu de journée, Bohémond de Tarente à sa tête.
Antioche la belle, où Saint pierre avait fondé le premier siège épiscopal, ville magnifique et grandiose à qui Saint Luc avait dédié son évangile, ville symbolique enfin où s’était tenu le premier concile de l’Eglise, à l’issue duquel les Nazaréens – ou Galiléens, comme on disait alors – avaient décidé de se donner le nom de « chrétien ».
Antioche la belle, aux remparts courant sur plus de quinze kilomètres, et ponctués d’innombrables tours !
L’immense enceinte qui s’offrait alors aux yeux des Francs englobait la ville elle-même et les escarpements qui s’étageaient vers une citadelle pratiquement inexpugnable deux à trois cent mètres au dessus de la plaine. La ville, constate Raimond d’Aguilers, est tellement garnie de murailles, de tours et d’ouvrages avancés qu’elle n’a à redouter ni les efforts des machines, ni les assauts des hommes, dût tout le genre humain se réunir contre elle. »En outre, les protections naturelles que figuraient l’Oronte sur le front ouest et les contreforts du mont Silpios (Habîb el-Nejâr) au sud et à l’est, interdisaient à toute armée, quel que fut son nombre, d’y établir un blocus effectif.
Le début du siège

 A vrai dire, personne, parmi les chefs de la croisade, n’avait de telles velléités : ils se contentèrent simplement de faire face à la courtine nord de la ville. Bohémond, arrivé le premier, s’établit avec ses Normands de Sicile devant la porte Saint Paul (Bâb-Bûlus). Plus à droite, entre les portes Saint Paul et du Chien (Bâb al-Kelb), les comtes Robert de Flandre et Robert Courteheuse, Hugues de Vermandois et Etienne de Blois, prirent à leur tour position. Le comte Raymond de Saint-Gilles et ses Provençaux, plaça son camp à la suite, également au voisinage de la porte du Chien. Enfin, le duc Godefroi de Bouillon, entouré de ses Brabants, Lotharingiens, Allemands et Frisons, s’établit précisément face à la porte du Duc, actuelle porte du Jardin (Bâb el-Janaina), dans le triangle compris entre l’enceinte et le cours de l’Oronte.
Mais Antioche était loin d’être encerclée, et le secteur sud de l’enceinte, où se trouvaient les portes du Pont (ou de la Mer) et Saint Georges resta libre de toute occupation. » Durant les quinze premiers jours, s’étonne l’Anonyme,, nul d’entre eux n’osa attaquer un des nôtres (…). On ne voyait personne sur les remparts, si ce n’est les hommes de garde « .
Les Francs profitèrent de ce calme relatif pour courir le pays à la recherche de vivres et de fourrage, relachant leur vigilance et s’exposant ainsi aux coups de main des garnisons d’Antioche et de la forteresse de Harîm de l’autre côté de l’Oronte. Vers le 18 novembre, Bohémond, ayant pris avec lui cent cinquante cavaliers, attira la garnison de cette forteresse dans une embuscade et revint avec beaucoup de captifs que l’on décapita sous les murs d’Antioche.
Les barons décidèrent bientôt de resserrer les mailles du siège ; aussi entreprirent-ils de couper les ponts par lesquels les Turcs effectuaient leurs sorties de la ville, et notamment un pont de pierre « basti de grant ancesserie » près de la porte du Chien. Munis de masses et de « grans picois d’acier », les hommes s’attaquèrent à l’ouvrage : »Si commencèrent à férer au pont pour le despecier ; mes le mur estoit si dur et si fort œuvre que onques ne le domagièrent ».
Après de pénibles efforts, ils parvinrent à en condamner l’accès en y faisant rouler d’énormes blocs de pierres ainsi que des troncs d’arbre.
Par ailleurs, afin de fourrager en toute sécurité, les Francs se donnèrent de l’air en construisant, au nord-est de la ville, un pont de bateaux recouverts de claies en osier, qui leur permit de passer à leur gré sur la rive droite du fleuve pour communiquer avec la côte, en l’espèce le port de Saint-Siméon (Suwaidiya), à l’embouchure de l’Oronte. Enfin, pour dominer le rempart nord-est de la ville et prévenir les brusques sorties de la garnison de ce côté, on construisit sur les pentes de la montagne et dans le secteur de Bohémond, un fortin baptisé Malregard.
Misère, calamités, désolation…
Malgré toutes ces précautions, le siège traînait en longueur et la pression des Turcs ne se relâchait pas un seul instant : Défis, harcèlements, provocations…
Il leur arrivait ainsi d’enfermer le patriarche grec d’Antioche dans une cage et de le descendre le long de la muraille pour narguer l’armée chrétienne.
De même un jour, derrière le camp de Godefroi, les assiégés surprirent et décapitèrent Aldébaron de Lutzelbourg, jeune homme issu de sang royal, qui jouait aux dés en compagnie d’une « dame très noble et très belle » qu’ils entraînèrent dans la ville.
« Pendant toute la nuit, [...] ils lui firent subir tous les excès de leur brutale débauche », puis au matin, la décapitèrent, plaçant sa tête dans une baliste qu’ils envoyèrent dans le camp du Duc de Lorraine…
La disette et l’hiver, éternels ennemis des armées, s’installaient ; de surcroît, il pleuvait sans cesse.
« Les tentes pourries et déchirées par les torrents de pluie qui les inondaient étaient tellement hors d’usage, que beaucoup des nôtres n’avaient plus d’autre abri que le ciel. [...] Il était devenu impossible de mettre sa tète au sec, quant aux armes, tout ce qui était de fer ou d’airain, la rouille s’en était emparée [...] de tout cotés, ce n’était que misère, calamité, désolation. »La rigueur de cet hiver après la fournaise de la traversée d’Anatolie était pour ces hommes venus de l’Occident lointain une rude surprise : »On nous dit que dans toute l’étendue de Syrie, écrit le comte Etienne de Blois à sa très chère femme Adèle, on peut à peine supporter les ardeurs du soleil ; cela est faux, car leur hiver est tout à fait semblable au notre. Nous avons souffert pour le Christ Notre-Seigneur d’un froid excessif et d’énormes torrents de pluies « .
Vers le 23 décembre, les barons résolurent de remplacer le système des fourrageurs isolés par l’envoi d’une grande expédition, formée de vingt mille hommes, qui irait ravager les terres au Sud d’Antioche, sur le moyen Oronte, et ramènerait des vivres en quantité.
Bohémond se proposa de conduire l’expédition et se mit en marche, accompagné par le comte de Flandres, trois jours après la fête de la Nativité.
Dès le lendemain, à la faveur de la nuit, la garnison d’Antioche opéra une sortie par la porte du Pont contre les éléments de l’armée franque qui étaient dispersés du coté de l’actuel cimetière musulman (entre l’aqueduc proche de Tshakmaja et le wadi al-Quwaisiya).
Mais Raymond, comte de Toulouse, était prêt à la riposte : s’élançant dans la mêlée avec tout ce qu’il put rassembler en chevaliers, il mit l’ennemi en déroute et parvint même à investir le pont.
Déjà, on espérait qu’il emporterait la ville, quand un cheval démonté jeta le désordre dans les rangs des Provençaux avides de montures. Les hommes de pied, croyant à une débandade, commencèrent à refluer, talonnés par les Turcs, jusqu’au pont de bateaux.
Incident fâcheux qui coûta la vie à nombre de preux, dont Bernard de Béziers, porte bannière du comte de Toulouse. Ladite bannière, où était figurée la Vierge Marie, fut accrochée sur les remparts et subit tous les outrages…Pendant ce temps, Bohémond et Robert de Flandres parvenus à hauteur d’al-Bâra (à près de cent kilomètres au sud est d’Antioche), rencontrèrent une puissante coalition turque, partie au secours d’Antioche. Il y avait là le prince de Damas Duqâq, l’émir de Homs* Janâh al-Dawla ibn-Mulâ’ib et le propre fils de Yâghî Siyân, émir d’Antioche.
La bataille eut lieu près d’al-Bâra, le 31 décembre 1097. Après une vaine tentative d’encerclement, qui échoua grâce à la perspicacité de Bohémond, les Turcs essuyèrent la terrible charge du comte de Flandres, et s’évanouirent dans la nature.
Succès singulièrement considérable, mais succès négatif, car les Francs n’osèrent pousser plus au sud après cette bataille inattendue. Ils regagnèrent le camp d’Antioche, « plus légers que chargés de butin ».
La grande purification

L’expédition de ravitaillement ayant échoué, la famine s’installa. Face à cette situation, barons et membres du clergé sentirent le besoin d’un grand effort de discipline et convinrent de  » bannir de l’armée toute injustice ou souillure « .
Il fut d’abord décidé de punir sévèrement ceux qui voleraient ou tricheraient dans les transactions entre Chrétiens.
Puis que « toutes les foles femmes et les meschines de mauvèse vie fussent gitées fors de l’ost » et que qui « seroit pris en adultère n’en fornication, l’en li couperoit la teste ; les « buveries des tavernes, les jeuz des dez et les mauvès serementz [blasphèmes], l’en les deffendi sur peine de mort ».

Ceux que l’on pris à contrevenir aux décrets destinés à purifier le camp furent sévèrement châtiés : « Les uns furent chargés de chaînes, d’autres battus de verges, d’autres subirent la tonsure ou la marque du fer rouge ».
Un homme et une femme surpris en délit d’adultère furent même déshabillés et contraints de parcourir toutes les allées du camp les mains liées, fouettés par les pèlerins « afin que la vue des plaies horribles dont ils étaient couverts servit à détourner tous les autres d’un crime aussi abominable ».
Cette grande entreprise de purification ne pouvait aboutir sans qu’en soient expulsés les éléments allogènes, tels que ces espions musulmans, qu’évoque Guillaume de Tyr : « Il y avait dans notre camp un grand nombre de ces espions, déguisés en chrétiens syriaques ou arméniens » et chargés de renseigner l’émir de tout se qui se tramait parmi les croisés. Les barons, voyant leurs décisions éventées à l’avance, ne savaient comment se débarrasser d’une telle peste. L’industrieux Bohémond demanda alors qu’on lui laisse les mains libres dans cette affaire : »Biaux seigneurs, je vos prie que vos me laissiez chevir de ceste chose, car j’ai en pensée une moult bone délivrance de cest péril ! »
A la nuit tombante, il fit allumer un grand feu comme pour préparer le souper et mander « les bouchers de sa terre ». Puis il ordonna qu’on fasse sortir de prison quelques Turcs qu’il tenait dans les fers.

Ils leur « coupèrent les gueules et les enfondrèrent [embrochèrent] et les atornèrent [préparèrent] por rostir ». L’en commença à demander que ce estoit. « Tel sera désormais le sort réservé aux espions », fit dire Bohémond, « ils serviront de nourriture aux princes et au peuple ».

Le camp s’allégea ce soir là d’un certain nombre de faux chrétiens, « répandant par toute la païennerie  que cele gent qui estoient à siège Antioche estoient plus durs que roche ne que fers, de cruauté passoient les ours et lyons, car les bestes sauvages menjoient les genz toutes crues, mès cil les rotissent avant et puis les déveurent. »
LA BATAILLE DU LAC D’ANTIOCHE
De son côté, le fils de l’émir d’Antioche, chargé par son père de provoquer l’envoi d’une contre-croisade musulmane, se décida à implorer l’aide de Ridwân, le prince d’Alep, qu’une rancune tenace envers son vassal d’Antioche avait tenu éloigné du siège de la ville. Ce dernier résolut de passer outre ses mauvaises dispositions et de venir débloquer la situation.
Ridwân, son cousin Soqmân, et toutes les troupes d’Alep, de Shaîzar, de Hama et de Homs, opérèrent leur concentration à Harîm, à quelques trente kilomètres à vol d’oiseau à l’est d’Antioche. Leur plan d’action était le suivant : fondre à l’improviste sur la ville et prendre la famélique armée franque en étau avec la garnison de la ville, qui effectuerait une sortie au même moment. Mais les chrétiens indigènes de la principauté d’Alep s’empressèrent de prévenir secrètement les croisés…
Au témoignage de l’Anonyme, ce fut encore Bohémond qui, durant le conseil de guerre, proposa un stratagème destiné à sauver l’armée. Sur son avis, l’infanterie s’opposerait à la sortie des assiégés, tandis que tous les chevaliers valides – ils n’étaient alors guère plus que 700 – se porteraient sur un terrain favorable au devant des Alépins.
La nuit venue, les chevaliers passèrent donc le pont de bateaux, sur la rive septentrionale et orientale de l’Oronte et allèrent, dans le plus grand secret, se poster sur l’étroit passage situé entre le fleuve et le lac d’Antioche (lac d’al-’Amq).
Position fort habilement choisie, car lorsque l’armée alépine rencontra, au matin du 9 février, le corps de chevaliers croisés, elle ne put se livrer à sa tactique habituelle, à savoir la charge  d’escadrons successifs se retirant après avoir décoché sur l’ennemi une volée de flèches.
« Quant ils s’aprochièrent, raconte l’Anonyme, li nostre férirent des esperons encontre eus, […] Hecques furent si à estroit entre le flum et le lai [le fleuve et le lac] que il ne pooient, selonc ce que leur costume est, trere [lancer leur traits] et foir « .
La physionomie de la bataille est claire : le harcèlement préalable des archers turcs fut arrêté net par la charge cuirassée des chevaliers francs, balayant tout sur son passage et culbutant les escadrons d’archers sur le gros de l’armée alépine. Le choc qui s’ensuivit fut terrible : »Les cris résonnaient jusqu’au ciel, tous combattaient à la fois et des pluies de flèches obscurcissaient l’air. Puis, lorsqu’arriva le gros de leur armée, les nôtres furent attaqués avec un tel acharnement qu’ils reculaient déjà peu à peu. »
C’est à ce moment là que Bohémond, resté en seconde ligne avec la réserve, choisit de se lancer dans la mêlée.
  »Munis de tous cotés du signe de la croix, raconte encore l’Anonyme, tel un lion qui a souffert de la faim pendant trois à quatre jours sort de son antre en rugissant, altéré du sang des troupeaux, s’élance à l’improviste au milieu du bétail, déchirant les brebis qui fuient çà et là, ainsi il se comportait au milieu des rangs des Turcs ; et il les poursuivaient si ardemment que les flammes de sa bannière volaient par dessus leur têtes. »
L’exemple fut contagieux, les Francs se reprirent, contre-attaquèrent et enfoncèrent les rangs de l’ennemi qu’ils poursuivirent jusqu’à Hârim. Devant cette panique, la garnison même du château prit peur et quitta précipitamment la place, non sans avoir essayé de l’incendier.  Les Chrétiens indigènes – « hommes perfides constate Guibert de Nogent, qui se tenaient entre les deux armées, attendant l’issue du combat pour s’attacher au parti vainqueur » – s’empressent de la remettre aux « vigoureux athlètes du Christ « .
Pendant ce temps, le combat faisait rage devant Antioche. La lutte de ce côté fut particulièrement pénible pour l’infanterie franque, qui tint néanmoins jusqu’à l’arrivée des chevaliers victorieux. Leur approche, en triomphal arroi, annonçait à Yâghî Siyân que l’armée de secours était en fuite.
Pour ajouter au découragement que la ruine de tant d’espérances causait parmi les assiégés, les Francs firent lancer par des catapultes dans la ville les têtes des Turcs tués près du lac d’Antioche,  tandis que d’autres furent  plantées sur des pieux en face même des murailles « afin que ce spectacle fut pour eux comme une épine dans l’œil »…
STUPEUR ET CHATIMENT

 

L’armée alépine, comme l’armée de secours damasquine quelque mois auparavant, avait elle aussi échoué. Cependant, par-delà les deux principicules seldjoukides de Syrie, l’émir d’Antioche avait fait appel à la branche aînée des Seljûks, nommément à son chef, le sultan de Perse Batrkiyârûq, ainsi qu’à son principal représentant aux frontières de Syrie, le redoutable gouverneur de Mossoul, Kerboga.
 Il s’agissait donc pour les Francs, parmi lesquels ces inquiétantes nouvelles se répandaient, de hâter au plus vite la chute de la ville et, pour cela, de transformer ce siège en pointillé en un véritable blocus…
La première mesure qui vint à l’esprit des chefs de la Croisade fut d’empêcher toute possibilité de sortie de la garnison par la porte du Pont : on entreprit à cet effet la construction d’un fortin sur la rive droite de l’Oronte, juste en face du pont, sur une hauteur qui le dominait. Cette butte, actuellement occupée par un cimetière musulman, était alors garnie de deux mosquées, d’où le nom de château de la Mahomerie que lui prêtèrent les chroniqueurs.
Les matériaux de construction pour mettre en œuvre un tel projet faisant cruellement défaut, Bohémond de Tarente et Raimond de Saint-Gilles se proposèrent d’aller quérir sous bonne escorte du bois et des ouvriers expérimentés au Port de Saint-Siméon, où disait-on, une escadre génoise venait d’arriver.
La garnison d’Antioche, enhardie par l’éloignement d’une partie de la chevalerie franque, multiplia alors les sorties et coups de main. Un détachement de Turcs surprit même Saint-Gilles et les siens revenant de leur périple sur la côte. Ne s’attendant sans doute pas à un tel accueil, et ralentie par le lourd matériel, la troupe chrétienne fut prise d’une panique irraisonnée et subit de lourdes pertes.
 Au camp chrétien, à la stupeur succéda l’effroi : Bohémond et Raymond auraient été massacrés avec toute leur gent ! Godefroi de Bouillon, bouleversé, redonna néanmoins confiance aux siens à travers une mémorable harangue, révélatrice de l’état d’esprit animant alors les premiers croisés :
« Biaux seigneurs, se la veritez est einsi comme la novelle dit, que par noz pechiez cil chiens desloial aient einsi occis si vaillanz homes, je n’i voi de deux chose que l’une : ou que nos morons avec eus, comme bon crestien, ou se Nostre Sires veut que nostre servise li duire encore, nos prenons haute vengeance de ces mastins qui ont la Crestienté empirié des ceste vaillante gent. De moi, vous di-je vraiement sur mon ame, que nulle manière de vie je n’aimeroie autant comme la mort, se il sont vengié. »
« Alors, dit l’Anonyme, enflammés par le massacre des notres, après avoir invoqué le nom du Christ et confiants dans l’espoir d’atteindre le Saint-Sépulcre, nous étant groupés ensemble, nous parvînmes à engager le combat avec eux, et nous les attaquâmes d’un seul cœur et d’une seule âme « .
Serrés de toutes part, les Turcs qui s’efforçaient de rallier à tout prix la porte du Pont, tombèrent par centaines, égorgés par les Francs ou noyés dans les flots de l’Oronte.  Il y avait, d’après les chroniqueurs, un tel monceau de Turcs abattus à l’entrée du pont de pierre qu’à peine les survivants pouvaient-ils le franchir.

Vers le soir, Godefroi de Bouillon « fist un coup tel dont il sera touzjorz parlé » : d’un seul coup  d’épée, il coupa un turc en deux par la taille : « li dux le feri à l’espée parmi le nombril si que sa moitié desus chéi à terre et l’autre moitié remest  [resta] sur le cheval qui se féri en la cité avec les autres ».
Cette victoire inespérée des croisés (6 mars 1098) marqua une tournant décisif dans le siège d’Antioche. Les Francs, raffermis dans leur supériorité militaire, résolurent de continuer leur encerclement de la ville, seule mesure qui, de toute évidence, put la faire tomber entre leurs mains.
Ils retournent alors au chantier du fort de la Mahomerie en utilisant les madriers et les poutres rapportés de Saint Siméon ainsi que les pierres d’un cimetière musulman non loin de là. Le 19 mars, la redoute est achevée et c’est au comte de Toulouse qu’en incomba la garde.
Ils s’assurèrent également un troisième bastion pour compléter leur dispositif en fortifiant le monastère Saint-Georges situé en amont de la porte du même nom, sur les pentes occidentales du Mont Silpios. La construction et la garde de cette nouvelle forteresse reviennent au bouillant Tancrède, neveu de Bohémond de Tarente.
L’HEURE DE BOHEMOND

 

L’encerclement d’Antioche étant presque complet, l’ennemi confiné entre les murs de la ville et n’osant plus sortir, le siège s’annonçait dès lors sous de meilleurs auspices. Bohémond de Tarente paraissait d’ailleurs singulièrement sûr de lui quand, au conseil suivant, il s’adressa en ces termes aux barons :
« Chevaliers très prudents, lui fait dire l’Anonyme, considérez dans quelle misère nous sommes tous, grands et petits, et nous ignorons à peu près de quel coté nos affaires s’améliorent. Si cela vous paraît bon et honorable, que l’un d’entre nous se désigne devant les autres, et si, d’une manière quelconque, ou par son industrie, il parvient à acquérir ou à emporter d’assaut la cité, (…), concédons en lui la possession d’une voix unanime.  » Les barons refusent sèchement :  » Nous avons supporté les même maux, disent-ils, nous recevrons tous le même honneur. A ces mots, rapporte toujours l’Anonyme, le prince normand sourit légèrement et se retira aussitôt. « 
Mais l’immense armée de Kerboga approchait jour après jour, et les plus folles rumeurs circulaient déjà dans le camp chrétien. Les barons décident alors d’envoyer un groupe de reconnaissance pour prendre l’exacte mesure des effectifs de l’armée Seldjoukide : Dreux de Nesle, Clairambaud de Vendeil et Yves de Toul, hommes de guerre expérimentés, partirent au devant de l’ennemi pour revenir le vendredi 28 mai.
Les informations qu’ils rapportèrent étaient encore pires que les rumeurs qui couraient. Ils n’en firent part qu’aux barons « de peur que le peuple déjà affligé par la longueur du siège et l’extrême pénurie qu’il éprouvait ne tombe dans le désespoir « .
L’ost ne pouvait se permettre d’affronter une si grande armée en rase campagne avec Antioche toujours ennemie en son dos, ni même de se scinder comme auparavant en deux corps, vu la faiblesse de ses effectifs par rapport à la nature du péril. Bohémond choisit ce moment pour annoncer brusquement à ses pairs qu’il était en relation depuis plusieurs semaines avec l’un des assiégés auquel on avait confié la garde d’une tour « mout fort pleine et mout bien garnie ». La tour en question n’est autre que celle des Deux-sœurs, gros ouvrage pentagonal situé au sud de la ville.  L’homme, quant à lui, un transfuge arménien passé à l’Islam, venant de surprendre sa femme dans les bras d’un des principaux capitaines turcs de la garnison…
Ce Firouz, car tel est son nom, était prêt à livrer la tour dès que Bohémond le demanderait.
« Se il vos plest en ceste manière, poez avoir la ville. Se ne vost plest et vost puissiez trouver autre manière, je suis prez à quitter toute la moie part à un de vous, se il nous puet la cité délivrer. »
L’atterrement des barons fut général, mais en cette nuit du 29 mai, la piste de ce renégat cocufié était la seule lueur d’espoir : passant outre la résistance obstinée du comte de Toulouse, les chefs de la croisade se désistèrent un à un de leur droits sur la cité en faveur de l’astucieux prince normand à qui tous les pouvoirs furent donnés pour conduire la prise de la ville.
L’ASSAUT FINAL

 

Conformément aux ordres de Bohémond, ce soir du 2 juin 1098, une partie de l’armée croisée – la plupart des chevaliers – fit mine de partir à la rencontre de Kerboga, l’infanterie restant dans ses positions habituelles et dans l’ignorance de ce qui se tramait. Le change étant ainsi donné aux assiégés, les chevaliers marchèrent une bonne partie de la nuit, pour se dissimuler au lever du jour dans les ravins non loin de la Porte du Pont.
Par chance, c’était une de ces nuits de grand vent où l’on entendait rien. Une corde fut lancée, un interprète monta et remit la bague de Bohémond pour se faire reconnaître. L’homme redescendit, puis on attacha à la corde une longue échelle en cuir de bœuf que Firouz remonta et fixa solidement à la tour.
Les hommes commencèrent alors à monter silencieusement. Dix, vingt, puis bientôt soixante. Toutes les tours du coté sud furent occupées à tâtons dans la pénombre.
L’Anonyme participait lui aussi à l’assaut :
« Ceux qui étaient déjà dans les tours, raconte-il, se mirent à crier d’une voix joyeuse  » Dieu le veut » ! Nous même poussions le même cri. Alors commença l’escalade merveilleuse. »
Les premiers arrivants ouvrirent à leurs compagnons les portes de la ville, à commencer par la porte du Pont, tandis que les Turcs, réveillés, sonnaient à peine l’appel aux armes.
De l’autre côté de la ville, le reste de l’armée, campé en dehors des murailles, crut en entendant les vociférations et le retentissement des cors à l’arrivée imminente de l’armée de Kerboga. Mais, bientôt informé et rassuré par les chefs restés au camp, le  » peuple de Dieu  » s’élança à son tour dans un vigoureux assaut. 
La ville est prise et ce fut un carnage. Dans la pénombre, nul ne distinguait l’ennemi de l’ami.

« Les rues de la cité étaient jonchées des corps des mourants. Nul ne résistait plus. Les nôtres parcouraient les rues, les toits des maisons, à la recherche de ceux qui se cachaient. Ils taillaient en pièce et mettaient à mort les enfants, les jeunes gens et les vieillards. Chose étonnante, spectacle merveilleux que de voir cette multitude se laisser tuer impunément sans faire résistance. »
Tandis que les chrétiens submergeaient la ville, Bohémond courut vers la citadelle, le point fort d’Antioche. Une flèche lui traversa la cuisse et il ordonna qu’on plante sa bannière le plus haut possible près du fort. L’émir Yâghî Siyân, voyant l’étendard écarlate de Bohémond flotter sur l’une des tours du Silpios, crut sa citadelle perdue et prit la fuite à travers les chemins inaccessibles de la montagne. Des Arméniens, qui travaillaient comme bûcherons non loin de là,  le reconnurent et lui tranchèrent la tête qu’ils apportèrent en trophée aux Francs…
La prise d’Antioche sauva littéralement les Croisés d’un désastre effrayant. En effet, le lendemain même, la grande armée seljukîde de secours paraissait sur l’Oronte…

 

Maxime GOEPP et Benjamin SAINTAMON
et la référence au site web source http://maxime.goepp.free.fr 

Publié dans : L'ordre des Templiers |le 28 janvier, 2007 |Pas de Commentaires »

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