L’honneur chevaleresque

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L’honneur chevaleresque
 
Avant d’entamer notre discussion sur l’honneur chevaleresque occidental, nous devons préciser que l’étude de l’honneur est paradoxale, puisque son raisonnement est unique à la personne ou au groupe auquel il appartient; “it cannot be measured or assessed, except very roughly, by an outside observer.”[30] De plus, il y a plusieurs types d’honneur: certaines nuances peuvent varier d’une époque à l’autre, de même que d’un pays ou d’une région à l’autre.[31] Puisque les armées croisées étaient composées de plusieurs nations, il nous serait difficile de prendre en considération le système moral de chacun des groupes. Les valeurs principales liées à l’honneur chevaleresque, toutefois, étaient sensiblement partagées par l’ensemble des seigneurs croisés, qui forment d’ailleurs le groupe social qui nous préoccupe le plus dans notre recherche. Or, bien que l’honneur chevaleresque soit attribué surtout à ceux qui étaient chevaliers, les chroniqueurs des croisades comprenaient et idéalisaient également ces valeurs, étant donné qu’ils s’attendaient à un certain comportement moral de la part de leurs seigneurs. Quant aux chroniqueurs ecclésiastiques, ils projetaient parfois dans leur représentation de la chevalerie quelques éléments de l’éthique monastique, mettant plus d’emphase sur la vocation divine du chevalier de faire la guerre sainte que sur le culte guerrier traditionnel. Mais encore reste-t-il que la plupart de ces chroniqueurs étaient eux-mêmes issus de familles chevaleresques et que les nuances qu’ils apportent n’ont pas d’impact majeur sur notre compréhension de l’honneur en rapport avec l’image du Grec.[32] En somme, nous n’avons aucunement la prétention dans cette partie de décoder l’honneur chevaleresque dans son entier, mais bien d’en comprendre les plus grands aspects à travers les actions des chevaliers et les chroniqueurs qui nous les racontent.

 
 Ce sont les XIe et XIIe siècles qui marquent l’essor de la chevalerie et de l’idéal chevaleresque, précisément dans le contexte des croisades. En fait, la croisade est toujours demeurée au centre de l’idéal chevaleresque.
[33] L’honneur du chevalier était d’abord un honneur guerrier, de même qu’un honneur de noblesse, même si le chevalier du XIIe siècle n’était pas nécessairement un aristocrate. C’était un honneur militaire, viril, et courtois. Bref, c’était un honneur essentiellement de souche germanique, les bases de la chevalerie étant issues de cette culture qui vénérait les chevaux et les armes. En effet, “la société germanique, au contraire de son homologue romaine, est une communauté de guerriers, exaltant les vertus militaires et l’usage des armes.”[34] Enfin, l’honneur chevaleresque était également un honneur idéalisé, du fait que l’image médiévale du chevalier l’était aussi et que nous sommes encore, à bien des égards, empreints de cet idéal aujourd’hui.

 
Il y avait deux niveaux d’honneur en Occident au Moyen Âge qu’il est important de bien distinguer. D’abord, l’honneur essentiellement guerrier, qui découlait des prouesses militaires d’une personne, de sa conduite et de son mérite. Ensuite, l’honneur au sens social, essentiellement nobiliaire, qui situait un individu socialement et qui lui donnait le droit à la préséance.
[35] C’est à l’Antiquité tardive que nous devons attribuer cette distinction, puisque le mot latin honos, qui représentait à l’origine le courage à la guerre, vint également signifier le rang, la dignité et les privilèges rattachés au pouvoir.[36] Or, cette double nature de l’honneur est demeurée tout au long du Moyen Âge; pour les seigneurs croisés, les chroniqueurs emploient le mot honneur à leur égard dans les deux sens. L’honneur des seigneurs était donc mesuré selon leur valeur militaire, de même que par leur statut militaire basé sur les richesses et les possessions.

 
Il est toutefois important de ne pas confondre cet aspect nobiliaire à tous les chevaliers. C’est seulement au XIIIe siècle que la chevalerie est devenue une exclusivité de la noblesse; au XIIe siècle, les chevaliers n’étaient pas nécessairement tous des seigneurs. Au moment des quatre premières croisades, un chevalier “c’était avant tout un guerrier capable de combattre à cheval, quel que fût son rang.”
[37] Certes, le prix d’un cheval et de son entretien à cette époque, sans oublier l’équipement et les armes nécessaires pour faire la guerre à cheval, limitaient le métier seulement à ceux qui pouvaient se le permettre. De plus, la réputation militaire dont bénéficiait la cavalerie sur le champ de bataille avait rapidement fait de la chevalerie une profession honorable et enviée par l’aristocratie; la chevalerie devint un idéal à atteindre pour les nobles, un système moral à suivre. Mais, en théorie, la chevalerie était une profession militaire qui unissait les gens de guerre de tous les niveaux. Ce n’est qu’au XIIIe siècle que l’aristocratie la transforma en noble corporation et que l’accès à la chevalerie fut compromis pour les hommes de classes inférieures.[38] Déjà ce changement était visible au début du XIIe siècle, puisque Guibert de Nogent considérait que la chevalerie était un “ordre”.[39] Toutefois, le cas de Robert de Clari, que nous connaissons comme étant un “pauvre” chevalier picard, démontre que la chevalerie était encore relativement ouverte au début du XIIIe siècle.[40]

 
L’honneur guerrier se mesurait d’abord par le courage personnel d’un chevalier et ses prouesses au combat, ensuite par sa loyauté et son dévouement envers son roi ou son seigneur.
[41] Ce sont deux dimensions primordiales pour comprendre la représentation que les croisés se feront des Grecs. D’abord, le courage était impératif pour l’honneur d’un chevalier, autant que la pureté sexuelle était une des conditions premières de l’honneur de la femme.[42] Les commentaires unanimes des chroniqueurs concernant la fuite d’Étienne de Blois devant Antioche en 1098 expriment très bien la très grande importance que les chevaliers attribuaient au courage. Étienne, en effet, s’était condamné à une disgrâce éternelle en abandonnant les autres croisés.[43] Ainsi, sans courage, le chevalier perdait son honneur, sa fierté, voire même sa virilité.[44] La fuite au combat et le manque de fermeté devant l’ennemi étaient parmi les actes les plus déplorables pour un chevalier, puisqu’ils lui retiraient non seulement son honneur et sa raison d’être, mais le rabaissaient même au rang d’une femme. Le manque de courage attribué aux Grecs pendant les croisades, nous le verrons, fut un facteur important dans l’image des Grecs chez les croisés.

 
Ensuite, le chevalier mesurait principalement son honneur par sa parole et sa loyauté. En général, le mensonge lui-même n’était pas toujours déshonorant, tout dépendant du contexte ou encore de l’intention de celui qui mentait. Un serment, toutefois, ne pouvait faire l’objet d’un mensonge. Le chevalier qui prêtait un serment devait absolument déclarer ses vraies intentions, il devait confirmer qu’il disait la vérité peu importe le contexte. De ce fait, le chevalier prêtait serment en sachant que son déshonneur serait automatiquement reconnu s’il ne tenait pas sa parole.
[45] Le serment était par conséquent l’un des fondements de l’honneur chevaleresque,[46] voire même du système féodal. Sans sa parole, le chevalier perdait son honneur. Sans sa parole, le chevalier perdait également sa raison d’être féodale. En fait, le parjure était à ce point déshonorant du fait qu’il entrait en contradiction avec le cœur même du système féodal: le serment de vassalité. Puisque le serment était la principale garantie dans les rapports entre un seigneur et son vassal, contrevenir à son serment était sujet aux pires condamnations morales. Or, l’un des devoirs éthiques du chevalier était avant tout son devoir de service militaire vassalique, de même que son dévouement envers son seigneur ou son roi.[47] C’est notamment sur ces notions de loyauté et de parjure que les croisés basèrent le deuxième aspect de leur image des Grecs, c’est-à-dire les Grecs perfides.

 
La honte et le déshonneur étaient donc grandement associés à la couardise et à la trahison, deux choses dont les croisés accusaient les Byzantins. Puisqu’il était sans courage et sans parole, les Grecs étaient perçus dans un contexte féodal comme des êtres sans honneur. L’honneur était à ce point important pour le chevalier que de le perdre, que ce soit par ses propres actions ou par celles d’un autre, constituait l’un des pires maux sociaux qui pouvait l’affliger. En effet, l’honneur était déterminé sur une base personnelle, c’est-à-dire sur une satisfaction individuelle de son mérite, mais il était mesuré également par la société elle-même, qui agissait comme un tribunal de moralité. Le déshonneur du chevalier résidait donc davantage dans l’opinion publique que personnelle, ce qui pouvait engendrer des sanctions sociales parfois sérieuses.
[48]

 
Il était donc socialement impératif pour une personne déshonorée de rétablir son honneur, puisque sa honte s’étendait également à ses proches et à sa famille. En effet, l’honneur au XIIe siècle était à la fois individuel et collectif, de sorte que le déshonneur de l’un pouvait se transmettre à d’autres qui appartenaient au même groupe, famille ou nation. Par surcroît, l’honneur ou le déshonneur était également transmissible par le sang à la progéniture d’une personne et, par conséquent, à sa lignée. L’honneur était “une valeur clanique, un bien collectif que chaque génération qui en hérite doit s’attacher à préserver.”
[49] C’est pourquoi l’honneur d’un homme résidait en grande partie dans sa puissance reproductrice, qui lui permettait de transmettre sa notoriété à sa progéniture. En fait, selon la tradition germanique, “le siège de la virilité et le symbole de l’honneur résident incontestablement dans l’appareil génital.”[50] Un homme castré était donc théoriquement sans honneur, puisqu’il avait perdu sa capacité de le transmettre. En somme, le fait que l’honneur soit à la fois collectif et transmissible à sa descendance expliquait en partie le déshonneur imputé aux Byzantins par les croisés. C’est pourquoi le déshonneur des Grecs qui avaient perfidement pris la ville de Troie s’était transmis, dans l’optique des croisés, aux Byzantins. Autrement dit, la honte des Achéens s’était transmise à l’ensemble du peuple grec. Gauthier Map résume bien ce fait lorsqu’il mentionne: “For to such extent was their strength drained away by the Trojan war that since Ajax, against whose worth craft unjustly prevailed, there is nothing in any Greek to be proud of, nothing excellent.”[51] Dans une même optique, l’Itinerarium explique que “their decline is the more extraordinary because they used to be so illustrious.”[52]
 
L’importance de la famille et du lignage dans l’honneur était essentiellement une valeur nobiliaire. Ceci nous mène justement à voir l’autre niveau de l’honneur chevaleresque vu précédemment, c’est-à-dire l’honneur au niveau social, déterminé par le rang et les possessions d’une personne. Ce type d’honneur nous intéresse particulièrement du fait que notre recherche s’attarde en grande partie aux seigneurs et barons des armées croisées, dont l’honneur est rapporté par les chroniqueurs qui s’attendaient à un certain modèle moral de leurs dirigeants. De plus, ce sont ces mêmes seigneurs qui ont mesuré leur honneur non seulement par rapport à leurs prouesses militaires, mais également selon l’importance que l’empereur byzantin accordait à leur rang et à leurs possessions. Or, les réceptions grandioses offertes par l’empereur byzantin étaient en fait perçues comme des marques d’honneur à leur égard et avaient également l’effet d’accroître l’honneur nobiliaire de l’empereur.

 
Cet honneur, nous l’avons vu, était basé essentiellement sur l’octroi des terres et de titres honorifiques, mérités bien sûr par la victoire. Entre les XIe et XIVe siècle, le mot honor désignait souvent la notion juridique de “fief” ou de “domaine”.
[53] C’est pourquoi, dans son serment spécial porté à Alexis Comnène en 1097, Raymond de Saint-Gilles se limita à protéger la vita et l’honor de l’empereur, c’est-à-dire sa personne et ses possessions.[54] Or, l’idée d’honneur et de vassalité était grandement liée à la notion de fief. Le chevalier se devait d’obéir à son suzerain, de ne point porter atteinte à sa personne ou à ses biens et, plus que tout, ne jamais chercher à usurper son pouvoir. Sur ce dernier point, certains empereurs byzantins pendant les croisades furent énormément blâmés par les croisés, puisqu’ils avaient atteint le pouvoir par usurpation. Ces empereurs étaient donc, dans l’optique des croisés, sans honneur puisqu’ils avaient trahi leur seigneur. En contrepartie, les empereurs byzantins possédaient un certain honneur aux yeux des croisés en raison de leurs richesses inestimables. L’imaginaire occidental du monde oriental au Moyen Âge était en fait basé, comme nous le verrons au prochain chapitre, sur les splendeurs et les richesses de l’Empire byzantin.

 
Cependant, bien que l’idéal du noble chevalier soit d’accumuler des richesses, il ne devait point les thésauriser. Le seigneur devait plutôt faire preuve de largesse et étaler sa fortune. Chez les Francs, les trésors “représentent la preuve concrète de la puissance et de l’honneur.”
[55] Mais le prestige d’un seigneur ou d’un prince était directement lié à sa générosité, notamment envers ses vassaux. L’hospitalité, la charité et la générosité étaient donc tout naturellement des gestes honorifiques de la part d’un seigneur.[56] Par conséquent, la diplomatie byzantine répondait bien à ces critères occidentaux, en raison des nombreux cadeaux et des grandes richesses que les empereurs avaient la réputation de donner aux étrangers. Certains chroniqueurs, toutefois, y perçurent simplement une confirmation de la perfidie grecque.

 
Or, cette esquisse de l’honneur chevaleresque et nobiliaire au XIIe siècle nous a permis de voir non seulement les grands aspects de ce système de valeur occidental, mais également que certaines valeurs byzantines étaient en contradiction avec l’honneur chevaleresque. Or, c’est pour préciser et nuancer ces contradictions que nous devons brièvement nous attarder à l’honneur byzantin et à sa signification.

Publié dans : L'ordre des Templiers |le 29 octobre, 2006 |8 Commentaires »

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8 Commentaires Commenter.

  1. le 15 décembre, 2006 à 18:06 Hedden écrit:

    Très bon post sur l’honneur chevaleresque, continuez !

  2. le 20 janvier, 2008 à 16:02 dupond écrit:

    cool!!! interessan

  3. le 20 janvier, 2008 à 16:02 oké écrit:

    oké

  4. le 20 janvier, 2008 à 16:03 oké écrit:

    je mapgegbvdgdf cbr

  5. le 4 février, 2008 à 3:14 Gabriel écrit:

    Super bon texte descritif de la chevalresque. J’ai apris beaucoup de chose.

  6. le 18 octobre, 2008 à 16:57 un templier écrit:

    Très instructif continué ainsi

  7. le 14 mars, 2009 à 22:27 océane écrit:

    merci beaucoup pour tout vos reseignement

  8. le 9 février, 2010 à 11:45 Chevalier croisé écrit:

    Documentaire très intéressant mais une chose manque néanmoins,l’honneur du chevalier par les valeurs chrétiennes qu’il défendait corps et âme.En effet on ne peut oublier le fait que les chevaliers étaient adoubés et recevaient leurs armes à la suite de la veillée dans une chapelle. Ils pouvaient ensuite faire des vœux de noblesses et de droiture morale qui étaient en accord avec le christianisme et découlaient directement de leur honneur.

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