Archive pour le 29 octobre, 2006

L’honneur chevaleresque

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L’honneur chevaleresque
 
Avant d’entamer notre discussion sur l’honneur chevaleresque occidental, nous devons préciser que l’étude de l’honneur est paradoxale, puisque son raisonnement est unique à la personne ou au groupe auquel il appartient; “it cannot be measured or assessed, except very roughly, by an outside observer.”[30] De plus, il y a plusieurs types d’honneur: certaines nuances peuvent varier d’une époque à l’autre, de même que d’un pays ou d’une région à l’autre.[31] Puisque les armées croisées étaient composées de plusieurs nations, il nous serait difficile de prendre en considération le système moral de chacun des groupes. Les valeurs principales liées à l’honneur chevaleresque, toutefois, étaient sensiblement partagées par l’ensemble des seigneurs croisés, qui forment d’ailleurs le groupe social qui nous préoccupe le plus dans notre recherche. Or, bien que l’honneur chevaleresque soit attribué surtout à ceux qui étaient chevaliers, les chroniqueurs des croisades comprenaient et idéalisaient également ces valeurs, étant donné qu’ils s’attendaient à un certain comportement moral de la part de leurs seigneurs. Quant aux chroniqueurs ecclésiastiques, ils projetaient parfois dans leur représentation de la chevalerie quelques éléments de l’éthique monastique, mettant plus d’emphase sur la vocation divine du chevalier de faire la guerre sainte que sur le culte guerrier traditionnel. Mais encore reste-t-il que la plupart de ces chroniqueurs étaient eux-mêmes issus de familles chevaleresques et que les nuances qu’ils apportent n’ont pas d’impact majeur sur notre compréhension de l’honneur en rapport avec l’image du Grec.[32] En somme, nous n’avons aucunement la prétention dans cette partie de décoder l’honneur chevaleresque dans son entier, mais bien d’en comprendre les plus grands aspects à travers les actions des chevaliers et les chroniqueurs qui nous les racontent.

 
 Ce sont les XIe et XIIe siècles qui marquent l’essor de la chevalerie et de l’idéal chevaleresque, précisément dans le contexte des croisades. En fait, la croisade est toujours demeurée au centre de l’idéal chevaleresque.
[33] L’honneur du chevalier était d’abord un honneur guerrier, de même qu’un honneur de noblesse, même si le chevalier du XIIe siècle n’était pas nécessairement un aristocrate. C’était un honneur militaire, viril, et courtois. Bref, c’était un honneur essentiellement de souche germanique, les bases de la chevalerie étant issues de cette culture qui vénérait les chevaux et les armes. En effet, “la société germanique, au contraire de son homologue romaine, est une communauté de guerriers, exaltant les vertus militaires et l’usage des armes.”[34] Enfin, l’honneur chevaleresque était également un honneur idéalisé, du fait que l’image médiévale du chevalier l’était aussi et que nous sommes encore, à bien des égards, empreints de cet idéal aujourd’hui.

 
Il y avait deux niveaux d’honneur en Occident au Moyen Âge qu’il est important de bien distinguer. D’abord, l’honneur essentiellement guerrier, qui découlait des prouesses militaires d’une personne, de sa conduite et de son mérite. Ensuite, l’honneur au sens social, essentiellement nobiliaire, qui situait un individu socialement et qui lui donnait le droit à la préséance.
[35] C’est à l’Antiquité tardive que nous devons attribuer cette distinction, puisque le mot latin honos, qui représentait à l’origine le courage à la guerre, vint également signifier le rang, la dignité et les privilèges rattachés au pouvoir.[36] Or, cette double nature de l’honneur est demeurée tout au long du Moyen Âge; pour les seigneurs croisés, les chroniqueurs emploient le mot honneur à leur égard dans les deux sens. L’honneur des seigneurs était donc mesuré selon leur valeur militaire, de même que par leur statut militaire basé sur les richesses et les possessions.

 
Il est toutefois important de ne pas confondre cet aspect nobiliaire à tous les chevaliers. C’est seulement au XIIIe siècle que la chevalerie est devenue une exclusivité de la noblesse; au XIIe siècle, les chevaliers n’étaient pas nécessairement tous des seigneurs. Au moment des quatre premières croisades, un chevalier “c’était avant tout un guerrier capable de combattre à cheval, quel que fût son rang.”
[37] Certes, le prix d’un cheval et de son entretien à cette époque, sans oublier l’équipement et les armes nécessaires pour faire la guerre à cheval, limitaient le métier seulement à ceux qui pouvaient se le permettre. De plus, la réputation militaire dont bénéficiait la cavalerie sur le champ de bataille avait rapidement fait de la chevalerie une profession honorable et enviée par l’aristocratie; la chevalerie devint un idéal à atteindre pour les nobles, un système moral à suivre. Mais, en théorie, la chevalerie était une profession militaire qui unissait les gens de guerre de tous les niveaux. Ce n’est qu’au XIIIe siècle que l’aristocratie la transforma en noble corporation et que l’accès à la chevalerie fut compromis pour les hommes de classes inférieures.[38] Déjà ce changement était visible au début du XIIe siècle, puisque Guibert de Nogent considérait que la chevalerie était un “ordre”.[39] Toutefois, le cas de Robert de Clari, que nous connaissons comme étant un “pauvre” chevalier picard, démontre que la chevalerie était encore relativement ouverte au début du XIIIe siècle.[40]

 
L’honneur guerrier se mesurait d’abord par le courage personnel d’un chevalier et ses prouesses au combat, ensuite par sa loyauté et son dévouement envers son roi ou son seigneur.
[41] Ce sont deux dimensions primordiales pour comprendre la représentation que les croisés se feront des Grecs. D’abord, le courage était impératif pour l’honneur d’un chevalier, autant que la pureté sexuelle était une des conditions premières de l’honneur de la femme.[42] Les commentaires unanimes des chroniqueurs concernant la fuite d’Étienne de Blois devant Antioche en 1098 expriment très bien la très grande importance que les chevaliers attribuaient au courage. Étienne, en effet, s’était condamné à une disgrâce éternelle en abandonnant les autres croisés.[43] Ainsi, sans courage, le chevalier perdait son honneur, sa fierté, voire même sa virilité.[44] La fuite au combat et le manque de fermeté devant l’ennemi étaient parmi les actes les plus déplorables pour un chevalier, puisqu’ils lui retiraient non seulement son honneur et sa raison d’être, mais le rabaissaient même au rang d’une femme. Le manque de courage attribué aux Grecs pendant les croisades, nous le verrons, fut un facteur important dans l’image des Grecs chez les croisés.

 
Ensuite, le chevalier mesurait principalement son honneur par sa parole et sa loyauté. En général, le mensonge lui-même n’était pas toujours déshonorant, tout dépendant du contexte ou encore de l’intention de celui qui mentait. Un serment, toutefois, ne pouvait faire l’objet d’un mensonge. Le chevalier qui prêtait un serment devait absolument déclarer ses vraies intentions, il devait confirmer qu’il disait la vérité peu importe le contexte. De ce fait, le chevalier prêtait serment en sachant que son déshonneur serait automatiquement reconnu s’il ne tenait pas sa parole.
[45] Le serment était par conséquent l’un des fondements de l’honneur chevaleresque,[46] voire même du système féodal. Sans sa parole, le chevalier perdait son honneur. Sans sa parole, le chevalier perdait également sa raison d’être féodale. En fait, le parjure était à ce point déshonorant du fait qu’il entrait en contradiction avec le cœur même du système féodal: le serment de vassalité. Puisque le serment était la principale garantie dans les rapports entre un seigneur et son vassal, contrevenir à son serment était sujet aux pires condamnations morales. Or, l’un des devoirs éthiques du chevalier était avant tout son devoir de service militaire vassalique, de même que son dévouement envers son seigneur ou son roi.[47] C’est notamment sur ces notions de loyauté et de parjure que les croisés basèrent le deuxième aspect de leur image des Grecs, c’est-à-dire les Grecs perfides.

 
La honte et le déshonneur étaient donc grandement associés à la couardise et à la trahison, deux choses dont les croisés accusaient les Byzantins. Puisqu’il était sans courage et sans parole, les Grecs étaient perçus dans un contexte féodal comme des êtres sans honneur. L’honneur était à ce point important pour le chevalier que de le perdre, que ce soit par ses propres actions ou par celles d’un autre, constituait l’un des pires maux sociaux qui pouvait l’affliger. En effet, l’honneur était déterminé sur une base personnelle, c’est-à-dire sur une satisfaction individuelle de son mérite, mais il était mesuré également par la société elle-même, qui agissait comme un tribunal de moralité. Le déshonneur du chevalier résidait donc davantage dans l’opinion publique que personnelle, ce qui pouvait engendrer des sanctions sociales parfois sérieuses.
[48]

 
Il était donc socialement impératif pour une personne déshonorée de rétablir son honneur, puisque sa honte s’étendait également à ses proches et à sa famille. En effet, l’honneur au XIIe siècle était à la fois individuel et collectif, de sorte que le déshonneur de l’un pouvait se transmettre à d’autres qui appartenaient au même groupe, famille ou nation. Par surcroît, l’honneur ou le déshonneur était également transmissible par le sang à la progéniture d’une personne et, par conséquent, à sa lignée. L’honneur était “une valeur clanique, un bien collectif que chaque génération qui en hérite doit s’attacher à préserver.”
[49] C’est pourquoi l’honneur d’un homme résidait en grande partie dans sa puissance reproductrice, qui lui permettait de transmettre sa notoriété à sa progéniture. En fait, selon la tradition germanique, “le siège de la virilité et le symbole de l’honneur résident incontestablement dans l’appareil génital.”[50] Un homme castré était donc théoriquement sans honneur, puisqu’il avait perdu sa capacité de le transmettre. En somme, le fait que l’honneur soit à la fois collectif et transmissible à sa descendance expliquait en partie le déshonneur imputé aux Byzantins par les croisés. C’est pourquoi le déshonneur des Grecs qui avaient perfidement pris la ville de Troie s’était transmis, dans l’optique des croisés, aux Byzantins. Autrement dit, la honte des Achéens s’était transmise à l’ensemble du peuple grec. Gauthier Map résume bien ce fait lorsqu’il mentionne: “For to such extent was their strength drained away by the Trojan war that since Ajax, against whose worth craft unjustly prevailed, there is nothing in any Greek to be proud of, nothing excellent.”[51] Dans une même optique, l’Itinerarium explique que “their decline is the more extraordinary because they used to be so illustrious.”[52]
 
L’importance de la famille et du lignage dans l’honneur était essentiellement une valeur nobiliaire. Ceci nous mène justement à voir l’autre niveau de l’honneur chevaleresque vu précédemment, c’est-à-dire l’honneur au niveau social, déterminé par le rang et les possessions d’une personne. Ce type d’honneur nous intéresse particulièrement du fait que notre recherche s’attarde en grande partie aux seigneurs et barons des armées croisées, dont l’honneur est rapporté par les chroniqueurs qui s’attendaient à un certain modèle moral de leurs dirigeants. De plus, ce sont ces mêmes seigneurs qui ont mesuré leur honneur non seulement par rapport à leurs prouesses militaires, mais également selon l’importance que l’empereur byzantin accordait à leur rang et à leurs possessions. Or, les réceptions grandioses offertes par l’empereur byzantin étaient en fait perçues comme des marques d’honneur à leur égard et avaient également l’effet d’accroître l’honneur nobiliaire de l’empereur.

 
Cet honneur, nous l’avons vu, était basé essentiellement sur l’octroi des terres et de titres honorifiques, mérités bien sûr par la victoire. Entre les XIe et XIVe siècle, le mot honor désignait souvent la notion juridique de “fief” ou de “domaine”.
[53] C’est pourquoi, dans son serment spécial porté à Alexis Comnène en 1097, Raymond de Saint-Gilles se limita à protéger la vita et l’honor de l’empereur, c’est-à-dire sa personne et ses possessions.[54] Or, l’idée d’honneur et de vassalité était grandement liée à la notion de fief. Le chevalier se devait d’obéir à son suzerain, de ne point porter atteinte à sa personne ou à ses biens et, plus que tout, ne jamais chercher à usurper son pouvoir. Sur ce dernier point, certains empereurs byzantins pendant les croisades furent énormément blâmés par les croisés, puisqu’ils avaient atteint le pouvoir par usurpation. Ces empereurs étaient donc, dans l’optique des croisés, sans honneur puisqu’ils avaient trahi leur seigneur. En contrepartie, les empereurs byzantins possédaient un certain honneur aux yeux des croisés en raison de leurs richesses inestimables. L’imaginaire occidental du monde oriental au Moyen Âge était en fait basé, comme nous le verrons au prochain chapitre, sur les splendeurs et les richesses de l’Empire byzantin.

 
Cependant, bien que l’idéal du noble chevalier soit d’accumuler des richesses, il ne devait point les thésauriser. Le seigneur devait plutôt faire preuve de largesse et étaler sa fortune. Chez les Francs, les trésors “représentent la preuve concrète de la puissance et de l’honneur.”
[55] Mais le prestige d’un seigneur ou d’un prince était directement lié à sa générosité, notamment envers ses vassaux. L’hospitalité, la charité et la générosité étaient donc tout naturellement des gestes honorifiques de la part d’un seigneur.[56] Par conséquent, la diplomatie byzantine répondait bien à ces critères occidentaux, en raison des nombreux cadeaux et des grandes richesses que les empereurs avaient la réputation de donner aux étrangers. Certains chroniqueurs, toutefois, y perçurent simplement une confirmation de la perfidie grecque.

 
Or, cette esquisse de l’honneur chevaleresque et nobiliaire au XIIe siècle nous a permis de voir non seulement les grands aspects de ce système de valeur occidental, mais également que certaines valeurs byzantines étaient en contradiction avec l’honneur chevaleresque. Or, c’est pour préciser et nuancer ces contradictions que nous devons brièvement nous attarder à l’honneur byzantin et à sa signification.

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Prise d’Antioche par les croisés,

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Prise d’Antioche par les croisés,

Bientôt Bohémond commença à presser son ami humblement par des demandes quotidiennes, lui promettant toute espèce d’égards et d’avantages en ces termes:  » Voici venir le moment favorable où nous pourrons accomplir le bien que nous avons résolu: que mon ami Pirrus m’accorde maintenant son aide.  » Celui-ci, enchanté, déclara qu’il l’aiderait comme il devait faire. La nuit suivante (1), il envoya à Bohémond son propre fils en otage, afin de lui confirmer qu’il lui livrerait l’entrée de la ville, et lui adressa ce message:  » Que demain toute l’armée franque soit convoquée par lui, comme s’il s’agissait d’aller dévaster la terre des Sarrasins, qu’il dissimule et revienne rapidement par la montagne de droite (2). Et moi, observant ces troupes avec attention, je les attendrai et les recevrai dans les tours que j’ai en mon pouvoir et sous ma garde.  »

[...]

Tout fut donc disposé ainsi: les chevaliers tinrent la plaine, les piétons la montagne; toute la nuit ils marchèrent et chevauchèrent jusqu’à l’aurore (3), puis ils approchèrent des tours, dont le gardien avait veillé toute la nuit. Aussitôt, Bohémond mit pied à terre et donna ses instructions à tous par ces mots:  » Allez en toute sécurité et en bon accord; montez par l’échelle jusqu’à Antioche, que nous aurons bientôt, s’il plaît à Dieu, sous notre garde.  » Ils vinrent jusqu’à l’échelle qui était dressée et fortement liée aux murs de la cité; environ soixante hommes des nôtres l’escaladèrent et furent répartis entre les tours dont il avait la garde. Pirrus, voyant que si peu des nôtres étaient montés, commença à craindre, redoutant pour lui et les nôtres de tomber entre les mains des Turcs.  » Nous avons peu de Francs « , s’écria-t-il.  » Où est donc cet ardent Bohémond? Où est cet invincible?  » Au même moment un sergent longobard redescendit et, courant précipitamment à Bohémond, lui dit:  » Que fais-tu là, homme prudent? Pourquoi es-tu venu ici? Voici que nous tenons déjà trois tours!  » Excité par ces mots, il rejoignit les autres, et tous parvinrent joyeusement à l’échelle.

À cette vue, ceux qui étaient déjà dans les tours se mirent à crier d’une voix joyeuse:  » Dieu le veut!  » Nous-mêmes poussions le même cri. Alors commença l’escalade merveilleuse; ils atteignirent enfin le faîte et coururent à la hâte aux autres tours; ils massacraient tous ceux qu’ils y trouvaient, et le frère de Pirrus périt ainsi. Puis l’échelle par laquelle avait lieu notre escalade se rompit, ce qui nous plongea dans une grande angoisse et dans la tristesse. Cependant, bien que l’échelle fût rompue, il y avait à notre gauche une porte fermée, ignorée de quelques-uns. Il faisait encore nuit, mais, en tâtonnant et en cherchant, nous finîmes par la trouver: tous nous y courûmes et, après l’avoir brisée, nous entrâmes grâce à elle.

À ce moment, une immense clameur résonnait dans toute la ville. Bohémond ne perdit pas de temps, mais il ordonna que sa glorieuse bannière fût arborée sur une éminence en face du château (4). Au point du jour, ceux qui étaient encore dans leurs tentes entendirent la rumeur immense qui retentissait dans la ville. Étant sortis à la hâte, ils virent flotter la bannière de Bohémond sur une hauteur; aussitôt entraînés par une course rapide, ils pénétrèrent dans la ville à travers les portes et massacrèrent les Turcs et les Sarrasins qu’ils rencontrèrent, à l’exception de ceux qui parvinrent à fuir dans la citadelle du haut: d’autres Turcs sortirent par les portes et durent leur salut à la fuite.

Cassian (5), leur seigneur, se mit aussi à fuir avec beaucoup d’autres qui étaient à sa suite et, en fuyant, il parvint dans la terre de Tancrède (6), non loin de la cité. Comme leurs chevaux étaient fatigués, ils pénétrèrent dans un casal (7) et se réfugièrent dans une maison. Mais ils furent reconnus par les habitants, des Syriens et des Arméniens, qui saisirent aussitôt Cassian et lui coupèrent la tête, qu’ils portèrent à Bohémond, afin d’obtenir leur liberté. Le ceinturon et le fourreau de son cimeterre furent vendus soixante besants.

Ces événements eurent lieu le troisième jour de juin, cinquième férie, trois jours avant les nones de juin. Toutes les places de la ville étaient encombrées de cadavres, au point que nul ne pouvait y séjourner à cause de la puanteur. On ne pouvait circuler dans les rues qu’en marchant sur les cadavres des morts.

(1) La dernière nuit qui précède la reddition d’Antioche, nuit du 2 au 3 juin.
(2) La terre des Sarrasins était située à l’est et au sud; la montagne à droite (par rapport au camp des croisés) était, au contraire, à l’ouest, où se trouvaient les tours de Firouz.
(3) Au méridien d’Antioche, le 3 juin, le soleil se lève à quatre heures et demie; ce fut donc vers quatre heures que commença l’escalade.
(4) Il s’agit de la citadelle d’Antioche, située au point le plus élevé de l’enceinte, sur les pentes du mont Cassius. Les croisés ne purent s’en emparer.
(5) Cassian, transcription de Iagi-Sian, Jaghi-Seian, Yâgi-Sian. Émir d’Antioche et beau-père de Roudwân, prince d’Alep.
(6) La « terre de Tancrède » désigne certainement la région située à l’ouest de l’enceinte gardée par Tancrède et non les villes acquises par Tancrède en Cilicie.
(7). Le  » casal  » est un village habité par des tenanciers et entouré de terres.

Traduction prise dans Anonyme édité et traduit par Louis Bréhier, Histoire anonyme de la première croisade, Paris, Éditions  » Les Belles Lettres « , 1964 (1924), pp. 103-111.

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Lettre des chefs de la croisade aux chrétiens d’Europe

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Lettre des chefs de la croisade aux chrétiens d’Europe
  
Boémond, fils de Robert, Raymond comte de Saint-Gilles, le duc
 Godefroy, et 
Hugues-le-Grand, aux fidèles catholiques de l’univers entier, la
 vie éternelle. 
Pour vous faire connaître à tous comment la paix a été conclue entre
 nous 
et l’Empereur, et comment, à travers la terre des Sarrasins, nous
 sommes 
parvenus jusqu’ici, nous vous avons adressé cet Envoyé qui
 s’empressera 
de vous raconter, dans l’ordre des événements, tout ce qui nous est
 arrivé. 
D’abord il faut dire qu’au milieu du mois de mai,
 l’Empereur nous a donné 
par serment sa foi et la promesse de sa protection, le tout appuyé par
 des 
otages, à savoir son neveu et son gendre; promettant en outre de
 veiller 
à ce qu’aucun des pèlerins du Saint-Sépulcre ne fût à l’avenir
 molesté. 
Il envoya ensuite l’un de ses premiers officiers dans toute
 l’étendue de 
ses domaines, et jusqu’à Durazzo, pour porter la défense de blesser
 en quoi 
que ce soit les intérêts des pèlerins, sous peine d’encourir le
 supplice 
du gibet. Que pouvait-il faire de plus? Revenons maintenant aux
 événements 
qui devront combler vos coeurs d’une indicible joie. À la fin du
 mois de 
mai, nous nous préparâmes à combattre les Turcs, et les vainquîmes,
 grâce 
à Dieu. Dans cette bataille, ils ne perdirent pas moins de trente mille 
hommes. De notre côté, nous eûmes trois mille morts, qui sans aucun
 doute 
jouissent maintenant des gloires de la vie éternelle. À la suite de
 cette 
affaire nous avons rassemblé une immense quantité d’or,
 d’argent, d’armes 
et de vêtements précieux. Par la force de nos armes nous nous sommes
 mis 
en possession de la grande ville de Nicée. Au-delà de cette cité, dans
 une 
marche de dix jours, nous avons fait la conquête de plusieurs villes et 
châteaux. Ensuite nous avons livré une grande bataille devant Antioche, 
et avons, par la virilité de nos efforts, remporté une éclatante
 victoire; 
si bien que l’ennemi a eu soixante-neuf mille morts. De notre côté,
 notre 
perte a été de dix mille, qui sont morts dans la paix du Seigneur. Qui
 a 
jamais vu un pareil triomphe? Soit que nous vivions, soit que nous
 mourrions, 
nous appartenons au Seigneur. Il faut encore que vous sachiez que le
 roi 
des Perses nous a mandé qu’il nous présenterait la bataille le jour
 de la 
fête de tous les Saints, assurant que s’il reste vainqueur il ne
 cessera 
de faire la guerre aux Chrétiens de concert avec le roi de Babylone (du 
Caire) et la plupart des autres rois païens. S’il perd la bataille,
 il se 
fera chrétien avec tous ceux qu’il pourra entraîner à sa suite. En
 conséquence, 
nous vous supplions de pratiquer à cette intention le jeûne et les
 aumônes, 
et de célébrer la sainte Messe avec dévotion et assiduité. Et
 spécialement 
observez dévotement, par les aumônes et les prières, le troisième jour
 avant 
la fête, qui se trouve être un vendredi, jour du triomphe du Christ,
 que 
nous choisissons pour livrer cette mémorable bataille. 
Moi, évêque de Grenoble, j’envoie ces lettres qui m’ont été
 apportées 
à Grenoble, à vous archevêque et chanoines de la sainte église de
 Tours, 
afin que vous les communiquiez à tous ceux qui viendront à la fête, et
 par 
leur moyen, aux différents contrées où ils doivent retourner. Que les
 uns 
prodiguent les prières et les aumônes, et que les autres se hâtent
 d’accourir 
avec leurs armes.
Comte Riant conclut que la lettre fut écrite entre le 28 juin 1098, la 
victoire sur Kerbogha, et le milieu de juillet, époque de départ pour
 Constantinople 
de Hugues-le-Maisné, dans  » Inventaire des lettres historiques des
 croisades 
« , Archives de l’Orient Latin, New York, AMS Press, 1978
 (1881), pp. 175-176.
Traduction prise dans J.F.A. Peyré, Histoire de la Première Croisade, 
Paris, Aug. Durand, 1859, vol. 2, pp. 479-481. 
  
  

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Lettre adressée au pape Urbain par les chefs des croisés à Antioche

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Lettre adressée au pape Urbain par les chefs des croisés à Antioche
  
Au seigneur le saint et vénérable pape Urbain, Boémond, Raymond comte
 de 
Saint-Gilles, Godefroy duc des Lorrains, Robert comte de Normandie,
 Robert 
comte des Flamands, et Eustache, comte de Boulogne, salut et fidèles
 services, 
et véritable soumission dans le Christ comme des fils envers leur père
 spirituel. 
Nous voulons et nous désirons vous faire valoir par quelle grande
 miséricorde 
et assistance de Dieu, Antioche est tombée en notre pouvoir; comment
 les 
Turcs qui avaient couvert d’opprobre Notre Seigneur-Jésus, ont été
 pris 
et tués; comment nous, pèlerins de Jérusalem, avons vengé l’injure
 de Jésus-
Christ, le souverain Dieu; comment nous, qui d’abord avions tenu
 assiégés 
les Turcs, fûmes ensuite assiégés par les Turcs venus du Khorassan, de
 Jérusalem, 
de Damas et d’une multitude d’autres provinces;comment enfin
 nous avons 
été délivrés par la miséricorde de Jésus-Christ. Lors donc que la ville 
de Nicée eut été prise; que nous eûmes, aux kalendes de juillet, comme
 vous 
l’avez su, vaincu une armée innombrable de Turcs qui s’opposait
 à notre 
passage, au milieu d’une campagne fleurie; que nous eûmes mis en
 fuite le 
grand Soliman; que ses trésors et ses domaines furent tombés en notre
 pouvoir; 
qu’enfin la Romanie fut en entier conquise et pacifiée, nous nous
 présentâmes 
pour mettre le siège devant Antioche. Dans ce siège, nous eûmes
 beaucoup 
à souffrir par les attaques des Turcs du dehors et des Païens, qui ne
 cessèrent 
de se ruer sur nous avec des forces considérables; en sorte qu’il
 était 
plus vrai de dire que nous étions assiégés par ceux que nous tenions
 fermés 
dans Antioche. Enfin, après tous ces combats et par suite des brillants 
succès que nous avons obtenus, la foi chrétienne a triomphé, ainsi que
 vous 
allez le voir. Moi, Boémond, ayant fait une convention avec un certain
 Turc, 
qui m’a livré la ville, j’ai appliqué des échelles contre le
 mur un peu 
avant le jour; et ainsi, le trois des nones de juillet (1), nous nous
 sommes 
mis en possession d’une ville qui précédemment refusait de
 reconnaître le 
Christ. Nous avons tué Gratien, tyran de cette ville, avec un grand
 nombre 
de ses guerriers. Nous sommes restés maîtres de leurs femmes, de leurs
 fils, 
de leurs familles, ainsi que de leur or, de leur argent et de tout ce
 qu’ils 
possédaient. Nous ne pûmes cependant nous mettre en possession de la
 citadelle 
d’Antioche, fortifiée d’avance par les Turcs. Mais lorsque le
 lendemain 
nous nous disposions à faire le siège de cette forteresse, nous vîmes
 se 
répandre dans les campagnes environnantes une multitude infinie de
 Turcs 
que nous savions être en marche pour venir nous attaquer, et que nous
 avions 
attendus hors de la ville. Le troisième jour ils nous assiégèrent et
 firent 
pénétrer dans cette citadelle un renfort de plus de cent hommes
 d’armes. 
Puis, par la porte de ce château, ils tentèrent de se jeter sur la
 partie 
de la ville située au bas et qui se trouvait commune aux uns et aux
 autres. 
Mais nous qui étions établis sur un autre monticule en face de la
 forteresse, 
nous gardâmes la voie qui descendait vers la ville entre les deux
 armées, 
pour les empêcher de faire en grand nombre irruption sur nous; et
 combattant 
nuit et jour au dedans comme au dehors, nous les contraignîmes de
 reprendre 
le chemin de la forteresse en question, et d’y rentrer par les
 portes par 
où l’on descendait dans la ville. Lorsqu’ils eurent reconnu que
 de ce côté 
ils ne pouvaient rien entreprendre contre nous, ils investirent la
 ville 
de toutes parts, en telle sorte qu’on ne pouvait plus ni sortir ni
 entrer. 
Cette extrémité porta parmi nous le comble à l’affliction et à la
 désolation; 
et au moment de succomber à la faim et à beaucoup d’autres
 privations, nous 
tuâmes les chevaux et les ânes qui étaient eux-mêmes exténués; et
 beaucoup 
d’entre nous se décidèrent à en faire leur nourriture. Sur ces
 entrefaites, 
la clémence miséricordieuse du Dieu tout puissant venant à notre aide
 et 
veillant pour nous, nous fîmes dans l’Église du bienheureux Pierre,
 prince 
des apôtres, la découverte de la lance du Seigneur, au moyen de
 laquelle 
le côté de notre sauveur avait été percé par les mains de Longin;
 laquelle 
lance avait été en trois différentes fois révélée à un certain
 serviteur 
de Dieu par l’apôtre saint André, qui avait même désigné le lieu où
 cette 
lance se trouvait enfouie. Nous fûmes tellement fortifiés et
 réconfortés 
par cette découverte et une multitude d’autres révélations divines,
 que 
nous qui étions auparavant pleins d’affliction et de terreur,
 devenus pleins 
d’audace et d’impatience, nous nous exhortions les uns les
 autres à combattre. 
Après avoir soutenu un siège de trois semaines et quatre jours, la
 veille 
de la fête des apôtres Pierre et Paul, pleins de confiance en Dieu, et
 après 
avoir confessé tous nos péchés, nous franchîmes en grand appareil de
 guerre 
les portes de la ville. Nous étions si peu nombreux, que les Turcs
 assuraient 
que nous sortions non pour les combattre mais pour fuir. Après nous
 être 
préparés et avoir disposé dans un certain ordre l’infanterie et la
 cavalerie, 
nous nous portâmes avec résolution au coeur même des forces ennemies;
 et, 
au moyen de la lance du Seigneur et dès le commencement de la bataille, 
nous les contraignîmes à prendre la fuite. Eux cependant, selon leur
 coutume, 
commencèrent de toutes parts à se disperser, puis ils tentèrent de nous 
cerner en occupant les collines et tous les passages qu’ils purent
 rencontrer. 
Ils pensaient ainsi assurer notre extermination. Mais la grâce et la
 miséricorde 
de Dieu, jointes à l’expérience que nous avions faite dans les
 précédentes 
rencontres de leurs ruses et de leurs manoeuvres, nous servirent si
 bien 
que nous qui étions si peu nombreux en comparaison d’eux, nous les
 forçâmes 
de se réunir sur un seul point; puis, la droite de Dieu combattant avec 
nous, nous les contraignîmes, ainsi réunis, à prendre la fuite et à
 nous 
abandonner leur camp et tout ce qu’il renfermait. Après avoir
 pendant tout 
un jour poursuivi les vaincus, et en avoir tué un grand nombre, nous
 revînmes 
à la ville pleins de joie et de bonheur. Cependant la forteresse dont
 nous 
avons parlé, et l’émir qui l’occupait avec mille hommes, se
 rendirent à 
Boémond; et tous sans exception se soumirent entre ses mains au joug de 
la foi chrétienne. Notre Seigneur Jésus-Christ soumit donc la ville
 entière 
d’Antioche à la religion et à la foi romaine. Mais, comme toujours
 quelque 
sujet de tristesse vient se mêler aux événements heureux, l’évêque
 du Puy 
que vous nous aviez donné comme votre vicaire, mourut le jour des
 kalendes 
d’août, après la fin de la guerre dans laquelle il s’était
 honorablement 
conduit, et la pacification de la ville. 
Maintenant donc, nous tes fils privés du père que tu leur avais donné, 
nous t’invitons, toi notre père spirituel, qui nous as ouvert cette
 voie, 
et nous a fait à tous, par tes exhortations, abandonner nos domaines et 
tout ce que nous possédions sur la terre; toi qui nous a ordonné de
 suivre 
le Christ en portant nos croix, et nous as engagés à glorifier le nom
 chrétien, 
nous te conjurons de venir à nous pour accomplir ce que tu nous as
 conseillé, 
et de décider tous ceux que tu pourras gagner à se joindre à toi.
 C’est 
ici que le nom chrétien a pris son origine. Car, après que le
 bienheureux 
Pierre eut été intronisé dans la chaire que nous voyons chaque jour,
 ceux 
qui auparavant s’appelaient Galiléens, reçurent habituellement et
 pour la 
première fois alors le nom de Chrétiens. 
Qu’y a-t-il donc de plus convenable dans l’univers entier, que
 de te voir, 
toi le père et la tête de la religion chrétienne, venir à la ville
 principale 
et capitale du nom chrétien, et mettre de ta personne fin à la guerre
 que 
tu as provoquée? Nous avons, nous, vaincu les Turcs et les Païens; mais 
nous n’avons pu vaincre les Hérétiques grecs, arméniens, syriens et
 jacobites. 
Nous t’invitons donc, notre père très-cher, en renouvelant nos
 instances, 
à venir, toi qui est notre père et notre tête, sur le siège de ta
 Paternité, 
afin de t’asseoir dans la chaire de saint Pierre, dont tu es le
 vicaire. 
Tiens-nous pour des fils obéissant dans toutes les choses bonnes à
 entreprendre. 
Tu déracineras et détruiras, par ton autorité et le secours de notre
 valeur, 
toutes les hérésies qu’elles soient. Ainsi tu ouvriras avec nous la
 voie 
de Jésus-Christ dans laquelle nous sommes entrés à la suite de tes
 prédications, 
ainsi que les portes de l’une et de l’autre Jérusalem, et le
 sépulcre affranchi 
du Seigneur; et tu élèveras le nom chrétien au-dessus de tout autre
 nom. 
Si tu viens à nous, et que tu achèves de parcourir avec nous la voie
 que 
tu nous as ouverte, le monde entier t’obéira. Que le Dieu qui vit
 et règne 
dans les siècles des siècles t’inspire cette résolution. Ainsi
 soit-il.
Comte Riant date cette lettre du 11 septembre 1098 dans  »
 Inventaire des 
lettres historiques des croisades  », Archives de l’Orient
 Latin, New York, 
AMS Press, 1978 (1881), pp. 181-183. 

(1) Le texte est ici visiblement altéré. Au lieu de tertio nonas julii,
 il 
faut lire comme dans diverses chroniques tertio nonas junii,
 correspondant 
au jeudi 3 juin 1098.

Traduction prise dans J.F.A. Peyré, Histoire de la Première Croisade,
 Paris, 
Aug. Durand, 1859, vol. 2, pp.481-485. 

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La Croisade « populaire » vue par Anne Comnène

templer.jpg

La croisade  »populaire » vue par Anne Comnène 
La venue de tant de peuples fut précédée de sauterelles qui épargnaient 
les moissons, mais qui saccageaient les vignes en les dévorant.[...]
 Cependant, 
Pierre, après avoir prêché comme on l’a dit, franchit le détroit de
 Longobardie 
avec quatre-vingt mille hommes de pied et cent mille cavaliers, et
 arriva 
dans la ville impériale en débouchant par la Hongrie. La nation des
 Celtes, 
comme on peut le deviner, est d’ailleurs très ardente et fougueuse;
 une 
fois qu’elle a pris son élan on ne peut plus l’arrêter. 
[...] le basileus lui conseilla d’attendre l’arrivée des autres
 comtes; 
mais lui, sans l’écouter, fort de la multitude qui
 l’accompagnait, traversa 
[le détroit] et dressa son camp près d’une petite ville appelée
 Hélénopolis 
(1). Des Normands le suivaient au nombre d’environ dix mille; ils
 se séparèrent 
du reste de l’armée et se mirent à piller les environs de Nicée en
 se conduisant 
à l’égard de tous avec la dernière cruauté. Les enfants à la
 mamelle par 
exemple, ou bien ils les mutilaient, ou bien ils les empalaient sur des 
pieux et les faisaient rôtir au feu; quant aux gens avancés en âge, ils 
leur infligeaient toute espèce de tortures. Lorsque les habitants de la 
ville eurent connaissance de ces faits, ils ouvrirent les portes et
 firent 
une sortie contre les [Normands]. Un violent combat s’engagea; mais
 devant 
l’ardeur belliqueuse des Normands, les habitants battirent en
 retraite et 
rentrèrent dans la place. Les assaillants avec tout leur butin
 revinrent 
à Hélénopolis. Mais une contestation surgit entre eux et ceux qui ne
 les 
avaient pas accompagnés, comme il arrive souvent en pareil cas;
 l’envie 
enflamma le coeur de ceux qui étaient restés en arrière, et il
 s’ensuivit 
entre les deux partis une querelle, à la suite de laquelle les
 audacieux 
Normands firent de nouveau bande à part et gagnèrent Xérigordon
 qu’ils prirent 
au premier assaut. À la nouvelle de ces événements, le sultan envoya
 contre 
eux Elchanès avec des forces importantes. Ce dernier dès son arrivée
 reprit 
Xérigordon; quant aux Normands, il passa les uns par les armes et
 emmena 
prisonniers les autres, tandis qu’il méditait une surprise contre
 ceux qui 
étaient restés en arrière avec Pierre à la Coule. Dans des lieux
 propices, 
il dressa des embuscades où devaient tomber à l’improviste et être
 massacrés 
ceux qui s’en iraient dans la direction de Nicée; connaissant
 d’autre part 
la cupidité des Celtes, il fit venir deux hommes décidés et leur
 ordonna 
de se rendre au camp de Pierre à la Coule pour y publier que les
 Normands, 
maître de Nicée, étaient en train de se partager les richesses de la
 ville. 
Cette nouvelle se répandit parmi ceux qui étaient avec Pierre et les
 jeta 
dans une terrible confusion. Car aussitôt qu’ils entendirent parler
 de partage 
et de richesse, ils s’élancèrent en désordre sur la route de Nicée,
 oublieux, 
ou peu s’en faut, de l’expérience militaire et de la discipline
 qui conviennent 
à ceux qui vont combattre. Car la race des Latins étant très cupide,
 comme 
on l’a dit plus haut, quand en outre elle s’est résolue à
 attaquer un pays, 
il n’y a plus pour elle de frein ou raison qui tienne. Comme ils ne
 cheminaient 
ni en rang ni en troupe, ils tombèrent au milieu des Turcs embusqués
 près 
du Drakon et furent misérablement massacrés. Il y eut une telle
 quantité 
de Celtes et de Normands victimes du glaive ismaélite que,
 lorsqu’on rassembla 
les cadavres des guerriers égorgés qui gisaient de tous côtés, on en
 fit, 
je ne dis pas une immense tas, ni même un tertre, ni même une colline,
 mais 
comme une haute montagne d’une superficie considérable, tant était
 grand 
l’amoncellement des ossements. Plus tard des hommes de la même race
 que 
les barbares massacrés, en construisant des murs à l’instar de ceux
 d’une 
cité, placèrent en guise de mortier dans les interstices les ossements
 des 
morts et firent de cette ville en quelque sorte leur tombeau. Cette
 place 
fortifiée existe encore de nos jours entourée d’une enceinte faite
 à la 
fois de pierres et d’ossements. Quand tous eurent été la proie du
 glaive, 
seul Pierre avec quelques autres retourna à Hélénopolis et y rentra.
 Les 
Turcs qui voulaient s’en saisir dressèrent de nouvelles embuscades.
 Mais 
quand l’autocrator apprit tout cela et eut acquis la certitude de
 cet épouvantable 
massacre, il sentit le tragique de la situation si jamais Pierre était
 également 
fait prisonnier. Aussitôt il fit chercher Constantin Euphorbènos
 Katakalon, 
dont on a déjà souvent fait mention et, après avoir embarqué sur des
 navires 
de guerre des forces importantes, il les envoya lui porter secours de
 l’autre 
côté du détroit. Dès que les Turcs virent arriver ce guerrier, ils
 prirent 
la fuite. Lui, sans perdre une minute, recueillit Pierre et ses
 compagnons, 
qui n’étaient que bien peu, et les conduisit sains et saufs au
 basileus. 
Quand ce dernier lui rappela son imprévoyance du début et lui dit que
 c’était 
pour n’avoir pas suivi ses conseils qu’il était tombé en de
 tels malheurs, 
l’orgueilleux Latin, bien loin de s’avouer responsable de ce
 désastre, accusa 
les autres qui ne lui obéissaient pas et qui suivaient leurs propres
 caprices, 
les traitant de voleurs et de brigands; c’est pourquoi le Sauveur
 n’avait 
pas agréé qu’ils vénérassent le Saint-Sépulcre. 
(1) Les sources latines nomment Civetot. Hélénopolis est une ville de 
Bithynie, à l’embouchure du Drakon, près de Nicomédie; ainsi
 appelée en 
mémoire de sainte Hélène, mère de Constantin. 
Traduction prise dans Duc de Castries, La conquête de la Terre sainte 
par les croisés, Paris, Albin Michel, 1973, pp. 212-215.
Réaction et perception d’Alexis Comnène face aux croisés, par Anne
 Comnène 
Alexis n’avait pas encore eu le temps de se reposer un peu
 qu’il entendit 
la rumeur touchant l’approche d’innombrables armées franques.
 Il en redoutait 
l’arrivée, car il connaissait leur élan irrésistible, leur
 caractère instable 
et versatile, ainsi que tout ce qui est propre au tempérament celte
 avec 
ses conséquences nécessaires; il savait qu’ils ont toujours la
 bouche ouverte 
devant les richesses et qu’à la première occasion on les voit
 enfreindre 
leurs traités sans scrupules. Cela, il l’avait toujours entendu
 dire et 
parfaitement vérifié. Loin de se décourager pourtant, il prenait toutes 
ses dispositions pour être prêt à combattre si l’occasion le
 demandait. 
La réalité était beaucoup plus grave et terrible que les bruits qui
 couraient. 
Car c’était l’Occident entier, tout ce qu’il y a de nations
 barbares habitant 
le pays situé entre l’autre rive de l’Adriatique et les
 Colonnes d’Hercule, 
c’était tout cela qui émigrait en masse, cheminait familles
 entières et 
marchait sur l’Asie en traversant l’Europe d’un bout à
 l’autre. 
Traduction prise dans Duc de Castries, La conquête de la Terre sainte 
par les croisés, Paris, Albin Michel, 1973, p. 209.

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