Le Temple des Mystères

80254792543dce3a3568dd.jpg

Le Graal habite la terra incognita de l’âme ; mais, dans le tissu même des récits, une forme externe – le temple, ou le château du Graal – finit par symboliser l’endroit où le chercheur, s’il réussit à l’atteindre, pourra trouver l’objet de sa quête. Et parce qu’un tel lieu doit avoir ses gardiens naissent alors un Ordre des Chevaliers du Graal un roi et une cours attachés à ce lieu comme le requiert la mentalité médiévale, mais qui sont en même temps aussi lointains et mystérieux que l’objet rituel qu’il renferme.

Le nom du Roi du Graal et celui de son château varient d’un texte à l’autre, mais presque tous s’accordent sur le cadre – le château se dresse en haut d’une montagne, habituellement entouré d’eau – et sur le nom de cette montagne : Muntsalvach, la Montagne du Salut. On voulut, c’était inévitable, identifier l’endroit, et, bien qu’il semble n’avoir jamais existé de Muntsalvach, plusieurs emplacements revendiquent cet honneur. Le plus généralement retenu est une forteresse située dans les Pyrénées ariégeoises, dans le midi de la France. Le nom de la forteresse, Montségur, et son histoire en même temps que celle de la région concoururent à en faire, dans l’esprit des lecteurs médiévaux des récits du Graal, la demeure du vase sacré. Cette identification joua dans deux directions : le château ou temple du Graal s’ancra dans le monde réel, cependant que le Graal lui-même était progressivement associé à la secte hérétique des albigeois, qui tenaient leur nom de la ville d’Albi où l’hérésie aurait vu le jour, mais qui se désignaient eux-mêmes sous le nom de cathares, les « Purs ».

Les origines exactes des cathares demeurent obscures, bien que l’on sache qu’ils aient hérité de certaines doctrines issues du manichéisme. Fondée vers l’an 61 de notre ère, cette secte plongeait ses racines dans la religion de la Perse archaïque, le mazdéisme, inspirée des enseignements de Zarathoustra (dont la vie fut elle-même une recherche constante de la perfection) au VIe siècle avant Jésus-Christ. Toutefois, le mouvement cathare naquit au sein de l’Église reconnue et se démarqua de ce tronc commun par un élitisme né du choix même de son nom. Ses croyances étaient de nature dualiste, partant de l’idée que Dieu était resté à l’écart de sa création (provoquée en réalité par Lucifer) et n’avait donné qu’un fragment de Lui-même à l’homme, rendant ainsi celui-ci prisonnier de la matière. Les cathares, comme leurs prédécesseurs gnostiques, voyaient là une trahison. Pour eux, l’homme était déjà mort ; la « Chute » représentait la mort de l’esprit ; et elle n’avait pas été rachetée par les souffrances du Christ – bien qu’Il fût venu rappeler à l’homme sa vraie nature et que Ses reliques, comme le Graal, fussent tenues pour sacrées. Mais les cathares aspiraient à retourner au monde de la lumière dont ils avaient le sentiment d’avoir été coupés, et ils ne pensaient pas pouvoir y parvenir avec les secours habituels, notamment ceux que proposaient l’Église. Ils cherchaient leur propre voie, un voie austère et rigoureuse qui passait par le renoncement à la chair, le jeûne et la vie pure. Leurs prêtres, appelés Perfecti, les « Parfaits », s’efforçaient d’atteindre à la forme la plus haute de vie spirituelle – démarche analogue à celle des chevaliers du Graal, dont le style de vie était lui aussi exemplaire et exigeait la pureté du corps et de l’esprit. Le mouvement cathare comme la quête du Graal offrent l’image d’un groupe dont la manière de vivre, en reflétant l’idéal chrétien, restait à l’écart des affaires de ce monde.

L’administration corrompue de l’Église et ses richesses ostentatoires conduisirent de nombreux fidèles à ce joindre au mouvement cathare, à commencer par les milieux instruits qui lisaient déjà les romans du Graal ; peu à peu, à mesure que les prêtres cathares se mêlaient au petit peuple, leurs enseignements exercèrent un attrait puissant sur les couches plus modestes. Le catharisme, qui affirmait que chacun était responsable de son âme, parut certainement une alternative séduisante à la doctrine du péché originel proposée par l’Église. Les gens se voyaient offrir une liberté d’un type nouveau : la liberté de l’esprit. Leur réaction ne se fit pas attendre.

C’est en Languedoc et en Provence, régions les plus brillantes et les plus cultivées du monde occidental à l’époque, que le nouveau mouvement s’épanouit. Les cours étaient plus riches et bien plus somptueuses que leurs austères voisines du Nord, et l’essor de la poésie, de la philosophie et de la musique suscitait partout l’envie. Les troubadours qui fournirent aux récits du Graal, avec l’amour courtois, une partie de leur imagerie la plus puissante, étaient très vraisemblablement originaires de cette région, et l’on ne peut s’empêcher de comparer le baiser donné par l’amant courtois à sa dame au baiser du consolamentum, le seul rite ou presque autorisé par les cathares et par lequel ils se transmettaient la lumière.

Les richesses et la splendeur des royaumes occitans étaient à ce point légendaires que le roi Philippe II de France – Philippe Auguste – prit ombrage de ce voisin. Il ne lui fallait qu’un prétexte pour l’envahir et il lui fut fourni par le pape Innocent III qui, en 1208, prêcha une guerre sainte contre les albigeois et mit sur pied une des croisades les plus sanglantes de l’histoire. Lorsqu’elle s’acheva, la culture du Languedoc et de la Provence n’existait plus, les chefs et les prêtres cathares avaient péri sur bûcher avec des centaines de leurs fidèles. Ils auraient sans doute sombré dans l’oubli s’ils n’avaient laissé derrière eux tout un corpus de légendes qui ne cessaient de s’étoffer à mesure qu’elles circulaient.

L’une d’elles avait trait à Montségur, qui était devenu vers la fin des croisades l’une des ultimes places-fortes des rebelles du Sud, un bastion de la résistance cathare qui refusait de se rendre. Le bruit courut que pendant le siège de la forteresse un chevalier cathare se montra sur le chemin de ronde, vêtu d’une armure d’un blanc immaculé, et que les assiégeants s’enfuirent, convaincus que c’était un chevalier du Graal envoyé pour les combattre.

C’est là qu’une des histoires qui reliaient le Graal aux cathares, et plus particulièrement à Montségur. On savait que l’autre rite autorisé par les Perfecti outre le Consolamentum, consistait en une sorte de festin mystique connu sous le nom de manisola ; il semblerait assez voisin du festin où le Graal circulait parmi les chevaliers qui le servaient et leur procurait une nourriture à la fois matérielle et spirituelle. Muntsalvach, la montagne du Graal, était gouvernée par un personnage énigmatique, le Roi Pêcheur ; Montségur, la citadelle cathare, avait pour châtelaine Esclarmonde de Foix, une femme réputée de si haute spiritualité et perfection que même ses ennemis la respectait. Lorsqu’elle mourut, ils refusèrent de croire à sa mort et affirmèrent qu’elle reposait dans l’une des grottes dont était criblée la roche sous la forteresse. Le bruit courut aussi que, dans le trésor que l’on réussit à faire sortir clandestinement de celle-ci avant sa reddition, figurait une « riche coupe » qui aurait été utilisée pour la manisola. Quoi qu’il en soit, le trésor cathare ne fut jamais retrouvé. Il disparut dans les grottes qui s’ouvraient sous Montségur, dont on sait qu’une au moins porte un calice gravé sur ses parois.

Dans quelle mesure Wolfram von Eschenbach avait-il ces éléments présents à l’esprit lorsqu’il composa son récit du Graal, nul ne saurait le dire, encore que l’on ait avancé qu’il était peut-être lui-même cathare. Ce qui retient l’attention, toutefois, c’est la source dont il se réclamait. Il affirme avoir découvert le matériau de Parzival dans un manuscrit écrit en arabe par un astronome juif de Tolède nommé Flegetanis, et que cet ouvrage lui avait été donné par un chanteur provençal du nom de Kyot. Ce personnage fugace, dont Wolfram ne nous dit rien de plus, a résisté jusqu’ici à toutes les tentatives d’identification et l’on présume en général qu’il s’agit d’une invention. Mais rien n’autorise non plus à l’affirmer, et, si Kyot et son livre ont réellement existé, l’étrange description que fait Wolfram du Graal se trouve en grande partie élucidée.

Outre le fait que Tolède, où aurait résidé « l’astronome » juif de Kyot, catalysait les activités des alchimistes pendant la période durant laquelle furent écrits les roman du Graal, le qualificatif de « provençal » était presque synonyme d’hérétique, et la Provence comme le Languedoc étaient le foyer du catharisme et des doctrines manichéennes, et même des enseignements soufi venus d’Orient par l’Espagne et les Pyrénées. Ce serait donc par le Languedoc que les motifs orientaux de l’histoire s’infiltrèrent dans la littérature du Graal. Wolfram, recueillant le récit à son stade transmission le plus pur, semble en avoir perçu, peut-être par hasard, la nature mystique. Il y ajouta des détails de son cru, certes, peut-être même que le Graal était une pierre, mais ses descriptions de l’univers des Rois du Graal traduisent l’influence des sources orientales. Des échos du dogme cathare semblent également résonner entre les lignes, par exemple ces anges ni bons ni mauvais qui apportèrent l’Émeraude sur terre.

Une soixantaine d’année après Wolfram, mais appartenant à la même tradition, le poète allemand Albrecht von Sharffenberg (plus souvent appelé Albrecht) écrivit une oeuvre appelée Der Jüngere Titurel (« Le Jeune Titurel », 1270), qui reprenait à ses débuts l’histoire du lignage du Graal et en particulier celui de Titurel, l’aïeul de Parzival. Plusieurs strophes décrivent avec précision le temple du Graal :

« Dans la terre du Salut, dans la Forêt du Salut, se dresse une cime solitaire appelée le Mont du Salut, que le roi Titurel ceignit d’un mur et sur lequel il édifia un précieux château pour servir de temple au Graal ; parce que le Graal en ce temps-là ne résidait pas en un lieu défini, mais flottait, invisible dans l’air ».

Albrecht décrit ensuite la montagne : elle était faite d’onyx, on en avait dénudé et poli le sommet « jusqu’à ce qu’il brillât comme la lune ». Le temple avait de hauts murs, il était de forme circulaire et coiffé d’une coupole, et son toi était en or. A l’intérieur, son plafond était incrusté de saphirs pour représenter l’azur du ciel et constellé d’escarboucles. Un soleil d’or et une lune d’argent se déplaçaient dans les deux moitiés de la voûte par tout un jeu de mécanismes, et claquement des cymbales marquait le passage des heures canoniques. Tout le temple était enrichi d’or et incrusté de gemmes.

 

On crut pendant un temps qu’il ne s’agissait là que de beautés littéraires, jusqu’au jour où, au siècle passé, des spécialistes attirèrent l’attention sur un site qui présentait d’étonnants points de similitude avec la description d’Albrecht.

Au début du VIIe siècle de notre ère, le roi perse Khosrô II construisit un palais qu’il appela Takt-i-Taqdis, ou Trône des Arches – l’actuel Takt-i-Suleiman -, sur la montagne sainte de Shîz, en Iran. Cet endroit, vénéré entre tous dans le royaume, abritait un sanctuaire dédié au Feu sacré et était tenu pour le lieu de naissance de Zarathoustra. Les rois de la dynastie sassanide, à laquelle appartenait Khosrô, y procédaient à des rites saisonniers pour assurer la fertilité du pays ; et quand le sanctuaire était laissé à l’abandon, le pays paraissait dépérir, de la même manière que, dans les récits du Graal, la stérilité de la Terre Gaste découlait directement de la mort symbolique du Roi.

On a pu reconstituer, à partir de sources plus ou moins contemporaines, ce que pouvait être le Takt. Comme le temple du Graal, il portait une coupole, son toi était recouvert d’or et doublé de pierres bleues pour représenter le ciel. Il y avait des étoiles, un soleil, une lune, des cartes astronomiques et astrologiques dont les tracés étaient dessinés par des gemmes, des balustrades plaquées d’or, des escaliers dorés et de riches tentures – comme dans le temple du Graal. La masse du Takt se dressait au dessus d’une fosse invisible dans laquelle des attelages de chevaux tournaient sans trêve pour déplacer l’édifice au rythme des saisons et rendre plus aisées les observations astronomiques et astrologiques. Nous retrouvons les châteaux tournoyants du mythe, qui eux-mêmes renfermaient des objets sacrés, ainsi que l’île tournoyante sur laquelle arriva le Roi du Graal Nascien, que dépeindra le Joseph de Robert de Boron quelque six cents ans plus après que le Takt eut été rasé.

Comme beaucoup de description du temple du Graal, le Takt s’élevait au bord d’un grand lac que l’on disait sans fond – une nappe d’eau sombre et tranquille dans un ancien cratère de volcan. D’après Albrecht, le temple du Graal présentait des portes sur trois côtés. Or, on n’accédait au Takt-i-Taqdis que de trois façons, dont deux évoquent le texte graalique gallois Peredur (dans les Mabinogions) – en traversant une prairie ou en suivant un cours d’eau dans une vallée. Les deux rivières qui alimentaient le Takt et le mur qui le ceignait, ainsi que les mécanismes qui permettaient de reproduire la marche des saisons et les modifications du climat, sont autant d’échos du Paradis, souvent présenté comme la demeure du Graal.

Les membres d’une expédition organisée en 1937 par l’Institut américain d’art et d’archéologie de la Perse découvrirent sur le site du Takt « une sorte de croûte luisante déposée par les eaux du lac chargées en minéraux qui, surtout sur les rives où elle était mise à nu, avait pris l’aspect de l’onyx ». Albrecht, nous l’avons vu, affirmait aussi que le temple du Graal était construit sur un piton d’onyx.

Il existe enfin, au Staatmuseum de Berlin, un plat en bronze datant de l’ère sassanide, qui représente le Takt, y compris mes rouleaux en bois sur lesquels pivotait l’édifice, et montre qu’autour de la partie centrale couraient vingt-deux arches élégantes – le nombre même des temples secondaires qui entouraient la grande salle du château d’Albrecht.

Mais comment Albrecht, qui écrivait au XIIIe siècle, pouvait-il exposer avec une telle exactitude les caractéristiques d’un temple païen détruit plusieurs siècles auparavant ? Sans doute en lut-il une description liée à un évènement majeur de l’histoire chrétienne et que relataient de nombreux ouvrages. En 614, en effet, Khosrô, le bâtisseur du Takt, prit Jérusalem et s’empara de sa plus sainte relique, la Vraie Croix, qu’il rapporta dans le temple dont on allait faire la demeure d’un autre objet sacré, le Saint Graal. Puis, en 629, l’empereur Byzantin Héraclius marcha sur Shîz, renversa Khosrô et rasa le Takt, avant de repartir en emportant triomphalement la Croix. Ces épisodes firent l’objet de nombreuses relations, et ils continuèrent à être commentés et racontés, avec des embellissement, jusque bien avant dans le Moyen Âge – et c’est alors que de toute évidence Albrecht, ou quelque prédécesseur inconnu, , les découvrit et plaça ce site en des terres plus occidentales. On ne manque pas d’être surpris par l’existence relativement éphémère du Takt. En trente ans tout au plus, il était devenu un tel symbole de puissance qu’il participa à l’invention d’un temple du Graal, éloigné dans le temps et dans l’espace.

Bien avant que Khosrô n’eût bâti son palais de Shîz, un temple circulaire antique dédié au Feu sacré – qu’adoraient les manichéens – se dressait à cet emplacement, et il inspira peut-être la forme de l’édifice qui lui succéda. Un autre temple similaire d’origine manichéenne, le Kuh-i-sal-Chwadcha, fut construit sur le lac d’Hamun – Kuh signifie montagne, et le nom fait étonnamment songer à Muntsalvach. Les deux sites étaient sacrés : Kuh-i-sal-Chwadcha pour les disciples de Mani, Muntsalvach pour ceux du Graal, lui-même un symbole gardé au sommet d’une montagne. Et ce n’est pas l’unique exemple d’une influence manichéenne dans la légende du Graal : l’histoire de la perle, par exemple, où la quête est entreprise par un jeune garçon pauvrement vêtu, ressemble beaucoup à l’histoire de Parzival qui introduit, elle aussi, un jeune héros démuni.

Mais ces temples, qu’il s’agisse de celui de Khosrô ou des manichéens, ne sont pas les seules sources capable d’élucider les origines de Muntsalvach. Le mont Meru, la montagne mystique des récits boudhiques japonais, mérite aussi que l’on s’y arrête. Meru est parfois décrite comme une montagne comportant plusieurs niveaux et entourée d’eau, autour de laquelle tournent le soleil et la lune. Le Boudha y trône au milieu de ses Bodhisattvas, et le phénix vole au gré de sa fantaisie sous les arbres ; et, dans une autre version, nous voyons apparaître la figure du pêcheur en relation avec la montagne, tout comme le Riche Pêcheur est lié au château du Graal. Un miroir de bronze provenant du trésor de Shosui et conservé dans le monastère Todajdshi à Nara, au Japon, montre le mont Neru cerné par l’océan sur lequel flotte le pêcheur dans sa barque – sans doute un avatar du dieu Vichnou, parfois dénommé le Poisson d’Or ou le Pêcheur de Lumière. Lui aussi est le gardien de la montagne sacrée, lui aussi est son noumène, ou l’esprit du lieu.

Dans tous ces exemples, l’imagerie demeure inchangée : celle d’un emplacement sacré où est gardé un objet précieux, ou sur lequel règne un mystérieux souverain semi-divin. Ces lieux sacrés représentent pour la plupart des symboles du Paradis, le souvenir d’un état idéal ou d’un Âge d’or. Or il est une histoire qui associe ces éléments et qui les rattache au Graal, celle du Roi Prêtre.

Publié dans : L'ordre des Templiers |le 28 octobre, 2006 |1 Commentaire »

Vous pouvez laisser une réponse.

1 Commentaire Commenter.

  1. le 3 mars, 2009 à 11:22 mutuelles écrit:

    KRYST CHEZ LES EGYPTIENS ? on peut avoir d autres explications

Laisser un commentaire

Rackam |
Unité Dharma |
Thorgrime-le-rancunier |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Mon Chemin
| l'Islam Vrai
| Blog de l'Aumônerie Secteur...